Comments Off on A propos de mai 1968, contexte, acteurs  

Elie Brugarolas

mai 2008 – contact eliebrugarolas@gmail.com

Mai 68 n’est qu’une étape magique de quelques semaines dans une période qui a commencé à la fin de la guerre d’Algérie et s’est terminée dans les années 78-80. Mai 68 « fut un de ces moments où l’utopie trouve un lieu ». Dans les années qui ont précédé 1968 de nombreux jeunes étudiants, lycéens, jeunes ouvriers furent sensibilisés voire formés dans des organisations d’animation, de réflexion, d’action, portées par des idées de gauche anticolonialiste, tiers-mondistes, humanistes. Ces organisations de jeunes étaient sous-tendues soit par des courants religieux, les cathos JEC, JOC, les juifs de gauche (comme le BETA), ou bien de courants politiques essentiellement proches du PC (étudiants de l’UEC) ou proches du PSU (étudiants ESU). Les militants de gauche dès le début des années 60 se sont mis à contester les politiques impérialistes et colonialistes, mais aussi peu à peu, mis à contester l’ordre existant, l’ordre de la société conservatrice qualifiée de bourgeoise et l’ordre de la gauche conservatrice crypto-communiste symbolisée par le Parti Communiste. Beaucoup de ces jeunes gens s’ils étaient étudiants fréquentaient l’UNEF, syndicat étudiant qui était le lieu de combat des tendances entre d’un coté les “austères” du PC et de l’autre les “ouverts sur le monde” du PSU autogestionnaire, les trotskystes, les situationnistes, les inorganisés. Le maoïsme est né peu avant 68 sur fond de révolution culturelle en Chine, pour une période qui durera jusqu’au milieu des années 70. Promu par les penseurs “althussériens” (Louis Althusser professeur à l’Ecole Normale Supérieure membre du PC un des fondateurs en 66 de l’UJCML maoïste) critiques à l’égard du PC s’avéraient encore plus staliniens que le PC. Ils sont allés déranger le PC et la CGT dans les lieux qu’ils considéraient comme leur propriété: le monde ouvrier.

Cette succincte introduction doit être mise en perspective avec d’autres points de vue. Voir l’interview d’Alain Alcouffe ou l’approche proposée par Christian Julia dans les témoignages.

La situation politique nationale et internationale, la situation culturelle, sociale des années qui ont précédé l’année 1968 ont été longuement décrites dans de nombreux ouvrages consacrés à cette période. Par souci de ne pas rendre fastidieuse la lecture nous reprendrons ici quelques points essentiels.

Les années 60 ont été marquées par un grand nombre d’événements mondiaux sur fond de guerre froide entre d’une part les pays occidentaux notamment les USA, d’autre part l’URSS et de fait tous les pays sous influence soviétique dans l’est de l’Europe, Cuba et quelques pays d’obédience marxiste en Afrique. La tension atteint son maximum lors du débarquement de troupes pro-américaines dans la Baie des Cochons à Cuba. Ce fut aussi la décennie des guerres de libération (de décolonisation) portées par des mouvements se réclamant du marxisme, au Congo par exemple où Lumumba fut assassiné en 61, la guerre du Viêt-Nam qui démarre par des bombardements américains dès 1965, mais aussi la guerre de libération menée par le FLN contre la France en Algérie qui se terminera en 1962 par les accords d’Evian. La guerre des 6 jours entre Israël et les pays arabes en 1967 sera un épisode marquant du conflit israélo-palestinien et israélo-arabe, de même, la prise de pouvoir par des dictateurs militaires en Grèce et le maintien jusqu’en 74 de Franco en Espagne seront des faits marquants de cette décennie. Enfin, cette décennie est marquée par des guerres de rebellions ethniques (génocide du Biafra en 1967) et par le développement de mouvements révolutionnaires dont la tête de proue est Fidel Castro et son symbole Che Guevarra qui mourra en 1967. Des jeunes communistes en Europe sont sensibles à cette volonté de développer partout dans le monde des guérillas anti-impérialiste et anti-capitaliste (mil fuegos), Régis Debray engagé dans ce combat guévariste fut emprisonné en 1967 pour plusieurs années en Bolivie.

Des courants philosophiques et politiques traversent la pensée occidentale, ils influent la contestation du communisme (du stalinisme) dans les pays communistes mais aussi dans les partis communistes en Europe. Les frictions sino-soviétiques, puis la révolution culturelle en Chine en 66 marque un moment fort de critique et de révision au sein des mouvements communistes dans les pays occidentaux. En France la contestation du communisme soviétique est portée par les étudiants de l’Union des Étudiants Communistes (UEC) et leur journal Clarté. Les étudiants de l’UEC dès 62-63 se trouvent en conflit avec le Parti Communiste Français dirigé par Waldeck Rochet jusqu’en 64 puis par Maurice Thorez. Au sein de l’UEC vont naître successivement plusieurs courants d’idées que nous décrirons succinctement dans le chapitre suivant les « italiens » puis les « trotskystes » et les « prochinois », ces deux derniers courants donneront lieu à des mouvements érigés en nouveaux partis dès 1966, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) trotskyste parti internationaliste, donc section française de la quatrième Internationale dont les principaux leaders sont en 68 Alain Krivine, Henri Weber et une figure toulousaine Daniel Bensaid (à Nanterre en 68) et l’Union des la Jeunesse Communistes marxistes-léninistes (UJCML – prochinois et non révisionniste, non critique sur Staline dont les principaux leaders furent Louis Althusser, Robert Linhart, Tiennot Grumbach, Roland Castro,  Benny Levy, Pierre Le Dantec, ce mouvement est proche d’un parti d’aînés le Parti Communiste Marxiste Léniniste de France, PCMLF). Alain Krivine dissident de l’UEC avait pendant quelques temps rejoint son frère au sein de la section française de la quatrième internationale l’Organisation Communiste Internationale OCI(1) qui était une organisation quasi secrète trotskyste, il a ensuite créé la JCR. Ces courants existent encore aujourd’hui nous verrons en quelques lignes ce qui les distinguaient et les distinguent encore. La mouvance communiste dans son ensemble représentait une force certaine autour de 20% lors des élections et l’appareil syndical de la CGT était au mains des communistes et servait de « courroie de transmission » vis-à-vis de la classe ouvrière. Le dispositif communiste PC + GGT faisait l’objet d’une surveillance des américains qui n’ont pas hésité pendant des années à soutenir financièrement un syndicat la CGT-FO connu sous le nom de FO(2) qui était censé contre balancer cette force. Le reste de la gauche se divisait en une nébuleuse d’organisations socialistes qui se regroupèrent lors des élections présidentielles et législatives de 65 dans une fédération la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste – qui a apporté son soutien à François Mittterand aux présidentielles de 1965) à laquelle s’ajoutait une force politique socialiste née en 1960 sur le ferment du combat anti-colonialiste le Parti Socialiste Unifié (PSU). Le PSU s’avérait être la force de gauche autogestionnaire non communiste, d’avant-garde, innovante des années 60 et 70 (écologiste, régionaliste, féministe). Cette force se réclamait du marxisme pour les analyses et plus d’un “conseillisme” autogestionnaire pour les solutions. Ce dernier parti avait aussi une organisation d’étudiants les Etudiants Socialiste Unifiés. Les relais syndicaux moins prégnants des deux organisations socialistes se retrouvent dans la CFDT(3) . Parallèlement à ce foisonnement politique des courants d’idées traversent et imprègnent déjà la société, des mouvements de lignée existentialiste et/ou libertaire comme le mouvement beatnik, des mouvements plus provocateurs, culturels, anti-consuméristes, plus politiques et révolutionnaires comme le situationnisme(4).

Aux Etats-Unis d’Amérique naissent aussi des mouvements anti-consuméristes voire écologistes ou naturalistes, des mouvements féministes et des courants prônant une plus grande liberté sexuelle. Ces derniers mouvements seront le terreau du mouvement hippie communautariste à la fin des années 60 et début des années 70. En fin, aux Etats-Unis le mouvement anti-raciste contre la ségrégation, pour les droits civiques des noirs fut aussi marquant dans ces années là ; JF Kennedy défenseur de la cause fut tué en 1963 et le leader noir Martin Luther King en avril 1968. En Tchécoslovaquie le printemps 68 s’avérait être fleurissant de liberté, Dubcek et les démocrates tchèques engageaient un bras de fer avec le dirigeants de l’URSS qui se terminera par l’entrée des chars russe en août de la même année dans Prague. Enfin les avancées dans les réflexions dans le domaine des sciences sociales, sociologie, psychologie, économie, littérature offraient des grilles d’analyse de la société, de la culture différentes, parfois en rupture avec les analyses classiques issues des philosophies du siècle précédent notamment du marxisme. Enfin on sentait déjà poindre la société de consommation et la contestation écologiste de cette société. Seuls quelques observateurs philosophes tels que Jacques Ellul, Bernard Charboneau, René Dumont (candidat à la Présidence de la république en 1974) en France ou Ivan Illich aux Etats Unis dénonçaient déjà les limites d’une société de consommation productiviste. Leurs propos étaient en totale rupture avec la tradition marxiste qu’ils qualifiaient déjà de productiviste.

C’est dans ce contexte politique culturel et sociétal national et international qu’il faut mettre en perspective le mouvement engendré en 1968 et les mouvements politiques, sociaux, philosophiques qui suivirent mai 68.

Une dimension importante qui rompt avec l’approche historique des mouvements sociaux et politiques fut le contexte sociétal (le mot n’existait pas en 68). En effet tous les témoins et tous les ouvrages parus sur 68, montrent les blocages de la société. Le milieu universitaire était très hiérarchisé, caractérisé par le mandarinat le milieu est peu démocratique. Les rapports familiaux étaient conventionnels, par exemple le divorce était peu accepté dans la société, le droit à l’avortement n’existait pas, pour ouvrir un compte en banque une femme devait avoir l’autorisation de son mari… De même l’homosexualité n’était pas acceptée, l’hypocrisie était la règle. Enfin le milieu de l’entreprise était aussi très hiérarchisé avec peu de droits pour les travailleurs, un rôle fort des contremaîtres (petits chefs), une attitude paternaliste des patrons et un rôle parfois ambigu des syndicats. La reconnaissance des droits syndicaux et de la section syndicale d’entreprise fut un des acquis de mai 68. Notons que le mot « gauchiste » est né pratiquement en 68 et utilisé surtout à partir de 68 pour nommer tous les mouvements qui émergèrent dans les années qui ont suivi d’interdiction en dissolution, qu’ils soient trotskystes, la JCR puis la Ligue Communiste, ceux de l’OCI devenu ensuite OT puis à nouveau l’OCI puis le PT, puis 2008 le POI et enfin POID, les maoïstes de l’UJCML puis la Gauche Prolétaienne et Vive La Révolution, d’autres organisations comme Révolution Internationale (mouvement conseilliste né à Toulouse en 68). C’est aussi après 68 que certains militants anarchistes ou maoïstes se sont engagés dans la clandestinité et ont dérivé vers la lutte armée, Jann Marc Rouillan toulousain membre de Vive la Commune en 68 à Toulouse d’écrit dans son ouvrage cette phase qui va de 69 à 71 où il choisit de mener des actions clandestines en Espagne et finira par des actions dures avec Action Directe en France.

« Quand la France s’ennuie »(5) titrait un article de Pierre Viansson-Ponte dans le journal Le Monde le 15 mars 1968. Les guerres coloniales terminées l’auteur dénonçait une certaine
atonie du pays. C’était sans compter sur quelques étudiants de Nanterre, de Paris et …de Toulouse.

Incontestablement mai 68 fait partie du patrimoine social, sociétal, culturel et politique de notre société. Dans tous les témoignages d’acteurs de la région toulousaine que nous présentons cet effet de basculement, d’ouverture, de prise de parole, de solidarité, de soif de démocratie, de liberté, de mouvement de masse est relevé. Ce fut aussi un moment de libération festive et de rêve utopique qui dura quelques semaines. C’était un début de politisation pour beaucoup de jeunes, le début de leur vie militante, ensuite vint le temps des combats âpres, des expérimentations, des désillusions, mais parfois aussi heureusement de joies.

Notre objectif est de montrer que les acteurs de cette aventure sociétale, politique, culturelle sont bien des êtres de chair et d’os, proches de nous, que nous pouvons rencontrer aujourd’hui près de chez nous. Contrairement aux effets d’annonce parisiens qui voudraient faire croire que les soixante-huitards sont tous recyclés dans les médias ou devenus des « business man », des politiciens ou des intellectuels compromis à droite, nous verrons que les acteurs toulousains n’ont pas du tout suivi ces trajectoires même si certains se sont retirés de la vie militante il y a longtemps.

Enfin ce qui caractérise l’ensemble des acteurs de cette époque est un réel humanisme et une réelle culture de gauche pour qui la solidarité, l’émancipation individuelle et collective ne sont pas des vains mots. La lame de fond de 68 n’est pas finie, de nombreux acteurs de cette période continuent à militer dans des partis, des associations, à développer l’esprit critique, pour certains, la capacité de s’intéresser à l’autre et à l’ailleurs est irréductible, tant mieux.

Nous présentons ici le témoignage de plusieurs acteurs, leur rôle a pu être très différent parfois très exposé comme Alain Alcouffe, Antoine Artous ou parfois plus dans l’action ou encore dans les cercles de discussion et souvent dans tout à la fois. Il s’agit d’une tranche de leur vie qui va pour certains du début des années 60 au milieu des années 70 pour d’autres qui commence en 68 parfois même qui commence grâce à mai 68, un an ou deux ans après. Tous les courants politiques de l’extrême gauche qui ont caractérisé cette période sont présentés dans ces témoignages, des trotskystes, des autogestionnaires, des situationnistes, des féministes, des maoïstes, des inorganisés, des GOPistes, … Volontairement nous n’avons pas demandé à ceux qui toulousains dans cette période ont déjà écrit leur témoignage comme Jann Marc Rouillan ou Daniel Bensaid dans des ouvrages ou leur trajectoire militante est longuement détaillée.

 

1 Organisation du Courant Communiste International, parti d’obédience trotskyste, dont les membres dans ces années là fonctionnaient très en secret. En 1952 une partie du PCI (Parti communiste Internationaliste quatrième internationale) quitte se mouvement et devient l’OCI (Lambertistes) puis ensuite l’OCI se réapproprie le nom du PCI en 1981 ils créent aussi un courant syndical étudiant l’UNEF-ID puis les mêmes en 1988 fondent le Mouvement pour un parti des travailleurs (MPP), puis depuis 1991 ce courant s’est fondu dans le Parti de Travailleurs (PT). Dans les années 68 l’organisation des jeunes de l’OCI s’appelait l’AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme)

2 Confédération Générale du Travail – Force Ouvrière, communément nommé FO ou Force Ouvrière fut créé en 1948 par la scission de la CGT sur la base de l’indépendance vis à vis du PCF

3 CFDT Confédération française démocratique du travail – issue de la transformation de la CFTC (Confédération française des travailleurs Chrétiens) en 1964.

4 Le situationnisme proche de l’anarchisme sera présenté dans le chapitre suivant ainsi que l’Internationale Situationniste

5 http://www.cartage.org.lb/fr/themes/Geohis/Histoire/chroniques/pardate/Chr/680214a.HTM

Tracts de mai 68 à Toulouse

Posted: 2nd October 2017 by Elie Brugarolas in Documents - tracts - affiches
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Les tracts présentés on été fournis par Robert Bourre, ils ont été collectés au jour le jour, ils sont produit par différentes organisations de gauche, de droite jusqu’à l’éveché de Saint Gaudens. Dans cette première série le premier tract (tract n°1) est produit par la F. E. T. (Fédération des étudiants toulousains) à la suite des incidents du 25 avril à la Faculté de Lettres. La FET est un syndicat étudiant d’e droite et d’extrême droite. Le tract n°2 qui suit est l’invitation à ce rassemblement par les étudiants de gauche (pour une université critique). Il faut mettre ces tracts en perspective des événements voir chronolie des faits dans ce même site

1 tracts début mai 68 à Toulouse

Poussé par le mouvement du 25 avril les facultés se sont soulevées et mises en grève. Le mouvement s’est amplifié jusqu’à une grève générale le 13 mai

2 Tracts mi-mai à Toulouse

Des occupations d’entreprises furent réalisées par les travailleurs en grève. La contestation était totale. Fin mai la droite au pouvoir crée les CDR Comité de Défense de la République. La France vit au ralenti De Gaulle fait appel àun référendum

3 Tracts fin mai 68 à Toulouse

Le 27 mai 50 000 personnes sont rassemblées dans la rue à Toulouse. A partir de début juin les partis de gauche et les syndicats des travailleurs choisissent de rester dans la légalité ils préparent les éclections (tract n°18) le fossé se creuse aves la base qui refuse les élections (tracts n° 19, 20, 21). Da,s les facultés et les lycées l’occupation continue parfois avec humour (tracts n° 23 et 24) parfois aves angoisse (tracts n° 25 et 26). Las catholiques distribuent un tract présentant la position des évêques (tract n° 28)

4 Tracts à partir de mi juin à Toulouse

 

affiches de mai 68

Posted: 1st October 2017 by Elie Brugarolas in Documents - tracts - affiches
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Les affiches sérigraphiées couvraient les mus des facultés et de la rue voici  une petite série

Affiches mai 68 Toulouse R Bourre

Affiches début des années 70

Posted: 30th September 2017 by Elie Brugarolas in Documents - tracts - affiches
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Les années 70 furent des années d’effervésence militante, les affiches se succédéent dans les universités, les lycées, les murs des rues de Toulouse

Affiches début années 70 LP Gayrard

 

Comments Off on Mai 68 à Toulouse – chronologie et faits
Nous reprenons ici les événements survenus à Toulouse au 
printemps de mai 68. Parfois des mises en perspective 
d'événements ayant lieu à Paris ou ailleurs dans le monde 
sont proposées. Ce document a été réalisé par Elie Brugarolas 
à partir d'échanges avec Alain Alcouffe, d'un mémoire réalisé 
par Mme Roberta Balducci à l'Université Toulouse Le Mirail, 
de lectures de presse et d’interviews de témoins. 
Le récit de Christine Faure et d'Antoine Artous précisent et 
éclairent certain faits 
 

Commençons par les événements autour du 22 mars à Paris.
  • 8 janvier – Inauguration de la piscine du campus de Nanterre par François Missoffe, ministre de la jeunesse et des sports. Il est pris à partie par des étudiants.
  • 26 janvier -Violents incidents à Caen entre les grévistes de la SAVIEM et les forces de l’ordre. Bagarre à Nanterre.
  • 7 février – Heurts violents à l’occasion d’une contre-manifestation organisée par les Comités Vietnam.
  • 24 février – Déclaration politique et sociale commune PCF – FGDS
  • 20 mars – Attaque du siège parisien de l’American Express.
  • 22 mars – Incidents à Nanterre. Occupation de la tour administrative. Création par les anarchistes du “Mouvement du 22 mars”.
  • 28 mars – Suspension des cours à Nanterre jusqu’au 1er avril.
  • 11 avril – Rudy Dutschke animateur du SDS en Allemagne est victime d’un attentat
  • 25 avril – Le député communiste Pierre Juquin est expulsé du campus de Nanterre par les gauchistes prochinois.
  • 28 avril – Un commando prochinois dévaste une exposition de soutien au Sud-Vietnam.
puis...

23 avril à Toulouse L’UNEF, la JCR, les étudiants du PSU , les comités Vietnam de base organisent une manifestation le 23 avril à Toulouse. Une centaine d’étudiants se réunissent place du Salin derrière le portrait de Rudy Dutschke et de Che Guevarra, des banderoles du FLN Vietnamien,  d’autres banderoles stigmatisant la presse notamment le groupe Springer « trust springer ». Le cortège se dirige vers le Capitole puis la Faculté des Lettres par la rue des Lois. Les policiers suivaient le cortège et les étudiants se sont arrêtes à l’entré de la Faculté sur la demande du Doyen.

Le Doyen de la Faculté Godechot[1] témoigne de ce moment il se souvient du tumulte des étudiants. Les étudiants se réunissent dans l’amphi Marsan en présence d’un étudiant allemand qui vient présenter ce qui s’est passé en Allemagne. Il montre le lien entre les événements allemands, la mort de Rudy et la guerre du Vietnam. Les étudiants décident de se réunir en Assemblée Générale le 25 avril en fin d’après midi.

Un tract revient sur l’événement du 23 avril en mettant en avant une victoire sur l’administration et le FEN (Fédération des étudiants nationalistes) une association de droite qui regroupait des étudiants en droit) ; le tract met en exergue l’occupation d’un amphi comme un acte politique. Le jeudi 25 avril l’appel à l’assemblée est large : les étudiants et les enseignants de droit et lettres sont invités (voir tract n° dans la rubrique tracts et affiches).

Les étudiants de la FEN alertent le Doyen Marti de la Faculté de Droit sur leur opposition à cette assemblée, ils lui demandent d’interdire cette réunion sans quoi ils s’y opposeront de force.

       devant le Rectorat mai 68

Alain Alcouffe devant le Rectorat de Toulouse

25 avril Toulouse Le matin du 25 avril le Doyen Marty de la faculté de Droit demande au Doyen Godechot de la faculté de Lettres d’interdire cette assemblée sous prétexte de risques d’affrontement entre étudiants, Godechot se montrait rétissant il ne souhaitait pas revenir sur son autorisation accordée. Quelques minutes après cet échange entre

doyens, le Recteur Richard téléphonait pour interdire cette réunion en précisant que s’il ne fermait pas, le Doyen Godechot serait responsable de tous désordres et dégâts.

A midi le Doyen s’exécute et affiche l’interdiction de la réunion.

A 17h quatre cent étudiants occupent l’amphi Marsan dont la contenance normale est de deux cent.  Daniel Bensaid (ex étudiant UEC puis JCR toulousain venu de l’université de Nanterre) prend la parole et revient sur les événements à Paris et sur le mouvement du 22 mars. Les manifestations de Rome et Berlin sont évoquées.

Daniel Bensaid Amphi Marsan

A 17h30 le Doyen Godechot intervient pour faire cesser l’ass

emblée. Les étudiants refusent de bouger et se barricadent dans l’amphi.

De l’extérieur les étudiants d’extrême droite décident de lancer des pétards et des pierres par les fenêtres dans l’amphi. Au même moment les CRS casqués et armés s’apprêtent à intervenir et attendent la sollicitation du Doyen ou du Recteur. Le Doyen et le Recteur se rejoignent il tentent une dernière fois de dissuader en vain les étudiants occupants de l’amphi. Face à la situation le Recteur appelle le Ministre de l’Education Alain Peyrefitte qui lui dit de faire intervenir la police.

A 18h30 les services d’ordre interviennent les étudiants se retirent sans violences. Les étudiants de Droit (de droite) qui encerclaient la faculté se retirent aussi des abords de la faculté. C’est lors de la dispersion des étudiants qui occupaient l’amphi que se produit un événement qui va déclencher le mouvement et le durcir. En effet un groupe est pris à partie par des étudiants de droite qui les agressent avec barres de fer, planches, et matraques improvisées. Dans les bagarres qui s’ensuivirent 4 étudiants furent blessés l’un d’eux se retrouvant à l’hôpital.

La police intervient pour interrompre ces bagarres les étudiants se disséminent  dans les rues voisines. En fin de journée les étudiants de gauche se retrouvent place du capitole et forment un cortège qui se rend place Jeanne-d’Arc. Ce soir là toute réunion à la faculté de Lettre devient interdite. L’interdiction durera jusqu’au 1er juin.  Le soir un groupe d’étudiants se réunit dont Alain Alcouffe et Tony Alvarez, pour discuter et analyser les événements de la journée. La réunion se conclut par la naissance du Mouvement du 25 avril. “Le Mouvement du 25 avril” pendant toulousain du Mouvement du 22 Mars de Nanterre. »[2]. Le mouvement créé de manière informelle ce soir là sera plus officiellement défini ensuite.

1 -Tony Artous                                                                        2- Tony Artous et Pierre Cours-Salies

26 avril Toulouse Un tract des étudiants de la FET (extrême droite) dénonce le terrorisme des étudiants de gauche. Les étudiants de la FET se réunissent dans les jardins de la faculté et dénoncent les méthodes de l’UNEF. « Toulouse ne sera pas Nanterre » titre le tract qu’ils distribuent (voir le tract n°1 dans la partie tracts et affiches de ce site), ils concluent par « Il faut donc les faire taire, il faut leur imposer le silence tout de suite… Nous attendons des collectivités administratives responsables, une plus grande fermeté, et non la faiblesse dont elles ont fait preuve jusqu’ici. Ou fudra-t-il que les étudiants rétablissent eux-mêmes l’ordre ? »[3].

1er mai.  Monde Au Moyen Orient s’élèvent des protestations dans le monde arabe, contre le défilé militaire annoncé par l’Israël pour le 2 mai dans la Jérusalem orientale, occupée après la guerre de juin 1967. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait invité en vain Israël à renoncer à sa décision. Aux Etats-Unis d’Amérique : à la fin du mois d’avril, le leader du groupe Black Panther, Stokely Carmichael, a épousé la chanteuse sud-africaine Myriam Makeba, exilée depuis des années de son pays, dominé par l’apartheid.

En Grande Bretagne : le premier mai est rendu incandescent en Angleterre par les crises, le chômage grandissant et les cas de racisme. La Fédération des métallurgistes annonce une grève pour le 15 mai.  En Espagne se déroulent des manifestations anti-franquistes sévèrement réprimées.

Paris Défilé CGT, PC, PSU (République – Bastille). Naissance de La Cause du peuple. Forte tension dans les universités parisiennes de la Sorbonne et de Nanterre, Pendant tout le mois d’avril, des étudiants de gauche, et des fascistes du groupe Occident se sont affrontés plusieurs fois.

Toulouse Les jours suivant sont plus calmes, les étudiants leaders du mouvement du 25 avril se réunissent pour discuter, ils seront présents à la manifestation du 1er mai.

2 mai et  3 mai Monde Au Moyen Orient : tous les magasins arabes sont fermés à Jérusalem à l’occasion de la parade militaire israélienne. Les arabes ne sortent pas de chez eux, pour protester. Le premier ministre Eshkol déclare qu’Israël ne reviendra jamais aux frontières de l’avant-guerre, considérées comme “non sûres”.

Aux USA la “marche des pauvres”, menée par le révérent Ralph Abernathy (Civil Rights Movement) et par Coretta King, part de Memphis, de l’hôtel où fut tué Luther King. Le milliardaire Nelson Rockefeller est candidat républicain à la présidence des USA. Il représente la gauche du parti. La police abandonne la Columbia University de New York, d’où le 30 avril dernier, elle avait fait évacuer les étudiants occupants avec une violence jamais utilisée auparavant, du moins contre les blancs.

Les USA et le Vietnam du nord annoncent qu’ils sont parvenus à un accord pour le début des “pré-négociations de paix” à Paris le 10 mai. Les entretiens devraient mener à une nouvelle Conférence de Genève. En Espagne se déroulent le 3eme jour de manifestation et d’affrontements avec la police.

Paris Le 2 mai début du voyage de Georges Pompidou en Iran et en Afghanistan. Incidents à Nanterre où les cours sont suspendus. La faculté de Lettres de Nanterre est fermée. Le lendemain matin, la police envahira le campus. A la Sorbonne, des fascistes détruisent le siège du syndicat étudiant UNEF. Le 3 mai, éditorial de Georges Marchais dans l’Humanité qui y fustige “l’anarchiste allemand Cohn-Bendit” et raille les “révolutionnaires [… ] fils de grands bourgeois [… ] qui rapidement mettront en veilleuse leur flamme révolutionnaire pour aller diriger l’entreprise de papa et y exploiter les travailleurs”.  Meeting dans la cour de la Sorbonne. Trois cents étudiants se réunissent à la Sorbonne pour protester contre la fermeture de Nanterre. Les CRS encerclent l’université. Les négociations entre les étudiants et la police durent des heures, tandis que des étudiants se rassemblent dans les rues voisines. De violents affrontements  ont lieu dans la soirée. Évacuation par la police requise par le Recteur Roche. Manifestation au Quartier latin, incidents, près de six cents interpellations.

Toulouse Le Mouvement du 25 avril  organise une assemblée libre à la salle Sénéchal. Un tract est préparé pour l’occasion[4]. Ce tract fait le point sur la situation du mouvement

Entre le 1er mai et le 5 mai Claude David fondateur avec Joel Trottard[5] et Daniel Borderies du CAL (Comité d’Action Lycéen) du Lycée Pierre de Fermat, est accusé d’avoir tracé sur les murs du lycée des inscriptions injurieuses. L’administration du lycée porte plainte. Claude David est accusé de cet acte, il est aussi accusé d’avoir distribué des tracts. On demande 2500 francs de réparation pour les dommages et Claude David est exclu de l’établissement en attendant de passer en conseil de discipline.

Du 4 mai au 6 mai Monde Une délégation du Parti communiste tchécoslovaque menée par Dubcek est à Moscou.  Le Ministère des Affaires Etrangères français est au centre des préparatifs pour les négociations entre les USA et le Vietnam du nord. Pour le siège où se dérouleront ces négociations, on parle de deux châteaux près de Paris. Le 6 mai, l’imprimeur du journal étudiant milanais “La Zanzara” est condamné à 8 mois de prison. A l’occasion du procès pour une enquête sur la sexualité juvénile, il avait écrit une lettre indignée au procureur de la République. Il était poursuivi en justice pour outrage. La résistance sud-vietnamienne attaque dans 122 localités les troupes américaines et sud-vietnamiennes et l’armée. Ce n’est pas un nouveau Têt, mais une offensive politique censée influencer les entretiens de Paris.

