Espagno André Danièle

Posted: 17th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Daniele André Espagno interview réalisé en 2013

Quand  l’événement Mai 68  a-t-il commencé pour toi?
Pour les générations qui ont suivi, c’est un événement qui peut jouer un rôle de mythe premier, quasi fondateur, à partir duquel l’histoire commence. Il est a la fois dans la continuité des événements historiques antérieurs, – il en épouse encore les formes -, en même temps qu’il fait basculer les sociétés dans une nouvelle étape de l’Histoire. Mai 68 est un événement charnière de l’histoire de France qui l’a fait entrer dans une nouvelle ère.

Un  matin dans ma salle de bains : Il est tôt. J’écoute  distraitement Europe 1.Un reporter survolté parle en direct des émeutes du Quartier Latin à Paris,  du mouvement du 22 mars créé par Daniel Cohn-Bendit. Je suis étudiante à la fac de Lettres , en deuxième année d’Histoire Géo,et j’ai mon  cours  d’histoire moderne à 8 h . Au programme,   Calvin, Luther, et la Réforme du protestantisme .Je suis  toujours à l’heure, étant la première sur la liste d’appel. Je  m’ennuie à mourir.  Les murs de la  salle de cours, rue Lautman, au 1er étage sont d’un beige sans espoir mais le haut est vitré. Je suis prés de  la porte, sous l’horloge.  Ce jour là, ou l’un des suivants, la porte s’ouvre à la volée et deux garçons plus âgés que moi  entrent en criant : grève générale et AG à Marsan! Je ne connaissais pas le mot AG mais je vais à l’AG à  l’amphi Marsan, convaincue par la détermination des deux garçons. L’amphi Marsan est plein à craquer. Le dernier cours  magistral auquel j’ai assisté dans cet amphi, concernait l’histoire des transports.  Il a débuté avec l’Arche de Noé, et au printemps, nous entrevoyons l’arrivée du drakkar viking.

Je suis très impressionnée. Sur l’estrade, une dizaine d’étudiants,  essentiellement des garçons, armés de porte voix, appellent à la Révolution, à la création d’une université critique, ouverte à tous et à la création de comités. Le doyen Godechot est invité à descendre de l’estrade. Il est remplacé par Dédé, vendeur de La Dépêche, connu pour ses   annonces très personnelles: « Enfin ça y est: Evelyne est enceinte! »  Lui succède un orateur inconnu, à la voix empâtée. Son discours incompréhensible est applaudi à tout rompre. Devant lui, trône un coq, bardé d’un ruban tricolore. C’est un cadeau des camarades paysans, engagés dans la lutte, aux côtés des étudiants. Le drapeau rouge flotte sur la Fac et le clairon jouera chaque matin l’Internationale.

C’est le mois d’avril 1968 .Les examens approchent. Les orateurs qui se succèdent sur l’estrade proposent d’annuler les examens, d’instaurer le contrôle continu. Je suis bouche bée. Je n’avais jusqu’alors imaginé une seconde que l’on puisse ainsi contester une autorité qui me paraissait aller de soi. Naturelle, structurelle, elle gouvernait ma vie, comme celle de ma génération. Autorité de la famille, de l’école, de la religion.  Je ne comprends pas la violence de ceux que peu à peu j’identifie comme des militants . Parmi eux, beaucoup de fils et de filles de républicains espagnols.   Ils vendent le journal «  Rouge » à l’entrée du restau  U de la rue des Lois en chantant: «  Lisez Rouge et pissez Bleu! »Ils ont une révolution d’avance, et leurs propos sont très argumentés.

Moi, je n’ai pas vraiment de culture politique. Je lis le Canard Enchaîné, Hara Kiri, et j’ai un net penchant pour la dérision  et l’humour noir qui s’accommodent mal du sérieux de l’esprit militant.

Dans ma famille, on ne parlait pas ou peu de politique.  Pourtant, sans être militante,  je me détermine très vite. Lors du vote à main levée, dans l’amphi Marsan, je vote pour la grève générale et contre la reprise des cours .Mes copines qui ont refusé de lever la main, sont en colère,  pleurant leur année foutue.

Jusque à ce jour, j’étais très en retrait de la vie étudiante. Mon frère était mort à 14 ans à Noël 67, tragédie où ma famille venait de basculer, dans le silence et la solitude.

