Corradin Irène

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Irène Corrradin

Mon rapport aux événements de Mai  1968 passe par mon lien avec Marie- France Brive .Nous avons vécu ensemble de 1965 à sa mort en 1993.Nous étions deux personnalités trés différentes ,je n’ai ni sa mémoire,ni son acuité en politique ,je n’étais pas comme elle en première ligne.Je sais que la mémoire est défaillante et déformante,voici les choses telles que modestement je m ‘en  souviens .

Nous avions presque achevé nos études ,dans la section Histoire,  à la faculté de Lettres de Toulouse,rue Lautmann. J’étais pour ma part en 1967- 68 engagée dans mon année  de stage Cpr, stagiaire sucessivement dans trois établissements toulousains,le lycée Berthelot,le lycée St Sernin,le collège de la Cépière(8 heures de cours par semaine).En octobre 68,je rejoindrais  mon premier poste  comme enseignante en Histoire-Géographie  au lycée de Condom.Marie-France était quasiment en année sabbatique,elle venait d’achever son mémoire sur dix ans de politique municipale à Toulouse,sous la Troisième République.Nous allions avoir beaucoup de temps libre pour participer à Mai 68!!!

J’ai rencontré Marie -France Brive en 1965 et nous vivions une passion amoureuse,dans une époque où le non-dit sur l’homosexualité  était total,et les homos  invisibles! C était pour moi une situation difficile à assumer,d’autant plus qu’ issue d’une famille très pauvre d’ouvriers agricoles italiens établis dans un petit village viticole de l’ Aude ,mes succès scolaires m’ouvraient la porte de l’intégration et de la promotion sociale auxquelles j’avais aspiré jusque là  tout comme ma famille.

Sur le plan politique,je me vois comme étant, à l’époque,  apolitique,manquant totalement de lucidité et de conscience de classe et de sexe.Je ne faisais aucun lien entre la situation politique française et le contexte mondial de décolonisation.Boursière,j’étais une excellente élève,passionnée d’Histoire ancienne.Je ne militais pas dans un syndicat étudiant.J’avais totalement perdu la foi catholique dans laquelle j’avais été élevée.

J’étais une révoltée de manière instinctive, ne répondant pas et me soulevant contre les normes.Ma réussite scolaire me rendait malheureuse,elle m’isolait car elle  me coupait de mes amies d’enfance promises à un avenir d’ouvrières dans le textile et de mères de famille . Je ne me pliais pas avec les garçons à l’injonction “Sois belle et tais-toi”!!! Je connaissais une solitude de fait ,paradoxale vu que je vivais entourée d’ami-e-s.

Mai 68 fut  une libération ,une libération de la parole(nous passions nos journées et une partie de nos nuits à la fac,dans les manifestations de rue(merveilleux printemps de 68)  et dans les amphis croulant d’individu-e-s ,issu-e-s d’horizons sociaux trés divers.Nous avons vécu à partir de ce moment-là notre relation de manière plus ouverte,publique,dans une totale inconscience des regards normatifs,portées par l’ébullition de Mai.. L’année 68 et les années qui ont suivi furent pour nous des années de Joie(terme que j’emprunte à dessein  à Bernanos et à Bresson).Pour moi, ce furent des années émancipatrices car auparavant j’avais peu d’ ouverture sur le monde et une connaissance du monde moins complète et surtout moins engagée  que celle de  Marie-France (MF). Avant 68 , je faisais Histoire par goût du passé alors que Marie-France était passionnée par l’histoire de la classe ouvrière,de ses luttes,de ses idéologies  et par  la politique contemporaine.Complétement déracinée par rapport à son milieu d’origine(Avignon),elle avait par son engagement  syndical,sa forte personnalité et sa présence dans les amphis à une époque où le silence était roi face à la parole des profs-mandarins,noué en un an un très grand nombre de liens et était devenue une personnalité connue du milieu toulousain estudiantin.A l’inverse,je dédaignais ces milieux. 1968 a donc été pour moi Le moment de mon entrée en politique comme si par ce que nous vivions quotidiennement(débats,rencontres,manifs,rédaction de tracts,expériences),d’un coup,toutes les connnections s’étaient faites en moi: passé-présent,privé-politique,local-mondial,homme-femme.