4 mai Paris  l’UNEF et le syndicat enseignant SNESup condamnent les arrestations de la veille proclament  une grève générale illimitée et une manifestation, à partir du 6 mai. Pour le 6, est aussi prévue la réunion de la Commission disciplinaire de l’université devant laquelle doivent comparaître 6 étudiants, dont Dany Cohn-Bendit. Le 5 mai  six étudiants sont poursuivis en justice pour les affrontements du 3 ; quatre sont condamnés à des peines de détention fermes. La Sorbonne reste occupée par la police

 6 mai Toulouse Les étudiants du Mouvement du 25 avril se mobilisent sur les événements qui se sont déroulés à Paris, ils distribuent un tract « L’enjeu de notre lutte » qui reprend l’historique du mouvement et le place dans la perspective des événements parisiens. Ce tract appelle aussi à une manifestation le lendemain 7 mai à 17h à la fac de lettres[6]. L’objectif précisé dans ce tract porte sur la suite du mouvement, sur la libération des camarades parisiens emprisonnés et sur le soutien au lycéen de Toulouse exclu du lycée.  Les actions conjointes lycéens étudiants sont proposées.

7 mai Monde  Les Viet-cong occupent le quartier industriel et commercial de Cholon, à Saïgon. Les avions américains bombardent les zones de la capitale sud-vietnamienne occupées par les guérilleros.
Paris  Manifestation de Denfert-Rochereau à l’Etoile., 50 000 étudiants passent en cortège dans la zone sud de Paris, évitant le Quartier Latin, en présence de la police. Le cortège remonte les Champs-Elysées jusqu’à l’Arc de Triomphe. Sit-in autour du monument devant la tombe du soldat inconnu, lieu des cérémonies officielles importantes de la république. Sur le chemin du retour, l’UNEF ordonne la dissolution de la manifestation, mais les militants maoïstes attaquent la police et réussissent à entraîner d’autres manifestants dans les affrontements qui durent jusqu’au lendemain matin.

Toulouse. Réunion en assemblée des étudiants, manifestation, violents affrontements

En début d’après midi les étudiants et les enseignants de la faculté des Sciences se réunissent pour faire le point sur le mouvement étudiant et les événements qui se déroulent à Paris. Dans l’après midi la FET  se rassemble dans les jardins de la Faculté de Droit pour protester contre la réunion organisée dans le grand amphithéâtre par le « Mouvement du 25 avril » et l’ « Université Critique ». Des cars de CRS se situent non loin de là à Saint Sernin. 1500 étudiants et quelques enseignants de gauche se retrouvent dans un espace trop restreint. Durant cette réunion à l’extérieur les étudiants de droit scandent des slogans hostiles. L’assemblée dans l’amphi décide la grève illimitée et organise une manifestation en direction du Rectorat. A la sortie de l’assemblée les étudiants de la FET envoient des pétards mais ils sont pourchassés rapidement. Le cortège de 3000 étudiants se dirige vers le Rectorat avec des slogans « pas de flics à la fac ! », « Recteur démission !», « solidarité Sorbonne ! ». Au Rectorat [7] une délégation de 4 étudiants peut échanger avec le Recteur. Ce dernier garantit la liberté de discussion politique dans les facs.  Le  cortège se dirige ensuite vers la rue Gambetta pour se rendre au lycée Fermat. Un cordon de policiers attend rue Lakanal et devant le lycée. Quand le cortège avance la police intervient de manière très brutale[8]. Les policiers matraquent durement et blessent les étudiants, les passants sont indignés de cette violence. Du coté de policiers il y a aussi quelques blessés. Un dirigeant CFDT qui sortait de son local rue Lakanal est blessé à la tête, Alain Alcouffe[9] leader de l’UNEF est grièvement blessé et amené à l’hôpital[10]. La bagarre va continuer jusqu’aux alentours de 21h, les étudiants s’armant de projectiles divers (briques, pierres, bouts de ferrailles,…).  Des vitrines sont cassées. A 21h les étudiants se replient place du Capitole. Les toulousains sont profondément choqués par l’attitude violente de la police, ils éprouvent dès lors de la sympathie pour le mouvement étudiant.

8 mai et 9 mai Monde Moyen Orient : Les patrouilles israéliennes sont attaquées dans le Sinaï et en Galilée. Après les affrontements de Karameh, le 21 mars, la résistance palestinienne a énormément augmenté ses forces et a intensifié les infiltrations dans les territoires occupés et dans l’état d’Israël.
Tchécoslovaquie 8 mai : Un document à l’agence soviétique Tass attaque quelques journaux tchécoslovaques à la suite des accusations contre les services de sécurité russes sur la mort du ministre Masaryk en 1948. Le “dossier Masaryk”, classé comme “suicide”, avait été ré ouvert, sur insistance des étudiants.

Tchécoslovaquie 9 mai : Après un sommet improvisé entre 5 pays du Pacte de Varsovie à Moscou, appels préoccupés de Radio Prague. Les deux pays réformistes, La Tchécoslovaquie et la Roumanie, sont absents. La délégation de l’Allemagne de l’Est mène une attaque contre la Printemps de Prague.
Viet-Nam : A peine arrivé à Paris, Xuan Thuy, chef de la délégation nord-vietnamienne, réclame la suspension des bombardements américains et affirme que durant la première phase des entretiens, il représentera aussi le FNL sud-vietnamien.
Italie : Grève à la Marzotto de Valdagno, où les négociations sont de nouveau interrompues. Parmi les 19 personnes arrêtées le 19 avril, 12 se trouvent encore en prison.

France 8 mai : Discours d’Alain Peyrefitte Ministre de l’éducation à l’Assemblée nationale. Le gouvernement s’engage à ouvrir la Sorbonne et Nanterre si le désordre ne se répète pas. Le soir, un cortège de 30.000 personnes défile dans le Quartier Latin. A la fin de la manifestation le service d’ordre de l’UNEF impose la dissolution afin de respecter le pacte avec les autorités.
 

9 mai : Les leaders étudiants annoncent leur intention d’occuper la Sorbonne dès le départ des forces de l’ordre. En réponse, Alain Peyrefitte déclare que la Sorbonne restera fermée jusqu’au retour au calme. Le recteur ré ouvre la Sorbonne et Nanterre, mais la police n’abandonne pas l’université. Dans l’après-midi, devant un sit-in de milliers d’étudiants, le secrétaire du SNE-sup, Geismar, s’autocritique, pour avoir cherché un accord avec le recteur. Louis Aragon, intellectuel du PCF, est apostrophé irrévérencieusement par des étudiants alors qu’il s’adressait à eux à la Sorbonne. Il promet de leur ouvrir la revue qu’il dirige, “Lettres françaises”.

8 mai Toulouse.  18h15 – Trois mille personnes se réunissent au Palais des Sports (Halle au Grains) pour un meeting entre étudiants, enseignants et ouvriers, meeting organisé par l’UNEF, la CGT, la CFDT, la FEN, le SGEN et le SNESup. Ce meeting est marqué par un léger incident lorsque les leaders du Mouvement du 25 avril veulent intervenir dès le début en prenant le micro. La meeting sera ouvert par H. Shalde Vice président de l’AGET UNEF. Il dénonce les répressions policières.

Les leaders du Mouvement du 25 avril invectivent Schalde reprochant à l’UNEF de ne pas avoir soutenu les militants du Mouvement du 25 avril. Un intervenant de la faculté des Sciences M. Fabre  prend la parole en réclamant l’unité des étudiants afin de calmer les comportements en tendances dans le mouvement étudiant. A. Alcouffe essaie avec d’autres étudiants leaders du Mouvement du 25 avril de prendre la parole mais en sont empêchés par le service d’ordre. Il l’a prendra plus tard quand Manuel Martinez l’appellera au micro afin d’intervenir pour le Mouvement du 25 avril. Le Mouvement du 25 avril a du mal à se faire accepter des syndicats hormis la CGT qui acceptait le mouvement.  Alain Alcouffe fait le point sur le mouvement, rappelant la manifestation du 7 mai et la création de l’ « Université Critique ». Il est décidé de rédiger un livre blanc sur l’Université. En fin de réunion un cortège se dirige en manifestation vers le Capitole. Les jours suivants le mouvement continue, réunions éparses  ou AG dans les établissements universitaires et les lycées.

9 mai Toulouse; un grand meeting rdt organisé par l’UNEF, la CDFT, la CGT et les syndicats de la FEN au Palais des sports (Halle aux grains aujoud’hui) (voir tract n° 3 dans la rurique tracts et affiches)

10 mai Monde Afrique : Sept leaders de l’opposition sont tués lors d’une embuscade au Soudan méridional. Parmi eux, se trouve William Deng, le président de l’Union nationale africaine, le principal groupe de l’opposition.

Italie : La faculté de Lettres de Pavie est évacuée après 43 jours d’occupation. La veille, 5 étudiants avaient été dénoncés pour violence contre le recteur. A Pérouse, le recteur fait dresser le drapeau à mi-hampe afin de protester contre la violence des étudiants. Sur l’initiative de l’ANAC, se constitue à Rome, un Comité national contre la répression. Pier Paolo Pasolini adhère aussi au Comité, qui participe à la manifestation nationale du mouvement à Pise. Malgré sa fameuse poésie sur Valle Giulia.
Grèce : Le leader grec de gauche Giorgio Tsarouha meurt à Salonique, juste après son arrestation, officiellement d’une crise cardiaque. Pour l’opposition, il s’agit en revanche d’un homicide. Tsarouha avait déjà été violemment frappé par les fascistes en 1962 au cours de l’agression, qui avait provoqué la mort de Lambrakis.

Vietnam : Ouverture de la Conférence de Paris entre les Etats-Unis et le Vietnam du Nord.

Paris  Nuit d’émeutes au Quartier latin. Un cortège de protestation défile devant la prison de la Santé. La police bloque les ponts vers la rive droite, les étudiants occupent le Quartier Latin et forment une soixantaine de barricades. A deux heures du matin, après des heures de négociations, la police attaque les barricades. Les affrontements sont très violents et durent jusqu’à l’aube.

Toulouse. Les élèves des clases préparatoires de Fermat se mettent en grève, un dialogue s’établit avec les enseignants. En fin d’après midi plusieurs centaines de lycéens défilent du Capitole à Saint Sernin. Le CAL du lycée Fermat distribue des tracts.

mai68 débute manif place du salin      

11 mai Monde   ONU : Dans son rapport, le Comité économique de l’ONU pour la planification et le développement, informe qu’avec le rythme actuel de développement, les pays africains rejoindront le rendement moyen annuel de chacun des pays industrialisés dans 340 ans seulement.

Allemagne de l’Ouest : “La marche des étoiles” suggérée par la SDS pour protester contre les lois exceptionnelles se conclut à Bonn. 70.000 personnes participent. L’écrivain Heinrich Böll intervient au meeting final.

USA : Le leader du mouvement Jerry Rubin annonce la fondation du Youth International Party (Yippies) et convoque une manifestation de masse à Chicago. Les Rolling Stone attaquent Rubin, en lui rappelant la strophe de Dylan “Don’t follow the leaders”.
Paris  Les syndicats CGT, CFDT et la FEN appellent à la grève générale pour le 13 mai. Retour précipité de Georges Pompidou d’Afghanistan qui annonce la réouverture de la Sorbonne pour le 13 mai.La France entière est profondément touchée par les affrontements de Paris ; la radio retransmet en direct les négociations entre les étudiants et le recteur, et la longue bataille. L’association française de critiques cinématographiques et journalistes TV réclame la suspension du festival de Cannes pour la grève générale du 13.

Toulouse  Le matin des piquets de grève sont mis en place au lycée Fermat. Plus de deux cent élèves se réunissent  dans l’amphi Marsan de la faculté des lettres pour entendre les responsables des étudiants. A 15h deux mille étudiants de la faculté des Sciences de Rangueil vont en cortège place du Capitole. (voir tract n°4 dans la rubrique tracts et affiches)D’autres étudiants se joignent à eux place du Capitole. A. Alcouffe président de l’UNEF prend la parole. Les leaders essaient de rejoindre une équipe de l’ORTF en train de tourner une émission square De Gaulle. Puis en fin d’après midi une réunion se tient à l’AGET-UNEF.

12 mai Monde Moyen Orient : Affrontement d’artillerie à la frontière entre Israël, Liban et Jordanie. Affrontements avec un groupe de Fedayins infiltré aussi à Jéricho. Al Fatah annonce 4 interventions sur le territoire israélien dans les 48 heures.

USA : Le premier échelon de la “marche des pauvres” arrive à Washington. Pour les jours suivants, sont attendues des milliers de personnes qui camperont sur un terrain de 6 hectares, près de la Maison Blanche : cela s’appellera Résurrection City.

Paris   Bien que Pompidou ait accepté toutes les revendications des étudiants (réouverture de la Sorbonne le 13 et libération des personnes arrêtées), la tension est très forte. Des groupes de jeunes ouvriers s’unissent aux manifestations étudiantes en France.

Toulouse Des tracts (60 000) signé des syndicats CGT, CFDT, FEN et Mouvement du 25 avril sont distribués (voir tract n° 5). Ils appellent à la grève pour le 13 mai  et à un rassemblement place Jeanne d’Arc à 15h .

13 mai  Monde Vietnam : Le secrétaire de l’Onu U Thant dénonce à Ottawa la “conduite sauvage de la guerre” au Vietnam de la part des américains. Le Pentagone informe qu’il effectuera un bombardement chimique capable de déboiser la forêt où se cache la guérilla.
Grand Bretagne : Nouvelle baisse de la livre sterling qui atteint son point le plus bas, après la dévaluation de l’année précédente. Face au projet de blocage des salaires proposé par le gouvernement, même le groupe travailliste est divisé et il y a risque d’élections anticipées.

Italie : A l’examen écrit de latin, le professeur Paratore donne aux étudiants romains de la faculté de Lettres, une citation de Mao, dans laquelle il souligne le manque d’expérience et de maturité des jeunes. Le mouvement interrompt l’examen et demande l’abolition de l’épreuve.

Paris : La Cour d’appel met en liberté provisoire les condamnés du 5 mai. La Sorbonne est ré ouverte et aussitôt occupée. Manifestation syndicale de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau à Paris 800.000 personnes manifestent. Les étudiants continuent jusqu’au Champs-de-Mars. Des centaines de milliers de français dans les rues. La tension entre étudiants et syndicats n’explose pas mais les étudiants refusent de se dissoudre à la fin du cortège, et occupent la Sorbonne. La grève générale interrompt le festival de Cannes. Aucune projection n’est effectuée. Seuls les critiques réussissent à visionner, de nuit, les films de la compétition. Le palais est entouré de manifestants.

Toulouse Grève dans les principaux secteurs de l’industrie, de la fonction publique ; enseignement, transports publics, le secteur du bâtiment, etc. Le rassemblement des grévistes a lieu en début d’après midi place Jeanne d’Arc. A 15 heures le cortège de manifestants se dirige vers la place du Capitole aux cris de « De Gaulle démission Amnistie pour les étudiants, Université démocratique », etc.  En tête du cortège les responsables syndicaux des centrales ouvrières et du mouvement étudiant. Place du Capitole le nombre de manifestants s’élève de dix à douze mille personnes, les responsables syndicaux et étudiants prennent la parole pour des discours. A la fin les manifestants chantent l’Internationale puis il y a dispersion de la manifestation. Les étudiants organisent une opération « portes ouvertes » à la faculté de Lettres où des discussions avec les visiteurs durent tard dans la nuit. A la faculté de Droit un mouvement se met en place, se mouvement se veut apolitique et se mobilise sur « l’esprit des lois ». Les Doyens des facultés des Lettres et des Sciences humaines de France  adoptent une résolution (voir tract n°6).  Le mouvement de la section sciences de l’Université critique de Toulouse adopte aussi une résolution (voir tract N°7). Les étudiants de la Corpo de Droit[11] veulent tenir une réunion, ils se voient interdits de séjour à l’intérieur de la faculté.Parallèlement un conflit éclate au sein de l’entreprise Duc et Méric chemin de Balufet. Des actions menées par les délégués du personnel pendant la grève on été jugées inacceptables par la direction et des sanctions sont  prises contre eux.

14 mai Monde Panama : Depuis la veille, a guerre civile règne à Panama, à trois jours des élections anticipées. L’armée soutenue par l’actuel président, l’opposition majoritaire à l’Assemblée, et les manifestants, ont déclaré ensemble la victoire de leur candidat.
Allemagne de l’Ouest : A Essen, en République fédérale allemande, des étudiants de la SDS attaquent et dispersent un rassemblement du parti néonazi. Dans toutes les universités, préparation des manifestations contre les lois exceptionnelles, qui seront discutées au Bundestag le 15.

Paris Départ du Général de Gaulle pour la Roumanie voyage officiel qui durera jusqu’au 18 mai. Dépôt d’une motion de censure à l’Assemblée Nationale par le PCF et la FGDS. La grève spontanée commence en Lorraine avec l’agitation des usines Claas. A Nantes, les ouvriers de la Sud-Aviation occupent l’usine et séquestrent le directeur et quelques dirigeants.

Toulouse.  La Faculté de Lettes est occupée 24 heures sur 24, des réunions  de discussion et réflexions sont organisées en permanence sous l’égide de l’ « Université Critique ». Un sujet est aussi abordé : le problème des examens, tenue –boycott- annulation. Des débats émergent des idées reprises en tracts voir par exemple le tract n°8 Le mouvement étudiant et son rôle.

15 mai Monde Biafra : Un représentant du ministère de Commonwealth annonce que le 23 mai à Kampala, commenceront les négociations entre le Nigéria et la région sécessionniste du Biafra. La guerre entre les deux pays conduit à un génocide par la faim des biafrais.

Allemagne de l’Ouest : Pour la seconde fois, le Bundestag discute les lois exceptionnelles. Après l’approbation, les lois devront être “approuvées” par les puissances d’occupation occidentales, pour ensuite passer à nouveau au Bundestag. Manifestations dans toutes les universités allemandes.
Italie : “L’Unité” exalte la signature du contrat de travail à la Marzotto. L’accord, passé la veille, est une victoire des ouvriers sur tous les points. Mais en échange, la Maozotto licencie, sans résistance syndicale, 850 ouvriers de l’établissement de Pise.

Paris Les ouvriers de Renault-Cléon entrent en grève, séquestrent le directeur et une dizaine de dirigeants, dressent le drapeau rouge sur l’usine, et déclarent l’occupation illimitée. Deux autres usines sont tout de suite occupées dans la même zone. Le théâtre Odéon à Paris est occupé par des étudiants.
Toulouse Les étudiants du Mouvement du 25 avril organisent une collecte pour soutenir les grévistes de Duc et Méric. Les étudiants de l’Ecole des Beaux Arts se joignent au Mouvement du 25 avril et l’ « Université Critique » ils occupent les locaux de leur école. Ils mettent à l’ordre du jour le report de leurs contrôles de fin d’année. A la faculté des Sciences de Rangueil les étudiants en assemblée générale (1600 étudiants) décident du report de leurs examens et engagent des discussions sur les réformes dans les Facultés. A la faculté de Médecine les élèves de première, deuxième et troisième année se mettent en grève illimitée des examens avec préavis d’un mois. Ils occupent les locaux de la faculté de médecine. Les championnats universitaires d’athlétisme sont boycottés par les élèves et enseignants d’éducation physique du CREPS et de l’IREPS.  Ils organisent un débat avec les étudiants sur place.

16 mai  Monde Moyen Orient : Dans une interview au “Monde”, le ministre égyptien des Affaires Etrangères soutient l’initiative de paix du délégué de l’ ONU, Jarring, basée sur la résolution 242 des Nations Unies. La 242, refusée par les palestiniens, provoque de profondes divisions en Israël.

Allemagne de l’Ouest :Le Bundestag approuve la législation d’urgence avec l’appui de la SPD. Seule opposition, celle des libéraux. La mobilisation des étudiants aura été vaine.

Paris Le mouvement de grève s’étend dans les entreprises. L’agitation arrive chez Renault de Flins, et dans la soirée, l’usine Renault-Billancourt, l’usine principale du pays, est occupée. En France 50 usines sont occupées. A Paris, l’Académie Française est occupée.

Toulouse Les étudiants de Droit et Sciences Economiques décident d’un report des examens. Le Maire de Toulouse visite les étudiants de l’Ecole des Beaux Arts (dont il est responsable) et leur demande de protéger leur école. A la faculté de Droit des étudiants inspirés par le Mouvement du 25 avril tiennent une réunion. A l’appel de la CGT du bâtiment les travailleurs de ce secteur débrayent massivement. Ils se regroupent au carrefour de Purpan et forment un long cortège d’automobiles, motocyclettes. Le cortège de mille cinq cent personnes composé d’ouvriers et d’étudiants se dirige vers la ville en bloquant la circulation et en faisant grand bruit. Le secrétaire de l’Union syndicale du bâtiment  M. Rocchia est reçu par  M. Allais délégué à la chambre patronale pour présenter des revendications des ouvriers du bâtiment.

17 mai Monde  Moyen Orient : Le ministre de la défense israélien Dayan, expose le projet stratégique de l’occupation du Sinaï. Le général espère une déstabilisation en Egypte, menant à un nouveau gouvernement prêt à faire la paix avec l’Israël.

Tchécoslovaquie :Les négociations entre URSS et Tchécoslovaquie se poursuivent : Kossighin arrive à Prague. Les derniers communiqués sont rassurants, mais le fait que les entretiens se multiplient démentit l’amélioration évoquée auparavant entre les deux partis frères.

Paris Rencontre du leader de la FGDS Mitterand  et du PCF Waldeck-Rochet. Grève à l’ORTF.  A Cannes après quatre jours de tension et de discussions, une assemblée de cinéastes, techniciens et journalistes français, décide d’occuper le palais du cinéma de Cannes et de constituer les “Etats Généraux du cinéma” ; 1500 professionnels y adhèrent. 200.000 ouvriers sont en grève. Le syndicalisme, pris à l’improviste dans la lutte dans les usines de province, réussit à gérer la situation seulement à Billancourt, où il tente de bloquer la rencontre ouvriers-étudiants. Paris est occupée par 70.000 policiers.

Toulouse Les cheminots décident la  grève générale illimitée à partir de minuit. Au lycée Berthelot les élèves arrêtent les cours et réclament la réforme. Les élèves du Lycée Ozenne arrêtent à leur tour les cours. A la faculté de Lettres, le matin une commission extraordinaire se réunit sous la présidence du Doyen Godechot, deux cent trente enseignants et quarante étudiants dont ceux du Mouvement du 25 avril, de l’AGET UNEF, de la FET et du Comité d’Action Universitaire. Ils décident de mettre en place des commissions mixtes (enseignants et étudiants) et la création d’un comité de gestion tripartite[12] qui siège pour la première fois en fin de soirée. Le soir au siège de la CFDT rue Lakanal se tient une réunion entre les étudiants et les travailleurs de Sud Aviation dont l’objectif est la suite à donner au mouvement.Voir le texte sur l’Universit Critique prononcé par un étudiant lors de l’assemblée de la Faculté le 17 mai (tract n°9).

18 mai Monde Vietnam : Le premier ministre du gouvernement pantin sud-vietnamien, Van Loc est destitué de ses fonctions. C’est le résultat du heurt entre le président Van Thieu, proche des positions américaines, et le vice-président ultranationaliste Cao Ky.
 Usa : Manifestations dans de nombreuses universités américaines. A Berkeley, des milliers d’étudiants expriment leur solidarité avec 866 étudiants qui ont refusé de partir pour le Vietnam. La Columbia est occupée, afin de protester contre la réquisition d’un terrain de jeux pour enfants noirs.

France Le président du jury de Cannes XXI ieme festival  annonce la suppression du concours. Les réalisateurs Malle, Polanski, et les acteurs Vitti et Terence Young se sont retirés du jury. Les réalisateurs Resnais, Lelouch et Cournot ont retiré leurs films, en solidarité pour le mouvement. Grève générale en France, la paralysie économique gagne l’ensemble du pays, 2 millions de personnes sont en grève. Les écoles, les usines, les chemins de fer, les mines, les ports, les bureaux, les industries agricoles sont bloqués. De Gaulle anticipe son retour de la Roumanie. Les syndicats insistent sur le caractère revendicatif de leur lutte.

Toulouse Dans un amphithéâtre de la faculté de Lettres on discute sur l’ « Art et la Révolution ». Un groupe d’étudiants décide d’aller occuper les locaux du Centre Culturel de Toulouse rue Croix-Baragnon. Les étudiants sont reçus par le directeur du centre C. Schmidt. Le directeur conciliant accepte que le centre soit occupé en limitant aux parties publiques (salle de conférences et d’expos). Les étudiants expriment leurs revendications, notamment l’annulation du programme du centre, l’ouverture du centre à toute la population et non aux seuls adhérents. Ils proposent que les artistes qui exposent vendent leurs œuvres pour le soutien aux grévistes. Mr. Schmidt accepte d’accompagner les étudiants jusqu’à l’ORTF où il est prévu une émission relatant la situation. Le Lycée Déodat de Séverac se met aussi en grève à l’initiative du CAL. A la faculté de Droit la commission rassemblant l’ensemble des personnels se met en relation avec les différentes tendances du mouvement étudiant. Lors de l’assemblée de faculté deux points sont décidés : les examens sont maintenus aux dates prévues sous forme allégée et des commissions seront ensuite crées afin d’établir les réformes souhaitées (voir tract n°10 sur les examens n°11 sur la situation). Le personnel PTT du tri postal se met aussi en grève dans la nuit du18 mai. La circulation des trains est entièrement paralysée (marchandises et voyageurs). Des autocars se substituent provisoirement aux trains. La CGT réunit à la Bourse du travail ses militants  (600 environ) afin de voir comment poursuivre le mouvement.

19 mai Monde USA : A l’aube, la police évacue la Columbia barricadée dans la nuit par les occupants. Les violences de l’évacuation précédente se répètent.
 Italie :  35 millions d’électeurs sont appelés à voter. Le pourcentage de participation sera élevé : 92%.

France  La grève a désormais paralysé toute la vie du pays. Les journalistes et techniciens de la télévision contrôlent les transmissions. A Paris, on fait la queue devant les magasins dans un climat insurrectionnel.

Toulouse :  Les cadres et agents de maîtrise de la SNCF se joignent à la grève des ouvriers. Au Centre Culturel occupé devenu « Centre critique », les discussions se poursuivent avec les animateurs du centre sur le thème « culture bourgeoise et culture populaire ». Le Mouvement du 25 avril rejette toute responsabilité sur l’occupation de ce centre sans désavouer l’action. A la faculté de Pharmacie plusieurs représentants de facultés françaises se réunissent, on y parle de conseils et comités. Des journées portes ouvertes à la faculté des Lettres, plus de mille visiteurs de toutes les couches sociales se présenteront. La faculté des Sciences reçoit des parents d’étudiants souhaitant se renseigner sur ce qui s’y passe. Le soir pendant une réunion du Mouvement du 25 avril une délégation des grévistes CFDT du tri postal vient alerter de l’arrivée de policiers dans leurs locaux à la suite d’un appel du directeur du centre de tri. Les étudiants se rendent à la gare où se trouve le centre de tri et y restent tard dans la nuit pour s’assurer que rien ne s’y passera.

20 mai Monde Vietnam : La Pravda (journal de l’URSS) publie une interview anonyme, d’un sergent USA des opérations spéciales au Vietnam, où sont dénoncés les carnages des civils.

Aux USA : la tension raciale grandit à nouveau, après l’assassinat d’un jeune noir à Maryland, de la part de la police. A Washington, les journaux poussent à la destruction de Résurrection City.

Italie : Fermeture des urnes à 14h00. En soirée, arrivent les résultats du Sénat : PCI et PSIUP liste unique, gagnent 4,5%, la Dc 1,2%. Pour le PSU c’est un désastre : il perd 5,1.

France  Le festival de Cannes est définitivement interrompu. Les Etats Généraux du cinéma décident la fin “morale” du Centre National du Cinéma et se donnent quelques objectifs (s’attaquer aux monopoles, abolition de la censure, réforme de l’enseignement audiovisuel, union avec la TV autogérée et indépendante du capital et du pouvoir). Le port de Marseille est occupé. Les centrales électriques et téléphoniques sont bloquées. Le secrétaire du PCF Waldeck-Rochet propose la constitution d’un gouvernement populaire. Le secrétaire de la CGT, Serge Seguy, se prononce contre la grève insurrectionnelle.

Toulouse. Les toulousains inquiets, prévoyant un blocage général des activités, comme tous les français commencent à stocker des produits alimentaires, de l’essence. Par exemple un pompiste en un jour distribue trois fois la quantité habituelle. Les 7500 travailleurs des trois usines de Sud-Aviation de Toulouse se mettent en grève illimitée.  Les ouvriers des grandes sociétés se mettent en grève GA, Fiorio, Lafarge, Royer, Bisseuil, Grands travaux de Marseille,… et occupent les entreprises ou les chantiers.Tous les enseignants et personnels des établissement primaires et secondaires se mettent en grève.  Les hôpitaux  se mettent aussi en grève.A la faculté de Lettres le comité de gestion s’assure que les locaux soient surveillés afin qu’ils ne subissent pas de dégradations ou de vols durant cette période des personnes autres que des étudiants entrent et sortent de la faculté en permanence[13].A Rangueil la grève est décidée jusqu’à la mise en œuvre des nouvelles structures de gestion organisationnelle de la faculté. A titre transitoire un comité tripartite parallèle est mis en place. A la faculté de Médecine les étudiants de CPEM (classes préparatoires aux études de médecine) et CPEBH (classes préparatoires aux études de biologie humaine) votent le principe du rattachement à la faculté de médecine. En pharmacie un rencontre officieuse entre enseignants et étudiants a eu lieue. Au lycée Bellevue élèves et enseignants  créent un conseil de gestion.

