Mélier Bernard

Posted: 27th décembre 2016 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Ré-évoquer ladite période n’est pas désagréable et en laisser des traces pas inutile non plus : ma première discipline universitaire fut « l’Histoire du Travail et du Mouvement Ouvrier » jusqu’au DEA avec Pr Rolande Trempé … avant d’enseigner la Géopolitique pendant neuf ans à la fac de Géographie !
Horrible trahison que c’était, à l’époque … que de « passer à la Géographie » !

Après, je suis carrément « passé » au « Conseil en entreprises » comme consultant en libéral puis « patron » d’une société et fondateur du syndicat « patronal » des cabinets et sociétés de conseil en ergonomie (CINOV Ergonomiewww.cinov.fr) dont je suis redevenu récemment, après une interruption d’activité et une difficile période personnelle, administrateur …

Interview

Comment es-tu entré en politique, quel était le contexte ?

J’étais en 3eme au lycée Fermat de Toulouse en 68. J’étais sensibilisé aux choix philosophiques dans le cadre de la JEC (d’abord scout catho et puis membre de la Jeunesse Etudiante Chrétienne)  les aumôniers de Fermat avaient un discours et des pratiques progressistes disons même clairement de gauche, d’ailleurs quelques uns d’entre eux sont partis ensuite en Amérique Latine comme prêtres « guévaristes ».

La JEC permettait d’ « accoucher » de deux types d’individus moi gaucho tout comme  Gérard Milhes (ex PSU, pionner de radio Barbe Rouge (Barbe Rousse ?) puis journaliste à Libé)) et Serge Didier devenu militant d’extrême droite (MJR-Mouvement jeune révolution créé par des ex OAS) puis Occident[1], préfiguration du GUD). Pour ma part j’avais déjà lu des textes du philosophe existentialiste Karl Jaspers traitant du bouddhisme, judaïsme, chrétienté, marxisme …j’avais un esprit ouvert et désireux d’en découdre avec la société.   

En 68 on n’y comprenait que dalle, un jour un mec en parka verte  (c’était presque la tenue uniforme des jeunes de gauche avec les blue-jeans et les chaussures Clarcks) est monté sur le mur  en nous expliquant qu’il y avait du bordel dehors.  La direction à ouvert les portes pour laisser entrer les trublions extérieurs et nous avec Gérard Milhes nous avons pris la décision de faire  débrayer la classe et d’en profiter  pour sortir du lycée.

Nous on était les petits, on a foncé, les 3eme et les 4eme se sont marrés de nous voir partir. Le même jour j’achetais le Petit livre rouge de Mao Tse Toung dans sa première édition.

Ensuite nous avons participé au mouvement démarré le 25 avril à Toulouse mais sans être encore en situation organisée et active.

Nous sommes entrés dans le Comité d’Action Lycéen de Fermat dès la rentrée. A la rentrée de septembre 68, j’étais maoïste avec mon camarade Joly (un pote qui a mal fini – overdose- à Nanterre quelques années après). Nous étions  maos Humanité Rouge (PCMLF) (Humanité Rouge était le nom du journal). L’organisation du parti était en cercles concentriques,  très hiérarchisée et secrète. Je me souviens d’étudiantes en lettres qui s’occupaient de Palestine notamment Jacqueline, puis du soutien au combat des Nord Vietnamiens. Le PCMLF était constitué d’anciens de l’UJC qui avaient créé l’UJCML puis le PCMLF.   

Le Petit livre rouge était clair, c’était notre référence, c’étaient les masses, les ouvriers les paysans qui devaient être les porteurs de la révolution et non pas l’avant-garde intellectuelle révolutionnaire. Ceci nous opposait aux trotskystes de la Ligue Communiste.

Ton engagement commence en mai 68, mais ensuite, comment as-tu développé cette activité politique ?

Nous avions des leaders solides au PCMLF Gérard Verfaillie et Rafin  les deux étaient des polytechniciens qui ont ensuite travaillé comme « établis »  dans le bâtiment pour l’un,  tourneur fraiseur chez Motorola pour l’autre (mon amie Isabelle Sneed travaillait aussi chez Motorola) . Au bout d’une dizaine d’années  ils ont retrouvé un travail correspondant à leurs qualifications.