Avant 68,  on ne manquait aucune séance à la Cinémathèque de Toulouse,rue Roquelaine ,où nous découvrions le magnifique fonds de films russes. Au début de 1968,nous suivions de prés les mouvements de soutien à Henri Langlois à la Cinémathèque française.Nous ne jurions plus que par les cinéastes de la Nouvelle Vague mais nous aimions aussi les films italiens . Les films de l’est- tchèques , hongrois,yougoslaves –  nous enthousiasmaient,en particulier pour tout ce qui touchait la libération sexuelle et le petit vent de liberté sexuelle et de folie dont certains étaient porteurs(ex”les petites marguerites” de Vera Chytilova)..Nous y retrouvions beaucoup de ceux qui étudiants à la Fac de lettres allaient animer le mouvement de 68 à Toulouse(Morel  qui en 68 serait nommé professeur  à Nantes,les Bardel,les Garaïalde,les Chamayou…) . Nous étions une génération fascinée par l’image et je pense que ce n’est pas indifférent quand je vois le flot d’images ,de slogans produits par 68.

Nous passions beaucoup de temps en bibliothéque, dévorions des bd, achetions des livres de poche,découvrions Beauvoir(MF  m’offrit en 1966 “Les mémoires d’une jeune fille rangée”-ainsi toujours j’apprécierais plus la langue et l’écriture de la femme et de  la mémorialiste que celles de  la philosophe ) . Nous écoutions en boucle Brassens,Ferré et Barbara (nousl’ avions entendue  à un concert sous chapiteau organisé par des étudiants  à Toulouse en 1965).

Nous travaillions  à la faculté avec les copains de l’AGET UNEF (dont certaines étaient membres de l’Union des Etudiants Communistes ou des Etudiants Socialistes Unifiés) mais aussi avec les Cathos progressistes(” la paroisse étudiante “, rue Valade, St Sernin, De Mones, Georges Brielle aujourd’hui à la librairie Privat  ). La section Histoire était une des plus conservatrices de la Faculté. Paradoxalement,deux cours nous avaient passionnées,l’un du doyen Godechot sur la Révolution française,l’autre de Carbonnel sur  les Révolutions russes.Ils allaient nourrir notre imaginaire et nous permettre d’adhérer(mais y avons-nous jamais cru?) à la mythologie révolutionnaire en vogue.Je me souviens comment en spectatrices ,nous avons regardé une nuit se dresser de soi-disant barricades.Cette représentation de guéguerre était pour nous jeux de garçons,nous les regardions de loin ,narquoises,la tête emplie des gravures de 183O ou de 1848 .Dans l’enseignement que nous recevions ,pas un mot spécifique sur l’intervention des femmes dans ces mouvements politiques…Les noms d’Olympe de Gouges ou d’Alexandra Kollontaï ne seraient jamais prononcés!! Histoire des femmes,année zéro,comment ne pas le croire!

Les amphis croulaient,génération du baby boom oblige, sous le nombre d’étudiants anonymes et silencieux .

Marie- France Brive redoublait son année de propédeutique aprés,beau geste ,accompli avec panache, avoir obtenu un zéro à la session de septembre  pour copie  blanche rendue(le sujet lui semblant du recrachage de cours dénué de tout intérêt et de toute intellligence).Ses initiatives allaient faire bouger l’amphi.

De 1965 à 1968 ,sous  son impulsion , nous avons  réalisé plusieurs numéros d’une pseudo revue,”un petit torchon”  intitulé  « histoire et vulgarisation ».  Cela nous a permis des contacts personnels avec des enseignants(Granet,Sentou) et donc de fait  des liens,des conversations,des prises de parole  profs-étudiants,ce  qui remetttait en cause le rapport hiérarchique maître-élèves .Nous abordions là une approche critique du/des savoirs (on ne voulait pas seulement ingurgiter et restituer telles quelles  des connaissances-c’était là nous semblait-il la seule fonction des examens et on ne lui trouvait aucun intérêt).