21 Mai Monde Haiti : Des groupes de guerriers débarquent à Haiti, occupent quelques zones dans le nord de l’île, et lancent un appel radio à la population pour qu’elle s’insurge contre la dictature de Papa Doc (François Duvalier) et la police secrète, les Ton Ton Macoutes.
USA : Les autorités de la Columbia suspendent un cours donné par le leader de la SDS, Mark Rudd. Réponse immédiate des étudiants qui occupent la Hamilton Hall et barricadent les accès.

Italie : Trois milles hommes de la police évacueront les maisons occupées à Rome. Pour la première fois, les occupants résistent et affrontent pendant trois heures la police. 160 chefs de famille et 13 femmes sont dénoncés. Une arrestation.

France 7 millions de grévistes,Waldeck-Rochet propose aux leaders des autres partis de gauche, Miterrand et Mollet, la création d’un groupe uni de la gauche. Sartre parle à la Sorbonne occupée. Tous les théâtres de Paris sont occupés.

Toulouse Plus de 100 000 grévistes en Haute-Garonne (enquête CST). Le centre culturel est occupé par le personnel en grève. Les Postes Télégraphe et Télécommunications (PTT), cette grève engendre de longues attentes pour le paiement des chèques postaux. De même, la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, la Caisse d’Allocations Familiales, les banques se mettent en grève. Les services municipaux, les abattoirs, la poudrerie, la cartoucherie, le CEAT, la Manufacture de Tabacs, tous ces établissements sont en grève avec occupation de locaux. La STCRT (Société des transports en commun de la région de Toulouse ) est en grève de même l’APC (ex ONIA puis AZF) 3200 personnes sont aussi en grève la production en continu est très limitée.De même chez Parcor (produits pharmaceutiques), Solac (produits chimiques) les usines Saint Gobain il y a grève avec occupation de locaux. Enfin toutes les entreprises de la métallurgie Métodécor, Descamps, Huard Charrue France,  ateliers Microturbo, les dépôts de Renault et les entreprises de l’aéronautique, Bréguet, Latécoère, Air France sont en grève. Les étudiants des beaux arts occupent l’Ordre des Architectes quai de la Daurade et demandent la dissolution de l’Ordre. Le lycée de Bellevue décide en assemblée générale la création d’un conseil provisoire d’autogestion.  Les étudiants de l’école normale des instituteurs occupent aussi leurs locaux. Il se crée aussi des comités de gestion au Lycée Déodat de Séverac, à l’IUT et à l’ENSEIHT. Enfin certains CET se mettent en grève et au lycée Fermat un comité de grève réunit les enseignants et les élèves.

22 mai Monde USA : A l’aube, la police de New York évacue l’univesité Columbia, avec la même dureté utilisée lors de l’attaque du mois d’avril.

Haiti : Duvalier déclare avoir rompu la rébellion dans le nord de Haiti. Il demande de toutes façons la convocation immédiate du Conseil de sécurité de l’ONU.

France Création du Comité national de défense de la République (CDR). (voir tracts UDVeme et UJP n° 13 et CDR n°14).  Les syndicats se déclarent prêts à négocier avec le gouvernement. Attaque du local national conjoint des CDR et du Service d’action civique (SAC dirigés par Charles Pasqua) rue de Solférino par des manifestants. La grève s’élargit encore. Une motion de censure pour le gouvernement gaulliste ne passe pas pour seulement 11 votes, elle ne recueille que 233 voix. On retire son droit de séjour à Daniel Cohn-Bendit, de nationalité allemande, leader du Mouvement 22 mars, alors qu’il se trouve à Amsterdam pour une manifestation. Les étudiants en grève demandent l’amnistie pour les étudiants condamnés.

Toulouse.Les centrales syndicales obtiennent un accord dans le secteur de la  banque ; à la Caisse d’épargne la direction octroi un 13eme mois et une augmentation de 6% des salaires.Les grèves s’étendent dans les banques Crédit Lyonnais 90% de grévistes, Société Générale 90%, Marseillaise 90% , Banque Courtois 5%, Worms 95% , Bordelaise de Crédit 95% et la BUP 100% de grévistes.Les employés du textile se sont mis en grèves vêtements Mas, Carcel, Ramonède, Groard, Unova, Barbe, Bol Poms, BBC et Lévy, enfin les 4500  employés des grands magasins se mettent en grève ; de Monoprix, Printafix, Nouvelles Galeries, Capitole, Maison de Paris, Mobb, les Galeries Barbes, les établissements de métallurgie Longométal, Pages, Davum, CEIM, Brossette, et Métal Toulouse sont aussi en grève.Les services des Douanes 70% des personnels en grève, de même la Trésorerie 50%.Les étudiants de Rangueil réunis en assemblée libre de l’Université Critique de Toulouse section sciences décident le principe d’une université d’été. L’assemblée générale décide de donner le pouvoir au comité transitoire de gestion tripartie. A la faculté de médecine les enseignants se déclarent en faveur de l’autonomie et de la gestion, mais les étudiants et les corps intermédiaires veulent une restructuration des l’ensemble hospitalo-universitaire. . Les étudiants occupent leur faculté.

Jeudi 23 mai Vietnam : A Paris, le chef de la délégation américaine, Harriman, n’exclut pas la possibilité d’une interruption des négociations si les nord-vietnamiens devaient “s’avantager” pour les limitations des bombardements Usa.

Espagne : Le procès de 14 militants des Commissions Ouvrières se conclue à Madrid. Ils sont accusés de manifestations anti-franquistes ; ils sont tous condamnés à un an de détention.

France La grève a désormais entraîné 10 millions de personnes. Affrontements et barricades au Quartier Latin, mais la CGT refuse d’adhérer aux manifestations pour la rentrée de Daniel Cohn-Bendit.

 Toulouse Suite à l’interdiction de séjour en France pour Daniel Cohn-Bendit le Mouvement du 25 avril et de l’Université Critique de Toulouse section sciences décident d’organiser une manifestation pour le 24 mai. Les étudiants reçoivent l’appui de toutes les centrales syndicales professionnelles.L’Ecole des Beaux Arts suit le mot d’ordre décidé nationalement à Reims de boycotter les examens y compris les Certificats d’aptitude aux formations artistiques supérieures.  Le projet de réforme proposé par l’école des Beaux Arts de Toulouse a été retenu par les autres écoles françaises.

24 mai  Monde USA : Assemblée des acteurs solidaires de la “marche des pauvres” à Washington. Entre autres, Marlon Brando, James Garner, Nathalie Wood, etc

France Le Général de Gaulle parle dans les radios et la télévision, le discours tant attendu dure 7 minutes. Il annonce un référendum sur la participation (entreprises, universités) pour le mois de juin. Un commissaire de police est tué à Lyon par un camion lancé par les manifestants. Nouvelle nuit des barricades. Les étudiants s’affrontent avec la police dans les principales villes. A Paris, les manifestants tentent d’attaquer la Bourse, elle est incendiée, et occupent la police sur une distance de 10 Km.

Toulouse Manifestation place du Salin[14] à 16 heures (voir tract n°15), celle-ci réunit au démarrage 3500 personnes la manifestation s’amplifie en se dirigeant vers la place du Capitole. A la mairie une délégation comprenant Raymonde Mathis (Sciences) pour le comité tripartite Sciences,  Kayser et Sol pour les enseignants et Escaffre, Mercadier, Pignes pour les étudiants du comité tripartite Lettres, Grosse (FEN) Loubet, Dubois et Sakiroff (CFDT) se présentent aux délégués FO de la mairie qui font l’interface avec le maire. La délégation est présentée au maire Louis Bazerque. La délégation soumet la motion qui demande la reconnaissance de l’université autonome, la solidarité de la municipalité avec les travailleurs et enfin la mise en place d’un fond d’aide aux grévistes. La foule qui attend devant la mairie s’impatiente un manifestant accroche des drapeaux rouges  et noirs aux fenêtres de la mairie, un autre grimpe sur la façade du bâtiment pour les accrocher au balcon de la mairie soutenu par des ovations de la foule[15]. Le maire et la délégation se présente au balcon de la mairie. Le maire prononce un discours ou il annonce son soutien à la motion présentée par la délégation il réprouve les brutalités policières du Quartier Latin. La foule entre dans la cour de la mairie et attend jusqu’au retour de la délégation et un discours de M. Kayser ouvrier CFDT de Sud Aviation. A 20h la manifestation se disloque. Le soir vers minuit des étudiants de droite enlèvent les drapeaux rouges et noirs qui flottaient sur la mairie. Les étudiants de lettres informés font rapidement un manifestation qui remet les drapeaux en ordre. Cette manifestation improvisée dure une heure dans la nuit elle passe par place Wilson, puis rue Bayard, puis la Gare et se termine avenue Jean Jaurès. Comme dans toute la France les établissements publics et privés sont en grève. Les agriculteurs se réunissent à Carbone et s’élèvent contre la tutelle de la caisse nationale et réclament l’abrogation du décret du 15 juillet 1965 pour l’octroi des prêts spéciaux ils réclament la révision des taux d’intérêts pour les prêts permettant l’acquisition des terres.

25 mai Monde  Vietnam : La pression des Viêt-Cong sur Saigon ne ralentit pas. Les USA répondent avec 24 heures de couvre-feu, dans le nord de la ville, et avec 123 bombardements dans le nord, en 24 heures.

Italie : Affrontements entre la police et des ouvriers à Trente, lors d’une grève chez Michelin. L’entière Commission interne est arrêtée, ainsi que des étudiants. Une manifestation obtient immédiatement la libération des personnes arrêtées. La CGIL et la CISL annoncent une grève générale le 29/7.

Allemagne de l’Ouest : L’agitation reprend dans les universités allemandes, contre les lois exceptionnelles. Les étudiants demandent aux syndicats de déclarer la grève générale.
France Début des négociations rue de Grenelle entre gouvernement et centrales syndicales.  Le bilan des affrontements de la nuit est extrêmement lourd : des centaines de blessés, un manifestant mort à Paris, un commissaire tué à Lyon. Dans la soirée, nouvelle bataille à Bordeaux. Même les paysans forment des barricades.
Toulouse A 10h du matin les travailleurs en grève se réunissent devant la bourse du travail, P. Baghi secrétaire général de la CGT prononce une allocution et une manifestation part en cortège dans la ville aux cris de « De Gaulle démission! » « Gouvernement populaire ! » Pompidou on s’en fout ! ». Les leaders de la CGT (Duthil, Baghi, Sala) et du PC (Doumeng, Llante, Boule et Llabres) sont à l’avant du cortège, en fin de matinée le cortège revient à la bourse du travail. Dans les centrales ont attend les consignes de Paris compte tenu des événements qui se déroulent dans la capitale, notamment des négociations à Matignon et rue de Grenelle. Localement on se préoccupe des actions à mettre en œuvre pour les jours à venir. La ville est calme, les commerces sont fermés. Il règne une ambiance délétère. Les élèves du lycée Fermat veulent occuper le lycée jour et nuit, le proviseur décide de fermer l’internat.

26 mai Monde Moyen Orient : Cinquième jour consécutif de manifestations anti-israéliennes, et affrontements à Gaza. Devant un barrage routier, un israélien civil ouvre le feu et blesse cinq étudiantes. Al Fatah revendique le meurtre ou les blessures de 120 soldats israéliens.

Suède : Trois heures de bataille entre des étudiants et la police à Stockholm. Après avoir essayé de former un cortège jusqu’au palais royal, les étudiants improvisent un sit-in au centre de la ville attaqué par de nombreuses forces de police.

France Le discours de De Gaulle n’a pas persuadé les français, et le gouvernement est désorienté. Le Général de Gaulle donne son accord à Jacques Foccart pour l’organisation d’une grande manifestation pour le vendredi 31 mai (elle aura finalement lieu le 30 mai).  Dans les stations l’essence est rationnée, et est désormais distribuée uniquement en cas d’urgence.  Rue de Grenelle, siège du Ministère des Affaires Sociales, les syndicats cherchent un accord avec les représentants des industriels et du gouvernement.

Toulouse Vers 2h du matin deux cocktails molotovs sont lancés contre les murs des locaux de l’AGET UNEF rue des Lois. Vers 4h un nouveau cocktail molotov est lancé à l’intérieur des locaux et provoquent un début d’incendie. Les étudiants essaient en vain de rattraper les agitateurs qui ont commis se méfait. Ces mêmes agitateurs lancent un nouveau cocktail molotov contre l’école des Beaux-Arts. Dans les établissements scolaires et universitaires les discussions vont bon train, on y discute de l’enseignement, de la société, des réformes possibles et de la situation politique. Ce jour là les français rapatriés d’Algérie  (pieds noirs) manifestent en chantant la Marseillaise et en demandant la démission de De Gaulle et de Pompidou. Le président national, les membres du bureau Rousselet, Marty, Delpech, Verdier et Estrade sont en tête de cette manifestation.  Les manifestants arrivés devant la préfecture chantent « c’est nous les africains ». Ils trouvent les portes de la préfecture fermées, les manifestants tentent d’ouvrir en défonçant la porte à coups de poteaux béliers. Les manifestants arrivent à obtenir qu’une délégation soit reçue par le préfet Stirn. La délégation ressort avec un engagement écrit précisant qu’au cours de la prochaine session parlementaire sera examiné la proposition de loi 594 de Mr. André Rousselet pour la « protection juridique des rapatriés ». Ils se dirigent ensuite place du Capitole ou leur drapeau tricolore orné de pieds-noirs est planté sur une fenêtre de la mairie.

27 mai Monde  Italie : après une tentative d’irruption fasciste, la Catholique de Milan est évacuée, mais occupée à nouveau dans l’après-midi.
France  Accord sur le protocole de Grenelle entre les syndicats, le patronat et le gouvernement (augmentation du SMIG et des salaires, réduction des horaires, abaissement de l’âge de la retraite). L’accord entre le gouvernement et les syndicats est signé à 7h15. Une heure plus tard, il est repoussé par les ouvriers des usines de Renault de Boulogne Billancourt. Meeting de la gauche moderniste au stade Charléty à Paris, le meeting est organisé par l’UNEF, le PSU et la CFDT. Pierre Mendès France participe, sans y intervenir. . Jean-Marie Straub dédie à la lutte du mois de mai français et à Mao Tze Tung “Le fiancé, l’actrice et le maquereau” et, après avoir quitté la France (contre la guerre d’Algérie) et la RFA (questions légales des droits d’auteur), il s’installe à Rome.

Toulouse A la faculté de Droit les examens ont lieu toute la semaine. L’après midi se déroule une manifestation monstre de 50 000 personnes à l’appel de toutes les centrales syndicales et de la FGDS, le PC et le PSU.  Les slogans « Unité d’Action !» «  De Gaule Démission ! »,  accompagnent cette manifestation ou l’on chante l’internationale. A 18h15 la manifestation se termine place du Capitole ou Gorsse (Fédération de l’Education Nationale) prononce un discours. Un système de cogestion est mis en place au Lycée Fermat,  les élèves lèvent l’occupation des locaux. La grève des ouvriers boulangers se fait sentir il y a des queues devant les boulangeries très tôt le matin. Quelques incidents émaillent ses journées où l’inquiétude gagne la population. L’essence commence à manquer.

28 mai Monde USA : Encore une révolte noire à Louisville dans le Kentucky, provoquée par la reprise d’un agent, suspendu pour mal traitement des détenus noirs. La police répond à ces incidents et saccages, par l’usage d’armes à feu.
France Le ministre de l’éducation, Alain Peyrefitte démissionne. Mitterrand propose un gouvernement alternatif mené par Mendès-France, mais le PCF se dissocie. La CGT appelle à une manifestation à Paris pour le lendemain.
Toulouse Deux cent paysans occupent les locaux  de la Caisse du Crédit Agricole de la rue Ozenne, le Conseil d’Administration de la banque se réunit et débouche sur un accord avec la FDSEA. Les  accords de Grenelle ne débouchent pas sur des proposition acceptables ; les grévistes toulousains comme ceux de Renault à Billancourt ou Flins trouvent les propositions insuffisantes. Le Mouvement du 25 avril organisent un concert de soutien aux familles de grévistes, Pi de la Serra et Paco Ibanez interprètent un récital de solidarité au grand amphi de la faculté. Un bureau indépendant inter lycées est créé au Lycée Technique Déodat de Severac. A Rangueil le comité de gestion tripartite décide du report des examens à septembre et octobre. Le Doyen en désaccord démissionne il est remplacé par M. Beeteschen. Les étudiants organisent des débats avec des personnalités invitées sur le rôle de l’Art dans la société.

29 mai Monde Allemagne de l’Ouest –  Dernière discussion à Bundestag sur les lois exceptionnelles. Neuf universités sont fermées et des dizaines de facultés occupées. Affrontements à Munich, Hambourg et Berlin.  USA – Deux noirs sont tués par la police lors des affrontements de Louisville.
Italie : L’université la Statale de Milan est occupée. Les quatre universités de la ville sont ainsi occupées. Occupation aussi au Magistero de Rome. Trois professeurs d’Architecture à Rome sont dénoncés pour apologie de délit. Ils avaient souscrit une déclaration favorable au mouvement étudiant, affichée en faculté.

France 500.000 personnes participent à la manifestation lancée par la CGT à Paris. Le matin, De Gaulle disparaît à l’insu de tous. Panique au gouvernement. Dans l’après-midi, on apprend qu’il s’est rendu secrètement à Baden Baden, chez le général Massu, commandant des troupes françaises en Allemagne, pour s’assurer de l’éventuelle protection de sa famille, et le soutien de l’armée en cas d’essai de force. Pierre Mendès-France se déclare prêt à former un gouvernement provisoire de gestion.

Toulouse Le Conseil Municipal tient une brève séance pour envisager et proposer une aide aux grévistes. Deux subventions sont décidées par le Conseil Municipal, une subvention de 100 000 F sera affectée au fond de solidarité FO et une subvention de 200 000F sera affectée au fond de soutien CGT-CFDT. Dans les établissements secondaires se pose avant tout la question de la tenue de l’examen du  baccalauréat. Les élèves orientent leur proposition sur un examen allégé qui se déroulerait  après la grève.

30 mai Tchécoslovaquie – Novotny est expulsé du Comité central du PCT, et suspendu avec six autres dirigeants de l’ère stalinienne. Suspension jusqu’à ce que leur rôle dans les affaires politiques des années 50 soit clarifié.

Italie – Les artistes et les étudiants d’Architecture occupent la Triennale de Milan, après avoir défoncé les barrages de la police qui ont attaqué les manifestants.

Afrique – Les négociations de paix entre le Nigeria et le Biafra sont rompues après moins de dix jours. Le Nigeria retourne ainsi à son siège, laissant les biafrais dans la faim.
France De Gaulle parle à la radio. Un discours très dur, au cours duquel il refuse de démissionner, il dissout l’Assemblée nationale, reporte le referendum, annonce les élections pour le 12 juin, et menace le recours aux forces armées. Sur les Champs Elysées, énorme manifestation soutenant De Gaulle, à la tête de laquelle marche André Malraux.

Toulouse A l’initiative du Mouvement du 25 avril les étudiants organisent une collecte de biens alimentaires pour aider les grévistes. Les étudiants de l’ « université critique » de Toulouse section Sciences réunis le soir adoptent une motion contre le message de De Gaulle. Des réunions inter-facs ont lieu ce jour là, l’objectif est le « décloisonnement de l’université ». Un rapport de l’Assemblée tripartite concernant les jurys d’examen est distribué sous forme de tract (tract n°17). Face à l’offensive gaulliste les grèvistes restent mobilisés; voir tracts n°19 du comité d’Action Révolutionnaire d’Arnaud Bernard, n°20 du comité d’Action Ouvriers et étudiants et n° 21 des comités d’Action Révolutionnaires de Toulouse.

31 mai Monde Afrique : Etat d’urgence au Sénégal où une révolte étudiante est en cours.

Italie- Au terme d’une manifestation de solidarité avec le peuple français, les étudiants romains s’affrontent avec la police devant l’ambassade française, Place Farnese à Rome.
Signature d’un accord sur les horaires (45 heures par semaine) et le travail forfaitaire.
France Manifestations gaullistes dans toutes les villes françaises, qui s’affrontent avec des groupes de gauche. Pompidou forme un nouveau gouvernement. Le contrôle des changes monétaires est   stabilisé. L’approvisionnement reprend dans l’essentiel. C’est le long week-end de Pentecôte.

Toulouse C’est le jour de la manifestation gaulliste. A 17h30 des toulousains se réunissent place Esquirol cette manifestation est organisée par le Comité des Défense de la République (CDR). Rapidement une foule important arborant des drapeaux tricolores. La manifestation se déplace vers le monument aux morts avec en tête des portes drapeaux anciens combattants. Les mots d’ordres scandés sont « Nous voulons travailler ! », « Evolution oui, révolution non ! », « Mitterand au rancart ! », « Le communisme ne passera pas ! », « la Marseillaise » est aussi reprise par la foule. Les manifestants lèvent leur main en effectuant un V avec leur doigts V de la victoire ou de a croix de Lorraine symbole du gaullisme.  La manifestation s’arrête au monument aux morts pour un dépôt de gerbe.  Les manifestants se dispersent en suite. Pour ceux qui reviennent par la rue de Metz Ils rencontrent au niveau de la rue Boulbonne une contre manifestation qui regroupe 1500  personnes qui chantent l’ « internationale ». Les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS et les gardes mobile s’interposent et aucun affrontement n’a lieu. Le face à face dure une heure.  Un groupe de manifestants pro-gaullistes accompagnés d’étudiants d’extreme droite se rendent à la faculté de lettre pour tenter d’arracher le drapeau rouge qui flotte sur la faculté. Ils crient « Université française ! » « Libérez Salan ! » et portent des drapeaux tricolores et un drapeau avec la croix celtique (signe du mouvement d’extrême droite Occident). Les étudiants qui occupent les locaux de la faculté de lettres empêchent l’avancée des étudiants de droite des coups sont échangés. Des étudiants de Rangueil viennent défendre les étudiants de gauche qui occupent les locaux.  A la faculté de Rangueil un incident émaille l’assemblée générale tripartie ; l’assemblée fait voter une motion dans laquelle elle se donne les pleins pouvoirs. Un tiers des enseignants présent contestent cette décision et se retirent du mouvement. Dans la journée la police est intervenue aux centre des chèques postaux pour faire évacuer les grévistes, ceux-ci s’exécutent sans heurts. Le soir même à Toulouse Téléphone et Toulouse Télégraphe les policiers lancent la même opération. Dans les deux cas les fonctionnaires non grévistes relancent lentement l’activité. Les centrales syndicales maintiennent leurs mots d’ordre de grève. A la bourse du travail une réunion des cadre syndicaux permet de faire le pont sue l’état du mouvement et de faire une conférence de presse qui leur donne l’occasion de condamner les propos du chef de l’Etat.

1er juin Toulouse A la faculté de Droit une assemblée générale propose une motion favorable à la poursuite des réformes qui visent à la décentralisation du pouvoir financier et permette l’autonomie des facultés.  Le Conseil Général lors d’une brève séance,  propose des subventions aux principales organisations syndicales. Sont votés 300 000 F  pour la CGT et FO, 80 000 pour la CFDT et 30 000 pour la FEN. Quelques entreprises après des assemblées générales décident la reprise du travail en début de semaine suivante après  avoir conclu des accords avec leurs directions, c’est le cas de Midica, les établissements « Blanc et Fils », l’Entreprise Industrielle ».

4 juin Toulouse A la faculté de lettres un différent oppose des enseignants qui refusent le drapeau rouge sur le toit de l’établissement, ils déposent une pétition au comité de gestion provisoire.  Le Doyen tente de calme le jeu en n’accordant pas trop d’importance au problème du drapeau.Les étudiants en pharmacie n’arrivent pas à trouver un accord avec leurs enseignants sur le mode organisationnel à venir. Les étudiants en assemblée générale décident d’occuper les locaux. Il y a du flottement dans les entreprises, à Sud-Aviation certains employés du siège central  reprennent le travail contre l’accord des centrales syndicales, à EDF GDF on vote la reprise du travail met on se met en grève pour un jour afin de soutenir les travailleurs de l’ORTF qui eux sont en grève pour défendre l’objectivité de la radio et de la télévision.

5 juin Toulouse La commission inter-facultés propose d’organiser les 14et15 juin une réunion nationale inter universités à Rangueil. Les étudiants grévistes craignent une attaque venant du « front de libération de la faculté des lettres ».  Le soir un spectacle de chant de la « Tuña » est organisé au grand amphithéâtre avec la crainte dune intervention extérieur. Comme dans d’autres lieux en France la police intervient le soir à 20h à Sud-Aviation et les grévistes sont évacués. Plusieurs entreprises reprennent le travail, chaussures Altar, la SAP, les agents du Trésor, la STCRT, Bréguet, … d’autres votent pour la continuation du mouvement et négocient avec leur direction  le Crédit Agricole, Air France, l’ORTF … Les travailleurs du bâtiment occupent les locaux de la chambre patronale.

6 juin Toulouse Les discussions piétinent dans de nombreuses sociétés à Sud-Aviation, Latécoère, Job, Saint Gobain … d’autres trouvent des accords,  comme à AZF.

7 juin Toulouse Les cours reprennent dansles écoles primaires les collèges, la grève se poursuit dans le second cycle du secondaire. La reprise est votée à Air France, dans les ateliers de  Peugeot, Paré, Marion, … A la faculté de lettre la coproration des étudiants en lettre de la  Fédération Nationale des Etudiants de France (FNEF) lance un appel aux autorités pour que les examens soient organisés. Les étudiants de l’école normale d’instituteurs proposent un cahier des réformes au Rectorat. Les étudiants de pharmacie ont levé l’occupation de la faculté.

 8 juin Toulouse La faculté de lettres le comité de gestion propose un texte sur les droits fondamentaux  de l’université critique de Toulouse (division lettres sciences). Trois points sont mis en avant, l’autonomie de gestio, l’autonomie pédagogique et l’autonomie culturelle. Tandis que les responsables de l’intersyndicale de l’ORTF durcissent leur position demandent la prolongation de la grève (voir tract n°22), les négociations à Sud Aviation et à Latécoère débouchent sur des propositions qui seront des le lundi soumises au vote des personnels.

9 juin Toulouse Le personnels des centres émetteurs du pic de Naure, de Labastide de Beaumont et de Pechbonnieu protestent contre l’envoi d’ingénieurs briseurs de grèves envoyés par la direction de l’ORTF. Ces ingénieurs sont chargés de la remise en marche des émetteurs. L’inspection académique souhaite que les établissement scolaires se remettent en activité des le lundi. Cependant les syndicats des personnels et les comités d’actions des élèves proposent l’organisation de piquets de grèves dans les lycées et certains CES. La faculté de lettres organise une journée portes ouvertes et annonce le début de l’université d’été le 17 juin. Dans la nuit du 17 au 18 juin un véhicule passe devant la faculté à vive allure et tire ce qui sembles être des coups de feu. Les étudiants du service d’ordre présents au sein de la faculté se mettent en alerte et guettent un nouveau passage. Une heure plus tard le véhicule réapparaît et est arrêté par le service d’ordre qui alerte le Doyen Godechot. Dans ce véhicule il y avait trois étudiants de l’école vétérinaire et le chauffer un voyageur de commerce. Un cocktail molotov arrivé d’on ne sait où enflamme la voiture, l’arme dont disposent les étudiants est un pistolet d’alarme qui s’avère inoffensif.

10 juin Toulouse Quelques entreprises encore en grève reprennent le travail notamment Guiraudy Aufève, Duc et Meric, Fiorio, …à Sud Aviation la reprise est votée à 71% par les 6 359 votants. La rencontre inter-universitaire des 14 et 15 juin est définitivement établie , les universités, d’Aix Marseille, Bordeaux, Clermont Ferrand, Grenoble Lyon, Montpellier, Nîmes et Poitiers seront représentées. Un faible reprise des cours dans les lycées est observée à Raymond Naves, Lycée  Nord, St Sernin, et Berthelot. La grève continue pleinement à Déodat de Séverac, Fermat, Ozenne, Bellevue et Muret. A fin d’après midi une manifestation de soutien aux travailleurs de l’ORTF est réuit 4000 personnes (étudiants, ouvriers, employés, cadres, journalistes administratifs et techniciens de l’ORTF) ; les slognas portent sur le service public de l’ORTF « libérez l’ORTF ! », « la police à l’ORTF c’est la police chez vous ! » , « Travailleurs étudiants solidaires ! ». La manifestaion passe deux fois devant le siège de l’ORTF. Elle se termine par la prise de parole d’un délégué de l’intersyndicale de l’ORTF.