Dès septembre 68 on part dans deux types d’actions ; l’anti-autoritarisme au lycée car le quotidien du lycée était bourré d’interdits.  Par exemple à midi on peut sortir dans la cour ne pas dépasser la rigole qui sépare le collège et le lycée.

Puis nous nous engagions dans les mouvements de solidarité avec le tiers monde, résistance laïque, nationale et démocratique. De même nous participions aux grandes manifs sur le Viêt-Nam interdites qui finissaient souvent en bagarre.  Ce fut le temps de mes premiers cocktails Molotov au lycée on m’appelait Lin Piao car j’étais le second après  Joly.

Nous formions les « comités humanité rouge » qui animaient le CAL à Fermat amené par les maos plus les anars (Bouboule voir anars CNT) contre les trotskystes. J’ai adhéré à la Gauche Prolétarienne quand elle fut créée fin 69 début 70 quand Geramin et Gigi (JJ) sont arrivés. Ce n’est qu’en fin  69  que les durs de la Gauche Prolétarienne arrivent à Toulouse. L’unité de partisans[2] à laquelle j’appartenais était composée de militants importés de la région parisienne qui avaient fait de la prison (tous) ils étaient spontanéistes. Hormis l’un d’entre eux, tous furent emprisonnés ensuite (sauf Jean Paul Laval). On vendait « La cause du peuple » notre journal alors que la vente était interdite, cela pouvait nous valoir une peine de prison.  

Les unités de partisans avaient des détachements sectoriels, moi je m’occupais de la partie lycées.

Nous avions mis en place des groupes d’agitation sur les usines. Par exemple dans une usine de lait au nord de Toulouse (ULC devenu AAA) nous avons lancé un commando chargé de distribuer des tracts nous sommes entrés avec casques et foulards,  des briques à la place des bouteilles de lait et cassé les machines. Aucun des ouvriers n’a bougé par peur mais aussi peut-être par complicité contre le patronat. On cassait les moyens de production que les capitalistes avaient mis en place. Les ouvriers nous avaient applaudis.

Je me suis fait virer du lycée Fermat en octobre 70 j’avais fait des dazibao en soutien à la briqueterie. Il y a eu une bagarre à propos des affiches (dazibao) le proviseur a voulu les arracher je m’y suis opposé on s’est bagarré, j’ai été viré.

Peu à peu notre combat s’élargissait, nous avons menés des actions sur Mas (usine de vêtements) et à l’usine Biscottes Paré . On avait choisi la GP, c’était un discours simple en référence à Mao Tse Tung  et on voulait se battre. Nous étions prêts à promouvoir le mouvement des masses avec des formes d’activisme sans objet. On incitait les jeunes à se battre pour se battre contre les flics. La ligne c’était le mouvement pour le mouvement, contre l’appareil d’état.

Avec la Ligue Communiste, nous étions en conflit, nous nous sommes  souvent battus, ils trouvaient que nos actions allaient trop loin. Nous étions aussi anti-syndicat étudiant en 70 ou au printemps 71  on avait attaqué le local de l’AGET-UNEF les flics sont arrivés pour protéger l’UNEF.  

La GP a eu beaucoup d’établis[3]. On foutait le bordel contre le PC et la CGT, nous étions en  conflit avec eux, on ne les supportait pas. Cela a permis le développement de la CFDT, nous avions apprécié que durant les accords de Grenelle la CFDT ait poussé à la disposition autorisant les sections syndicales d’entreprises qui fut une liberté ouvrière alors que la CGT avait mis l’accent uniquement sur l’augmentation salariale. Beaucoup d’entre nous avons adhéré dans les années 70 à la CFDT notamment ceux qui étaient issus des mouvements cathos de gauche.

Nous avons été ensuite leaders des courants du recentrage au sein de la CFDT d’Edmond Maire lorsqu’il était critiqué pour ses dérives dans les années 80.

