Naudy Michel

Posted: 29th décembre 2016 by Elie Brugarolas in Non classé

Ce texte est un extrait d’un texte bien plus long qui retrace l’histoire des familles
Naudy – Bilois – Valegeas

Dix-sept ans, dix-sept ans d’usine, la vraie, cent pour cent prolo, bleu Bugatti, journée normale, deux-huit, trois-huit, « beaucoup de nuits.

Sans parler de la CGC, la CGT est le seul syndicat, j’y entre. j’ai été militant actif de la CFDT dans mes emplois précédents, l’appareil local me pousse à monter une section. j’ai répondu : là où elle n!existe pas, on ne crée pas la division. Réponse parfaite. A la Ligue, mon secrétaire de cellule et ami pour toujours, Jean-Pierre, peut être satisfait !

Très vite, je deviens l’ami de Guy, délégué syndical et secrétaire de section. Il est membre du Parti mais ce n?est pas un stal, c’est un « tripal », un révolté qui aime bien les gauchistes et les aime encore aujourd’nui, quarante as plus tard! C’est un montagnard infatigable, comme moi. Il est d’Ax-les-Thermes, un village à côté, et orphelin très jeune, il a été élevé par un oncle qui porte le même nom que moi, si courant dans la région.

Guy commet une erreur grave, laquelle, peu importe, elle met le syndicat en danger. Il se trompe, il ne trahit pas, cela, moi, j’en suis certain. l’affaire nous dépasse, sort de l’usine. Des avis, des conseils nous viennent d’autres sections de la métallurgie. Les stals sont sur leurs grands chevaux, jouent aux procès de Moscou, se croient au fin du fin de l’analyse politique : « les branches mortes, il faut les couper, etc… »

Réunion de la section, ambiance de crise et même de drame. Guy donne sa démission, il est ému, acceptera toute décision des camarades mais ne changera pas d’avis même si, dit-il, il a plus d’estime pour des camarades du syndicat et du Parti que pour certains membres de sa famille.

Voila le mandat sur la table, brûlant, personne ne veut y toucher, surtout pas les stals qui devront ensuite voter et faire voter l’exclusion de Guy, car telle sera la Ligne. Exclu de la CGT, il sera ensuite exclu du Parti et ce sera terrible pour lui. Dans sa vie difficile (petit paysan, orphelin, CAP d’ajusteur, seul chez Citroën à Paris, vingt-huit mois soldat en Algérie, Colomb-Bechar, le Parti et le syndicat sont des bouées.

Je ne sais plus qui, mais sans doute mon camarade du PC espagnol, si habile, si fin souvent, et ravi de jouer un bon tour aux camarades françèsses, me désigne :

Toi, Michel, tu peux le prendre !

Il est aussitôt soutenu par tous les autres, bien soulagés.

Me voila délégué syndical de la CGT, secrétaire de section, moi un trotskiste, soutenu jusqu’au bout par un camarade espagnol qui ne me lâchera jamais. Il est vrai aussi que la tendance est à l’ouverture. Le secrétaire général, Séguy, défend une ligne unitaire. La ligne sectaire reviendra six ou sept ans plus tard, sans jamais retrouver son ancienne splendeur.

Pour le nouveau délégué syndical, la voie normale est la convocation d’une assemblée générale et l’exclusion de Guy. Mais je ne le fais pas, je laisse dire, je laisse le temps passer, j’ai confiance en Guy. La suite me donne mille fois raison : il reste un militant exemplaire et il a la sagesse de s’éloigner un peu de la section pour entrer au service juridique de la CGT qu’on appelle, avec un rien de pompe, le secteur « Droits et Libertés ». Peu après, il est élu juge aux Prud’hommes.

On a dit : le droit de tendance existe dans la CGT mais pour une seule tendance. La formule est juste mais cesse de l’être vers 1979-80. Les portes claquent dans le bazar stalinien, au Parti le tournant sectaire de 77-78 ne passe pas, la Fédération de Paris est décapitée. Elle était dirigée par un militant exemplaire : Henri Fiszbin, juif polonais, allure d’intellectuel, tourneur sur bois.