11 juin Toulouse Reprise du travail a Sud-Aviation et au Crédit Agricole. A la faculté des lettres on reprend les revendication en termes d’effectifs de créations de postes d’enseignants de personnels administratifs et techniques, on dénonce aussi l’insuffisance de locaux. Le Doyen propose d’envisager une session allégée d’examens avant l’été. A la suite de durs affrontements qui se sont déroulés à Flins et à Sochaux qui ont provoqué la mort de deux personnes un mouvement de manifestation s’organise en soirée. Nuit de barricades à Toulouse. La manifestation commence à 18h par un meeting place du Capitole ; De nombreuses pancartes « bâtiment en lutte ! », « A bas les gaullistes qui ferment les MJC ! », « Soutenons les travailleurs ! », « Flins et Sochaux la lute continue ! », l’objectif pour les organisateurs est de bien montrer ce qu’est le pouvoir gaulliste à quelques jours des élections. Un sitting est organisé sur la place et un représentant du Comité d’Action Révolutionnaire prend la parole dénonçant ce qui se passe en France notamment les événements de Flins et Sochaux et est relayé par un représentant de la Seine. Ensuite la manifestation se déplace en cortège dans les rues de Toulouse aux cris de « CRS SS ! » , De Gaulle assassin ! », « libérez nos camarades ! ». A 20h45 la dislocation est discutée les troupes sont divisées entre ceux qui veulent continuer et durcir le mouvement et ceux qui veulent éviter des heurts avec la police. Quelques manifestants se dirigent vers les locaux de l’ORTF afin d’occuper les lieux. Les représentants de l’intersyndicale dissuadent les manifestants en leur faisant comprendre que ceci provoquerait l’arrivée de l’armée. Les manifestants 400 environ se dirigent alors vers le siège des CDR rue du rempart Saint Etienne, il jettent des projectiles contre la vitrine et la brisent, ils saccagent le locaux malgré l’intervention de quelques dirigeants qui essaient de les dissuader. Depuis une fenêtre à l’étage une personne crie « Vive De Gaulle !» et jette un pot de fleurs sur les manifestants sis devant le bâtiment. Il est 21h, les manifestants construisent une barricade en mettant un compresseur comme base et des matériaux venant d’un chantier voisin. Les CRS interviennent vers 21h20 lançant des grenades lacrymogènes et chargent la foule. Les manifestants sont repoussés vers la Place Wilson qui devient un champ de bataille avec des jets de projectiles, poubelles brûlées, l’air devient irrespirable. Une compagnie de CRS et un escadron de gendarmerie ce joint à la police, les manifestants sont refoulés vers la rue Alsace. Rue Alsace les manifestant font un feu en entassant des cageots, puis une voiture prend feu, place Jeanne d’Arc, la police continue à avancer rue Alsace. Autour de 22h30 quelques manifestants allument un nouveau feu à l’angle de la rue de Rémusat et place du Capitole, les CRS chargent et ratissent le quartier. Des manifestants se répartissent dans divers endroits de la vile, rue Gambetta, rue Roquelaine, Square De Gaulle.  A la faculté de lettres on est sur le pied de guerre on s’organise, couvertures et dispositifs pour recevoir d’éventuels blessés. Des barricades sont levées dans les rues avoisinantes. La police prend position et tient sont QG place du Capitole où sont amenés tous les manifestants arrêtés. A 23h45 un groupe d’étudiants dresse une barricade rue du poids de l’huile près du théâtre d capitole à l’aide des bancs, des poteaux, et des outils pris dans la cabane des jardiniers du square. Des pavés sont arrachés dans le sole. La police charge sous une pluie de jets de pierres et pavés et refoule les manifestants des vagues successives de chargent permettent des flux et reflux de manifestant jusqu’à la barricade. Pendant ce temps deux cent manifestants environ se battent avec la police place Jeanne d’Arc. Vers 0h30 place Wilson une barricade est construite à l’aide de panneaux électoraux et divers objets. Quand la police charge sur cette barricade les manifestants y mettent le feu. Les combats sont violent une grenade lacrymogène atterrit dans un bar de la place. A 1h du matin la barricade de la rue du Poids de L’Huile est disloquée et les 500 manifestants regroupés se dirigent vers la place Esquirol en allumant le feu à divers barrages construits avec tout ce qui traîne dans les rues. Deux nouvelles barricades sont construites près du jardin des Augustins, rue de Metz et rue des Arts en utilisant des grilles des bancs du jardin et des voitures mise en travers de la chaussée. Les policiers envoient beaucoup de lacrymogènes, ils chargent et après des combats violents vers 3h du matin toutes les barricades sont défaites et les manifestants dispersés.

12 juin Toulouse De nombreux toulousains vont voir l’état des rues au centre ville, les pavés arrachés, les restes de barricades que les service municipaux se chargent d’évacuer. Un mot d’ordre d’arrêt de travail est diffusé dans les entreprises et les établissements publics, un rassemblement à lieu l’après midi pour protester contre la répression policière. La CFDT et la FEN auxquelles s’associe le Mouvement du 25 avril organisent à 18h30 une manifestation dans le calme  autour de la stèle de Jaures. Les centres émetteurs de l’ORTF sont assaillis par la police et l’armée. La diffusion des programmes est assurée par les militaires. Le préfet donne une conférence de presse l’après mid, il regrette les incidents de la nuit ,passée et précise que les forces de l’ordre ont tout fait pour éviter l’affrontement. Il précise que 176 personnes ont été arrêtées dont 88 étudiants et 22 étrangers. En fin de nuit il avait libéré les français, es 22 étrangers dont 6 étudiants seront expulsés du territoire. Il précise qu’il y a eu 20 manifestants et 8 membres des services d’ordre blessé. Il rappelle que les étudiants étaient casqués et armés de barres de fer. Dans les lycées on assite à la reprise progressive des cours, les enseignants sont présents mais seul 50% des élèves sont présents. Quelques piquets de grève s’organisent ci et là par les élèves mais en vain.

13 juin Toulouse L’assemblée des personnels vote la reprise du travail à Latécoère, idem à Job. Ce jour là pour manifester le soutien aux étrangers le Mouvement du 25 avril diffuse un tract « nous sommes tous des étrangers ».

14 juin et samedi 15 juin Toulous Rassemblement inte-universitaire à Rangueil, 15 universités sont présentes et préparent les projets de structures universitaires à venir. La rencontre interuniversitaire reçoit la visite du ministre de l’éducation nationale Chalandon le 15 au matin. Une délibération décide de le laisser assister aux travaux à titre privé. Durant les deux jours quatre thèmes furent discuté ; les expériences de co-gestion, le décloisonnement des facultés, les structures des universités et l’autonomie.

18 juin Toulouse Une manfestation est organisée au Lycée Fermat contre l’exclusion de trois élèves. Les élèves bloquent les issues eet séquestrent le proviseur et le censeur dans l’établissement.

19 juin Toulouse Les élèves membres du Conseil de gestion démissionnent puisque celui-ci ne veut pas prendre de décision concernant les exclusions et ne fait qu’émettre des vœux.

21 juin Toulouse A Rangueil les IPESIENS (étudiants des IPES)  enseigants et étudiants décident une assemblée constitutive d’un lycée critique d’été qui devrait associer élèves enseignants parents. A l’échelon national il est décidé que les jeunes de 18 à 21 ans pourront voter aux législatives le 23 juin afin d’avoir une idée de leur opinion. Les élections seraient organisées au sein des Maison des Jeunes et le Culture. La session du baccalauréat est décidée en Haute Garonne pour la période du 1e au 9 juillet.A la faculté de lettres on parle de la création d’un département de sciences sociales à former en associant les sections d’architecture, de sociologie, de géographie, de psychologie d’histoire, de philosophie, de pédagogie, d’économie de droit et d’agronomie.

23 juin Toulouse Premier tour des élections législatives en France. Un décret préfectoral interdit aux MJC d’organiser un vote parallèle des jeunes. Les MJC resteront fermées. La Ligue de Droits de l’Homme proteste contre l’expulsion des étranger interpellés lors de la nuit des barricades. La population est invitée à l’université critique d’été qui se tient sur le campus de Rangueil.

25 juin Toulouse La grève est suspendue après vote dans les stations locales de l’ORTF.

26 juin Toulouse, A 18h30 une manifestation se tient devant la stèle de Jean Jaures, les manifestants se lient par une chaîne avec des cadenas en soutient aux étrangers qui vont être expulsés. Malgré l’intervention de deux cars d police les manifestants restentent et s’assoeint, les porteurs de pancartes proclamant « nous sommes tous des étrangers ! » son amenés dans les cars de police. Les autres personnes cadenassées dont une d’entre elle est sur chaise roulante ne peuvent être déplacés. Un technicien arrive ensuite avec des pinces coupantes. Les manifestant sont « embarqués ». Vers 19h30 les manifestants sont relâchés et les voitures de police s’en vont. La CFDT, la CGT et la FEN diffusent un communiqué dénonçant que 11 jours après l’arrêt de 22 étrangers frappés d’expulsion, on ne sait toujours rien sur leur identité et leur devenir et les raisons de l’expulsion.

30 juin Deuxième tour des élections législatives raz de marée gaulliste.

8 juillet Toulouse  La police entre dans les facultés des lettres et des sciences afin quelles soient libérées de toute occupation étudiante..

[1] Godechot

[2] Alvarez et Alcouffe  interviews in « mai 68 sur Toulouse »  de Roberta Dalducci

[3] Tract n°3 « Toulouse ne sera pas Nanterre » par la FET, le 24 avril,  collection de tract de Tony  Alvarez in « mai 68 sur Toulouse »  de Roberta Dalducci

[4] Tract n°4 Université critisue la lutte continue par le mouvement du 25avril , collection de tract de Tony  Alvarez in « mai 68 sur Toulouse »  de Roberta Dalducci

[5] Voir témoignage de Joel Trottard

[6] Tract « l’enjeu de notre lute » par le « mouvement du 25 avril » collection de tract de Tony  Alvarez in « mai 68 sur Toulouse »  de Roberta Dalducci

[7] voir Photo Alcouffe n°1

[8] Voir témoignage Alvarez et Trotard dans les annexes

[9] Voir témoignage A. Alcouffe

[10] « J’ai laissé toutes mes dents dans cette manifestation  » Alcouffe  interviews in « mai 68 sur Toulouse »  de Roberta Dalducci

[11]  La Corpo de Droit  est une association des étudiants de droit  qui se positionne dans des élections universitaires. Elle est considérée depuis toujours comme une organisation d’étudiants de droite.

[12] Dans le témooignage d’Irène Coradin il est fait référence à ce comité auquel Marie-France Ribe est nommé en tant qu’étudiante.

[13] Voir les témoignages d’Alain Alcouffe et Jean Brenner

[14] Voir photo démarrage de la manifestation place du Salin

[15] Voir photos place du Capitole

Alcouffe Alain

Posted: 22nd February 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Entretien[1] avec Alain Alcouffe- Lundi 5 Juillet 1999

 

Quel a été votre parcours politique ?

 

Brièvement, j’ai 54 ans ; ma 1ère manifestation dans le domaine occitan  s’est produite  lors de l’année universitaire 1962-1963 dans le journal du lycée de Narbonne avec une défense de langue occitane. J’avais été informé de la « réalité » ou des analyses occitanes par le docteur Christian Mathieu, un peu par hasard. C’était un médecin homéopathe d’Albi qui m’avait soigné ; il était lui-même auteur de chroniques radio occitane et m’avait donné les 1ers livres d’occitan. Sinon j’avais découvert l’occitan dans la Croix du Midi où il y avait une rubrique en occitan. Et tout cela a fait que, étant dans un milieu familial occitanophone, j’ai suivi les cours du collège d’ Occitanie, par correspondance. Là dessus il m’a semblé qu’il y avait une grande continuité, à mes yeux, et quand je suis arrivé à l’université je suis entré à l’UNEF ; et j’ai été très actif à l’AGE de Toulouse. C’était les années coincées entre la guerre d’Algérie avec ce souvenir de ces grandes luttes que les étudiants avaient mené à l’époque, et mai 68. J’ai participé à cette effervescence dans ce qui s’appelait la gauche syndicale qui était influencée par différents courants ; l’un d’entre eux était Socialisme ou Barbarie de Claude Lefort et Castoriadis. Ici, un des collègues qui représentaient assez bien ce mouvement était Pierre Cours-salies, qui maintenant est professeur de philosophie à Evry ; un autre militant qui m’a influencé et qui était aussi occitaniste c’est Yves Couderc (actuellement prof de français dans le sud de l’Aveyron) ; il était dans un mouvement oppositionnel de l’UEC. Donc j’ai fréquenté tous ces milieux. Là dedans, dans ces années 63-68 à Toulouse, il y avait beaucoup de militants qui cherchaient à concilier leur sensibilité linguistique avec leur problématique politique. Y. Couderc a eu un parcours politique plus marqué politiquement dans des engagements à l’extrême gauche. Je n’ai pas été de ce coté-là, j’ai été dans des grandes organisations et pas dans les partis politiques ou les organisations issus de partis politiques. Donc j’ai été un compagnon de route peut-être de la JCR, ou des mouvements de ce type, mais je n’ai jamais été là-dedans. Donc j’ai été à l’AGET. J’ai été ensuite après 1968, où j’ai eu pas mal d’activités, puisque j’étais le président de l AGET. Il y a eu une grande fracture avec les étudiants communistes ; à ce moment-là j’ai été parmi les fondateurs et les animateurs du mouvement du 25 avril, qui a été le pendant toulousain du mouvement du 22 mars ; avec un toulousain d’ailleurs qui était à la fois dans le mouvement du 25 avril et à Nanterre,  c’était Daniel Bensaïd. Personnellement à ce moment-là, c’était un élément très important pour moi je l’ai raconté ailleurs ; j’ai beaucoup souffert de l’absence totale d’autonomie des militants des organisations d’extrême gauche qui dirigeaient ou qui animaient le mouvement étudiant ; alors absence totale d’autonomie par rapport au centre parisien. C’était vraiment le coup de téléphone à Paris pour savoir ce qu’il fallait faire ; et pour moi il y a notamment un moment qui a été très sensible et 31 ans après je me demande encore ce qu’il fallait faire : c’était la manif du 28 ou 29 mai ; nous avons manifesté avec la CFDT et les étudiants (c’était peut-être le pendant de Charléty mais c’était avant). Nous sommes partis de l’université Paul Sabatier de Rangueil ; la ville était déserte ; nous n’avons pas vu les forces de police qui étaient sans doute concentrées sur Paris ; nous avons défilé en ville et nous sommes arrivés place du Capitole ; et là il y avait un courant assez radical, dont j’étais, qui était partisan de s’emparer de la mairie ; celle-ci n’était pas défendue par la police car cela aurait été jugée, sans doute, comme une provocation mais Bazerque (maire) avait fait venir les gros bras de FO de la mairie et de Sud-Aviation ; ils devaient garder la mairie à la légalité républicaine ; et donc nous avons escaladé le balcon (il y a des images assez célèbres là-dessus) et une délégation (dont je n’ai pas voulu être) a parlé au balcon de la mairie ; Le comité informel, qui dirigeait le mouvement, s’est prononcé contre la prise de la mairie (et notamment ceux qui étaient les plus organisés). Je me suis incliné car je crois que la majorité de ce comité était contre ; je pense que si j’avais passé outre cette majorité là, la majorité des manifestants étaient pour la prise de la mairie, et peut-être que les choses auraient eu une autre allure. On ne le sera jamais. Nous ne l’avons pas fait et nous nous sommes repliés sur l’université, ce qui était à mon avis une façon de solder le mouvement. La suite a montré que le mouvement n’avait fait que décliner après même si cela avait été assez sympathique d’utiliser les locaux universitaires de la faculté des lettres. Cela a été un point important pour moi car j’ai vu qu’il n’y avait pas d’utilisation, d’exploitation du rapport de force local, puisque je pense que localement, on était une des villes sans doute où la liaison avec le mouvement ouvrier, grâce à la CFDT locale de Paul Loubet, s’était le mieux réalisée ; et néanmoins  finalement peut-être comme 1944-1945 nous étions de nouveau contraint, par des ordres des organisations françaises, de mettre le pavillon bas. C’est une des raisons pour lesquelles je ne suis pas entré dans des mouvements politiques structurés ; je crois que j’étais aux Cahiers de Mai à ce moment-là mais c’était une organisation basique, justement, qui n’avait pas la prétention de construire le grand parti du prolétariat français comme les autres qui ont gardé ce mythe, 30 ans après.

 

Le parcours politique ensuite : je me suis engagé plus fortement, en même temps que j’étais engagé dans des organisations comme le Secours Rouge pour garder le contact avec cette effervescence post 68, vers le mouvement occitan à travers Claude Marti (lui-même membre de la JCR) que j’ai fait chanté ; à travers le Secours Rouge on a fait un grand meeting à Toulouse avec Marti. Je me suis rapproché du mouvement occitan que je connaissais à travers la revue Viure  Il y avait des universitaires géographes toulousains (Bérenguier..) qui avaient écrit un livre sur Toulouse Midi-Pyrénées (qui a du sortir en 1967-1968) dans lequel ils parlaient de la revendication occitan et disaient que Viure avait 5000 abonnés. Naturellement c’était une coquille pour 500. Cela m’avait beaucoup impressionné. Donc je connaissais un peu ce milieu là et en 1973 je suis rentré à Lutte Occitane qui m’a accueilli assez fraîchement parce que j’avais une image pas de militant d’extrême-gauche et Lutte Occitane ne souhaitait pas forcément ce type d’entrée ; je ne sait pas pourquoi, c’était des gens plus jeunes que moi et ils étaient un peu hésitants ; cela s’est assez bien passé malgré tout. On a eu un groupe à Toulouse qui a fonctionné de 1973 à 1978. Il a été un creuset pour beaucoup de monde : le secrétaire de Méric au Conseil général est passé par là, Gilbert Laval qui est le correspondant à Toulouse de Libé est passé par là. Je pourrais citer beaucoup de monde avec qui on a fait de la politique.

Notre point d’orgue a été les municipales de 1977. Nous avons fait une liste tripartite avec 3 composantes (occitaniste, autogestionnaire et extrême-gauche) ; nous avons frôlé les 5% sur la ville (Toulouse a 3 secteurs pour les municipales) et dépassé les 5% dans un des 2 autres secteurs. Cela a été une bonne expérience ; le point d’affrontement avec l’extrême-gauche était l’analyse en terme de classes sociales ;

J’anticipe un peu mais uns des points importants que Lutte Occitane m’a apporté personnellement a été de passer d’une analyse de la société qui était une variante  des analyses marxistes… J’aimais assez , du point de vue de l’autonomie des masses, ce que faisait  ou a pu écrire Rosa Luxembourg ; j’étais hérissé par sa conception de l’articulation nation-nationalisme\internationalisme, c’est quand même une idée très extrémiste et en même temps un peu contradictoire quand on regarde ce qu’elle a vraiment écrit c’est un peu particulier ; Korsch, ce que l’on appelle la gauche radicale allemande, j’avais lu Lukacs ; j’étais assez influencé par ces choses là)…. Et puis à Lutte Occitane en 1973 dans les 1ers congrès auxquels j’ai participé, j’ai pu découvrir un personnage, (vraiment tout à fait exceptionnel et charismatique, qui a étincelé  pendant quelques années la scène politique mais maintenant qui a disparu de celle-ci même de la scène occitane) Jean Claude Peyrolles. Il était un peu plus âgé, avait été formé à l’UEC où il avait été influencé par les « italiens » ; il avait lu Gramsci et me l’a fait lire. C’était une conception que je ne connaissais pas bien et à laquelle dans un 1er temps j’ai assez renâclé car Peyrolles avait une conception assez extrémiste de Gramsci sur le mouvement culturel et l’importance de la culture dans les luttes politiques et des luttes sociales en général. Cet extrémisme m’ hérissait en tant qu’économiste, la façon dont il passait par dessus toutes les analyses économiques mais cela m’a aussi fait beaucoup réfléchir. Et je crois qu’il a vraiment apporté quelque chose ou il était susceptible d’apporter quelque chose au mouvement occitan. Gramsci est le marxiste qui a réfléchi, dans un pays au 19ème siècle où toute la construction nationale s’est faite en opposition mais aussi en symbiose avec l’Eglise catholique ; et où donc il y a une très longue histoire du rôle des intellectuels depuis la Renaissance jusqu’à aujourd’hui ; il a trouvé la pauvreté de l’économisme ; les analyses de Marx avec cette idée de la superstructure qui est assez ambivalente chez Marx lui même : Marx venait d’une critique d’une lutte dans les superstructures, il n’a découvert l’économie qu’après. Ces épigones dans une conception dialectique, l’infrastructure et la superstructure sont dans une position assez symétrique ce qui ne veut pas dire que l’un ou les unes doivent être considérées simplement comme le reflet des autres ; malgré quelques formules malheureuses que Marx a pu avoir sous sa plume, quand on écrit beaucoup il y a toujours un moment où on lâche des choses qui ne sont pas très dialectiques. Par contre chez les épigones quand on regarde le manuel de sociologie de Boukharine ou les analyses des manuels des éditions  du Progrès de Moscou ou ce que le PC a pu distillé dans les années 50 et 60, bien sûr on a une instrumentalisation totale de la culture et une négligence totale de ce que tout cela peut représenter. Pour le mouvement occitan c’était très important d’attirer l’attention sur un auteur qui a écrit que « la langue c’est une conception du monde » ; dans un mouvement assez étriqué dont les liens avec une mouvance, qui depuis la disparition des Félibres rouges et de la tentative avortée de synthèse de Jaurès,  c’est quand même un mouvement qui a été très marquée la droite, la grande propriété foncière, le maurassisme…

Il a apporté un renversement ; il nous obligé à réfléchir à un renversement des perspectives ; il était capable de hisser la réflexion à un niveau qui n’avait pas été atteint y compris me semble t’il ce n’est pas un penseur négligeable, cela complétait ou enrichissait les réflexions d’un penseur aussi riche aussi foisonnant aussi maladroit du point de vue pratique que Robert Lafont ; cette idée de nation primaire et nation secondaire c’est quand même une idée assez riche et intéressante  mais avec Peyrolles on rentrait dans la réflexion politique, me semble t’il,  à un niveau qui était très très intéressant. Il y avait une idée assez riche que l’on a élaboré durant ces années là, cette idée que on allait avoir la transformation du monde qui est en marche, cette mondialisation qui nous touche, ce que j’ai montré dans le livre que l’on a écrit avec Lafont et Lagarde, Pour l’Occitanie (j’ai montré que la notion de capitalisme autochtone ou capitalisme territorial avait déjà totalement basculé dans les régions occitanes ; dans aucune région en dehors de l’Occitanie à l’époque, maintenant c’est un peu différent, aucune région ne pouvait se targuer d’être la base territoriale des plus grandes entreprises de la région ; nous étions dans une zone de succursalle dans laquelle l’autonomie des décideurs économiques était très faible, avec tous les problèmes que cela pose : qui se soucie de la dynamique éco de ces régions ?).

On avait l’idée que la destruction de ce que l’on pourrait appeler l’économie traditionnelle (on le voyait bien au premier chef vis à vis de la viticulture) allait avoir dans les représentations des gens des conséquences dramatiques ; et l’idée de Peyrolles, qui était fausse superficiellement mais qui était, à mon avis très juste comme la suite l’a malheureusement montré, c’est que cette destruction de l’économie traditionnelle allait entraîner une destruction des repères politiques et que l’on allait avoir, si la gauche ne s’emparait pas de  ce que l’on appelait la revendication nationalitaire i.e cette fusion, cette articulation du populaire et du national, si la gauche n’arrivait pas à maîtriser cela et à proposer  vraiment une articulation originale, on aurait une flambée de l’extrême droite. Je crois, alors que Tixier-Vignancourt en 1974 faisait un score ridicule, c’était quand même une idée relativement originale, celle qu’il allait y avoir un terreau extraordinaire pour l’extrême droite dans la mesure où l’idée nationale était minée, par le haut par la construction européenne et, par le bas par les éclosions des revendications autonomistes, régionalistes, ou tout ce que l’on veut, qu’on identifiait vraiment comme la destruction de ce qu’avait été, pour parler comme les régulationistes peut-être, le capitalisme fordiste mais surtout la dynamique du passage d’une économie traditionnelle à une économie capitaliste qui avait brisé (c’est bien expliqué dans le Manifeste du Parti Communiste de 1948) les anciennes représentations, les anciens liens traditionnels, qui achevaient de les briser totalement dans les régions occitanes ; cela allait donc créer dans les têtes et qu’avec ce vide on allait avoir une régression sur les concepts les plus primitifs de la solidarité, ce que l’on appelait le nationalisme des tripes. On s’était trompé et cette idée était fausse dans la mesure où l’on n’a pas eu, y compris à l’intérieur du mouvement occitan, dans la société des régions méridionales, une montée fulgurante d’un nationalisme occitan du type du Vlams Blook . Par contre, si vous regardez la carte d’implantation du FN, vous voyez bien  quand même que il y a eu quelque chose qui s’est passée ; J.C Peyrolles était installé à Nice et c’est bien dans le Sud-Est que l’on a vu monter ce FN qui a essayé de jouer  et de tirer un petit peu  sur la tripe provençale mais là cela n’a pas été un succès. On avait, je crois, des idées et on a raté un petit peu l’insertion historique ; il y a eu quelques erreurs, quelques décalages assez sensibles qui tiennent peut-être à la 3ème question sur la composition sociologique de Lutte Occitane.

Après 1977, J.C Peyrolles souhaitait que LO signe le Programme Commun de la gauche et s’engage dedans  et joue un peu la partition régionaliste ou méridionale dans la galaxie du Programme Commun. Je n’étais pas pour, c’était peut-être des vieux restes gauchistes. On ne l’a pas fait vraiment. L’idée de Peyrolles était de procéder à la grande rénovation du PC ; c’est vrai que le PC  notamment marseillais a été assez sensible à ces thèmes et idées mais à mon avis nous avons raté ( et là c’est un problème de composition sociologique) l’articulation entre des discussions très abstraites et les représentations et pratiques des différentes classes sociales et niveaux de formation des uns et des autres. On n’a pas réussi véritablement à articuler ces idées politiques avec la réalité sociologique. On a eu peut-être un succès dans l’Hérault avec Jean Huillet, qui est maintenant président de la Chambre d’agriculture ; il avait  été un fondateur d’un comité d’action de viticulteurs particulièrement remuant en 1968 et après ; Huillet a eu une véritable lisibilité et reconnaissance de son milieu ; justement entre l’engagement politique et l’engagement professionnel il a fini par opter pour l’engagement professionnel. C’était ces années un peu compliquées où on a vu E. Maffre-Maugé sur la liste du PC. Le PC s’est montré à cette époque assez intéressé : le journal du PC de Toulouse m’a demandé des interviews, il y a eu une petite phase où Claude Llabres était un peu sensible et il souhaitait faire quelque chose ; on s’est comment cela a tourné. Mais cela n’a pas vraiment marché comme on voulait. Bien sûr entre un projet politique élaboré en chambre et puis sa traduction il y a toujours énormément d’écart ou d’évolution. Ce n’est pas vraiment ce que l’on souhaitait.

Après nous avons attendu comme beaucoup de gens de notre génération, 1981 : c’était une certaine revanche sur un personnel politique de droite. On a attendu beaucoup de changements mais on est allé de déceptions en déceptions. Nous avions quelqu’un qui n’était pas à LO, Jean Claude Llugan, qui avait tenu la plume et indirectement on avait quand même beaucoup influencé La France au pluriel , le livre de Mitterrand qui a été écrit en fait par Christian Laurissergues. Il y a un monde entre les pincettes que prennent aujourd’hui les socialistes pour ce problème des langues minoritaires et ce qui avait dans La France au Pluriel . Il y a une régression extraordinaire.

 

Comment expliquez vous le succès rapide puis le déclin de Lutte Occitane ?

 

On était un mouvement et on s’est aperçu que cela ne marchait pas. Pourquoi ?

Il y a eu cette campagne électorale de 1974 qui venait trop tôt pour nous ; moi j’étais entré à LO en 1972-1973. On avait beaucoup voyagé car c’était une époque où dans le militantisme occitan c’était des réunions tous azimuts, une époque invraisemblable pour cela ; il fallait se déplacer, c’était les grandes migrations. Au moins un dimanche par mois on avait une AG quelque part ; c’était une façon de sélectionner des militants sur leur capacité à se déplacer, à partir en week-end ; c’était la vie de tous les groupuscules post 68 qui rêvaient du Que Faire de Lénine ( ce qu’il faut c’est construire une organisation de militants purs et durs qui ne fassent que cela, des militants professionnels). Je crois que derrière ces migrations il y avait cette idée un peu de créer cela.

Cela ne marchait pas. Tenir un discours d’extrême gauche, il y avait des gens qui étaient meilleurs que nous pour cela ; tenir un discours populiste on l’a vu en 1974 les comités VVAP ont tenu ce discours populiste et à ce moment là Lafont qui était à LO souhaitait élargir, trouvait que LO était trop intello et extrême gauche. On était réuni à Béziers, je crois qu’on a été surpris et tout le monde ne savait pas que Pompidou allait mourir j’étais moi-même à un congrès universitaire, je suis rentré et j’avais Lafont pendu au téléphone ; il voulait lancer sa campagne : il fallait s’organiser, avoir des comités de soutien… Il était naturellement quelqu’un à l’époque qui avait une carrière politique déjà assez importante derrière lui. Il avait besoin de quelqu’un pour assurer l’intendance. On a eu une AG à Béziers ; on s’étripait depuis un moment ; il y avait tout le monde, les frères Rouquette… On a décidé que cela ne serait pas LO qui serait le support logistique de la campagne, que l’on avait besoin de quelque chose de beaucoup plus large; on a donc fondé les comités VVAP. Il fallait quelqu’un pour en assurer la logistique et je me souviens encore de Rouquette qui m’a dit que j’étais naturellement tout désigné pour le faire ; il m’a intronisé là. Et nous avons essayé de monter cette campagne : le téléphone qui sonne nuit et jour, c’était vraiment l’enfer pendant toute la durée car nous n’avions que très très peu de logistique. Nous avons eu un peu plus de 100 signatures mais tellement peu que le Conseil Constitutionnel a invalidé un certain nombre de signatures (14) et donc nous n’avons pas pu faire la campagne. Personnellement je pense que le Conseil Constitutionnel n’a pas souhaité que cette sensibilité soit représentée ; c’est évident. Maintenant il est probable qu’un certain nombre de maires qui nous avaient donné la signature l’avaient aussi donné à  d’autres ; c’est une des raisons pour lesquelles certaines signatures ont été invalidées. Il y avait des maires qui n’aient pas compris qu’ils n’avaient le droit d’investir qu’un seul candidat; ce n’était que la 3ème élection au s.u ; je crois que c’était des maires socialistes qui n’avaient pas vu de contradiction à donner plusieurs fois leur signature. Et nous même, quand nous étions arrivés à 100 signatures nous étions tellement fatigués, on n’avait pas prévu qu’il fallait en avoir 200 si on voulait en avoir 100 au final. Peut-être on aurait pu en avoir 150 ou du moins une vingtaine de plus. Cela avait une signification politique : cela montré notre naïveté parce que nous même n’avions pas insisté auprès des maires. Et puis la faiblesse de nos moyens.

