Chamayou Bernard – usine Wonder 68

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Bernard Chamayou a souhaité substituer son témoignage à l’analyse qu’il fait du Mouvement de Mai 68 au travers de son analyse du film « La reprise du travail aux usines Wonder » (1968) de Jacques Willemont et de « Reprise » (1997) de Hervé Le Roux). Cependant j’essaierai ici même en quelques lignes présenter l’engagement de Bernard Chamayou acteur politique encore et toujours engagé.

Son engagement a démarré en 1963 en prépa à Fermat. C’est dans cette période qu’il a rencontré ses copains de route, Antoine Artous, Marc Antoine Scotto, Daniel Bensaid. Plus tard ces mêmes copains dissidents de l’UEC sont entrés à la JCR (en 1967) et ont créé un Comité Vietnam national ; Bernard a suivi ces débats sans être formellement adhérent de la JCR.

Il évoluait sur deux terrains de radicalisation, celui autour du courant critique au sein de l’UEC et à la fac de lettres (lettres moderne) il s’est radicalisé en se liant avec le mouvement « la nouvelle critique », Lucien Goldman, Roland Barthes,… le groupe Tel Quel, c’était une façon de remettre en cause l’ordre, un nouvelle forme de rationalité critique.  Ce courant de pensée littéraire, dans sa recherche et son parcours, remettait en cause les modèles existants en littérature.  Ce mouvement sera repris en suite par l’ « université critique » en 68.   Donc un intérêt politique certain,  il a suivi le parcours et les conflits de l’UEC sans y être adhérent.

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Toute l’année 67-68 des réunions de la « nouvelle critique » avaient lieu au Tortoni, il s’agissait de contester l’orthodoxie de l’enseignement de la littérature.

L’hiver 67-68 nous fut marqué aussi par le discours guevariste, la théorie des cent feux,  développer 2, 3,  Vietnams, « l’heure des brasiers », et du discours d’Alger, s’était une double leçon antibureaucratique et internationaliste. Des réunions avec Artous furent organisées sur ce sujet de même la réflexion portait sur le thème de l’ « université critique » promu par les étudiants du SDS Allemand.

Il a participé dès la rentrée universitaire 68-69 à la préparation du premier congrès de la Ligue Communiste, le débat interne portait sur la nécessité de s’organiser, …

En mai 68 il participait au comité de lutte de la fac de lettres et animait avec un groupe qui se retrouvait au café le Saint Sernin le groupe s’appelait « Littérature et révolution », avec Michèle et Alain Bardel, Jacquie Bouzou (qui vivent aujourd’hui à Pau), les Garaïalde, Michel Naudy,…

Un  lien s’est établi entre le groupe du café le Florida (la gauche critique radicale)  et ceux du Saint Sernin qui n’étaient pas radicalisés, c’étaient des cinéphiles, inspirés par la recherche critique dans le discours par rapport à l’orthodoxie du gaullisme.  Il y avait aussi un troisième groupe au Tortoni, auquel participaient Dominique Larroque Laborde (prof lycée de Blagnac), Mireille Rey, Françoise Vallon prof de Philo… Sur les événements du mois de mai hormis le moment fort du 25 avril  il lui reste un souvenir d’une mini barricade place Wilson, cela devait être le soir du 13 mai.

Par rapport aux enjeux politiques de l’UEC le travail sur la littérature ou le cinéma paraissait léger, mais cette autre manière de penser s’est révélée non neutre. Il faut se souvenir que l’extrême droite était dure. Il se souvient d’un tract des fascistes qui voulaient faire la peau de Bensaid, le tract titrait « les miasmes de D. Bensaid un juif communiste ».

A la rentrée, il s’est retrouvé « organisé » en septembre 68, en entrant dans les « cercles rouges » (créés par les ex JCR) dédiés aux « non encartés ». Puis dans le « cercle noir » des gens pré-organisés. Il a vendu le premier n° de rouge en septembre 68 avec Marie France Barsoni. Avant 68 compagnon de route de la JCR, il était délégué UNEF à la fac de Lettres, il est ensuite entré à la Ligue Communiste dès sa création fin 68, il avait 22 ans. Il s’est engagé dans des comités de luttes, le secours rouge, …mais pas dans des actions violentes.