Le Bureau Politique sermonne le Bureau Fédéral; la réunion va se terminer quand Fiszbin demande la parole et démontre que la Fédération a suivi la ligne point par point. Si elle change, c’est au Bureau Politique de prendre le virage !

Althusser lui-même ne peut plus suivre. Maître Nordmann qui a plaidé contre Kravehenko et contre David Rousset, rejoint l’hérésie ! Fastidieux ce récit ? Ah, vous ne connaissez pas le Parti, vous ne savez pas ce que vous perdez, disait le père Thourel, ouvrier-boulanger, résistant, secrétaire fédéral, exclu, trotskiste, PSU, PS, devenu bouquiniste rue du Taur.

A la CGT, pas une réunion sans critique. Dans une conférence régionale, je proteste contre un numéro récent de La Vie Ouvrière. La rédaction de la V.O. a rencontré un à un les partis du Programme Commun : PCF, PS, PSU, PRG. Sa conclusion: elle ne peut être d’accord qu’avec un seul, devinez lequel ! Grotesque.

Pendant le congrès départemental, j’interpelle un des dirigeants, pas le plus antipathique après tout, et par précaution, je dis qu’il n’y a pas d’agressivité dans ma question :

Camarade Vayssières, je me souviens d’une discussion avec toi peu après Mai 68. Tu expliquais qu’on ne pouvait pas faire la Révolution. Aujourd’hui, tu viens de démontrer qu’on ne peut pas gagner les élections. Alors, que fait-on ?

La tribune sursaute. Un des bonzes réplique avec violence. N’importe, j’ai visé juste. C’est bien la question de tous les braves militants: ils ont placé des cartes, relevé les cotisations, vendu la V.O., organisé des grèves et des protestations. Ils ont renoncé à l’avancement parce qu’ils sont repérés, marqués en rouge par les chefs d’atelier. Que veut le Parti, à la fin ?

J’ai lu ce genre de question, plus terrible dans un livre qui raconte la fin des juifs pieux dans une petite ville de Galicie. Ils ont observé la Loi, mangé casher, tondu leur épouse, prié dans les règles, et ils sont livrés aux assassins. Mais que veut Dieu à la fin ?

Des comités se forment dans la CGT, activité impensable jusque là. Je rejoins les anar du Syndicat du Livre, les correcteurs, qui organisent un soutien aux syndicats libres de Pologne. Nous envoyons à l’ambassade et à la direction de la CGT des motions et des communiqués. Pour agacer les stal, j’épingle sur mon bleu le petit insigne de Solidarnosc, rouge sur fond blanc. En Pologne aujourd’hui, le catéchisme est obligatoire et l’avortement interdit, je suis donc ridicule. J’ai aussi manifesté contre le shah et contre l’invasion soviétique en Afghanistan !

Je rejoins un autre groupe : « Appel de Marseille ». Nous demandons le soutien de la CGT pour tous les candidats de gauche et d’extrême-gauche, et non pur le seul PCF.

Dans d’autres usines, où les militants sont plus âgés, il y a des dépressions et des suicides. Souvent l’appareil syndical préfère détruire une section active, implantée, majoritaire, plutôt que la laisser exister hors de la ligne. On voit des choses folles, des situations bizarres…

Guy passe prendre un outil de coupe à l’outillage. Parce qu’il sait bien qu’on ne se fâche pas, il me lance, fataliste :

Tillon est un traître. Des traîtres, il y en a toujours eu dans le Parti.

Il n’y croit pas, bien sûr, c’est pour le plaisir de blaguer avec un copain!

Allez, Guy!  Tillon, chef des FTP, ministre…ce n’est pas un étudiant gauchiste!