Ces comités s’étaient mobilisés (de manière certaine et non exceptionnelle sinon on aurait plus de 100 maires) et les gens souhaitaient faire quelque chose ; et moi j’étais bien sûr en en porte à faux. LO n’a pas compris, je crois que cela aurait été plus malin, qu’il fallait se saborder et rentrer dans VVAP. Dès lors il y a eu une lutte politique entre les 2 personnages clefs : Pierre Maclouf et Yves Rouquette. Ce dernier voulait régler ses comptes avec Lafont et lui imputait (et aussi un peu à moi ; au comité VVAP Toulouse j’avais fonctionné avec Pierre Lagarde qui était quelqu’un de la génération de R. Lafont et qui s’était opposé au sein de l’IEO à Rouquette en supportant Lafont depuis 20 ans). Il a tiré à boulets rouges sur le secrétariat de VVAP, que j’avais assuré avec P.Lagarde, en disant que c’était nous qui étions responsables de l’échec. En fait il « voulait la peau » de Lafont. Et Maclouf est rentré la-dedans ; c’était un transfuge du PNO qui avait essayé de concilier le communisme limousin et le nationalisme occitan. Je crois qu’il est maître de conférence de socio ou il a fait l’ENA. Les 3 intellos , à l’époque, de notre génération, Peyrolles, Maclouf et moi ; je crois que cela a été une catastrophe historique que l’on ne soit pas capable de s’entendre, de se respecter, de travailler ensemble. Je considère que cela a été une catastrophe. Celle-ci, me semble t’il, a été un peu provoqué par, non pas Y. Rouquette que je mettrais de côté, le grand parrain Robert Lafont. Lafont, ce n’est pas pour rien qu’il avait été formé politiquement à la Convention des Institutions Républicaines par sa fréquentation de F.Mitterrand), aimait bien avoir parmi de jeunes générations des aides, des gens auxquels il accordait successivement le rôle de fils préféré ; à une époque cela a été Peyrolles, à une autre Maclouf. Nous avons eu 3 ou 4 ans d’incertitudes de Béziers (fondation des comités VVAP) à Figeac ; nous avons eu une période de flottement pour LO. Peyrolles  a très hésité vis à vis de VVAP : fallait il que l’on y soit dedans ? c’était sa 1ère politique ; puis après il a craint que cela devienne le nid de l’extrême droite occitaniste qu’il voyait monter dans l’occitanisme de la tripe ; pour lui c’était un populisme qu’il fallait dénoncer. Ce problème là a été assez simple : Maclouf et Peyrolles, autant que je sache et que j’ai pu en juger, étaient des penseurs du mouvement occitan quasiment à 100% francophone. Naturellement Y. Rouquette, qui est un orateur extraordinaire tant en français qu’en occitan et qui a une richesse de vocabulaire occitan extraordinaire, a très bien vu cette faiblesse qu’ils avaient ; et assez lâchement a joué là-dessus, comme Lafont d’ailleurs. Lafont a fait quelque chose d’extraordinaire (c’est pour cela que je dis qu’il jouait avec ses protégés): il a fait rentrer Peyrolles (à l’époque où Lafont avait été lui même sensible à l’apport gramscien de Peyrolles) au CA de l’IEO, ce qui était quand même lui donner un adoubement, une reconnaissance. Rouquette a joué contre Peyrolles en exploitant cela, tout comme Philippe Gardy (aujourd’hui directeur de recherche  de linguistique au CNRS à Montpellier). Lafont cautionnait Peyrolles pendant toute une période en tant que «  moi je suis un occitanophone et un écrivain occitan reconnu et je dis que lui, même s’il ne parle pas bien occitan, il faut l’écouter » ; Rouquette a joué un peu le même rôle avec Maclouf, lui a apporté une caution.

 

Quelles étaient les grandes différences, en terme d’orientation politique, de stratégie entre LO et VVAP ?

 

On a eu l’opposition LO /VVAP ; je l’ai ressenti dans des conflits de l’IEO, notamment lors des AG de Montauban (1977) et de Limoges. Il y a eu une opposition claire entre les assistants, maîtres de conf et peut-être agrégés d’un côté qui étaient à LO et de l’autre les instituteurs, les PEGC, les capétiens qui étaient à VVAP. C’est ridicule mais on a eu vraiment cette coupure. Vous aviez Alain Rouch de l’IEO de Carcassonne et Mireille Bras, qui devaient être 2 PEGC d’un côté et vous aviez Rouquette (lui même capétien je crois), sa femme ; je crois que Rouquette( qui a été l’élève de celui-ci au lycée) en voulait à Lafont de ne pas lui avoir permis ou favoriser une carrière universitaire. On a eu une coupure de ce type ; Lafont se sentait bien avec des gens qui avaient des carrières universitaires ; il avait ses admirateurs ; on sait que l’université allemande a eu beaucoup d’influence pour la reconnaissance de l’occitan à la fin du 19ème siècle. J’ai vraiment ressenti cette coupure.

LO était un mouvement plus intellectuel mais aussi à LO on avait Jean Huillet et les comités viticoles de l’Hérault. VVAP était à mon avis un mouvement moins intellectuel, plus engagé dans l’activité culturelle moyenne occitane ; et avec une base populaire à peu près équivalente. VVAP a beaucoup joué avec un ancien maoïste, Laval, sur les comités d’action viticole de l’Aude qui fleurtaient avec des gens pas toujours très recommandables. On avait une coupure mais je la vois plus comme un problème interne à l’Education Nationale qu’un problème très fondamental. Je pense que pour les orientations, la stratégie, la composition sociologique il n’y avait pas vraiment de différences tellement notables ; si on n’avait pas eu de tels soucis de reproduire des différenciations marginales qui caractérisent la classe politique française, on aurait très bien pu fonctionner. Moi c’était mon sentiment et je l’ai souhaitais. Avec Jean Claude Llugan nous avons préparé l’AG commune de Figeac où nous devions fusionner et nous n’avons pas pu parce que VVAP, Rouquette a fait monter les enchères au dernier moment. Je crois que la responsabilité de l’échec de Figeac  c’est quand même Rouquette qui l’a porte à 100% ; Peyrolles avait disparu de LO ;  je crois que je représentais assez bien ceux qui en restaient ; il y avait des gens bien sûr chez nous qui n’étaient pas prêt à toutes les concessions. Rouquette a demandé au dernier moment des concessions supplémentaires qui étaient une façon de nous pousser. J’ai très bien vu, et c’est d’ailleurs pourquoi je n’ai pas forcé les gens de LO, que si on acceptait, alors que l’on avait eu des textes avant qui avaient circulé, que l’on avait rédigé ensemble, au moment où l’on doit signer  et dire « on s’aime tous » on a de nouvelles exigences. Là j’ai très bien vu que si on acceptait celles là il y en aurait encore d’autres après. Donc l’affaire a capoté.

A mon avis on est arrivé autour de 500 militants à LO en 1975. Ce n’est pas beaucoup; si vous regardez que l’Occitanie c’est à peu près 1/3 ou 1/4 de la population française, vous multipliez par 4 et vous voyez que c’est encore groupusculaire. Un gros problème que l’on a en Occitanie, au km2 cela fait vraiment ridicule. C’était l’idée de Peyrolles : on avait ces réunions incessantes; j’étais à Pau, Bordeaux, Limoges, Nice, plusieurs fois à Marseille sans compter les réunions plus centrales à Montpellier, Narbonne. C’était une époque où le réseau d’autoroutes n’était pas celui d’aujourd’hui ; c’était invraisemblable. C’est un miracle que l’on n’ai jamais eu d’accidents. C’était épuisant; j’en garde vraiment un souvenir très pénible. On sacrifiait vraiment beaucoup de choses. Peut-être aurait il suffit qu’il n’y ait qu’une dizaine de personnes qui sacrifie tout ? Peyrolles était, je crois, décidé à tout sacrifier. Il y avait des gens très actifs à Pau, Marseille; on n’avait pas la disponibilité; c’est un problème de classe d’âge. Beaucoup de ces militants se sont reconvertis dans l’action culturelle mais aussi dans le militantisme chez les Verts ou des choses comme cela. Les gens qui étaient dans LO étaient, pour la plus part d’entre eux, beaucoup plus jeunes qu’à VVAP ; ils étaient entrés directement dans le militantisme politique occitan tandis que les gens de VVAP c’étaient d’anciens ou en même temps des responsables de cercles de l’IEO et avaient déjà une activité dans l’enseignement de l’occitan ou des choses comme cela; ils ont ajouté une dimension politique à une action occitane de terrain. Tandis qu’à LO, le domaine soit de l’engagement professionnel soit de l’engagement  directement politique était prédominant. Bien sûr il y avait des gens à LO qui étaient également engagés sur le terrain culturel. Il ne faut pas exagérer la coupure et même si je reconnais qu’il y avait des différences. Par exemple, l’idée, un peu poussée en avant par Rouquette comme quoi on était beaucoup plus francophone et moins occitanophone – qu’à VVAP-, je crois franchement que ce n’est pas vrai. On était peut-être moins persuadé que l’action directement tournée vers l’usage de la langue était une exigence absolue et prioritaire. Je pense qu’à LO l’idée que la transformation culturelle au sens large, quelque soit la langue, et la transformation politique et économique étaient les conditions nécessaires d’une réapropriation de la langue ; autrement dit on avait un calendrier qui était un peu inversé par rapport à VVAP. Peut-être trouvait- on plus fréquemment chez les militants de VVAP l’idée que le sauvetage de la langue et des pratiques de la langue étaient l’exigence immédiate, fondamentale et prioritaire ; peut-être qu’à LO, parce qu’ils étaient plus plus des théoriciens, ils étaient persuadés qu’il fallait repenser une dynamique sociale qui permettrait la réapropriation de la langue, que celle-ci n’était pas un impératif aussi immédiat. Maintenant il ne faut pas trop exagérer : il y avait à des à LO qui étaient très directement impliqués dans les recherches sur l’occitan, l’utilisation de l’occitan, l’enseignement de l’occitan. Il y avait des gens à VVAP qui avaient une conception beaucoup plus politique. Donc ce sont des nuances.

 

Pourriez-vous donner l’implantation de LO par région et/ou par département ?

 

De mémoire je dirais que l’on avait un noyau très fort en Provence (on avait des occitanistes de Provence qui étaient à LO). On avait vraiment un noyau puissant et important avec un continium à la fois vis à vis des paysans de Haute-Provence et vis à vis du PC. Il y avait un journal provençal qui s’appelle la Bugada et qui était un journal des occitanistes de Provence mais qui était largement le journal de LO Provence. C’était les mêmes idées, les mêmes gens. Il y avait quelques différences. Claude Barsotti était à la Bugada et au PC, il n’était pas formellement chez nous ; je pense que c’était le même courant. Il a eu un petit groupe niçois autour de Peyrolles, autour d’artistes (peintres…) ; il y a eu une phase où ils ont été assez séduits. Ensuite dans l’Hérault, là où LO avait été fondée à Montpellier, il y avait soit des enseignants comme Bazalgues soit des aventuriers comme Roland Pécoult (qui a écrit des romans) et cette composante viticole autour J. Huillet (il y avait là un groupe assez fort). A Toulouse on a été une trentaine; on était capables de tenir des stands quotidiens  à l’université du Mirail et au RU de l’Arsenal. Puis on avait un groupe à Pau, important et bien implanté, très impliqué dans le tissu béarnais et qui était à LO ; autrement dit des gens impliqués dans l’enseignement du béarnais, les chorales béarnaises. C’étaient ces fameux « occitanistes de la tripe », Darrigrant. Puis on avait un groupe à Paris. Ensuite on avait des personnalités à Limoges mais cela n’a jamais vraiment fonctionné. Il existait des endroits où on avait de la concurrence mais avait plutôt tendance à se compléter avec VVAP. On avait une implantation faible dans le Périgord, le Limousin i.e le nord occitan en général ; on était plutôt présent dans les Bouches du Rhône et Alpes de Haute Provence. VVAP était plus implanté dans le Gard et le Var. Dans le Sud VVAP était bien sûr plus implanté dans l’Aude qui était un de leur bastion tandis qu’on a eu un groupe à Narbonne. Effectivement il y avait une certaine répartition géographique ou plutôt un problème géographique; d’ailleurs parmi les gens qui voulaient vraiment l’unité (parce qu’il y en avait à VVAP) ; à Figeac, c’était des représentants des zones de contacts qui étaient le plus hostile à cette unité: l’Hérault où c’est clair qu’il y avait une concurrence farouche et en plus un conflit professionnel (les viticulteurs de l’Aude et ceux de l’Hérault se détestaient). Par contre des zones où il n’y avait pas de conflit, par exemple le Périgord où on était très peu représenté, celui qui était à ce moment là le leader( et dont le nom m’échappe) le plus important du Périgord et de VVAP dans son ensemble était tout à fait favorable à la fusion. Cela avait un sens d’essayer de fusionner.

 

Comment jugez vous le rôle joué par les intellectuels dans le mouvement occitan ?

 

Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre à cette question. C’est clair que l’on n’a pas réussi à proposer une stratégie, un contenu qui regroupe vraiment un pôle dominant à l’intérieur de cette nébuleuse. Quand vous parlez de revendication régionaliste, nationaliste, nationalitaire autonomiste… on n’a jamais réussi à faire quelque chose de très clair là dessus. Un des moments un peu sensibles a été Aléria qui nous a fait vraiment réfléchir; et puis quand les paysans se sont affrontés avec les CRS à Montredon. Là, j’étais chez Huillet le soir même ; je ne sais pas comment VVAP a réagis mais nous ne voulions pas à LO d’un scénario basque, irlandais ou même corse. Il y avait un refus complet de cet enchaînement et on identifiait cet enchaînement avec un repli sur le nationalisme pur et dur ; naturellement on n’a pas évoqué les liaisons internationales mais on était signataire de la Charte de Brest, on a eu toute une politique internationale. Aux déplacements à l’intérieur de l’Occitanie, il fallait ajouter encore les conférences quand on allait voir les irlandais, les bretons. Il aurait fallu une agence de voyages pour gérer tout cela.

On avait proposé « nationalitaire » mais cela n’a pas vraiment pris , on avait essayé de développer une philosophie par rapport à cela, c’était un mélange de Otto Bauer, l’austro-marxisme, Gramsci ; on cherchait le bloc national, on cherchait quelque chose de national et populaire, cela n’a pas vraiment fonctionné du moins il me semble. Je ne connais pas beaucoup d’exemples où cela ait fonctionné en plus.

A LO, là où on avait le plus de relations, c’était avec l’UDB, avec des mouvements irlandais ; on s’était entiché d’une fraction de l’IRA-provisoire- (ce n’est pas ce que l’on a fait de mieux) ; on avait des relations avec une scission du PSAN (catalans), avec les galiciens. Le PSAN après la chute de Franco cela n’a pas réussi, cela a tourné vers une dérive Henver Hodja : un mariage de nationalisme et d’extrémisme gauchiste qui essaye de cumuler les aspects les moins ragoûtants des 2. Pourtant au départ c’était quand même quelque chose de masse, d’important avec une idée d’ouverture. Mais j’ai trouvé que cela avait assez mal tourné ; je n’ai pas un jugement très très positif, de toute façon cela a échoué. Ceux qui ont le mieux réussi finalement ce sont les galiciens ; c’était lié à mon avis aux structures très archaïques de la Galice, donc c’était difficile de les transposer.

 

Pour revenir à la question du rôle des intellectuels, on avait 3 visions si je simplifie :

  • celle de Castan. C’est peut-être mon histoire mais je n’ai jamais eu la fascination de Castan pour le PC ; j’apporte un jugement globalement négatif sur le PC. On a sans doute, dans LO, trop méprisé Castan parce que on eu tort de ne pas regarder ce que l’on pouvait faire avec lui ; il y avait là un problème de génération ; c’était une autre génération. Sa vision anti-régionaliste et multiculturaliste est intéressante, c’est pour cela que je dis qu’on ne l’a pas assez travaillé car je ne suis pas sûr qu’entre ce qu’il disait et Gramsci, il n’y avait pas des synthèses possibles. Je ne suis pas sûr qu’il ait été tellement loin, je me dis qu’on l’a rejeté un peu trop vite. Et puis il y a quand même cette postérité autour de Claude Sicre qui n’est pas inintéressante.
  • celle de Lafont avec les nations primaires et secondaires, puis la phase du « colonialisme intérieur » qui a été à mon avis un épiphénomène. Je crois qu’on avait la vision de Lafont qui ensuite s ‘est développée dans une grande fresque européenne. Je pense qu’il y a là une idée assez riche de l’articulation européenne avec son livre Nous, peuple européen , c’est quand même des choses assez intéressantes ; le fait qu’il ait regardé toutes ces zones de contacts, les seuils en Europe ; en plus il vraiment passionnant, fascinant quand il raconte 10 siècles d’histoire européenne.
  • Ensuite on avait notre tentative un peu brouillonne.
  • Bien sûr il y a la vision nationaliste, d’un nationalisme luiguistique de François Fontan.

 

Je pense qu’il y avait ces 4 visions. Les visions de Castan et Lafont sont , je pense,une volonté d’articuler Occitanie et France. Notre tentative plutôt était un soucis d’articuler Occitanie et émancipation sociale. Fontan je pense que c’est du nationalisme classique. Aucune de ces 4 dimensions n’a véritablement réussi à devenir dominante et hégémonique même à l’intérieur de la nébuleuse occitane. On est resté dans cette phase d’éparpillement sans trop de retombées ; on a fait évoluer beaucoup de choses je pense, mais peut-être pas exactement ce que l’on avait espéré.

 

Quel a été selon vous le rôle du mouvement politique occitan dans le conflit du Larzac et lors de la crise viticole en Languedoc des années 1974-1976 ?

 

Il me semble que le Larzac a fait prendre conscience du rapport au territoire à la fois pour les occitans et pour la population en général. Cela a été quelque chose d’important. La manif de Rodez en 1973 ou 74 pour défendre le Larzac a été une des apogées du mouvement occitan, incontestablement. LO était bien implantée chez les paysans du Larzac avec des contacts assez étroits.

Concernant la crise viticole, c’est clair que les 2 tendances du mouvement politique occitan, LO d’un côté, VVAP de l’autre, ont vraiment été importantes dans les départements de l’Hérault et de l’Aude. Le problème  est que le type d’économie viticole qui existait était bien sûr condamné et qu’il y avait un besoin de modernisation ; c’est un virage difficile à prendre. Je pense que l’on a été pris dans la même tenaille que le PC dans les Bouches du Rhône ou le PC en général. Quand vous êtes sur la défensive, vous êtes dans les industries qui sont économiquement dépassées ou qui ont besoin d’être redynamiser ; le PC c’était la construction navale et des choses comme cela. C’était clair pour les mines ; il était clair que le charbon d’Afrique du Sud ou les chantiers navals de Corée étaient moins chers. Il y avait donc un problème d’adaptation économique mais qui allait la faire ? L’Etat manifestement n’y arrivait pas et il n’y avait pas un capitalisme local susceptible de le faire ; il y avait une contradiction, les schémas syndicaux traditionnels ne fonctionnaient plus. Et pour la crise viticole il me semble que c’était un peu pareil. Avec Huillet j’avais essayé en tant qu’économiste de regarder les systèmes de quotas qui ont été utilisé ensuite pour le lait, et là j’ai écrit des textes sur les quotas, comment on pouvait avoir des quotas pour les prix du vin. On a essayé de regarder comment on pouvait avoir des quotas et des systèmes de soutien des marchés , de régularisation des marchés ; cela a fait avancer les choses ; finalement on a pu évaluer le coût de la régression viticole puisqu’il fallait réduire le nombre de producteurs. Il y a eu un certain nombre de choses qui ont été faites qui n’étaient pas nulles. De ce point de vue je pense que LO a été meilleure que VVAP dans l’Aude. A savoir que d’un côté vous avez : « non il faut que les choses restent comme elles étaient », d’un autre côté il y avait une tentative d’adaptation qui au moins montrait aux gens qu’il fallait réfléchir et bouger. Cela a été un rôle important ; cela a popularisé l’idée qu’il y avait peut-être ces 2 nations dont parlait Lafont, que le mariage entre la culture et l’économie n’était pas impossible. Ce sont des idées qui sont devenus aujourd’hui un peu banales de marier la dimension culturelle; il me semble que c’étaient des idées originales il y a 20 ans ; il y a eu des réussites et on a apporté des choses. D’abord, qu’on le veuille ou non, on a apporté la loi de décentralisation : elle a été faite par un marseillais, je suis désolé, on était bien implanté; il y avait 2 autres intellectuels qui nous ont quitté assez vite, Daniel Fabre et Jacques Lacroix, la vie quotidienne en Occitanie au 19 ème siècle chez Hachette. Lacroix est devenu le secrétaire de Pezet ; il est rentré dans la  politique pour en faire au niveau efficace ; bon il a misé sur le mauvais cheval. Mais Pezet pendant toute une époque ce n’était pas n’importe qui. La loi de décentralisation est quand même sortie à mon avis du mouvement occitan, je n’y peut rien. Ce n’est pas pour si cela a été fait par le maire de Marseille. Je crois quand même que l’on a eu un rôle historique que l’on a joué. Ce n’est pas vraiment ce que l’on voulait. J’ai fait rire un jour des gens en leur répondant à la question qu’ils me posaient : »qu’est-ce que vous avez fait ? » on a fait rentrer le mot occitan dans le Petit Larousse. Cela a fait rire, moi cela ne fait pas rire car c’est important, je n’y peut rien. Certes on n’a pas eu Jordi Pujol, on est sans comparaison avec ce qui s’est  passé en Catalogne.

On  a eu un peu la traversée du désert dont vous parlez ; je crois que c’était le mariage qu’on avait voulu et que l’on a imposé (c ‘était vraiment LO), car on voulait pas de la Droite ; on a vraiment misé sur une alliance très étroite avec le PS et le PC comme vecteur de la transformation sociale. On  a vraiment essayé d’arrimer notre revendication aux revendications des couches populaires telles qu’elles étaient véhiculées par ces grands partis. C’était la grande idée de Peyrolles, et je crois qu’on l’a vraiment développé au point peut-être de nous lier complètement alors que nous avions des ouvertures du côté de la démocratie chrétienne qui a toujours été sensible à ces choses là. On a vraiment fermé les portes de côté là.  Concernant l’idée selon laquelle le mariage du mouvement occitan avec la gauche française a été tel qu’il n’y plus eu d’autonomie de ce mouvement occitan, je vous renvoie à ce que Alain Touraine fait dire à Jordi (i.e moi) dans son livre les pays contre l’Etat . C’est ce que lui a soutenu; c’est vrai; je crois que c’était peut-être la stratégie de Peyrolles mais le fait que l’on n’ai pas signé le Programme Commun montre que l’on n’a pas franchi ce pas. Il est vrai que l’on avait dans l’idée que pour être efficace… on était intimement persuadé qu’il ne fallait pas se couper des grands partis de la classe ouvrière et que par conséquent il fallait à la fois maintenir notre autonomie (on n’était pas comme Castan qui était à l’intérieur du PC) mais pour avoir ce laboratoire d’idées qui ferait basculer les grands partis. C’était peut-être un peu compliqué et quelqu’un comme Alain Touraine l’a interprété comme une perte de stratégie autonome; c’est possible.

Après 1981 (j’ai fait un article dans Venteral, revue très intéressante d’Albi) la stratégie que l’on avait prôné avait des résultats: d’abord le PS ou plutôt A. Savary nous a demandé un rapport sur l’enseignement de l’occitan et c’est Pierre Lagarde qui l’a fait ; il y a H. Giordan, pur produit de LO (Giordan et Peyrolles c’était blanc bonnet et bonnet blanc) qui s’est entiché de J.Lang (comme Lacroix avec Pezet) ; il a été au cabinet du ministre rue de Varennes et a fait ce rapport sur les langues. On a eu une influence; la stratégie que l’on avait prôné, c’était difficile de savoir si elle réussissait. On avait ces lois de décentralisation, ce que l’on réclamait depuis tant de temps; il a fallu attendre 1986 pour avoir les 1ères élections régionales, ils ont quand même garder la circonscription départementale, tout cela; mais enfin on a eu des assemblées régionales, ce qui était, depuis 1793, impensable. Ceux qui étaient hostiles à notre stratégie ont dit que l’on s’était fait floué, que l’on n’avait rien eu. Bon, je ne sais. On avait une position qui était très difficile parce que… Si on y avait été, je ne sais pas. Je suppose que… vous leur demanderez ; tout le monde a eu peut-être la tentation, moi je ne l’ai… Rouquette est rentré au PS quand même. Ceux qui nous ont le plus reproché, qui ont été les plus… ils y sont allés. Lafont et moi n’y sommes pas allés. Peut-être a t’on eu tort, je n’en sais rien. C’était quand même compliqué comme situation. Je me suis mal placé pour dire car ce sont des questions sur lesquelles je m’interroge. Est-ce que j’aurais du, en 1978 ou1979 notamment lorsqu’il y a eu l’échec de Figeac, que je tires les leçons et que je rentre au PS ou au PC ? Je n’en sais rien. En 1974 LO a participé aux assises pour le socialisme, et Peyrolles était assez d’avis que nous rentrions dans le PS quand la 2ème gauche est entrée au PS avec Rocard. Moi je n’ai pas voulu.

Actuellement je trouve que le parti qui a le mieux aux européennes défendu ce que à quoi je crois, c’est les Verts. Enfin c’était Cohn-Bendit car je ne suis pas sûr que les Verts et Cohn-Bendit cela soit la même chose.

Lafont a beaucoup évolué ; il était en tête de la manifestation de Montpellier de 1976. Il collait vraiment à l’époque de la défense de ces catégories à la fois très hostiles à la construction européenne et très porteuses de l’idée d’occitanité. Il est devenu aujourd’hui très européen. Globalement dans ce qui est la mouvance occitane il existe un courant très fermé, le PNO, qui est pour l’Europe des nations et des orientations très diverses : à ce sujet le principe de subsidiarité me semble très intéressant. Mais je demeure hostile au mot de nationaliste.

 

Quelle représentation de l’Occitanie avez vous ?

 

Pour moi l’Occitanie c’est d’abord un territoire qui a une histoire et des gens qui s’y intéressent, se sentent concernés par ce territoire et cette histoire. Le fait qu’ils soient francophones n’est pas très gênant; le français est devenu une langue d’Occitanie. Il faut entendre le terme de territoire au sens de contraintes géographiques. L’Occitanie est un point de passage entre l’Europe de Sud et l’Europe du Nord, entre l’Italie et la péninsule ibérique, une frontière entre la Méditerannée et l’Islam, une zone de carrefour géographique. C’est un territoire qui est un carrefour et non un finistère. Je suis d’accord avec Lafont là-dessus. Cette position géographique implique une vision du monde différente de Paris et peu importe que cela passe ou non par le français. ‘occitan dans les langues romanes occupe une place centrale pour comprendre les autres langues romanes, c’est un espéranto.

 

Quel avenir voyez vous pour le mouvement politique occitan ?

 

Voilà 2ou 3 ans j’étais assez favorable à rentrer chez les Verts car ils avaient une conception intéressante de la politique. J’aime bien ce que fait G. Alirol (il était favorable à la fusion lors de la réunion de Figeac) ; j’ai également beaucoup d’estime pour G. Tautil et ce qu’il fait en Provence. Le POc conserve ici quelques ambiguëtés (cf l’expérience de P. Lasseube). Je pense que l’on peut avoir plus d’ambitions pour le mouvement occitan que ne le fait le POc. Aujourd’hui la culture n’est pas vraiment de la compétence des Conseils Régionaux. En Midi Pyrénées et ailleurs il existe un pôle culture et un pôle culture occitane : je suis contre cette scission. La normalisation de la dimension occitane à l’inérieurdes institutions démocratiques n’est pas encore atteint ; c’est lamentable par rapport à ce qui se passe dans les autres pays européens. Il serait nécessaire de créer un comité économique et social prenant en compte cette dimension occitane. Concernant le découpage des régions, il est moins artificiel que ce que les occitanistes croient. Les frontières sont absurdes du point de vue occitan. Par contre la réarticulation département/région est quelque chose d’intéressant; l’idée de réunion des vices présidents de la culture des régions méridionales est quelque chose qu’il faut travailler de même que l’articulation et les liens entre les régions occitanes. Par contre je reste opposé à la redéfinition de la carte des régions.

 

 

 

[1] réalisé par un étudiant de l’université du Mirail

Antoine Artous – JCR / LC /LCR

Posted: 22nd February 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Antoine Artous –  Réponses questions Toulouse (notes)

(Tony est mon « petit non » qui me suit depuis l’enfance et n’a rien à voir avec la politique. Anthony était mon pseudonyme après le congrès de fondation de la Ligue Communiste, c’est devenu Puech après la dissolution de la Ligue. Par ailleurs j’ai toujours signé de mon nom dans les journaux, revues, brochures, livres etc.)

Quelques précisions

Il me semble nécessaire d’apporter quelques précisions sur la JCR ou l’immédiat après 68,  soit parce qu’elles ne sont pas traitées ( ou partiellement)  dans votre premier travail, soit parce qu’elles éclairent le post 68. Il y a certaines précisions factuelles qui me semblent nécessaires.