J’ai 19 ans. Je suis habillée de noir de la tête aux pieds, car je porte le deuil, très strict. Mon manteau, mon cartable, mes chaussures, tout a été teint en noir. Quand il pleut, la teinture s’en va et mes mains prennent un vilaine couleur grise. On ne le remarque pas trop car je porte des gants.  Je suis une « jeune fille rangée » J’ai lu Simone de Beauvoir avec passion, mais je vais à la messe tous les dimanches à l’église de la Dalbade.

Depuis le vote de la grève générale, je participe à toutes les AG. Je circule dans les comités ; femmes, paysans, ouvriers. Ma salle de TD d’histoire a été rebaptisée salle Che Guevara et transformée en dépôt alimentaire. Les victuailles s’y entassent ainsi que les poulets et les canards offerts par les camarades paysans. Je ne m’y montre pas trop car je crains d’être réquisitionnée pour tuer, plumer, vider les volailles. Je suis née à la campagne mais j’ai toujours fui ce type de corvée. Je suis sensible aux slogans féministes : «  Le steak d’un militant est aussi long à cuire que celui d’un bourgeois »   et je m’implique plutôt au comité défense.  Il y a beaucoup de garçons. C’est la première fois que j’en vois autant. J’apprécie  beaucoup leur compagnie toute neuve pour moi car  la mixité n’existait pas  ou peu dans l’enseignement.

Là, je rencontre  un des membres de  Révolution  Internationale. Nous devenons très vite amis. Nous remplissons des poubelles de 150 litres, de pavés récupérés dans le quartier et destinés à repousser un assaut des CRS ou une éventuelle  attaque d’Occident, de la Faluche très actifs à la fac de droit voisine. La fac est occupée depuis le 25 avril et il faut montrer patte blanche pour entrer et sortir. Mon nouvel ami garde comme un trésor, un couvercle de poubelle, qui  lui servira de   bouclier  dans les manifs. J’adopte la tenue jeans baskets, plus pratique pour courir dans les manifs.

Je fréquentais tous les cafés : Le Bar des Facs, le Borios, Mon Caf , le Père Léon…Je circulais dans les différents groupes où mon langage châtié , mes bonnes manières, ma fidélité à la messe du dimanche, suscitaient un mélange de  moquerie, de défiance et de sympathie : « Tu parles comme un livre! »

Le climat est surexcité. Plusieurs courants sous tendent le discours militant. Les marxistes purs et durs, les freudiens, les lacaniens. Mes camarades, rencontrés au restau U de la rue des Lois, viennent des écoles d’ingénieurs essentiellement: Agro, Enseeht, Insa, Génie Chimique. Ce que je retiens de ces discussions, c’est le  freudo marxisme,  empruntant à Marx la remise en cause de la propriété privée, et à Freud la grande fête du désir. Je fais de gros efforts de compréhension mais les taquineries continuent: «  Tu es une bourge coincée »

A Révolution Internationale, je fréquente essentiellement  M, qui désespère de faire mon éducation militante. Je lui raconte mon enfance et mon adolescence passées de l’âge de 8  ans à 17 ans en pension  à 8 km  de  la maison familiale.  Le climat est celui de la droite catholique, maurassienne et antisémite.  Les journées sont rythmées par la prière. A la discipline militaire, s’ajoute les rigueurs de la prison. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais là. Je ne passais pas une semaine, moi et quelques autres,  sans que l’on me rappelle que j’étais tolérée car née « sous la queue d’une vache » . Les « bonnes » sœurs appréciaient davantage les filles de  la grande bourgeoisie.   Mes parents étaient commerçants. Ils voulaient me donner une   éducation soignée, me donner toutes les chances de réussir ma vie et ne se doutaient pas toujours des humiliations que nous, les pensionnaires, devions subir.

Heureusement, il y avait les colis de nourriture envoyés par ma mère. Les bonbons et les gâteaux adoucissaient un quotidien austère de pommes de terre et de soupe claire. La viande  n’était servie que moyennant finance et je rageais de voir de magnifiques steaks atterrir dans l’assiette de certaines pensionnaires ou gagner sous notre nez la salle à manger des religieuses. Ma voisine de table, « la fille du forgeron de P » ainsi dénommée, se livrait avec moi à des  orgies coléreuses de pain et de confiture. On partageait les colis. J’en avais souvent. Elle, presque jamais.