Le Parti perd la bataille, comme on sait. Le temps n’est plus où il pouvait dire : le rapport « attribué » à Khrouchtchev ou le « policier Marty » et « son complice Tillon »…

Pour le Parti, c’est la fin, elle s’étire sur quelques années, puis quand l’URSS s’écroule, le gouffre s’ouvre : on va voir des élections où il aura moins de voix que les trotskistes !

Le Parti disparaît avec sa perversité et ses mensonges, ses crimes, mais aussi avec l’ossature, la force, l’organisation qu’il donnait dans ses quartiers, ses bastions… et la culture qu’il répandait, cette culture un peu bizarre qui allait de Pif le chien à Eluard, étrange mais efficace. Il n!est pas remplacé. Comme en URSS, la sortie se fait à droite, les communistes laissent la place aux religieux, aux marchands légaux ou illégaux, aux exploiteurs de toutes sortes.

Pour être balayés si vite, il faut croire qu’ils n’avaient rien construit, sinon de sable et de vent. C’est bien ça : avec des mensonges et des crimes. L’Histoire donne raison aux Trotskistes, aux anars, aux conseillistes, à tous les hérétiques du communisme mais ne leur lègue rien : tout va aux profiteurs!

Exemple. Dans les cantines gérées ou co-gérées par les Comités d’Entreprise l’usage s’était répandu d’offrir un bon repas la veille du Premier Mai. En échange du ticket habituel, chacun recevait un repas dit « amélioré »et trouvait sur la table une bouteille de bon vin rouge, bien sûr, rouge comme le drapeau ! La différence de prix était payée : par le CE. j’aimais bien ces repas. On peut sourire, il y a loin de nos cantines à la gamelle des ouvriers de McCormick- International Harvester le 1Mai 1886 à Chicago, anarcho-syndicalistes dont le sacrifice crée l’histoire et la légende du Premier Mai. On peut sourire, mais c’est une manière de montrer la distance parcourue et celle qui reste à franchir pour construire le socialisme, c’est une façon habile et agréable de lire une page d’histoire.

De même, le 11 Mai 1981, à dix-sept heures à la cantine, le CE offre le mousseux pour fêter l’arrivée de la gauche au pouvoir. Argument : le CE doit son existence à un événement du même ordre en 1945. On le voit, nous ne manquons ni d’optimisme ni de hâte dans le raccourci. Au délégué CGC qui lui reproche de ne pas interdire la petite fête, le chef du personnel répond avec une grande sagesse :

J’autorise ce que je ne peux empêcher… [1]

Donc au lendemain d’un de ces Premier Mai, tract du PC: on gaspille en futilités l’argent des travailleurs. Douze mois passent, nouveau Premier Mai, la cantine ne fait rien : on ne va pas contrarier les stals déjà très nerveux en ce moment ! Tract du PC : on prive les travailleurs de petits plaisirs qu’ils ne peuvent pas toujours s’offrir.

*

J’ai été dix ans fraiseur, la plupart du temps en outillage, un an ou deux rectifieur et affûteur, cinq ans opérateur sur des machines automatiques ou semi-automatiques, des années entières en équipe de nuit, avec un bon salaire grâce aux primes. Dans une nouvelle, j’ai donné cet aperçu du travail sur une presse à injection : « Semi-automatique.

Sur le cadran de chauffe, l’aiguille rouge rejoint la noire, un « han »d’effort secoue la machine. Ça va être à moi. J’enfile un gros gant sur ma main droite. Derrière le capot de sécurité, un bras se plie, le moule glisse sur ses colonnes. Main gauche: pousser le capot vitré. Main droite: entrer dans le moule, détacher la « carotte »qui ressemble à une petite pieuvre d’Alien, enlever avec soin trois isolants de néoprene fixés sur les broches. Main gauche: pince à bouts ronds pour enlever le quatrième isolant resté sur la partie fixe du moule. Main droite : crochet de laiton pour nettoyer les canaux d’injection. Main gauche: jet d’air comprimé pour chasser les résidus. Tirer le capot, le moule se ferme. Main droite: soulever le cache de la buse. Pince à bouts ronds : enlever les résidus de la buse et de l’orifice d’injection. Rabattre le cache: la buse avance et envoie le néoprene chaud dans le moule. Trois minutes. D’abord on loupe les pinces, on envoie le cache trop loin, il bloque les sécurités, on coince le jet, ça n’en finit plus. Puis on devient précis, souple, c’est comme un plaisir, alors on passe en « manuel », on bloque la machine et on va boire un café.