Je suis resté à la GP puis j’ai dû aller faire mon service militaire d’août 71 à juillet 72.

Drôle d’année 71 ;  je rentre en terminale je me bats avec le proviseur,  j’ai été en prison en janvier 71, puis chez les parachutistes troupes aéroportées en août, j’ai participé à la marche contre le camp militaire du Larzac et je me retrouvais aussi comme parachutiste au Larzac. Je passe le bac en candidat libre.  J’étais militaire à Munich lors des JO ou les athlètes israéliens furent séquestrés par des militants palestiniens de Septembre Noir, deux israéliens furent tués. 

Après mon service militaire je suis entré à la fac du Mirail de Toulouse en Histoire (abouti en DEA) et en Géographie (licence) j’ai ensuite enseigné en Géopolitique et économique à la fac du Mirail et à l’IPST)) et j’ai  suivi des cours de sociologie (Licence). En 73 j’avais bénéficié des IPES en DEUG d’histoire plus tard, j’ai eu la bourse d’AGREG.

En 1973 quand la Gauche Ouvrière et Paysanne (GOP) s’est crée j’y  ai adhéré, il avait à Toulouse Jean Michel Clavel, Gerard Milhes, Gilles Lemaire, Gilles Allaire, José Alosa, Daniel Borderies, Patrick Mignard,  Leclerc, Bernard Vignes  Henri Lourdou,…  et un copain établi au Larzac Alain Desjardins. La GOP était un mouvement composé de dissidents PSU et de maos.

J’avais passé ma maîtrise et mon DEA avec Roland Tempé au Mirail, les femmes de la GOP militaient pour certaines d’entre elles au MLF. Lors du débat sur l’avortement nous nous opposions aux « fachos » de « laisser les vivre », nous allions leur casser la gueule la nuit quand ils tentaient d’afficher, les flics de la brigade de nuit (plutôt à droite) étaient avec eux alors que les flics de la sûreté urbaine étaient plutôt de gauche. 

D’après toi pourquoi cette explosion à ce moment-là ? La génération d’après-guerre est porteuse de quelles valeurs ?

Le mouvement fut international, au Japon Zenga Kuren, les protestation pour les droits civiques, antiracistes, pacifisme anti-guerre du VientNam aux USA leader Joan Bez , en Allemagne un flic tue un étudiant en 67.

Après un conformisme de progrès pour relever la France l’éclosion d’envie de vivre était possible. A vingt ans tu baises,  t’écoutes de la musique (Bob Dylan, Green Allwright), un vent d’anti-consommation, d’anti-conformisme, on pensait que la société avait les moyens pour aller au-delà de travailler pour vivre. Il y a des moyens d’être libre.

Quels sont les mouvements de pensée à l’origine des idées de 68 ? Et qu’en pensais-tu ?

La dimension essentiellement politique de la contestation des années 68, son aspiration à l’égalité plus encore qu’à la liberté, son refus des hiérarchies sociales, de l’autorité et de la délégation politique.

Les militants qui ont réussi médiatiquement diffusent une vision édulcorée de 68 comme révolte hédoniste-libertaire d’une jeunesse en mal de liberté, notamment sexuelle (petit bourgeois qui veut la liberté des mœurs). Cette représentation dominante de 68 en occulte les revendications éminemment politiques, à la fois égalitaristes, anticapitalistes, anti-impérialistes et tiers-mondistes.

Le PC était incapable de dire aux femmes de se libérer, le parti communiste n’était pas pour l’amour libre,

C’est vraiment l’explosion d’un monde ou les bases se sont désagrégées, la religion, le travail, la consommation, … Les MJC ont été un apport à la réflexion/libération.

J’étais louveteau scout très rigide un chef Mao. Les conditions économiques d’une domination ne sont plus réunies donc l’accès à la dissidence artistique est possible. Mao contre le PC.

On est au début des réflexions de la socio, de la psychanalyse par exemple mon plus grand choc artistique fut au Metropolitan Museum  devant l’œuvre de Picasso; Guernica.