 

Bernard Chamayou quittait Toulouse pour Tarbes en 1970, il revenait à Toulouse pour des réunions régionales et/ou des stages de formation. Les militants de la Ligue se donnaient comme mission de se répandre dans l’espace géographique et de créer des groupes Ligue.

 

Les années 68, 69 70 furent pour les militants de la Ligue des années de capitalisation politique, la suite sur le Vietnam, les AG et les implantations en milieu ouvrier. Certains comme Michel Naudy sont allé travailler à la SNIAS comme établi, Bernard était à la direction de la Ligue de la ville de Toulouse.

Jusqu’en 78 à Tarbes et à Pau avec d’autres militants tels que Garcia, Cours Salies, Carpentier,… ils furent les noyaux durs de la construction de la Ligue dans le sud de Midi-Pyrénées. La présence de la LC et ensuite de la LCR à Tarbes doit beaucoup à leur travail de l’époque. L’insertion professionnelle était une politique délibérée d’implantation de la Ligue devenu l’ossature de la construction de la Ligue. De 71 à 75 Bernard a été membre du comité central de la Ligue. Il est revenu à Toulouse en 78.

Le léninisme révolutionnaire organisé ne pouvait se développer séparé du monde du travail, les militants devaient capter les demandes des travailleurs et faire des propositions, le corrélat était qu’ils devaient être des militants dans les syndicats. Bernard enseignant s’est donc engagé au SNES à la FEN. A l’intérieur de la FEN et dans chaque syndicat il y avait des courants, le SNES était piloté par le courant  Unité Action tenu par les communistes du PCF, les militants de la Ligue ont investi le courant  Ecole Emancipée composé d’anars, de membres ou de sympathisants PSU et de trotskistes (Ligue et OCI). L’OCI a quitté l’Ecole Emancipée (EE) pour une tendance Front Unique en 69-70. Bernard a pris des responsabilités au sein du SNES puis de la FSU, des mandats au bureau académique du SNES et au bureau national du SNES au titre de l’Ecole Emancipée, puis dans le comité délibératif fédéral national de la FSU. « J’étais de ceux qui ont œuvré pour que la FSU existe en unissant les courants UA et EE lors de la dislocation de la FEN. Il y a eu des accords et une élaboration commune pour choisir une Fédération Syndicale Unitaire, syndicalisme de transformation et pas un syndicalisme d’accompagnement. »

 

 

La leçon qu’il tire de cette période ; « Cette période des 30 glorieuses qui a fait craquer la jeunesse la plus sensible aux carcans bourgeois, en France gaulliste, mais aussi le glacis stalinien, dynamisé par les fronts de guérilla. La dialectique mondiale des fronts de reconstruction était à l’ordre du jour. 68 ce fut la jeunesse comme facteur déclencheur d’un mouvement de révolte ou se mêlent anti-impérialisme, anti-autoritarisme,… et qui aboutit sur des grèves ouvrières malgré la main mise de la CGT, sur le monde ouvrier. »

 

Sur ce sujet un film est significatif du rapport ouvrier/CGT il s’agit de « la reprise du travail aux usines Wonder » tourné par un membre de l’OCI.

C’est sur ce film que Bernard Chamayou a choisi de développer son analyse du mouvement.

Pour lui la dialectique du mouvement et de la grève n’a pas changé d’ailleurs ; « il faut savoir terminer une grève, savoir que la victoire s’est l’accumulation.

Enfin mai 68 c’est aussi une leçon sur les mouvements sociaux, la construction, la montée en puissance, le moment culminant où se pose la question d’aller plus loin, puis les freins dans le propre camp, puis la fin.

Mai 68 fut une formidable leçon de choses en un mois de nos vies. Exercice de la liberté, de la démocratie, de la liberté. Des producteurs venaient porter des légumes à la fac, prendre la rue, la liberté de parole, … Il y a des gens que se sont révélés en trois semaines, …tout mouvement fait émerger des figures…68 à aussi permis l‘émergence du mouvement féministe. Ce fut l’émergence du réel et du possible.

Je n’ai pas de nostalgie, mais je ne veux pas oublier.

Que dire ? Mai 68 c’est toujours un début… il faut reprendre le meilleur des moments révolutionnaires, …..un de ces moments où l’utopie trouve un lieu… »

 

 

E. Brugarolas