Nous questionnions: Quels savoirs? Pour qui? Comment les diffuser hors de l’Université et à quelles fins ?

Cela supposait des débats et des travaux en groupe et la rédaction de textes personnnels . Un étudiant,Jean-Claude Perpère, illustrait ce petit journal.Je me souviens en particulier d’une illustration sur le rôle occulte des reines de France en politique,le poids des alcôves,tout cela bien sûr traité avec dérision .C ‘est la seule fois où je crois une allusion sur le genre a été faite ! L’heure de la prise de conscience féministe n’avait pas encore sonné!

On proposait, on ressentait (influence de Marrou et de son ouvrage “Le métier d’historien”) la nécessité  d’  une approche critique et de réflexion dans l’apprentissage de l’Histoire.C’était déjà emblématique de ce que sera pour moi l’esprit 68.

Ce que je peux affirmer c’est qu’avant 68 et même dans le début des années 70,  la société  française était repliée sur elle-même, les rapports sociaux assez mesquins et basés sur des comportements que nous subissions tout en les considérant archaïques.Au contraire de moi ,   MF était politisée et très ouverte dans son comportement sociétal.Sa coupe de cheveux à la garçonne,sa veste de daim éculée,sa manière de fumer ou de prendre la parole sans y avoir été invitée en amphi choquait  et me troublait. Elle était syndiquée à l’AGET-UNEF et n’hésitait pas par exemple à utiliser la ronéo du syndicat pour réaliser des polycopiés  des cours,polycopiés supervisés par les profs – ex Granet en histoire grecque-qui acceptaient ainsi que leurs cours soient retranscrits donc plus facilement disséqués et critiqués.Ces cours étaient réalisés à l’intention d’étudiants  qui du fait de leur condition sociale(pions,étudiants pauvres qui travaillaient pour payer leurs études) ne pouvaient être présents en cours.

La grande hantise était en Histoire”les 1OO questions d’histoire hors programme”  et tous azimuts,traitées par des étudiants studieux et volontaires ;ils irritaient au plus haut point nos maîtres!!!! .

Le syndicat étudiant , devenu un lieu -ressources de savoirs et  non seulement un lieu de débats syndical et politique, était très attractif pour les étudiants.

C’était  là une démarche novatrice, généreuse, peu courante à l’époque, que cette  mise en commun et à disposition des savoirs.Elle rompait avec l’individualisme universitaire,elle n’était pas élitiste ni égoïste mais se voulait partageuse et fraternelle,là encore un des héritages de Mai 68 .

Pour moi,elle démolit le préjugé selon lequel la génération de 68 était la”chienlit”,expression que je n’ai jamais pardonnée à De Gaulle.

Les leaders politiques  de 68 étaient au contraire les étudiants les plus curieux,studieux,compétents, dynamiques de leur promotion.Je le dis parce que je n’étais pas de ceux-là,noyée par ma timidité  dans la masse estudiantine.

Nous remettions en cause violemment les hiérarchies acquises et j’ai eu beaucoup à souffrir durant  mon année de CPR.Ainsi,j’écrivis dans mon rapport de stage en décembre 1967:

“Jeune stagiaire enthousiaste,où en étais-je de mes ILLUSIONS …trois mois aprés mes premiers pas dans l’enseignement?”

“Les phrases sorties des livres m’apparaissaient POUSSIEREUSES,DEPHASEES au milieu de ces jeunes gens-mes élèves,pas toujours avides de m’écouter,mais vivant bien dans leur” époque “.

“Sur le plan de la vie de tous les jours,le risque est grand de se laisser distancer.Je découvrai donc l’intérêt d’intégrer l’enseignement du Passé,et aussi de la géographie,à l’Actualité”

“Il était évident que l’on(le conseiller pédagogique )n’attendait rien de moi et que même dans le meilleur des cas,je n’arriverais pas à faire le cours tel qu’il aurait aimé le faire à ma place.”