  1. Il y avait deux délégués oppositionnels (liés au secteur-lettres parisien) de l’UEC de Toulouse au congrès national de l’UEC de 1966, qui confirma l’exclusion de « secteur lettres » et se traduit par la fondation de la JCR : Daniel Bensaïd et moi. Nous étions délégués pour le cercle-lettres de l’UEC Toulouse qui regroupait aussi les « prépas lettres » de Fermat. Aucun de nous deux n’était au PCI.  Daniel préparait Saint Cloud, il sera reçu et partira à Paris avant 68. Moi j’étais en hypokhâgne, puis, en 1967 étudiant en philo. Daniel, toulousain, avait été à la JC. Moi je venais de Rodez, j’étais de gauche sans plus.

 

  1. Il faut préciser (cela n’apparaît pas dans votre premier travail) que le PCI a eu un débat pour savoir si, suite à l’exclusion de l’UEC, il fallait créer une JCR, non lié directement à la IV° Internationale, ou une JCI (c’est-à-dire une jeunesse du PCI). En effet, certains militants oppositionnels significatifs dans l’UEC, membre de l’opposition de gauche ( animé par Krivine et Weber), non seulement n’étaient pas au PCI, mais plutôt opposés, à l’époque, à regrouper directement au sein de la IV° Internationale les « nouvelles avant gardes ». Daniel et moi faisions partie de ces militants. C’est uniquement après Mai 68, lors du congrès de création de la Ligue Communiste (LC) que nous avons mené bataille pour l’adhésion à la 4° internationale. Daniel avait adhéré (à Paris) au PCI en septembre 1968. Cela n’est pas seulement anecdotique, mais permet de comprendre un certain profil de la JCR, sa surface, tant politique que numérique.

 

  1. Il n’y avait pas de PCI à Toulouse. Une section a été créée (un peu dans mon dos et pas très adroitement) en 1967, environ 6 à 7 personnes qui n’ont pas eu par la suite une rôle structurant dans la création de la Ligue ; certains ( enseignants) ont du en plus quitter la ville à la rentrée 68.  Pour ma part, j’étais alors un des principaux animateurs de la JCR, je me suis toutefois investi en 67 dans la direction de l’AGT-UNEF à Toulouse, « tenue » alors par des militants critiques vis-à-vis du PCF ou des ESU. Puis, avant 68, cette équipe a perdu l’AG, puis la “corpo lettre” au profit de l’UEC. C’est dans ce cadre qu’a été lancé le Mouvement du 25 Avril, un peu sur le modèle du 22 Mars. Sur l’acte de fondation du 25 avril, les infos fournies par Salles, p 51, (il a travaillé à ce propos sur la base des archives de la Dépêche sont plus précises : 400 personnes (c’est beaucoup), présence de Bensaïd ( co-fondateur du 22 mars avec Cohn-Bendit). j’ai été un des principaux animateurs durant Mai-Juin 68. La JCR n’avait pas vraiment une intervention organisée en « fraction » dans ce mouvement. En tout cas, pour ce qui me concerne.

 

  1. Le Mouvement du 25 avril avait comme base arrière la Fac de Lettres, implantée alors en plein centre ville, près de la Bourse du travail et de la Mairie. Ce mouvement représentait un peu le « mouvement étudiant » à Toulouse, depuis la Fac de lettres occupée, il polarisait de nombreux non-étudiants ; organisait des liaisons avec les paysans (CLEOP : comité de liaison  étudiants ouvriers paysans) et avait des relations avec les autres mouvements (essentiellement lycéens des villes de la région). Le mouvement de la fac de sciences (plus excentré et moins actif centralement) était organisé à travers un comité de grève ; idem pour la Fac de Médicine. Outre des JCR, on retrouvait dans le Mouvement du 25 avril quelques militants des ESU et de la CNT Espagnole, qui disposait d’un local à la Bourse du travail, a côté de la CGT… Les rapports étaient bons. C’est par la suite que les choses vont se compliquer avec des militants anarchistes qui vont, un peu plus tard, se lancer dans Action directe.
  1. À la rentrée 68, puis 69, pas mal d’animateurs étudiants durent quitter Toulouse, mais, globalement, on peut dire que la JCR, puis la Ligue vont capter les principales franges radicales du Mouvement du 25 avril, ce qui va lui donner une légitimité et un poids importants sur la ville. Les courants maoïstes, issus de l’UJCML puis de L’Humanité Rouge, des « maos-stals », comme disait la Ligue, se cantonnent, essentiellement, dans la Fac de science et furent assez faibles. Les Maos de la Cause du Peuple, qui débarquèrent de Paris, ne prirent jamais vraiment racine. De façon plus générale, on peut dire que les formes de structuration des courants de l’extrême gauche avant 68, sur la base de la crise de l’UEC dessinèrent le profil de la présence des organisations d’extrême gauche dans les différentes villes après 68. Au vu de cette histoire ante 68, Toulouse était, avec Rouen, les principal bastion de la Ligue, en province. Avec d’ailleurs des profils différents. Outre que le PCI n’avait aucune tradition, Toulouse comportait une masse considérable d’étudiants, mais aussi, il ne faut pas l’oublier une vraie présence ouvrière ; notamment dans le secteur de l’aéronautique. Avec toutefois une tradition assez social-démocrate (encore que le Maire Badiou avait été un socialiste de « gauche »). Le PC pesait moins politiquement. L’autre ville importante de la Ligue était Rouen, elle avait connu une implantation du PCI, elle était plus « ouvrière », avec moins d’étudiants. Des profils étient un peu différents vont un peu polariser (Filoche était un animateur de Rouen).
  2. Pour donner une idée de l’implantation, on peut donner des chiffres de vente de Rouge début 1969 (chiffres nationaux officiels). Paris et sa région arrivent à 7 100 par semaine, Toulouse 800, Rouen 550, Montpellier (ou le PCI avait été aussi absent) 300, comme Rennes (pas de PCI avant 68) et Caen. Si Dijon atteint 250, Lyon est inexistant, Marseille est faible (120), Comme Lille 130. Il s’agit d’un bilan officiel de décembre 1968 paru dans Rouge qui sortait depuis septembre 68. Il s’agit de numéros payés, les chiffres ne sont pas je crois trop amplifiés, par contre par la suite ils ont du baisser. Je n’ai pas de souvenir précis le la moyenne par la suite sur Toulouse. (Remarque biblio : j’aie coordonné Retours sur Mai, la Brèche 1988 ou la phase ante 68 de la JCR nationale est pas mal développé, et ou il y a beaucoup de chiffres)

 

  1. Sur les chiffres la trentaine de militants de la JCR me semble une bonne indication ; c’était beaucoup. Pour la Ligue (j’étais trésorier) mes souvenirs sont plus précis on et les chiffres que vous donnez trop bas.  Sur Toulouse (hors région donc) nous avons tourné autour un peu plus de 150 militants (avec des pointes à 180) au tournant des années 1970. Mais il faut compter les militants des comités rouges, aussi actifs (et cotisants ) que les autres. Donc un total réel de 300 militants qui, par exemple, nous permettait (en ajoutant les sympathisants) une forte présence dans les manifs, sans que le SO (sercive d’ordre) de la CGT et du PCF réussisse à nous expulser manu-militari (c’était leur ligne). Nous avions aussi un SO.

 

 

  • Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et quels ont été vos fonctions politiques à partir de 1968 jusqu’en 1976, ainsi que d’éventuels engagements et postes syndicaux ?

 

J’ai eu des responsabilités syndicales à l’UNEF avant 68. Puis après 68, j’ai été permanent de la Ligue, de fait (avec des revenus autres, la famille qui payait les études, puis une bourse d’agreg). Par la suite ( vers 1971 ? 72 ?) j’ai été permanent de droit, c’est-à-dire payé par le national . J’ai été élu pour Toulouse au comité centre de la Ligue, dès sa création et tout le temps par la suite. Giron (il faudrait lui demander exactement) a été élu une fois avec moi (1971 ?) ; Chamayou a été aussi élu en 72, avec une dimension régionale ; puis Gilles Marquet mais sur la base de la liste de la tendance 3. La Ligue (contrairement au PSU ou au PCF n’avait pas de poste de secrétaire fédéral. Mais je remplissais un peu cette fonction, toutefois c’était la Direction de ville, qui se réunissait chaque semaine), qui était l’instance décisoire.

Au début, on a loué un pavillon de banlieue comme local. Puis on a ouvert un local assez grand au centre-ville (près du Palais des Sports- devenu la Halle aux Grains). On avait un matériel d’impression assez important, une grosse sono (que parfois on prêtait, par exemple pour les mobilisations, lycéennes), pas mal de monde passait à ce local, pas seulement des militants. Il fallait qu’il soit ouvert quasi en permanence. Il y avait aussi toute une série d’activités, liées à la place prise sur le champ politique toulousain, comme véritable petit parti. Alors qu’en 68 nous n’avions aucune existence de ce type. Tout cela « justifiait » aussi un permanent.
En 1974, après le congrès de création de la LCR,  je suis « monté » à Paris au Bureau politique pour, entre autres, m’occuper du travail ” jeunes de la LCR”. Pendant quelques temps en faisant 3 jours à Paris et 3 jours à Toulouse, puis, assez rapidement, de façon définitive

 

****

Comment se mettaient en place les débats politiques à l’intérieur de la JCR, puis de la LCR/LCR ? Ces débats étaient-ils liées à l’actualité française ?

 

C’est une question très générale, on ne sait pas en plus si elle porte sur Toulouse ou sur la Ligue en général. À Toulouse (comme ailleurs), ces débats étaient soit choisis par les cellules, soit un peu plus impulsés par la direction. Par exemple, il y avait chaque semaine des réunions avec les secrétaires de cellules et des rapports. Et puis il y avait les débats de congrès locaux, nationaux, mais aussi internationaux.

 

La JCR avait un œil sur la montée des luttes ouvrières en France et du mouvement étudiant en Europe. Toutefois, il y avait un suivi politique très détaillé sur l’évolution de la guerre au Vietnam, l’Amérique laine (avec une forte connaissance des mouvements de guerilla,) et de la Palestine.

Après 68, les débats se sont beaucoup plus centrés sur l’évolution de la situation française, européenne ( avec à Toulouse, un suivi plus précis de l’Espagne), mais toujours avec la maintien d’une dimension internationale. Puis beaucoup de débats sur la tactique de construction de la Ligue.

Quelles ont été les tendances internes principales de la JCR, puis de la LC/LCR ? Est-ce qu’il y avait une continuité entre les différents congrès toulousains ?

 

Cela concerne l’histoire de la JCR et de la Ligue en général,  à mon souvenir, il n’y a pas eu de tendances spécifiques (même s’ il y a eu pas mal de débats sur la construction de la ville) lors des congrès toulousains. Je parle ici de tendances au sens où la Ligue les définissait. Ces tendances nationales sont apparues pour la préparation du congrès de création de la LCR (donc voir Salles). Globalement la ville (et moi en particulier) étions à large dominante majo ( donc tendance 2 à ce congrès). Cela dit, il s’est créé une tendance 3 (dont je ne me rappelle pas le poids), mais qui était lié à certains « vieux » militants toulousains de la JCR ; par exemple Marquet.

 

Outre des questions générales, Ses membres défendaient, entre autres, un « travail de quartier », ce qui avait du sens par rapport aux débats locaux de construction de la ville que nous avions déjà eu.  On avait d’ailleurs (je crois) crée des sections (ou eu un débat sur le sujet). En effet, nous étions nombreux, la pénétration dans les entreprises étaient lentes, Toulouse était une ville avec des quartiers populaires où on pouvait rencontrer des gens, des « jeunes prolos » mais aussi des militants du PSU de la CFDT, etc. En plus, je me souviens (il faudra voir avec Giron) que lors de la campagne MLAC où les médecins pratiquaient) des avortements, cela regroupait beaucoup de monde. Il y avait aussi un intervention à Empalot, le crois, avec la MJC et des contacts avec le PSU. Le groupe femme dont parle Claude me semblait plus tardif…

Bref, la question était récurrente. Moi j’étais réticent, j’insistais sur la priorité au travail vers les entreprises et à la construction de l’organisation, il me semblait que l’on’avait pas assez de poids institutionnels pour stabiliser réellement un recrutement sur les quartiers.

 

 

Ces tendances se différenciaient en terme uniquement théorique ou il y avait une implication pratique sur le terrain ?

 

Les tendances proposaient des orientations alternatives, sur certains points ou l’ensemble, à l’orientation majoritaire. Donc, c’était à la fois théorique et pratique. Il est peut-être utile d’apporter des précisions, notamment par rapport à ce que vous avez déjà écrit.

Vous dites que la Ligue était hiérarchique. Su vous voulez le dire ainsi, faites. Mais sur la référence au léninisme, il faut préciser. On se réclamait du centralisme démocratique ; mais cela n’avait rien à voir avec le PC. Une fois une orientation voté dans un congrès (ou une cellule), tout le monde devait l’appliquer. Mais, ce centralisme était réellement démocratique. D’abord, parce que les débats étaient très larges et les directions de la Ligue ne ressemblaient en rien à celle de l’OCI, de HR, de LO, etc. (sans parler du PC et du PS, voire du PSU). Ensuite parce qu’il y avait une codification très méticuleuse du débat démocratique. Ainsi, le droit de tendance visait à permettre à des militants critiques de ne pas se retrouver atomisés face à une direction, ou obligé d’être majoritaire dans leur cellule pour pouvoir s’exprimer dans toute l’organisation. Une tendance (devait avoir un nombre de signataires mais pas très gros) avait doit de se réunir, de faire ciruler dans toutes les villes ; elle disposait pour cela avec d’un budget alloué par l’organisation. Et lors d’un congrès, la direction sortante n’existait plus, le congrès élisait un bureau de congrès, et chacune des tendances avaient droit à un temps de parole égal. Les élections aux directions se faisaient sur la base de la proportionnelle des votes des congrès Enfin, il pouvait exister des fractions, c’est-à-dire des courants qui se maintenaient organisés entre deux congrès.

 

Je n’ai aucune naïveté. Cela peut être formel. Cela ne règle pas tous les problèmes de rapports de forces, de prises de paroles. Mais tout cela me semble des conditions nécessaires, et il faut au moins signaler ce mode de fonctionnement. Par ailleurs, et cela se passait souvent ainsi au niveau local, on pouvait mener des débats, faire circuler des textes, proposer des textes à un congrès local sans d’organiser en tendance.

 

  • Quelle était l’ambiance interne entre les membres des différentes tendances ? Des sources montrent des écrits rudes entre les membres, les rapports étaient cordiaux ou la méfiance primait ?
  • Pouvait-on noter un changement d’ambiance lors des congrès avec les rapports quotidiens sur le terrain ?

 

Les débats parfois pouvaient être rudes. Compte tenu de mon statut de dirigeant, il devait bien sûr y avoir des choses que je ne percevais pas ; surtout dans l’ordre des rapports de forces symboliques, etc..La vie d’une organisation est toujours faite de rapports de forces. Cela dit, je crois que pas mal de chose nous unissait fortement et que cela apparaissait. Après 75-76,  les effets de cristallisation en tendance ont dû peser plus fortement, avec en plus des remises en cause comme celles portées par le féminisme. Mais aussi les effets d’un certain piétinement politique. Cela dit, j’étais alors à Paris.

Je reviens un peu sur les débats à Toulouse après 68. il me semble que les débats locaux de congrès etc. sur lesquels pouvaient se cristalliser des divergences, portaient surtout sur des problèmes de construction locale de la Ligue, du point de vue organisationnels, des modes de fonctionnement, de l’analyse politique locale, etc. Cela était logique car nous étions lancés dans la construction d’un vrai petit parti à partir de rien. Ce type de débat pousse plus que les autres, à des cristallisations autour d’individus, etc.  À mes souvenirs, la dynamique générale de groupe en construction et des liens qui se créent autour était largement dominante. Dans une ville de la région comme Tarbes, cela a été beaucoup plus tendu.

 

  • À Toulouse, les militants de la SFQI étaient impliqués dans quels syndicats ?

 

Tous les syndicats, sauf FO. Je profite de la question pour revenir sur le travail CET dont vous avez parlé et qui était bien sûr pour nous important. À Toulouse, il était bien développé. Nous avons eu de plus une expérience originale, qui plus tard deviendra une orientation nationale, animée par deux militants qui « monteront » avec moi à Paris, dont l’un comme permanent national CET.  La CGT avait lancé un syndicat pour les apprentis des CET (la CP CGT), à Toulouse c’était une coquille vide. C’est nous qui l’avons construit, en jouant du rapport de force avec la CGT départementale. C’était important, car c’était les apprentis eux-mêmes qui devaient prendre en charge cette construction (même s’il y avait bien sûr des appuis extérieurs, avoir les rapports avec l’UD CGT, etc..Il y a eu également une expérience dans la FPA (donc pas des apprentis, mais plutôt de jeunes prolos en formation) que Giron a suivi ; voir avec lui.

 

 

  • Est-ce que la Ligue avait un poids significatif dans ces syndicats ?

 

Sur ces questions, la Ligue avait une présence significative, via la CFDT au moins pour les PTT, mais aussi une présence dans la CGT. L’autre secteur est la santé qui, outre les hôpitaux, regroupaient des activités (il me semble) du type enfance inadaptée où notre implantation était plus facile. Notre présence dans la CFDT était ici aussi un biais important ; d’autant que la CFDT santé nationale (comme la CFDT PTT d’ailleurs, mais de façon un peu différente). Ici, il faut voir Giron, comme d’ailleurs pour l’ensemble des problèmes du travail syndical Dans les congrès locaux (par secteurs ou territoriaux), je n’ai pas de souvenir précis. Dans la CGT, on n’a du avoir de présences, dans la CFDT un peu. Pour les enseignants (donc les différents syndicaux de la FEN), pas mal d’ancien étudiant issu de 68 ont été nommés dans des villes de la région, ils avaient sans doute une intervention syndicale dans leur établissement, cela dit, ils s’occupaient surtout de construire la Ligue. En tout cas, il me semble que sur Toulouse même nous n’avions pas de présence syndicale réelle ; sauf à Muret je crois, via le recrutement d’un « vieux » militant. Dans les facs, la Ligue avait du poids, en particulier en lettes, mais très peu de membres parmi les enseignants ( 2 en lettres, sans présence syndicale réelle)

 

  • Comment se passait la confrontation avec les directions de ces syndicats ? La situation devant certainement changer selon l’époque et le syndicat.

 

Avec la CGT (c’est-à-dire à cette époque avec le PCF), les rapports étaient, comme cela est connu, durs. Notamment dans des secteurs comme Sud-aviation, les PTT, la SNCF, etc..Avec une tradition bien stalinienne du PC. Avant 68, la seule réunion publique qu’avait essayé de faire la JCR (Salle du Sénéchal) avait été physiquement interdite par des militants du PCF de Sud-aviation. Et après 68, il y avait toujours des frictions avec le service d’ordre du PCF et/ou de la CGT et celui de la Ligue (ou au-delà) car le PCF voulaient toujours interdire physiquement la présence de cortèges animé par la Ligue dans les manifestations unitaires des syndicats et des parties de gauche. Nous, nous impositions notre présente à la fin des cortèges, au nom d’une bataille pour le front unique. Les 1er mai étaient devenu un rituels.Progressivement le PC/CGT a dû d’ailleurs tolérer cette présence, en nous réparant toutefois du reste des manifestant par une gros service d’ordre.

 

Les rapports devaient être différents selon les entreprises, mais je n’ai pas souvenir de différences significatives, ni de l’apparition de différenciations significatives au sein de la CGT, avec le temps. Je rappelle que la période dont on parle ici, de 68 à 1975, était celle durant laquelle le PC et la CGT (les liens étaient alors très organiques) avaient une politique très « anti-gauchiste ».

 

Avec l’UD CFDT, c’était très différent. D’abord, la CFDT avait été très ouverte au mouvement étudiant, notamment au Mouvement du 25 avril (alors que la CGT avait des rapports uniquement avec l’UNEF Toulouse, dirigée par l’UEC et exérieure au mouvement). Cela avait créé des liens. Par la suite, l’UD CFDT acceptait d’avoir des rapports avec la Ligue et acceptait que des militants connus comme Ligue fassent du travail syndical en son sein, voire se lance dans la création de section CFDT. Je n’ai pas souvenir durant cette période de conflits importants entre des militants Ligue CFDT et la CFDT Toulouse. Peut-être je gomme des tensions qui ont pu exister. Cela dit, la CFDT était faible sur Toulouse, centralement, mais aussi dans les entreprises. Dans l’industrie, elle avait un certain poids dans une entreprise comme Latécoère (je crois), via des militants du PSU. Mais à Sud-Aviation, sur le terrain, il ne pesait pas. Dans les PTT et la santé ( à un moment aussi dans le commerce, mais de façon plus fugace), la CFDT voyait plutôt d’un bon œil que des militants Ligue construisent des sections. Il me semble. La aussi, il faut bien se souvenir de la période ; globalement au plan national, les tensions entre la direction de la CFDT et la Ligue s’exprime à la fin de cette période ; notamment avec le « recentrage » de la direction Maire. Je ne sais pas ce que cela a donné à Toulouse par la suite.

 

  • Comment les militants de la JCR, puis de la LC/LCR, syndiqués se coordonnaient ? Il y avait une structure dédié ? Et est-ce qu’elle a évolué au fil du temps ?

 

Outre les cellules ouvrières (en général de cellules « mixtes », comme on disait), avec des étudiants détachés, mais aussi parfois des militants de l’entreprise) donc l’objectif était, de construire des « groupes Taupe Rouge » qui discutaient de l’intervention sur la boîte (donc du travail syndical), il y avait également des communications syndicales, CGT et CFDT qui, en lien avec la DV (direction ville), elle coordonnait le travail dans les deux syndicats. Enfin, il y avait des fractions syndicales qui regroupaient sur la ville les militants CFDT ou CGT de la Ligue, avec souvent une politique de « fraction élargie » ; c’est-à-dire des sympathisants syndicalistes de la Ligue. Durant, cette époque, il n’y a peu eu d’évolution sur la définition de ces cadres organisés, par contre la construction était lente de ces instances, important car elles avaient pour vocation d’y intégrer réellement des militants syndicaux, ce qui n’étaient pas toujours facile

 

  • Des débats internes ont eu lieu pour savoir s’il fallait militer à la CGT ou à la CFDT. Est-ce qu’il y a eu le même genre de débat à Toulouse ?

 

L’orientation nationale étaient de prioriser l’intervention dans la CGT, afin de ne pas contourner le poids déterminant qu’elle avait(avec le PC)   dans la classe ouvrière ; notamment industrielle. Cela dit, au plan national, il y avait une véritable présence dans la CFDT.  À Toulouse, nous nous situons dans ce cadre général, mais avec pas mal de souplesse pour saisir la place occupée par la CFDT et les opportunités d’y être présent ; d’autant que certains militants étaient poussés (et on le comprend..) dans ce sens car on pouvait y respirer plus librement. D’autant que le poids central important de la Ligue sur la ville était une garantie par rapport à des risques d’immersion dans un strict travail syndical et éclairait, en quelque sorte, notre présence dans la CFDT.

 

  • Plusieurs sources internes décrivent le principe de fraction syndicale que doivent appliquer les militants de la SFQI. Pouvez-vous nous en dire plus ? De plus, Bernard Chamayou revient de façon très critique sur ce principe dans un entretien, quel est votre avis à l’heure actuelle ?

 

Pourquoi parler de « source interne », comme s’il y avait un mystère lié à une organisation secrète. Alors que, à cette époque, tous les documents de congrès, publics, etc. assumaient cette politique de fraction qui, dans sa définition la plus générale, n’apporte rien de particulièrement nouveau sur le centralisme démocratique dont se réclamait la Ligue. Rien de secret donc ici. Dans une cellule, comme dans une fraction, les militants discutaient d’une intervention (en lien avec la DV) et, une fois qu’elle était démocratiquement, tout le monde l’appliquait. On peut Toutefois remarquer une certaine souplesse puisqu’il y avait des « fractions élargies » qui, à des mouvements, n’étaient pas de simples chambres d’enregistrement. S’il doit y avoir un débat ici, il porte sur notre conception générale léniniste du parti ; pas spécialement sur les fractions. Il est bien sûr légitime, mais ce n’est pas le lieu ici d’en discuter.

 

Le deuxième niveau est celui des fractions « clandestines », face à l’appareil stalinien. . Cela me semble du bon sens. Dans la CFDT, cela dépend (et Maire n’était pas un enfant de choeur), la situation était un peu différente, puisque, la plupart du temps, les militants Ligue étaient connus comme tel. Ici la question se déplace donc. Il s’agit de savoir s’il est légitime que des militants de la Ligue assument la ligne politique de leur organisation, tout en respectant très fermement, l’autonomie organisationnelle du syndicat et une conception fédéralise du syndicaliste. C’était la ligne de la Ligue.

 

Le troisième niveau (le plus compliqué) est un travail de fraction, alors que par ailleurs les militants de la Ligue à des tendances luttes de classes ou révolutionnaires dans les syndicats. Cela a existé un peu à la CFDT et surtout à la FEN, avec la tendance « Ecole émancipée » (cela dit, dans ce dernier cas, je ne crois pas du tout que le bilan de la Ligue est été catastrophique). Le problème est alors le suivant. L’organisation en fraction de la Ligue ne sert pas simplement à déterminer des lignes d’orientation générale des militants de la Ligue (ce qui me semble légitime), mais des orientations tactiques plus immédiates, etc. qui devraient se construire dur la base d’un consensus dans des débats de la tendance en question dans lesquels on peut estimer que des militants de la Ligue aient des points de vue différents.

 

C’est un peu de cette façon que je vois les choses. Autre chose, je le répète, est un débat général sur le « léninisme », ou encore un retour sur le bilan critique du léninisme de la Ligue juste après 68 ; j’ai écrit des textes critiques à ce qujet, dont un avec Daniel, en mars 1976, dans Critique communiste (on peut le trouver sur son site http://danielbensaid.org/). Il est reproduit dans le livre Retours sur mai déjà signalé.

 

  • Gilles Da-Ré explique, dans un entretien, un désaccord entre la direction de la Ligue et les syndiqués PTT sur l’auto-organisation dans une AG de postiers en 1974. Est-ce qu’il y a eu à Toulouse d’autres désaccords entre la direction de la Ligue et ses militants syndiqués lors de grèves ?

 

Voici mes souvenirs d’un épisode qui je crois a un peu marqué Gilles (et cela me semble des plus normal), je ne suis pas sûr que cela a fait l’objet d’une débat un peu frontal entre lui et la DV. J’en ai, il me semble, reparlé avec lui, il y a fort longtemps. La grève très importante était celle des centres de tris.  Nous avions une présence réelle, via Gilles entre autres. Moi il me semble que je « suivais » la grève pour la DV avec les militants des PTT. On avait distribué (sans difficulté) une Taupe avec la ligne nationale  qui, outre à la lutte, appelait à l’organisation démocratique, AG souveraine et, je crois,  élection d’un comité de grève. À Toulouse, il y avait des AG, il me semblait que Gilles, connu comme Ligue, aurait dû dans une intervention dans l’AG, défendre la nécessité d’un comité de grève. Il s’agissait d’ajouter à son profil de militant combatif, des orientations plus « politiques ». Il ne l’a pas fait, cela a entraîné des débats, pas durs il me semble. il a eu raison de faire comme il explique dans l’entretien.

 

Mon opinion, que j’ai eu assez vite est la suivante. Nous avions raisons dans les Taupes d’avancer cet axe général, mais un peu trop pensé en fonction de nos pratiques étudiantes dans lesquelles le comité de grève étaient entré dans les moeurs. Mais dans cette grève comme celle des PTT, le besoin d’un comité de grève ne peut se faire sentir que si l’intersyndicale qui organise l’AG déconne trop.  Donc la volonté de faire ainsi, passer le statut de Gilles d’un syndicaliste combatif, à une militant plus politique sur des axes pas immédiatement fonctionnel n’était pas adaptée ; et il n’y avait pas forcément conscience des difficultés de Gilles de se différencier sur une telle question qui n’avait pas un sens immédiat. Je n’ai pas d’autres exemples en tête. Dans une autre grève, celle de Motorola, très différente où il y avait une « jeune » militant ouvrier de la LCR, très bien, occupant une place combative, à travers (je crois) un piquet de  grève et autres trucs, mais avec une difficulté normale d’aller politiquement plus loin. Claude parle d’un comité de grève. il me semble justement qu’on n’avait pas poussé dans ce sens. En tout cas, si cela a été le cas, je n’ai pas souvenu d’un problème. Moi j’ai fait plusieurs fois acte de présence près du piquet de grève, comme le faisait le secrétaire fédéral du PC (Llabres, qui est devenu oppositionnel par la suite puis, disons, un peu trop lié à Baudis..). Il me semble que les militants extérieurs de la cellule, comme Claude, étaient très vigilant sur ce type de truc.

 

Voilà un peu mes souvenirs. Je n’ai pas d’autres exemples. Cela serait bien de pouvoir préciser cette question qui me semble relever des difficultés du passage à la prise de parole politique pour un militant. Il s’agit pas bien sûr de difficultés subjectives (même s’il peut y avoir cet aspect), mais fondement un problème lié à l’environnement politique et à la limite du poids de la Ligue.
*****

En plus des questions que vous m’avez posé, je voudrais faire une dernière remarque sur le profil de la Ligue sur Toulouse durant ces années, un peu plus difficile à saisir peut-être, mais que, par exemple, une étude détaillée de La Dépêche du Midi ferait apparaître. J’ai déjà souligné certaines caractéristiques de Toulouse : relative faiblesse politique du PC, notamment au plan politique centrale, porosité politique d’une ville social-démocrate ( version cassoulet) , mais populaire, forte présente étudiante ; on pourrait ajouter des facteurs plus marginaux comme la présence de l’Espagne, etc. En plus, spatialement, la ville était beaucoup plus groupée autour du centre.