Si le sociologue à la recherche de la classe ouvrière ne savait par où commencer, je lui dirais : suivez le café, pourquoi pas ? C’est un indice du rapport de forces, de la lutte des classes dans l’usine: peut-on aller à tout moment à la machine à café? Sinon, à quelle heure et combien de fois ? Peut-on rester là et bavarder un instant ? Peut-on apporter son gobelet au poste de travail ? Les cafetières sont-elles tolérées à l’atelier ? Où aux vestiaires ?…

J’aimais bien observer cette façon de prendre ses aises, de se construire un abri, de rendre l’usine habitable.

Narbonne, Perpignan, Quillan, Limoux, Mirepoix, l’Orient de  la France comme dit si bien Joseph Deltheil : « Suivez le mot de Goethe, cherchez l’Orient à vos pieds : l’Orient de la France , c’est le midi ».

Je vois arriver des Belges, des Anglais, des Hollandais, ils découvrent le Midi. J’aimerais être à leur place un instant, savoir ce qu’ils pensent, quelle image s’imprime pour toujours, peut-être un rien, un petit mur de pierres avec un figuier, une cabane de vigne… Je ne le saurai jamais, Je n’ai pas découvert le Midi, je l’ai toujours eu.

De même je n’ai pas découvert la classe ouvrière et j’ai souvent rêvé de le faire. J’imagine un sociologue, un médecin du travail, un inspecteur et surtout ces étudiants maoïstes venus de familles d’avocats et de médecins. Là, devant eux, les vrais prolos… Tiens mon oncle Pierrot, chaudronnier F3, sa passion pour la chasse et la pêche, délégué CGT au Comité d’Entreprise. Gauloises, Pernod et bonne cuisine.

Supposons qu’un de ces petits nouveaux vienne de lire Lukacs, Histoire et conscience de classe, qu’en pense-t-il?Et  les stals si à l’aise dans ce milieu, si habile à conforter ouvriériste se qui leur convient : « Camarades, ne vous faites aucun souci, vous travaillez beaucoup, détendez vous, des matches, le tiercé, oui, peu de livres ou même rien, peu importe. Quoi ? Rosa Luxembourg, Une allemande, Polonaise, professeur, non. Votre comité central, vos élus s’occupent de tout, soyez tranquilles ».

Là non plus, je n’ai rien découvert. Par la famille, les voisins, les amis, je connaissais la classe et toutes ses nuances, elles sont nombreuses : artisanat et aristocratie ouvrière avec mes deux grand-pères, Pierre et Julien, et mon oncle Marcel ; travailleuses à domicile, prolétariat dispersé, facile à exploiter comme mes deux grand-mères et ma tante Marie, cœur d’acier de la lutte avec mon cousin Albert du fameux syndicat du Livre…

Je revois un voisin, rugbyman lourd, épais, retrouvé dans un piquet de grève de ma SNCF, rue Marengo. Lui aussi est un « type ».

Et son contraire : les anciens de la JOC et de JC, souvent si fins et si cultivés. Et toujours des exceptions qui perturbent tout classement par leur ,nombre et mettraient le sociologue au désespoir s’il y prêtait attention. Voici deux ouvriers agricoles entrés manœuvres dans l’industrie : l’un reste abruti, l’autre s’éveille, adhère au Parti et au syndicat, pousse ses deux fils à faire des études.

Vers 1960-70, on a dit avec raison : la classe ouvrière est spontanément stalinienne comme elle était, en d’autres temps, anarcho-syndicaliste ou social-démocrate.