Pourtant, je n’étais pas vraiment  révoltée. Je me réfugiais dans la lecture, le  soir, sous mes draps .Je lisais les livres interdits en essayant de ne pas me faire prendre.  Il fallait dormir avec les mains bien en vue. Parfois, la lumière était allumée au beau milieu de la nuit pour surprendre dans le dortoir glacé d’éventuels bien nommés « frottements d’épidermes » .Peur de l’homosexualité, mais aussi volonté d’assujettir le corps, sale, inquiétant,soupçonné d’abriter le péché. Aussi, s’il nous prenait une envie pressante aprés l’extinction des feux, il fallait descendre les 4 étages et aller aux toilettes au fond de la cour dans le noir le plus total.

Je pleurais souvent. J’étais nulle en maths et je devais travailler dur pour remonter ma moyenne.  Mes parents souhaitaient m’offrir des leçons de piano. Refus des sœurs : la musique est réservée  aux filles de bonne famille. Ils ont ensuite voulu m’inscrire à un cours de danse à l’extérieur .Refus également, au motif de l’exaltation païenne du corps.  Mes parents ont capitulé. Moi, j’ai arrêté de manger et de travailler. J’ai été collée pendant un mois avant de rentrer dans le rang.

Peu à peu, tout en barrant chaque jour sur mon calendrier, et en rêvant de m’enfuir de là,  j’ai accepté de me plier à ce régime.  Au point que le jour de ma libération,  mon bac en poche, j’ai supplié la directrice : « Gardez-moi! »

« Mais bon sang, qu’est ce que tu fous, pourquoi tu supportais ça? La lutte des classes, c’est ce que tu as vécu! »  Me dit M, triomphalement, ravi d’avoir enfin trouvé le chemin de ma désaliénation !

La veille  de la grève générale du 10 mai, il  me raccompagne chez moi et s’arrête longuement devant la boucherie voisine et son rideau flambant neuf.

Le lendemain, je vais acheter un steak haché, histoire de prendre des forces avant la manif.

Emoi total : Le boucher raconte que son rideau a disparu pendant la nuit! Les vieilles dames assises sur des chaises en paille, au milieu de la sciure, en attendant leur tour le consolent: « C’est quand même propre, ils l’ont coupé avec un rasoir … »

Place du Capitole, une marée de drapeaux rouges. M me désigne les drapeaux de Révolution Internationale. « Qu’en penses-tu de ceux là? Ils ne font pas un peu …sang de veau ?

Je suis médusée. Il éclate de rire.

Le 19 Mai, c’est mon anniversaire. J’ai 19 ans. J’attends M. Il arrive sur son vieux Solex et me tends un trousseau de clefs. « J’ai un cadeau pour toi de la part des camarades de RI.Ce sont les clefs du Centre Cul de la rue Croix Baragnon.  On a enfermé  le directeur et tout le personnel  dedans. A bas la culture bourgeoise ! C’est toi qui décides maintenant. Tu fais ce que tu veux. On veut te venger de tout ce que tu as subi. Avec ce que tu as supporté, révoltes toi bon sang! Tu devrais prendre exemple sur la Pasionaria, la Kollontai, Rosa Luxembourg ! » Et de  m’offrir pour compléter, les deux tomes de « La guerre civile en France » de F. Engels.

Bien que consciente de la valeur de ces deux cadeaux, j’ai attendu le départ de M sur son Solex pour lâchement rendre les clés du Centre « Cul » à une secrétaire  penchée à sa fenêtre.

Quant aux ouvrages d’Engels, j’avais du mal. Je lisais plus volontiers le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de R. Vaneighem, Guy Debord, Marcuse, Reich. Je ne comprenais pas tout, mais j’aimais ces figures de la révolte. Et plus encore  le rock, musique de  fureur et de  liberté.  Je préférais de loin les Stones  et Led Zep aux Beatles trop calmes à mon goût.

Beaucoup de fêtes, de repas collectifs: rue des Lois, je suis invitée à un pot au feu. Pas de fourchettes, ni d’assiettes. On mange avec les doigts à même la marmite. Je suis un peu dégoûtée car c’est à qui mangera le plus salement, en poussant des rots sonores. Il s’agit aussi de lutter dans le quotidien contre l’hypocrisie de la politesse bourgeoise.