Du coup le mouvement étudiant, en particulier le Mouvement du 25 avril, va peser fortement sur le champ politique. Et, d’un certain point de vue, la Ligue s’inscrit dans sa suite ; d’autant qu’il y a peu de concurrence réelle dans l’extrême gauche. Le mouvement lycéen va âtre très important, avec de grosses manifs structurés, etc et une hégémonie de la Ligue. Outre les campagnes centrales de la Ligue, des campagnes locales comme celle sur les militants emprisonnés en Espagne ont une vrai insertion locale.

Enfin, à partir de 1972, nous avons eu une politique d’alliance assez systématique avec le PSU local, avec la volonté de faire apparaître un pôle politique. C’est pour toutes ces raisons que j’ai parlé plusieurs fois de « petit parti » en construction pour parler de la section locale de la Ligue. Notre présence significative (imposée contre le PC) dans (à la fin…) les manifs des parties de gauche et/ou des syndicats donnait une visibilité dans ce sens.

 

 

 

 

 

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Christine Faure

Mai 68 – le mouvement du 25 avril (1) – chronologie

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Faure Christine. Mai 1968 à Toulouse : le Mouvement du 25 avril. In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°11-13, 1988. Mai-68 : Les mouvements étudiants en France et dans le monde. pp.  200-204;

http://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1988_num_11_1_403856

 

Toulouse fut la première ville universitaire de province à réagir aux événements parisiens. Le nombre de ses étudiants inscrits pour l’année 67-68, 21 0382, fut certainement un facteur propice à la rapidité de la mobilisation. Le mouvement  cependant  ne suivit  pas la courbe parisienne (2). Il connut des variations liées à des situations locales. Distinguons trois de ces déterminations.

Le rapprochement des centres universitaires au cœur de la vieille ville facilita le déclenchement de la contestation : la Faculté des lettres et la Faculté de droit, côte à côte, à deux pas de la place du Capitole ou place de l’Hôtel de Ville ; le lycée Pierre de Fermat où logent les classes préparatoires aux grandes écoles, véritables viviers de contestataires. Le parcours des manifestations eut bien vite des passages consacrés : place Jeanne d’Arc ou chevauche la sainte, la place du Salin où règne le palais de justice et enfin la place du Capitole. Ce triangle tout en incluant les lieux symboliques de la vie publique, délimitait un espace restreint à la portée directe des étudiants.

La présence massive des émigrés espagnols venus à Toulouse à la fin de la guerre civile marqua la vie sociale et politique de la ville, presque à son insu. Les réfugiés politiques firent souche, maintenant leurs traditions et leurs organisations. Sur la place St-Sernin, en face de la Basilique, CGT et CNT (3) cohabitent dans la Bourse du Travail et se partagent les salles de réunion. Cet état de fait impliqua-t-il un phénomène de transmission politique d’une génération à l’autre ? Bien sûr, les réunions animées par une douzaine de filles et fils  d’anars espagnols avant 68, passèrent pendant les événements à un rythme quotidien de 200 personnes. Cet élargissement des effectifs touchait cependant tous les groupuscules  déjà  existants.

La  présence  politique  de l’anarcho-syndicalisme espagnol se traduisit plutôt de façon diffuse par une reprise symbolique de thèmes à connotations culturelles, de comportements et d’emblèmes : les drapeaux rouges et noirs flottèrent aux grilles du Capitole le 24 mai 1968.

Ce ralliement de la municipalité à la cause des contestataires et des grévistes fut le troisième élément d’importance qui contribua à donner aux événements toulousains une inflexion  particulière.

Toulouse était un bastion traditionnel des radicaux-socialistes. La Dépêche du Midi faisait tous les jours, avec sympathie, sous la plume de François Queffelec notamment, le compte rendu des événements.

Ce ralliement s’inscrivait dans une opposition parlementaire à De Gaulle et un soutien à la FGDS(4). De nombreux affrontements avec les forces de l’ordre furent désamorcés par cet état de fait, à l’exception  de « la nuit des barricades » du 11 juin qui se plaça directement sous le signe de la solidarité nationale. Contrairement à Paris, les citadelles toulousaines se rendaient avant d’avoir été prises. La guerre de position n’existait pas : le 24 mai, la « salle des illustres » s’ouvrait devant un public ébahi qui ne songea même pas à s’engouffrer dans cette brèche. L’idée d’une prise de pouvoir par la force était absente des préoccupations toulousaines.

Le récit des événements

1ère étape : du 23 avril au 13 mai

Le 23 avril, les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) et les comités Vietnam (CVN) manifestèrent leur solidarité à Rudi Dutschke qui venait d’être blessé dans un attentat.

Cette décision avait suivi les manifestations parisiennes du 11 et du 19 avril. L’implantation exceptionnelle de la JCR à Toulouse, une trentaine  de  militants qui  n’étaient encore  adeptes   de  Trotsky,   mais  antistaliniens et partisans de Guevara, rendait possible ce type de décision Le cortège, formé de 200 étudiants environ, passa par la place du Capitole, arriva à la Faculté des lettres où le doyen Godechot leur permit de s’installer pour discuter avec un étudiant allemand du SDS(5).

Le jeudi 25 avril, la discussion devait se poursuivre sur les événements de Nanterre ; Daniel Bensaïd, militant de la JCR qui avait quitté Toulouse depuis peu pour rejoindre l’Ecole Normale de St-Cloud et qui était inscrit en philosophie à Nanterre, devait faire le point sur les récents événements. 400 étudiants étaient là pour s’informer. Des étudiants d’extrême-droite étaient également au rendez-vous pour s’opposer à la tenue de la réunion : jets de pierre, fumigènes. La police intervint ; la porte de l’amphithéâtre Marsan fut enfoncée et les étudiants dispersés sur l’ordre du recteur Richard. S’ensuivit une manifestation où extrême droite et extrême gauche continuèrent à se livrer bataille. Ces faits, aussi banals peuvent-ils nous      apparaître aujourd’hui, ont fait événement à l’époque. Ils furent considérés comme l’origine du mouvement toulousain, en quelque sorte l’acte fondateur, d’où son nom de « Mouvement du 25 avril ». Pourquoi tenez-vous à cette appellation ? –  Parce que ce jour-là, nous avons brisé avec le silence toujours observé scrupuleusement sur les problèmes de l’Université… Le style de cette journée restera vraisemblablement celui de notre mouvement qui n’a strictement rien à voir avec les groupements, associations, syndicats, etc… préexistants. Notre lutte  ne doit en aucun cas se confondre avec l’antigaullisme et notre souci est de réinventer une notion de la  politique beaucoup plus large (6). Souci de fondation mais aussi de volonté d’échapper à toute main mise extérieure à la situation vécue. Le journal 25 avril se voulait en prise directe sur les événements. Ses 3 numéros furent pris en charge par des groupes de militants à chaque fois différents. Ce pluralisme se maintint en dépit de la pression de l’actualité(7).

Le 30 avril au Palais des Sports, se tinrent les 6 heures pour le Vietnam avec la participation de Denis Berger et de Jean-Pierre Vigier.

Le 1er mai se passa dans le calme. Le 3 mai se tint une assemblée générale à la salle du  « Sénéchal ». A cette occasion, le nom de 25 avril fut adopté.

Il fut décidé de porter le débat à l’intérieur des cours : l’expression politique aura lieu dans l’Université, les étudiants mèneront dans chaque amphithéâtre les débats qui les concernent. Ce tract évoquait également les troubles du Quartier latin. Le 6 mai se passa sans encombre, alors que les autres villes universitaires de province s’ébranlèrent : Besançon, Clermont-Ferrand, Grenoble, Limoges, Lyon, Nantes, Pau…

Le 7 mai, les étudiants de la Faculté des lettres se rassemblaient dans le grand amphithéâtre (1 500 personnes), sous  la présence menaçante des étudiants de la FET(8), hostiles à l’Université critique : le principe d’une grève illimitée fut adopté. Les objectifs : la libération des étudiants parisiens, la cessation des interventions policières au sein de l’Université, la liberté d’expression étendue aux lycées – un lycéen avait été traduit devant le conseil de discipline de Pierre de Fermat pour avoir distribué des tracts. Un pétard au soufre tomba de la verrière et abrégea le rassemblement. Départ en manifestation vers le rectorat (4 000 personnes) au son de : « Recteur, démission ! ». La manifestation se dirigea ensuite vers le lycée pour demander la réintégration du lycéen exclu.    Charge    de    police,  Alain Alcouffe, président démissionnaire de I’AGET – UNEF(9), fut passé à tabac par un groupe de policiers. Investissement d’un chantier de maçonnerie, projectiles, vitrines brisées.

A partir de ce jour, le processus s’accéléra.

Le mercredi suivant, les cours cessèrent. A la Faculté des lettres comme chez les scientifiques, la participation fut très forte dans les débats.

Le jeudi 9 mai, à l’appel des syndicats d’étudiants et d’enseignants se tint une assemblée de 3 000 personnes environ, au Palais des Sports, sur le thème de l’Université critique. Le Mouvement du 25 avril y prônait la nécessité d’une gestion tripartite, la suppression des fonctions du rectorat, des examens, et le contrôle continu des connaissances.

Le vendredi 10 mai, assemblée à la Faculté des sciences de Rangueil, grève au lycée Pierre de Fermat, constitution des comités d’action lycéens (CAL).

Le samedi 11 mai, l’unité d’action décidée avec les organisations ouvrières. Grève générale dans tous les secteurs de l’activité sociale. Piquets de grève au lycée Pierre de Fermat, manifestation devant l’ORTF. La journée  du  13 mai  prit  dans le Sud-Ouest une ampleur particulière ; à Bordeaux, on évaluait le nombre des participants à 25 000 personnes ; à Toulouse, le cortège avec le maire en tête, M. Bazerque, et le pré­ sident du Conseil général, avait rassemblé plus de 50 000 personnes à son arrivée place du Capitole, dont 1200 étudiants environ. Délégation de Sud-Aviation, des hospitaliers, de I’APC (Azote produits chimiques), de Bréguet et des travaux publics. Les Beaux-arts de Toulouse se joignirent au mouvement. Les agriculteurs se réunirent.

2ème  étape : du 13  au 27 mai

Le mercredi 15 mai se créa un comité pour la défense de la liberté et du droit sous la présidence du maire et d’une parlementaire parisienne : la municipalité avait été saisie de plaintes concernant les brutalités policières.

Le vendredi 17 mai, le boycott des examens en lettres fut décidé. L’Université est occupée 24 heures sur 24. Sur les murs, des citations :« Quand l’extraordinaire devient quotidien, c’est la révolution ».  (Fidel Castro) ; «les chemins de l’excès mènent à la sagesse» (William Blake) ou encore : « Penser, c’est renoncer au savoir » (Schelling). Les étudiants de l’école des Beaux-arts en pleine effervescence suivaient par radio l’évolution de la situation dans les autres écoles. A partir de minuit, les cheminots déclenchèrent la grève pour une durée illimitée. Dans tous les départements du Sud-Ouest, l’immobilisation fut totale. Un millier de voyageurs en gare de Grisolles ! Le Paris­ Port-Bou fut arrêté en rase campagne. Le train 1037 fut arrêté à Caussade.

 

Alors que l’Odéon venait d’être investi, que le Festival de Cannes se transformait en semaine internationale du cinéma, sans palmarès à la clef, des étudiants toulousains décidèrent d’occuper le centre culturel, pour « sortir de l’abstraction » d’un débat sur « art et révolution ». Les revendications formulées furent les suivantes : le centre culturel ne doit pas être réservé aux seuls adhérents, les programmes prévus annulés, vente au profit des ouvriers et étudiants des œuvres exposées. Le directeur voulut bien faire part aux artistes concernés de cette proposition  par  la voie des ondes.

Les autres institutions culturelles de Toulouse se joignirent au mouvement : le Grenier de Toulouse qui avait monté les pièces d’Armand Gatti : V Comme Vietnam, Le Poisson Noir…

Le personnel du Centre dramatique musical, cinématographique national du Sud-Ouest, réuni le 18 mai, en assemblée générale constitua un comité de vigilance et décida de se mettre en rapport avec les mouvements étudiants, ouvriers et agricoles, et « de se mettre à la disposition des organisations représentatives des libertés démocratiques pour se préoccuper avec elles de la mutation des structures socioculturelles du pays ».

La situation toulousaine cependant fut jugée assez sérieuse pour que les émetteurs de TV de  Pechbonieu et de Muret (radio) soient gardés militairement.

Le dimanche 19 mai, le Mouvement du 25 avril invitait la population toulousaine à débattre à la Faculté de lettres sur les rapports des luttes ouvrières et étudiantes, sur la transformation de l’enseignement et du rôle que pourrait jouer l’Université… Au centre culturel devenu centre critique, les discussions se poursuivaient à propos de la culture bourgeoise et de la culture  populaire. Aux usines de Sud-Aviation, on ne voulait pas de séquestration comme à Nantes, et le personnel pratiquait une certaine « préservation » du Concorde.

A la veille de la grève générale, on assistait à un renforcement de la solidarité étudiante et ouvrière : pour prévenir l’intervention des forces de l’ordre, les étudiants, à la demande de la CFDT, donnèrent un coup de main aux postiers.

Le lundi 20 mai, la grève se   généralisa dans tous les secteurs de la production.

A Sud-Aviation, les trois usines comprenant 7 500 cadres et ouvriers décidèrent  la grève  et  l’occupation des locaux.

A l’APC (ex. ONIA) composée  de 3 200 personnes dont 200 cadres, la production pour des raisons techniques fut ramenée à un niveau très bas. Les cadres ne participèrent pas au mouvement.

Chez Bréguet-Aviation (1 200 cadres, ouvriers et employés) répartis sur deux usines, la grève sans limitation de durée avec occupation des locaux est votée.

Chez Latécoère (1 100 cadres et ouvriers), l’effectif de l’entreprise, cadres compris, a décidé de débrayer et d’occuper les ateliers.

Air France, centre de révision de Montaudran (900 personnes) arrêtait le travail  à l’unanimité.

Les grandes entreprises ont voté la grève illimitée avec occupation des locaux à l’unanimité. Et s’il n’est pas possible de donner dans le cadre restreint de cet article, le détail des entreprises en grève, on peut dire cependant que le mardi 21 mai il y avait en Haute-Garonne plus de 100 000 travailleurs en grève.

Le 24 mai, un peu partout en France, la violence fut à l’ordre du jour. Un commissaire de police fut tué à Lyon. Heurts violents à Agen, à Nantes, cocktail Molotov à Périgueux. A Toulouse, l’interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit provoqua une manifestation. A sa tête, les comités de gestion tripartites de la Faculté des lettres et des sciences et des dirigeants syndicaux. Occupation du Capitole. Les sapeurs-pompiers refusèrent de disperser les manifestants. Une délégation demanda la solidarité de la municipalité avec les grévistes (création d’un fonds d’aide) et la reconnaissance de l’Université autonome. A 18 h, les portes s’ouvrirent ; la foule qui chantait l’Internationale pénétra dans le bâtiment et s’installa dans la cour pour écouter le communiqué de la mairie et une allocution prononcée par un ouvrier CFDT de Sud­ Aviation. Le lundi 27 mai, une nouvelle manifestation de masse eut lieu (50 000 personnes), réclamant la démission de De Gaulle à l’appel des syndicats et des partis de gauche.

 

3ème étape : du 27  mai au 24 juin

 

Le 28 mai, le projet de cogestion, élaboré par la commission paritaire professeurs-élèves ayant été adopté, les élèves de Pierre de Fermat   ont cessé d’occuper l’établissement. De nouvelles entreprises se joignirent au mouvement de grève : les Biscottes Paré, la Brasserie Pélican Sud fournirent les cliniques et les grévistes de Sud-Aviation. La durée de la grève nécessitait l’organisation d’un soutien aux familles en difficulté. Un accord fut pris dans ce sens avec les producteurs agricoles.

La Faculté des lettres se remplit de victuailles, d’où la nécessité pour les étudiants d’une redistribution rapide. Ces opérations de redistribution furent effectuées notamment à Bordelongue, une sorte de campement à la sortie de la ville. Le conseil municipal décida également de venir en aide aux familles dans le besoin : deux subventions furent accordées aux fonds de solidarité des deux syndicats CGT et CFDT. Les ouvriers boulangers débrayèrent, mais un accord intervint rapidement entre patrons et ouvriers. Les résultats des accords de Grenelle ne faisaient pas l’unanimité, la volonté de poursuivre la grève à Sud-Aviation, Bréguet, Air France, APC, se manifesta sans ambigüité. Les adhésions aux syndicats se multiplièrent.

A l’Université, le comité de gestion tripartite élit son  bureau.

Au lycée Pierre de Fermat, les débats se poursuivaient sur l’évolution de l’Université, mais aussi sur la proximité du baccalauréat et du BEPC – distribution d’une documentation sur cette cogestion et l’autodiscipline qu’elle nécessite. Des avocats toulousains firent un communiqué en faveur de Mendès­ France.

Le 31 mai, une manifestation de soutien au général de Gaulle fut organisée par les Comités de défense de la République. Affrontements devant la Faculté des lettres. A partir du 1 et 2 juin, on constatait un certain essoufflement du mouvement. Pour la première fois, la contestation semblait avoir déserté la ville. La grève se poursuivait cependant, à Sud-Aviation, à la SNCF, dans la métallurgie.

Les ouvriers du bâtiment occupèrent les locaux de la chambre patronale. Cependant la reprise s’organisait lentement. A la Faculté des lettres, le comité de gestion provisoire se préoccupait de mettre en place des modalités « d’une validation » de fin d’année. A Sud-Aviation, la police investissait le siège  social  et  intimait   l’ordre  aux   représentants des salariés d’évacuer la salle de réunion dans laquelle ils se trouvaient depuis la veille. Cependant le 11 juin au matin la reprise est effectuée aux usines de Toulouse, de Marignane et de Nantes.

A la suite de la mort de Gilles Tautin à Flins, Toulouse connut à son tour une nuit des barricades. Echange de projectiles, incendie de voitures. A minuit, une quarantaine de personnes avait été interpellées. A deux heures du matin, des feux s’allumaient toujours dans les rues ; à trois heures du matin, la dernière barricade était abandonnée.

Après ces échauffourées, 22 étrangers de nationalités diverses dont 6 étudiants furent expulsés. Le Mouvement du 25 avril proclamait sa solidarité avec les victimes de la répression policière : « nous sommes tous les étrangers ». Du 18 au 21 juin, une opération porte ouverte des Maisons de la jeunesse et de la culture (MJC) invitait les jeunes à participer à des élections parallèles aux élections législatives.

L’Université d’été se préparait. Le philosophe Jacques Derrida fut invité. On se réunit dans les locaux de la CFDT. La poésie de Mallarmé était  également  au programme. Le 24 juin, l’instituteur Delbasty vint parler des méthodes Freinet, qui permettent à l’enfant d’épanouir son potentiel créatif. L’intérêt qu’il rencontra était-il annonciateur de l’action d’un autre instituteur toulousain, Jules Celma(10), qui voulut mettre en pratique cette pédagogie libératoire de l’enfant.

Les élections législatives à Toulouse plus qu’ailleurs mirent un point final à l’euphorie des partis de gauche qui avaient ouvertement soutenu la contestation. Tassement spectaculaires de la FGDS.

 

A partir de ce récit des événements toulousains, on peut remarquer une mobilisation du mouvement étudiant large et rapide. Ce mouvement se structura selon des objectifs qui lui étaient propres, sans jamais les perdre de vue. Le mouvement  ouvrier  fut  plus lent au démarrage malgré une forte implication de l’industrie aéronautique. Il fut plus frileux qu’ailleurs malgré les secteurs durs comme dans le bâtiment.

Somme toute, pendant ces deux mois, les toulousains se préoccupèrent d’avantage d’investir les symboles de la puissance publique est-ce là un effet de l’histoire de leur ville capitale de l’Occitanie ? – qu’à mettre des entraves à la production industrielle et capitaliste de la région.

  1. Le journal 25 avril (directeur Alain Alcouffe) ·3 numéros . sans date.
  2. La Dépêche du Midi, lundi 13 mai, p. 3
  3. SDS : Sozialistischer Deutscher
  4. Je tiens à remercier celles et ceux qui m’ont fourni documents et informations : Tony Alvarez, Tony Artous, Daniel Bensaid, Marie­ France Brive, Danielle Delbreil.
  5. Pour les trois académies de Créteil, Paris, Versailles : 509 898 étudiants.
  6. CNT : Confédération nationale du travail (Confederaci6n Nacional del Trabajo).
  7. FGDS : Fédération de la gauche démocrate et socialiste.
  8. FET : Fédération des étudiants toulousains.
  9. AGET·UNEF : Association générale des étudiants toulousains • Union nationale des étudiants de France.
  10. Jules Celma : Journal d’un éducastreur, Paris, Ed. Champ libre,
  11. La France de 68. Alain Delafe, Gilles Ragache – Paris, Seuil, 1978

 

 

Julia Christian

Posted: 15th February 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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MAI 68 : UNE CONTESTATION HAPPENING

 

« Un happening est un environnement exalté, dans lequel le mouvement et l’activité sont intensifiés pendant un temps limité et où, en règle générale, les gens s’assemblent à un moment donné pour une action dramatique. » (Première  apparition et définition du mot «Happening » par A. Kaprow dans le n° d’hiver de 1958 de la revue Anthologist des étudiants  de l’université de Rutgers, USA).

PRELUDE : La « jeunesse s’ennuie »

Tu cites dans ton introduction sur le site « Itinéraires militants 1968 » l’article de Pierre Viansson-Ponté publié dans le journal  « Le Monde » le 15 mars 1968. Cet article est resté fameux et je crois utile d’en reprendre les principaux passages :

” La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. (…) Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victime de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter ”

Cet article prouve au moins 3 choses :

  • que la coupure des intellectuels germanopratins et de leurs médias préférés d’avec la société française et leur méconnaissance de la France réelle ne datent pas d’aujourd’hui,
  • que la désinvolture ironique avec laquelle le journaliste raillent la revendication des étudiant(e)s d’accéder librement aux chambres de leurs congénères prouve qu’il ne comprend pas ce qui est en train de se passer dans la société
  • que le mouvement 68 en France, malgré son intensité et sa spécificité, n’est que la queue d’une comète qui traversait les cieux du monde depuis quelque temps déjà.

Dans l’introduction  sur ton site, tu listes effectivement un certain nombre d’évènements  politiques  dans le monde qui ont  marqué les années 60 et précédé mai 68 en France.

Mais comment expliquer une telle succession et concomitance d’événements qui ont touché en profondeur l’Europe et l’Amérique ? Pourquoi, presque simultanément à San Francisco, Londres ,  Berlin, d’Amsterdam, Paris comme en province,  les jeunes de l’après guerre ont exprimé un certain rejet des normes sociales  de leur parents et revendiqué pour eux-mêmes, certes de manière encore confuse « J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi » (slogan de 68) le désir d’un autre monde « je prends mes désirs pour la réalité, car je crois en la réalité de mes désirs » (autre slogan).

Malgré les différences de lieux et de culture, il y avait donc quelque chose de commun que la jeunesse du baby boom partageait. Aucune généralisation n’est possible, et pourtant  les faits de société sont comme les sondages, on interroge 1 000 personnes et ça nous donne l’opinion de la société toute entière.  Notre sentiment d’être unique en prend un coup, mais il faut bien admettre que nous sommes déterminés à un moment donné de l’histoire par les causes qui ont façonné les conditions dans lesquelles nous avons commencé à penser et ressentir. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les mêmes déterminations sociales produisent  des comportements qui se ressemblent.

Ainsi,  être né en 1946 aide à comprendre  de quoi l’happening de mai 68 fut le point d’orgue (et la fin) d’un mouvement  dont les prémisses  nous ramènent à la fin des années 50.

 

  1. ETRE NE EN 1946

Il faut avoir été lycéen dans les années 50 et au début des années 60 pour  comprendre la césure entre la génération des parents de l’époque et la génération de leurs enfants issus du baby boom de l’après guerre.

Ces parents là avaient connu 2 guerres mondiales, la première qu’avaient faite leurs propres parents et qui avaient marqué leurs histoires familiales, la seconde qu’ils avaient subie eux-mêmes.  Ils n’avaient connu les congés payés qu’en 1936 (et ne s’agissait-il alors que de 2 semaines), ils avaient pour la plupart travaillé dès l’âge de 14 ans, sans protection sociale, et venaient en masse de la campagne (en 1931 la moitié des Français étaient paysans). Ils n’avaient connu que le travail,  ils savaient que pour obtenir un peu il fallait se battre collectivement, ils avaient grandi sans ce qui nous semble aujourd’hui le confort domestique minimum. Ils croyaient à certaines valeurs fondées sur le travail, le sens civique, les bienfaits de l’école,  le respect de l’Etat et de ses corps constitués et  pour beaucoup celui de la religion. Pour eux la liberté se gagnait par le seul travail, leur rêve était que leurs enfants vivent mieux qu’eux en ayant accès au lycée.  Quant à leur vie sexuelle,  pour l’immense majorité elle était limitée au périmètre du couple, et l’on se mariait en robe blanche.

Et voilà que l’après guerre les projette dans les 30 glorieuses et qu’une partie d’un bonheur qu’on n’avait pas imaginé s’installe : la protection sociale, le plein emploi, la promesse d’une retraite, le confort à la maison avec l’allègement des tâches ménagères pour les femmes, les vacances rallongées, les sorties de weekend avec leurs premières voitures, la possibilité pour certains de leurs enfants de pouvoir envisager des études.

Cependant, pour ces enfants là qui n’avaient pas connu l’avant guerre, ce qui arrivait avec les 30 glorieuses était  dans l’ordre de l’évidence. Le progrès matériel  était normal, comme s’il avait toujours été là. On en profitait en croyant que celui-ci  serait toujours en expansion constante et qu’il fallait en jouir sans attendre (« vivre sans temps mort et jouir sans entraves »). Les moyens de communication, radio, télé , disques donnaient à voir et entendre de nouveaux modes de vivre et de penser, de nouveaux rythmes,  bref à respirer un  air de pure liberté  qui ne pouvait que s’opposer à l’univers déjà ancien, ennuyeux, trop bien ragé, trop corseté et trop moralisant  des parents, bref un univers dépassé (« cours camarade le vieux monde est derrière toi »).

 

Celui qui est né en 1946 écoute comme la plupart de ses camarades l’émission « Salut les Copains » diffusée sur Europe n°1 tous les jours de 17h à 19h après le lycée.  Devant le succès de l’émission un journal du même nom sera lancé en 1962. Il découvre les yéyés, mais aussi  le vent qui vient de l’Amérique, Elvis bien sûr  et apprend à danser le rock.  Il va dans les boums que l’on improvise dès que les parents sont absents, les filles par contre sont là, car le lycée devient mixte.  La mode est aux  cheveux longs au grand désespoir des parents et on porte des  pantalons « pattes d’éléphant » pour bien se démarquer des standards de tenue de premiers communiants.

La musique et la chanson ! Voilà ce qui créait le lien et le nouveau langage de la jeunesse. Voilà ce qui nourrissait plus que le « Capital » de Marx ou les écrits de Trotski l’imaginaire et la contestation de la jeunesse.

Celui qui est né en 1946 en France connaissait par cœur le répertoire de Johnny Halliday (alors l’archétype du rebelle… !!!).  Le 22 juin 1963, pour fêter le premier anniversaire du journal « Salut les Copains »,  Europe N°I annonce un concert de Johnny (avec Sylvie Vartan, Richard Anthony, les Chats  Sauvages…), place de la Nation. A la surprise générale 150 000 jeunes sont au rendez vous, du jamais vu !  Les journaux parlent de la « folle nuit de la Nation » et c’est dans un article du Monde qu’Edgar Morin invente à cette occasion l’expression  « yéyés ».

Mais très vite la musique venue d’Angleterre et des Etats Unis  va tout emporter. Musique dont chaque album était comme une vague d’une marée magique,  et dont le son et les paroles racontaient exactement ce que la jeunesse ressentait sans avoir pu jusque là savoir le dire :

Bon Dylan, Léonard Cohen, Joan Baez, The Animals, Otis Redding, The Birds, Simon and Garfunkel, The Beach Boys, The Mother of Invention, The Doors, Jimmi Hendricks, Aretha Franklin, Jefferson Airplane, Velvet Underground, The Who, Janis Joplin, The Mamas and the Papas, et bien d’autres …. et bien sûr et peut être surtout  les Rolling Stones et les Beatles dont on ne citera que 2  œuvres emblématiques :

– 1965, les Rolling Stones avec  «  I can’t get no Satisfaction »  font un immense tube en scandant la frustration de la jeunesse, frustration sexuelle, frustration occasionnée par la surconsommation (déjà ! ) et son aliénation par les médias (déjà !) .

Antoine de Caunes, dans son « dictionnaire amoureux du rock », déclare « je ne sais pas si je fis des réels progrès en anglais conventionnel, mais ce qui est certain, c’est qu’au bout d’un mois je parlais le Sgt Pepper à peu près couramment. »

–  1967 les Beatles sortent leur album le plus abouti « Sergent Pepper’s  lonely hearts club band » dans lequel  la chanson « Lucy in the Sky with Diamonds »  avec son acronyme LSD fait référence à la drogue, nouvelle porte du rêve et de la transmutation du réel.   Avec ses influences psychédéliques, ses instruments indiens, sa pochette aux habits et couleurs bariolés, l’album synthétisait l’essence du « Summer of love ».

The « Summer of love » est la manifestation et l’aboutissement de la contre-culture baptisée « hippie » par les médias.  Il est marqué par 2 événements.