D’autre part, l’Hégémonie stalinienne dans la CGT dure à peine quarante ans, à partir de 1948. Dès 1980, des fissures apparaissent. L’anarcho-syndicalisme est la véritable histoire de la CGT.

*

Deux de mes meilleurs amis, Annie Milhas et Pierre Sébire sont entrés à l’école de Kinésithérapie dont l’accès est facile vers 1970. Ils me pressent de les rejoindre. Toujours espiègle, narquois, Pierre Sébire me dit :

Au fond, tu ne veux pas parce que aucun héros de roman n’est kinésithérapeute !.

Il n’a pas tort. On a peine à le croire aujourd’hui, après trente années de triomphe libéral et réactionnaire : à cette époque, la classe ouvrière est romanesque. Et plus encore, romanesque, romantique, épique, même pour moi qui connaît si bien sa vie quotidienne. Cette vie quotidienne et triviale n’est qu’une ombre sur la fresque toute proche, la moindre grève, la moindre manifestation, un tract, une réunion dissipent ce clair-obscur. On distingue alors, on touche,.les grandes figures : Le Cuirassé Potemkine, la colonne Durruti, Juin 36… Tous connaissent au moins quelques mots des chansons révolutionnaires : L’Internationale, Le Temps des Cerises, La Butte Rouge (ma préférée) et même une des plus oubliées et des plus étranges : L’Insurgé :

Son vrai nom c’est l’Homme
Qui n’est plus la bête de somme
Qui n’obéit qu’à la Raison
Et qui n’a confiance
Que dans le soleil de la Science
Qui se lève, rouge, à l’horizon !

Un autre ami, Louis Destrem est un homme du dix-huitième siècle, un Chamfort. Pierre Sébire, lui, vient du Moyen-Age finissant, déjà penché sur la Renaissance : mi-défroqué mi-moine, bohème et savant fou, diplômé de philosophie, de sciences-politiques, de mathématiques, germanophone, sa grande passion devient la médecine et surtout la médecine expérimentale, aventureuse, presque parallèle. On le supporte longtemps à l’école de kiné, mais pas jusqu’au bout. Peu avant la fin, la Direction, fatiguée de ses farces, de ses retards, de ses audaces, décide de l’exclure.

Il en est là quand un soir, dans la librairie de Georges, il entre dans une longue conversation avec un inconnu plus âgé et plus imposant que nous. Connaissant bien ses habitudes, j’imagine ce large tour d’horizon: la circulation sanguine, les dépuratifs, le yoga, les hypothèses des Anciens, les intuitions d’Hildegarde etc.

Enfin l’autre lui demande :
Mais que faites-vous, médecin, sans doute ?
Pierre explique :
École de kiné, mais plus pour longtemps.

Il va être exclu. Or, il vient de parler une heure au grand professeur Ruffié, biologiste, fondateur et directeur du Centre de Transfusion Sanguine. Je ne sais plus s’il a déjà publié « De la biologie à la Culture » ou s’il va le faire.

Le lendemain, par téléphone, le professeur obtient l’absolution, l’école oublie tous les péchés du savant fou.

Très lointains cousins, ces Ruffié ont été, comme ma famille, chassés de Saleix par la pauvreté à la fin du dix-neuvième siècle. Ils se sont installés entre Limoux et le Fenouillède comme charretiers et meuniers.

*

L’école supporte le moine et son bûcher jusqu’au diplôme. Remarqué au cours d’un stage par la célèbre professeur Mézieres, il est envoyé à Paris auprès d’une kiné de renom qui cherche un assistant. Invité à la Closerie des Lilas, il se montre peu sérieux, demande une salade niçoise, deux mousses au chocolat et un Coca. Pire : la Closerie n’a pas de Coca, il doit se contenter de Pepsi, C’est très différent, fait-il observer, il y a de l’orgeat dans le Pepsi. C’en est trop, et trop peu parisien, on le renvoie aussitôt chez nous, en province. Maintenant, les Parisiens disent plutôt « en région », ils veulent soigner, comme dit Proust, cette douleur de leur être inférieurs !