Dans les années 60 (pendant la guerre d’Algérie) l’UNEF réunit tous les étudiants de la corpo jusqu’à l’UEC. Porteuse d’un monde qui avait du pognon, les étudiants étaient quasi tous des fils de bourgeois. Puis lors de  l’explosion  vint l’UNEF verrouillée par le PC qui a fait l’Aget Unef, puis par l’OCI.

D’autres mouvements ne m’ont pas du tout concerné, les situationnistes Etelin,  Borderies, avec Gonzalez néo situationnisme délirants, je n’étais pas dans ces délires-là.

La LCR était le trotskysme fréquentable à la différence de LO et OCI, la LCR ils venaient du mouvement étudiant.

Quel est ton regard aujourd’hui sur cette période de ta vie militante ?  

Avec du recul c’est l’histoire d’un mec qui va d‘un rigorisme chrétien à un rigorisme Mao mais qui s’est cependant ouvert avec le syndicalisme CFDT et ma réflexion propre, la sociologie, l’histoire m’ont permis de comprendre le monde, et travailler pour des entreprises (par exemple le poste P40 d’Airbus) en ergonomie assurer la fiabilité par la qualité des opérateurs ce n’est pas rien.

Quand même, ça n’est finalement pas aussi original que ça ; il y en a plusieurs avec un profil semblable, anciennement dit de la « deuxième gauche » : catho et J.E.C. à Fermat, puis Mao dur après 68 (« GP », manifs Vietnam, prison, paras coloniaux, mouvements lycéens puis étudiants, Larzac & Lip … tout ça pêle-mêle), ensuite responsable important de la CFDT (j’ai siégé avec Nicole Notat à la fédé SGEN … « très chic », aujourd’hui !) et enfin, à partir de 1985, ergonome-conseil en entreprises, sur les questions relatives à la prise en compte du « travail » pour les « performances », donc, et dans une perspective qui était qualifiée de « moderniste » à l’époque et actuellement, disons, de « progressiste »…  je me situe aujourd’hui autour du think tank Terra Nova (www.tnova.fr), qui n’est pas une organisation politique mais un courant d’idées dans lequel je me reconnais le mieux, toujours proche de la CFDT et, aussi, de milieux patronaux investis pour « l’Industrie du Futur » dont la nature est en cours d’écriture, non encore déterminée mais elle sera à coup sûr décisive, quoique sans doute très « contradictoire » comme tout mouvement socio-économique majeur… tout ça reste donc au cœur des questions urgentes … ça continue !

Voilà, en très résumée, la trajectoire ; comme j’ai mis dans ma page Facebook à la rubrique « religion » : « de culture catholique, un peu rigoriste, même, et de formation marxiste : pour le reste, je me débrouille comme je peux, c’est à dire souvent mal ».

Donc, prendre le temps pour contribuer à « valoriser » toute cette (ces) époque(s) : après tout, mes enfants n’en savent que quelques épisodes magnifiés mais épars, et ils sont ce qu’ils sont parce que, comme a dit une fois l’un d’eux, « de toute façon, dans notre famille, on est de Gauche… », ce qui n’est au total pas forcément très solide, et ça n’est donc sans doute pas inutile de mesurer et comprendre combien notre génération, finalement, on l’a quand même faite « la Révolution Culturelle » avec l’immense métaphore que fut pour nous celle de Mao Tsé-Toung … dont j’ai acquis récemment un des portraits par Warhol …   :-))


Certes, Simone Veil et Robert Badinter ne sont pas vraiment maoïstes, ils ont changé les choses au premier chef …  et tout ça reste très imbriqué : cet effort d’en rassembler des bouts n’est pas inutile, loin s’en faut …

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[1] Mouvement politique créé en 1964 sur des bases nationalistes, fascisantes, élitistes, fondamentalement anti communistes il a compté quelques acteurs politiques qui ont été ministre de droite dont Gérard Longuet, Alain Madelin et Patrick Devedjian.

[2] Nom donné aux membres groupes de base dans les groupes maoïstes.

[3] Camarades qui quittaient leurs études ou leur travail pour s’établir en usine ou aux champs afin de se fondre dans la masses ouvrière et paysanne.

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