D’abord la convergence à partir de janvier 1967 de jeunes (plus de 100 000) venus des Etats Unis, du royaume Uni, et même du Japon dans le district de Haight-Ashbury, un quartier de San Francisco et son parc du Golden Gate.  La chanson de John Phillips, du groupe The Mamas & The Papas, San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair) devint l’hymne du rassemblement et connut un succès mondial:

« If you’re going to San Francisco,
be sure to wear some flowers in your hair…
If you’re going to San Francisco,
Summertime will be a love-in there. »

En quelques mois le rassemblement se transforma en un large mouvement de rébellion face aux valeurs traditionnelles de l’Amérique.  Dans le Golden Gate Park, la nourriture était gratuite, ainsi que les drogues et l’amour libre. Un hôpital gratuit était installé pour les besoins médicaux, et un magasin gratuit offrait les nécessités de base à ceux qui en avaient besoin.. On y dénonçait la guerre du Vietnam (Make love, no war) en  y opposant le Flowers Power, baigné de Peace and Love

Puis vint le rassemblement  en juin 1967 (toujours environ 100 000 personnes) de Monterey, en Californie.

Le jeune français né en 1946 avait donc 21 ans à cette époque. A cet âge là, comme tous   ses camarades,  sa boussole émotionnelle était dirigée vers ces évènements et ce qu’ils  émettaient en traversant l’Atlantique. Lui aussi rêvait d’amour libre et de peace and love, bref d’un autre monde.

Bien qu’européen et malgré son éveil à la chose politique, ce qu’il respirait de ce vent d’Amérique et de ses nouveaux pionniers était celui de la liberté des mœurs, de la contestation de la société traditionnelle, de l’affirmation du plaisir contre la dépendance aux intérêts  économiques qui  aliénaient, particulièrement ceux des grandes puissances qui perpétuaient des guerres d’un autre âge.

D’autant qu’en Europe, au même moment d’autres mouvements, certes sous-tendus  par une histoire  et une tradition plus politiques qu’aux Etats Unis tentaient d’affirmer une culture de rupture.

Aux Pays Bas  le mouvement PROVO  prêche « le rejet des disciplines et des hiérarchies de la société industrielle, de l’Est comme de l’Ouest, au profit d’une société dite ludique, où les virtualités créatrices de chacun pourraient s’exercer dans une sorte de révolution permanente dans le jeu, qui reléguerait au second plan les cloisonnements imposés par la division du travail ». Plus question du classique schéma de la lutte des classes : selon Provo, le premier groupe est formé du peuple-consommateur, le deuxième est celui qui porte en lui les germes de la révolte à savoir le provotariat.

Les thèmes abordés sont la guerre du Vietnam, la lutte du Tiers-Monde, la liberté sexuelle, la monarchie néerlandaise. Les graffitis, les tracts, les happenings sont les moyens privilégiés pour diffuser les idées. Mais Provo agit aussi pour changer le quotidien des concitoyens : ce sont les plans blancs comme, bicyclette blanche gratuite pour éviter les embouteillages. Le mouvement ne dédaigne pas l’image et les médias. Provoquer et mystifier n’ont qu’un seul but : éveiller la conscience des gens, ainsi les bombes fumigènes sur le cortège nuptial de la princesse Béatrix et de Claus von Amsberg le 10 mars 1966. Ils  obtiennent un siège au conseil municipal d’Amsterdam en juin 1966

En Allemagne, Rudi  Dutschke fonde en 1962 la Subversive Aktion qui se réclame de l’Internationale Situationniste. A partir de 1966 il organise au sein du SDS de nombreuses manifestations contre la réforme universitaire, contre la grande coalition (CDU/SPD) et contre la guerre du Viêt Nam. En plein essor, le mouvement étudiant lie alors ces sujets à la critique du refoulement du passé national-socialiste, et se conçoit comme une partie de l’opposition extra-parlementaire .

Marqué par le socialisme chrétien de sa jeunesse, Dutschke se définit comme un marxiste révolutionnaire dénonçant autant le réformisme que le stalinisme. Pour lui l’économie de marché fait certes participer le prolétariat à la prospérité relative des pays industriels avancés, le fusionnant toutefois ainsi dans le capitalisme et le trompant par la même sur les rapports de force effectifs. La démocratie représentative et le parlementarisme sont donc pour Dutschke l’expression d’une « tolérance répressive » (Herbert Marcuse) qui masque l’exploitation des travailleurs et protègent les privilèges des possédants. Il ne pense pas que ces structures puissent être réformées ; elles devraient plutôt être changées dans un processus révolutionnaire international différencié qu’il qualifie de « longue marche par les institutions ».

Le 11 avril 1968 Dutschke est victime d’un attentat qui le laisse gravement blessé au cerveau. Beaucoup d’étudiants rendent responsable la presse d’Axel Springer qui depuis des mois ne cesse de critiquer Dutschke et les protestations étudiantes. La Bild-Zeitung, par exemple, appelait depuis plusieurs jours à la ferme répression des agitateurs. Lors des manifestations qui suivent l’attentat, éclatent de graves incidents, les plus violents de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne : le bâtiment des éditions Axel Springer est attaqué et les camions de livraison de ses journaux sont incendiés.

Ailleurs dans en Europe et dans le monde de nombreux autres mouvements d’étudiants pourraient être  signalés, mais ils sont plus ponctuels et moins idéologiquement structurés, nous ne nous y attarderons pas pour ne pas allonger un propos déjà trop long……

Par ailleurs, le jeune né en 1946 a peut être eu l’occasion de lire les publications de l’Internationale Situationnisme (IS) crée en 1957, notamment le « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations »  de Raoul Vaneigem et « La société du spectacle » de Guy Debord. Il y a lu que l’aliénation moderne  est celle où les rapports sociaux ne sont que des rapports marchands et la marchandise un objet du spectacle (« le spectacle est la religion de la marchandise »), tout comme les institutions et les relations sociales. Dès lors les Situationnistes, prônent  de « dissoudre la société présente pour accéder au règne de la liberté » tout en ajoutant que « La fête a toujours été importante pour l’IS parce que le caractère exubérant d’une vie quotidienne échappant au boulot et à la réflexion austère était en somme la base sur laquelle nous formions le projet de construire une existence désaliénée ».

Ca tombait bien, la loi Neuwirth autorisait en 1967, la vente de la pilule anticonceptionnelle !  Pour « jouir sans entraves », voilà une barrière qui  sautait !

 

  1. UN  MALENTENDU POLITIQUE

 

Ainsi mai 68 en France n’est-il qu’une version hexagonale de ce mouvement de « contreculture » qui animait la jeunesse occidentale du baby boom, immergée dans le confort du consumérisme naissant, pressée de  vivre selon ses désirs, cultivant un idéal de jouissance pacifique, et dont le principal motif de manifester  était l’opposition de la guerre au Vietnam.

 

A noter que la jeunesse étudiante de 1968 est pour l’essentiel  la fraction privilégiée de la nation. En 1968 moins de 20% d’une classe d’âge arrivent au baccalauréat, 80% des étudiants sont issues des classes que l’INSEE qualifierait de CSP+, 10% des étudiants seulement étant bacheliers.

 

Contrairement donc à la lecture « de gauche » que tu fais de ces événements, j’y vois au contraire les marques d’une contestation essentiellement culturelle, touchant notamment les mœurs.

→ NOTE : Sur ce point, et sans vouloir refaire la Genèse du mouvement de mai 68 et en particulier du mouvement initiateur de 22 mars,  il est nécessaire d’avoir à l’esprit qu’un des événements déclencheurs, à savoir la grève des étudiants de Nanterre décidée le 2 mai pour protester conte la décision du recteur Grappin de transférer  Cohn- Bendit dans une autre université démarre en fait un an plus tôt, le 29 mars 1967. Ce jour là 60 étudiants décident de manière spontanée d’investir un des pavillons de la cité universitaire réservé aux étudiantes : les jeunes filles ont le droit d’accéder au bâtiment des garçons mais l’inverse est interdit.

Le doyen Grappin fait appel aux forces de l’ordre, ce qui choque, car à l’époque, et depuis le Moyen Âge, les forces de police n’ont pas le droit d’intervenir dans le périmètre universitaire. Cernés par la police, 25 étudiants maintiennent l’occupation pendant une semaine, nourris par les filles. Enfin, après de longues tractations, ils obtiennent le droit de se retirer du pavillon des filles sans donner leur identité et avec l’engagement qu’il n’y aura ni poursuites, ni sanctions.

Cependant, quelques jours plus tard, 29 étudiants (les 25 derniers occupants et 4 autres n’ayant pas participé à l’action mais étant connus comme « militants politiques ») reçoivent un courrier les informant qu’ayant enfreint le règlement intérieur, ils sont exclus des œuvres universitaires et perdent le droit à avoir une chambre à la résidence de Nanterre. Cette sanction étant appliquée avec sursis.

Par ailleurs, une « liste noire » est dressée par les autorités universitaires : des étudiants contestataires que les professeurs sont invités à refuser à leurs cours, parmi lesquels Cohn-Bendit qui se voit même notifier une demande de quitter le territoire (ce qui finira par advenir : il ne participera qu’au prélude de Mai 68).

Les étudiants de ce qui allait devenir le mouvement du 22 Mars passent une année à diffuser leurs idées sur la liberté sexuelle et sur les « névroses » qu’induit le manque de liberté dans ce domaine et dans d’autres.

Le 26 janvier 1968, Cohn-Bendit interpelle François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports, qui inaugure la nouvelle piscine de Nanterre, sur son livre blanc sur la jeunesse : « Monsieur le ministre, j’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse. En trois cents pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes. » à quoi le ministre répond : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine. — Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes » répond Cohn-Bendit. En février, nouvelle altercation, mais cette fois avec le doyen de l’université.

Ainsi donc, cette contestation peut être appelée « révolution »,  en ce sens qu’elle prétendait renverser les normes de l’ordre moral ancien et l’ajuster au monde en train de naître. Et elle y a réussi, puisque mai 68 scelle le triomphe du libéralisme et du primat de l’individu, l’affirmation  du « je »  sur le « nous » et  a inauguré la période dans laquelle nous vivons désormais. Ainsi, sur le fond, le résultat de mai 68 fut-il plus une mise en adéquation  à la libéralisation mondiale naissante qu’une révolution sociale.

 

Sans doute ce résultat  peut-il surprendre aujourd’hui  ceux qui ont été les jeunes contestataires de ce printemps là. Mais sans le savoir, par leurs revendications  mêmes  ( « il est  interdit d’interdire »,…),  ils ont affirmé avant  tout un idéal hédoniste où l’individu a comme horizon de vie son propre épanouissement  personnel  sans remettre en cause véritablement  les structures de domination et de dépendance économiques qui  organisent  pourtant la soumission des individus aux logiques  du système économico-politique et déterminent leur conscience du monde (idéologie).

Tout ça tombait d’ailleurs fort à point, car le libéralisme, surtout quand l’économie se mondialise et se financiarise, a besoin en effet d’un minimum de règles imposées par le politique et souhaite des individus non reliés par des  solidarités nationales ou sociales pour qu’ils ne soient in fine que des producteurs- consommateurs  motivés  par la seule satisfaction de leur désir

De ce point de vue on peut affirmer que mai 68 a facilité le triomphe sans partage  du libéralisme en faisant de l’individu un « homo oeconomicus », seulement occupé de lui-même,  isolé socialement et sans appartenance de classe, se croyant libre, car ignorant les multiples causes qui le déterminent.  C’est de cette époque que l’on peut dater l’hégémonie de la vision anglo-saxonne de l’homme, vision essentiellement chrétienne  (In God we trust, God bless America) où l’homme est sensé jouir d’une liberté naturelle et intrinsèque, d’un libre-arbitre inné, non contingent  des conditions d’existence, alors que tous le travail intellectuel,  philosophique et politique des siècles précédents en Europe avait précisément combattu cette idée pour montrer que la liberté est  une conquête  collective qui passe par l’éducation, la connaissance et l’affranchissement des dominations sociales et économiques.

De   ce point de vue, en France,  les groupuscules gauchistes n’ont rien compris à mai 68, dont ils n’ont initié ni le mouvement, ni  pesé sur son déroulement et encore moins sur ses objectifs dont on a vu que l’immense majorité des participants parmi la jeunesse aspiraient surtout à un nouveau mode d’existence personnelle et  à  la fin d’une société fondée sur un modèle parental  d’autorité.  Le parti communiste et les syndicats n’avaient rien vu venir non plus, mais s’agissant du PC et de la CGT,  ils ont néanmoins bien compris que la contestation de mai 68 de jeunes venant pour la plupart de la petite bourgeoisie (et très généralement anti-communiste alors que le PC était encore le premier parti de la classe ouvrière) ne pouvait déboucher sur un changement de régime.  Ils en ont simplement profité pour obtenir pour les salariés de substantielles avancées  sociales lors de accords de Grenelle, c’est tout ce que l’on pouvait espérer alors.

 

A l’inverse de ce que tu crois comprendre de ce qui a surgi de mai 68, ce n’est donc pas la fin du consumérisme, mais sa victoire absolue.

 

Ce qui cache pour la France cette affirmation c’est effectivement l’aspect très particulier  que le mouvement y a revêtu.  La France a en effet  une histoire politique marquée par de nombreuses révolutions (1789, 1830, 1848, 1971, sans compter le front populaire, la séparation des églises et de l’Etat…).

 

Le caractère éruptif et si spécifiquement français de mai 68 s’inscrit dans une trame nostalgique idéalisée et hors sol  de ces révolutions gisant dans l’inconscient collectif nourri des images d’Epinal  des livres d’histoire, mais sans le sous bassement qui en faisait la légitimité, la force et la pertinence, celle de la volonté consciente de la classe dominée de renverser  l’ordre économique  imposé par la classe dominante.

 

La révolution de mai 68 fut donc un immense happening théâtral  ou, pour reprendre le dictionnaire Situationniste, un moment révélateur de la « société du spectacle ».

 

L’exemple le plus dérisoire fut la tentative de putsch constitutionnel du 28 mai de François Mitterrand.  Celui-ci, alors président de la FGDS,  tient une conférence de presse à l’Hôtel Continental et annonce sa candidature à la présidence de la République, promet une dissolution et des élections générales en octobre et, plus curieusement (la Constitution ne le prévoit pas), la formation d’un gouvernement provisoire de gestion «composé de dix membres choisis sans exclusive et sans dosage». Il se propose de former ce gouvernement, «mais d’autres que moi peuvent y prétendre légitimement, je pense d’abord à monsieur Mendès France». A une question sur la participation des communistes à ce gouvernement, il a répété: «Sans exclusive et sans dosage.»

 

Ce putsch fit pschitt et  le résultat démocratique ne se fit pas attendre : aux  élections législatives de juin 1968, sur 487 députés, la droite obtient 354 sièges,  la FGDS 57 et le PC 34 !

 

Quelques décennies plus tard  plusieurs dirigeants trotskystes de l’époque devenaient des éléphants du PS et la majorité des jeunes étudiants qui avaient défilé en dénonçant  les privilèges et l’ordre établi formaient  la génération  « Bobo », seule vraie bénéficiaire de la « révolution » de 68.

 

BAISSEZ LE RIDEAU !

 

  1. UN ITINERAIRE PERSONNEL

 

Je fus sans doute comme ce jeune né en 1946.  Avec la grande chance d’avoir profité des 30 glorieuses, celle d’avoir vécu au son des musiques de la culture rock et  pop, d’avoir fait l’expérience de la liberté de la fin des années 60, d’avoir été militant à une époque où changer le monde était encore imaginable, avant de devenir comme beaucoup d’autres….un privilégié de la génération « Bobo ».

 

BREF SYNOPSIS DE MON ITINERAIRE PERSONNEL « POLITIQUE »
PERIODES EVENEMENTS
1946 Naissance à Toulouse dans un milieu ouvrier
1956 Rentre au lycée.

Première expérience politique : le premier jour de la rentrée les élèves de terminales font un sitting dans la cour pour protester à l’appel de l’UNEF contre la guerre en Algérie et pour le sursis pour les étudiants.

1956-1962 Louveteau, scout, routier : on apprend le vivre en équipe, l’autonomie, et à s’engager pour les autres et notamment pour les plus démunis
1963-1965 Classes prépa à Fermat. 5 jours après la rentrée de 1963, Daniel Ben Saïd, alors membre de l’UEC (la scission pour créer la JCR n’interviendra qu’en 1965) me place ma première carte UNEF. Je deviens militant UNEF
1965-1968 Ecole d’ingénieurs à Chimie Strasbourg.

1967 : je suis au bureau de l’UNEF Strasbourg et au Bureau de l’AFGES quand les Situationnistes s’emparent du bureau de l’UNEF et de l’AFGES. Je les côtoie, ils sont pour moi mes premiers maîtres intellectuels. Et puis la vie quotidienne qu’ils mènent n’est pas triste !

Je fume mes premiers pétards et goûte au LSD.

Mai 1968 : je participe à la coordination strasbourgeoise, je vais à Paris assister à une assemblée du mouvement du 22 mars.

Juin 68 : Je décide d’adhérer au PC. Mes amis étudiants d’alors, tous issus de la bourgeoisie et ignorant de la classe ouvrière prétendaient faire la révolution contre les organisations qui la représentaient. J’en tire la conclusion.

1969-1970 Université de Delft en Hollande. Je fréquente la fin du mouvement PROVO. Autres pétards, autres pastilles de LSD.
1970-1972 Coopération au Congo. Je pars dans ce pays qui se réclame du socialisme scientifique avec 90 autres diplômés tous militants (trotskystes, maoïstes, communistes, PSU).  Nous en profitons pour lire Marx, Gramsci, Marcuse et tous les autres de l’école de Francfort. Nous échangeons et polémiquons. Je me découvre une passion pour l’Afrique.
1972-1981 Militant du PCF. Secrétaire de la section du Mirail, membre du Comité fédéral de Haute Garonne.
1987 Je rejoins les Rénovateurs Communistes
1988 Je représente les Rénovateurs Communistes au comité de coordination Haut Garonnais pour la campagne électorale de Pierre Juquin.

Dernier engagement politique.

1992 Je rentre au Grand Orient de France

 

 

Vignes Bernard

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Bernard Vignes

Je ne sais si mon parcours pourra apporter quelque chose sur 68 à Toulouse…d’autant plus que je n’ai jamais adhéré à une organisation et donc vous ne me retrouverez sur aucun organigramme. Pour cette raison je  ne présente seulement quelques impressions, quelques ambiances de cette période et peu de noms, soit par oubli , soit par peur de me tromper sur leurs adhésions , soit parce que je ne les connais que sous leurs « noms de guerre »…

Paradoxalement, et comme on avait la chance de profiter d’un téléviseur à la maison, je pourrais dire que je me suis éveillé à la politique dès mon enfance, à travers les conférences de presse et les grands discours du général De Gaulle qui me faisaient « frissonner », ( tel celui prononcé lors de l’inauguration de l’usine « marée motrice » de la Rance). Blague à part , je devais sentir la fibre patriotique que certains jeunes ressentent aujourd’hui lors des grands matchs internationaux . Pour autant, dès la 3e et comme bien d’autres adolescents de cette époque, je suis très sensibilisé par la guerre au Viet-Nam ( le choc des images ) ; mais sans aucune argumentation politique. Mis à part le lavage des voitures organisé par la paroisse pour recueillir des fonds pour les affamés du monde, je n’avais aucune idée de ce que l’on appelle la conscience politique… Mon émotion face aux bombardements au Viet-Nam tient plus d’une sensibilité humaniste que d’une révolte quelconque d’autant plus que je baignais dans une atmosphère familiale « radsoc » typique du sud-ouest. Mon père n’aimait pas De Gaulle…ce qui me désespérait et détestait l’intervention américaine ce qui me réconfortait. Pour autant, il détestait encore plus le régime soviétique…

Quand Mai 68 éclate, je suis lycéen à Villeneuve sur Lot en seconde… . Les évènements , on les vivait à travers la télévision , la radio et les journaux… mais on commençait à en sentir leurs effets dans les divers rationnements ( essence…) et paniques (huile, sucre etc…). C’est alors que j’ai vu l’évolution d’appréciation de mes parents. Au début mon père soutenait la jeunesse de façon virulente ( surtout en voyant les images des barricades prises par les forces de l’ordre). Mais petit à petit un sentiment de peur l’a envahi et un désir de retour à l’ordre tout aussi virulent s’est emparé de lui. Pour ma part, le cheminement était contraire. Si au début, je trouvais que l’image de la France était affectée alors que la conférence de la paix sur le Viet-Nam venait de s’ouvrir, l’aspect anti-autoritaire du mouvement me fascinait. Au Lycée , la grève importée par des étudiants bordelais dura plus d’un mois. Pour moi c’est le côté festif et grandes vacances avant l’heure qui me satisfaisait. J’assistai aux AG sans jamais prendre la parole…étant d’une grande timidité maladive. Les revendications étaient variées mais reposaient plus sur la vie quotidienne que sur la « révolution prolétarienne » à laquelle la très grande majorité ne comprenait rien. On demandait le droit pour les filles de porter la mini-jupe ; pour tous les lycéens d’avoir un foyer ; des oraux plutôt que des écrits au bac….

Les années qui suivirent furent pour moi des années de bon lycéen timide, travailleur et studieux. La chape de plomb de l’ordre moral gaullien avait été secouée mais pesait encore… ainsi que celle de la famille de plus en plus étouffante. C’est après 68 que la vie d’un jeune devient paradoxalement difficile. Je me souviens des insultes proférées par des camionneurs qui nous doublaient alors que sur des solex nous remontions vers le lycée. Les ricanements de mes frères sur les lycéens et les étudiants fainéants et fouteurs de merde. C’est à ce moment là que l’on peut parler de conflit de générations et de parcours. Nos parents commençaient à profiter des fruits de la croissance après les années de guerre et de reconstruction et nous, nous crachions sur cette société de consommation vide, déprimante et écœurante comme les repas familiaux interminables du dimanche. Si je travaillais autant au lycée c’était pour avoir le bac et fuir cette ville mais sans aucune haine pour les lieux ou les personnes . Je refusais simplement de me retrouver avec mes Quatre frères dans l’atelier familial. C’est au lycée que mon surnom de « Pancho » (en référence au révolutionnaire mexicain) , me fut donné par un camarade du nom de Daniel Weissberg que j’allais retrouver en fac plus tard. Il faut dire que ce surnom aura une grande réussite lors de ma vie toulousaine .

Une fois le bac en poche , il fallait choisir sa fac. Étant dans l’académie de Bordeaux j’aurais dû suivre des études dans cette ville, mais comme la plupart des lycéens de Villeneuve j’étais attiré par Toulouse qui nous paraissait plus jeune, plus vivante, plus explosive… Les informations nous confortaient dans cette optique… Pour autant , si les mouvements gauchistes vus de loin me fascinaient, il me faisaient également peur… Au tréfonds de mon cerveau je ne savais pas si je serais du côté de l’ordre ou de la révolte. La confusion en quelque sorte. Je m’inscrivis d’abord en science po et je rencontrai un ancien élève de lycée mais celui-ci allait virer vers l’extrême droite. J’allais le retrouver un jour, face à moi derrière les forces de l’ordre et les excitant. J’en ai un mauvais souvenir car ayant prononcé bêtement un jour son nom, quelques temps plus tard, à d’autres anciens camarades de lycée ( d’extrême gauche cette fois-ci) , il fut victime d’une expédition punitive « anti-facho ».. .

Mon premier contact avec le gauchisme fut donc à l’automne 70 à l’arsenal. Je fus pris dans les affrontements entre la GP et les forces de l’ordre. Très vite les contacts avec des étudiants anars , maos ou divers « spontex » furent naturels. A cela se mêlaient beaucoup de choses … Un besoin de rompre avec une enfance trop sage et trop studieuse, la découverte de la ville, du cinéma, des soirées interminables. Le besoin d’une vie « héroïque », romantique, … Un mélange de révolution de 1848 et du supplice du jeune Werther.. Car, il faut bien le dire les images de 68 nous hantaient … Et quoi de plus beau que de séduire enfin les filles par nos actions héroïques… Car la sexualité frustrée prenait une grande part dans nos actions les plus radicales.

Je tiens à rappeler que n’ayant adhéré à aucune organisation si ce n’est le syndicat Sgen-CFDT… J’ai été plutôt un « compagnon de route » de plusieurs mouvements ou organisations . J’ai souvent cependant participé aux débats, parfois décisions et le plus souvent actions. Cette non adhésion instinctive et peut-être aussi par flegme m’a permis de garder toute ma liberté d’action ou de réflexion. Certains militants étaient satisfaits de ma non-adhésion car avec moi et d’autres amis, ils échappaient à la rigueur et autre nouvel ordre moral des organisations.

Je ne suis resté à science po qu’un mois et demi. Je ne supportais plus l’ambiance lycée de l’institution et le temps du bachotage était passé. Je voulais désormais vivre pleinement ou du moins rattraper mon retard dans tous les domaines ( ciné, politique, littérature, musique etc…). Mais parfois remontait une chanson de variété ( viens, viens sur la montagne…) que je fredonnais et du coup me ridiculisait auprès de certains camarades qui me trouvaient un peu «  plouc ». Je m’inscrivis en histoire au Mirail. Un Mirail à l’époque en effervescence permanente. Toutes les organisations étaient présentes. Celles qui m’attiraient le plus étaient les plus provocatrices, les plus iconoclastes, les plus spontex…Pour autant et c’est peut-être un explication , j’ai toujours eu une distance par rapport à la phraséologie et langue de bois gauchistes. Je ne dis pas que je ne l’utilisais pas mais avec parfois de l’ironie. Je n’y croyais pas vraiment ou du moins je n’arrivais pas à l’intégrer. Avec le temps, je sais bien que j’ai pu dire des âneries et traiter de réac ou de facho quelqu un qui parlait avec intelligence… J’ai même soutenu les Kmehrs rouge contre la presse bourgeoise . J’ai donc pu dire beaucoup de bêtises mais de fait je n’arrivais pas à rentrer dans un dogme… Et j’avais l’impression de jouer à la révolution mais pas vraiment de la faire.

La période qui va de 1970 à 1973 fut pour moi la plus heureuse, la plus joyeuse et la plus formatrice.

Je peux dire que mon rattrapage fut accompli en 1 ou 2 ans. Ma vie fut radicalement transformée . Je mélangeais à la fois l’activité politique, le cannabis, l’alcool, les cheveux longs , Woodstock et les Pink floyd ce qui permet de comprendre la méfiance de ma part mais aussi celle des organisations vis-à-vis de moi ; organisations parfois plus que puritaines et paranoïaques. Cela ne m’empêchait pas d’avoir de profondes amitiés avec des militants d’organisations parfois très opposées. Après une action commando contre le film Antebe avec Gérard Milhes, contre le quartier général pour le Larzac avec Bernard Milhes ou Clavel je me retrouvais avec Gilles Corre proche de la ligue ; lui, parlant des inconséquences des maos dans les manifs, moi des trahisons traditionnelles et historiques des trotskistes.

La « bataille de l’arsenal » à l’automne 70 me fit me rapprocher des maos de la GP mais aussi des anars et situationnistes. Cette « bataille » au cours de laquelle la police ratissa les chambres de la cité-U pour matraquer les gauchos est restée mémorable ( voir un ami toulousain : Georges Charles). Les grèves interminables politiques et étudiantes au Mirail était une source permanente de nouveaux militants, de nouvelles rencontres et parfois d’histoires amoureuses .

Ayant obtenu les IPES d’histoire-géographie, mon autonomie financière fut assurée. J’en profitais pour vivre pleinement mais dans l’aisance matérielle une vie à la fois d’apparence « zonarde » , oisive, militante , routarde et étudiante à la marge.

Les actions concernaient surtout les grèves étudiantes, les manifs ( 2 ou 3 par semaine ) soit sur le Viet-Nam, soit sur la suppression d’un dessert au restau -u , soit sur une réforme Debré, soit sur la présence de Pompidou au capitole… Elles concernaient surtout les actions commandos … contre Renault lors de la mort d’Overney, contre le consulat d’Espagne et les banques espagnoles ( procès de Puich Antich , procès de Burgos … ). Les affichages nocturnes, les occupations, les distributions de tracts à la sortie de certaines boîtes.

Mais petit à petit le temps passant, je m’assagis d’une certaine manière et me rapprochais de copains que j’avais connus comme militants du PSU, de la GP, anar ou au lycée… Je fréquentais les réunions de la GOP, je militais parfois avec eux, je participais à de nombreuses actions mais je n’adhérais toujours pas. Certains des amis que j’avais connus spontex ou anars rentraient à « Révolution » ou créaient des communautés à la campagne, d’autres viraient vers les « Autonomes ».

Après les élections de 1974, les grands axes de lutte furent les grandes manifs du Larzac, les voyages au Portugal ( à la « commune Che Guevara » avec Alain Rébaud et Yannick) , le front paysan avec Gilles Allaire et Lemaire. Ma maîtrise d’histoire portant sur les « paysans travailleurs » du Lot et Garonne , je me retrouvais à disserter sur l’intégration du monde paysan dans le système capitaliste… tout en « militant » avec Jacques Massey aux usines Pont à Mousson de Fumel. Un grand point d’orgue qui est aussi le chant du cygne du gauchisme fut la grande grève du Mirail en 1976…

On se préparait encore à l’insurrection armée en s’entraînant dans les coins les plus reculés du Lot et Garonne. Mais les préoccupations commençaient à s’orienter vers l’écologie (Malville, Golfech …) et les radios libres. Ainsi commença l’aventure de « radio barbe rouge », radio pirate dont un des grands animateurs fut Gérard Milhes . Aventure en grande partie clandestine, la dernière dans laquelle je m’investis vraiment… Mais l’âge et les préoccupations nouvelles, mon départ de Toulouse mirent définitivement fin à mon « Grand 68 ».

Voilà quelques mots rapides … Pour ce qui est des noms d’orga comme VLR, FHAR, la revue : «  Que voulons-nous ? TOUT! »  , Lutte Occitane, etc… des personnages comme Francis Vadillo dit « Lacan », Jacques Weissberg, etc..

Cordialement Pancho