Si proche, la fresque éclaire et soutient tout ce que nous pouvons faire sans plier sous le ridicule. Exemples :

  • ranger les skis du CE, en transporter de pleines camionnettes
  • commander des chaussures de sécurité après avoir relevé les pointures et les préférences de chacun
  • écouter les plaintes de ceux que la cantine fait grossir, ou à qui elle donne des boutons
  • compatir pour les victimes des puces de plancher qui ont envahi la vieille colonie de vacances de la CGT, à Ascou, au dessus d’Ax-les-Thermes

et ce n’est pas tout !…

Toutes ces taches, même fastidieuses et dérisoires (la cantine ! vous n’imaginez pas ses bêtises) montrent toujours, comme les plus grandes, la vérité du syndicalisme: il est l’école du socialisme parce qu’il prouve à chaque instant l’efficacité du collectif, sa supériorité.

Je me souviens d’un militant exemplaire (peut être, à son élocution soignée, quoique si méridionale, un prêtre-ouvrier ou un lambertiste) qui montait un syndicat en partant de zéro, dans une petite boite d’exploiteurs primitifs. Il disait :

On commence par la cantine pour montrer l’intérêt du collectif, on prouve qu’en se groupant on mange mieux, et pour moins cher, qu’en se débrouillant chacun dans son coin.

Ici on garde ses vieux vêtements et ses vieilles godasses pour travailler. Là, les délégués au CHS commandent des chaussures de sécurité, des bleus lavés, raccommodés, boutons remplacés. La différence est la construction d’une société.

Un soir, comme souvent, je dois aller à la Bourse du Travail. Mon camarade espagnol me demande un service : tu montes à la salle 5, il y a une réunion, tu demandes Diaz et tu lui donnes cette enveloppe.

La salle 5 est petite,sans fenêtre, avec des tables et des chaises trouvées ici ou là, quelques affiches aux murs, les plus banales : « Salaire minimum à mille francs », « Adhérez à la CGT »… Six ou sept Espagnols plus âgés que moi sont assis autour d’une table, ils portent des vêtements pauvres mais corrects comme en portent toujours les Espagnols de ce temps-là. Tous se taisent et me regardent. d’une voix forte, je demande :

– Le camarade Diaz ?
– Présent !

Hostia ! Franco est encore au pouvoir mais nous sommes en sécurité à Toulouse, la dernière ville de l’Espagne Rouge, celle qu’il n’a jamais pu prendre. N’importe ! L’Histoire nous souffle au visage. C’est ce qu’on appelle « la fresque ».

Tant qu’existent les vieux Espagnols, la discussion est impossible. Entre eux, ils se déchirent, mais nous, nous respectons leur malheur, ils ont tant souffert. J’ai accompagné Abel Paz, le biographe de Durruti, pendant une journée de conférences et de débats. Il disait des bêtises, mais que faire ? A seize ans il était déjà dans les rues de Barcelone, le fusil à la main ! Trotski, disait-il, ne voulait pas soutenir la révolution espagnole, il exigeait d’abord des soviets partout. Or Trotski considérait les comités des milices et leur comité central comme des soviet, il demandait leur maintien et leur renforcement. d’autre part, après la crise de Mai 37, un seul groupe espagnol n’est pas frappé d’anathème par Trotski : le groupe Durruti !

Dans une soirée-débat du cinéma que j ‘ai dirigé, un de ces vieux prend la parole le premier :

On dit que la guerre d’Espagne était une guerre des républicains contre les fascistes. C’est faux; c’est une guerre des communistes contre les anarchistes !

Silence et embarras dans la salle. Enfin un camarade de mon âge, espagnol de l’exil dont la famille était membre du POUM, répond avec précaution :

C’est un peu plus compliqué, parce qu’il y avait aussi des anarchistes dans le gouvernement républicain...