Des enfants sont là dans ces soirées. Ils sont souvent barbouillés de chocolat et courent partout. Leurs mères s’engueulent beaucoup avec les pères qui refusent de s’en occuper.

Les féministes me font un peu peur. Elles ont les mots précis pour décrire l’aliénation des femmes et moi je n’arrive pas à prendre la parole dans les AG. Sans doute, parce qu’il faut vraiment l’arracher, ce droit là et j’admire le courage et la culture politique de  celles, rares, qui  osent contredire  affronter des militants plutôt machos.

Plus tard, j’assisterai aussi à l’avortement clandestin  de l’une de mes amies. Il fut réalisé par des militants  étudiants en médecine. Assister à un avortement faisait partie de la prévention, de la pédagogie et de l’incitation à prendre la pilule.

Les militants sont parfois sévères et sentencieux, annotent leurs lectures et détestent la frivolité. Mais je garde le souvenir d’un climat festif et surtout très bavard. Tout le monde parlait. La fête devenait une valeur cardinale .Chacun voulait le bonheur de tous.  Je passais des nuits à écouter les récits de faits d’armes, les discussions enflammées, les échanges de recettes de cocktails…molotov

Ce que j’ai ressenti,….

J’ai ressenti un enivrant sentiment de liberté. Tout à coup, dans cette ambiance de fête et de rire, je reprenais possession de ma jeunesse. La chape de plomb de la morale et du puritanisme se soulevait peu à peu.

J’ai réalisé surtout que j’avais le droit de parler. Moi aussi.

Trois ans après mes études d’histoire,  j’ai été embauchée dans une école de formation d’éducateurs spécialisés.  On l’appelait « La rue Joly » Cette école était vraiment dans le prolongement du courant libertaire de mai 68. Créativité, spontanéité, subjectivité, l’esprit des situs souffle dans ce lieu. J’ai la surprise de  retrouver  des condisciples de la fac comme étudiants alors que moi, je suis chargée de les initier à la culture générale…

Je pense que la culture est l’instrument premier de  l’émancipation. Mais, mes nouveaux élèves considèrent toujours qu’elle est  la complice du grand capital et de l’ordre bourgeois. Ils boycottent mes cours, les remplacent par des débats politiques ,  ou bien par des séances  autogérées de danses folkloriques (  bourrée auvergnate, branle ariégeois, sardane catalane) le tout au nom du respect des cultures opprimées. Ils continuent la lutte sur le front du secteur social, sanitaire et médico-social  et c’est vrai que s’ouvre là un magnifique champ de recherche et d’innovation.

Je suis heureuse de travailler dans  ce creuset .Mes étudiants m’apprennent mon métier de formatrice. Ils ne me font pas de cadeaux: «  Qu’est ce que tu peux dire comme bêtises ! »

C’est vrai qu’ils viennent presque tous de la fac de lettres, ont le même diplôme que moi. Certains font partie du groupe «  Science et société »

A cela, s’ajoute l’obligation d’improviser. Le programme est laissé à la discrétion des élèves.
Le lundi, quand, ils arrivent, on leur demande poliment de choisir le thème de travail de la semaine. Aux formateurs de s’adapter!

Pas  de notes, de cartable, de montre. La créativité et la spontanéité sont des critères de compétence. Il ne s’agit pas d’imposer la pédagogie ou de briser le goût du savoir.

Parmi les thèmes choisis, revient régulièrement la sexualité.  Je revois encore mes collègues psychologues, rouges de confusion, interpréter doctement et avec moult circonvolutions,  les productions phalliques et scatologiques de l’atelier « terre »

Je démarre ma vie professionnelle  dans la continuité de l’esprit de 68. J’ai passionnément aimé ce métier : Travailler la dimension culturelle  dans la formation de travailleurs sociaux Quand on sait que cela n’est pas donné, on a le devoir de défendre l’accès de tous à la culture,  de préférer les questions aux réponses, de construire du sens à être là, présent au monde.

J’ai gardé ma politesse de bourge, mais je suis devenue déléguée CGT.

Je n’ai jamais oublié mon cadeau d’anniversaire.

 

 

 

 

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