Nous avons pour les communistes espagnols une sympathie et un respect que nous n’avons pas pour les français. Comme les Français, les Espagnols ont été acteurs, complices et bourreaux du stalinisme, mais ils ont aussi été victimes et ont payé le prix des fautes et des crimes de Staline : défaite, perte du pays, exil. Ces châtiments leur ont ouvert les yeux quand les Français gardaient leurs oeillères. D’où la position d’avant-garde des Espagnols dans l’épisode de l’eurocommunisme.

Pendant toutes ces années, sous Franco, être Espagnol désignait, bien sûr, une nationalité, une origine et plus encore, une dignité. Victor Serge meurt en 1947 au Mexique, dans la misère. Ses proches s’occupent des obsèques, comme il est d’usage. Or, au Mexique, le règlement des cimetières exige une déclaration de nationalité, on ne peut être inhumé sans elle. Que dire ? Victor Serge est apatride, déchu de sa nationalité soviétique depuis 1936. Julian Gorkin, l’ancien dirigeant du POUM qui se trouve là dit :

Je crois qu’il aurait aimé être Espagnol.

Ainsi Victor Serge Kibaltchich, juif russe né à Bruxelles, est enterré au Mexique comme un Espagnol…

*

Je n’aime pas l’introspection, je l’ai en horreur, j’espère qu’il ne s’en est pas glissé dans ces pages. C’est un exercice vain, il mène au verbiage, il mène aux lamentations narcissiques. Là encore, au lycée, on nous a raconté des bêtises sur cette formule de Delphes : « connais-toi toi-même ». Elle n’invite pas à l’introspection, elle invite à la philosophie : connais-toi toi-même, tu n’es pas un animal, tu n’es pas un dieu, tu es « un mortel mangeur de pain », le monde ne t’attendait pas, ni les bêtes ni les dieux n’ont besoin de toi, pour survivre construis des abris avec de la politique et de la philosophie, et souviens-toi : tu es la démesure…

De même pour cette autre formule des Grecs : « réjouis-toi ». Elle ne contient pas d’allégresse : réjouis-toi tant qu’il est temps, tant que tu vois encore le soleil… Bientôt tu seras parmi ces ombres qu’Ulysse va interroger, ces ombres si misérables qu’Achille lui-même, le magnifique Achille, préférerait être un simple ouvrier agricole et voir la lumière du soleil.

On ne peut s’échapper, un autre passage de l’Odyssée, plus tardif, le dit bien : « il suffit d’être né ». Une simplicité si abrupte serait peu hellénique, aussi l’Odyssée primitive, originelle, apporte-t-elle une contradiction: Calypso, « la nymphe bouclée », offre à Ulysse la possibilité d’échapper au sort commun. Après dix ans, Ulysse refuse. Chaque soir, il entre dans le lit de Calypso « parce qu’il le faut », mais ça ne lui dit plus rien. Ce passage amusait Vernant, après une longue vie et une longue carrière, il restait capable d’amusement comme d’indignation. Il était le contraire de ces universitaires solennels qui ruinent l’enseignement et l’érudition. Je l’ai vu, dans une conférence à la Faculté de Lettres, raconter l’enfance d’Achille et, dans le feu du récit, poser un pied sur le bureau pour montrer son talon. Je regrette de n’avoir pas eu l’occasion de parler avec lui sans contrainte, comme j’ai pu le faire avec Broué, historien dans un autre domaine. Je suis sûr que nous aurions imaginé de façon très libre le charme de Calypso et celui de Pénélope!

 

[1]       Ingénieur.père de sept ou huit gosses, ce délégué CGC est ce qu’on appelle aujourd’nui un catho-réac ou un intégriste, il milité dans les « Équipes Notre-Dame »; On se souvient peut-être des lois Auroux : ce ministre du Travail de Mitterrand et de Mauroy s’était soucié d’améliorer le Code du Travail. La revue de la CGC titrait : « Lois Auroux, des soviets dans l’entreprise ? »

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