“Je m’étonnais de voir Monsieur L… parler à une classe réduite à la PASSIVITE .

“Dans ces conditions ,mon conseiller pédagogique devint pour moi une CONTRAINTE et ne m’apporta pas l’enrichissement que j’en espérais!

(Commentaire en marge de l’inspecteur :”Beaucoup trop de sincérité!”)

“Ainsi,je perdis progressivement Confiance vis-à-vis des jugements qu’il portait sur mes leçons en même temps que je perdais confiance en moi”.(commentaire personnel :les deux  autres stagiaires étaient des hommes,leurs leçons  bénéficiaient  toujours de  meilleurs commentaires,ce qui finissait par me sembler bizarre!!!).

“Je dois dire que cette année de stage a été pour moi une annnée très dure …Cette année m’a appris le découragement …”

“Je ne pense pas qu’il soit bon de leur(aux élèves) montrer l’Histoire et la Géographie comme des sciences trés simples,je dirai même évidentes.Ce n’est pas vrai…Il faut transmettre-aux élèves- le SENS et la NECESSITE de l’histoire et de la géo pour COMPRENDRE et DOMINER le monde dans lequel nous vivons.”

(Commentaire de l’inspecteur Amanieu:”Trés bien.Travail.Sincérité parfois un peu rude,il faudra arrondir les angles-cf les lois de l’érosion,vu le 15 MAI 1968).

Et pour m’apprendre, sans tarder, et contrairement à l’appréciation portée sur mon cahier de stage,je ne fus reçue qu’avec la mention Bien au Capes Pratique!!

Nombreux furent nos professeurs  de Fac qui  ont très mal vécu mai 68 et qui en gardèrent un réel traumatisme!!! par exemple notre prof d’histoire grecque Delorme refusait  d’entrer dans la fac parce qu’il n’admettait pas d’avoir à franchir un porche  au-dessus duquel flottait un drapeau rouge. D’autres, tel Benassar grand séducteur, étaient plus filous , ils  s’accommodaient et s’adaptaient à la situation.Ils subissaient le contrôle étudiant lors du passage des examens oraux qui devaient valider malgré tout cette année scolaire bien chaotique .

Nous leur reprochions de se servir de nos travaux de mémoires pour écrire leurs livres.Par ex,ils avaient débité en tranches de dix ans et donné en sujets d’étude à divers étudiants  la politique de la Ville de Toulouse sous la Troisième République . Ils ne nous citaient pas,nous prenaient-ils pour leurs” nègres “?.Marie-France Brive,un des éléments les plus brillants de sa génération (cf ses résultats aux examens à l’Université de Toulouse et à l’agrégation ) le paiera par sa difficulté à intégrer le département Histoire en tant que maître de conférences.Les peurs et les rancoeurs restèrent tenaces!!!

En ce qui concerne la mobilisation, en 68, on peut dire que les étudiants  géographes, comme les littéraires et les philosophes,  bénéficiaient d’un environnement professoral bien plus  progressiste (Kaiser en  géographie,Granel et Sert  en philosophie).

Dans les années 1966- 67,  nous avons participé aux  manifestations contre la guerre au Viêt-Nam organisées par les comités de base Viêt-Nam. Nous nous sentions trés  proches des dissidents de l’UEC qui pour la plupart ont ensuite bifurqué à la JCR lors de sa création .Nous ne fréquentions pas de pro-chinois du PCML où de l’UJCML, nous avons rencontré des maoïstes après 68 quand la Gauche Prolétarienne s’est créée.

Dans les manif,les figures masculines étaient largement dominantes,mais nous sommes au  second rang ds la fameuse photo de manif,prise par  Dieuzaide qui aboutit place du Capitole,donc je pense que nous étions trés partie prenante! Dans les amphis,les figures d’hommes étaient en première ligne(Pierre Cours Salies,Arthous,Pey,Scotto,Malrieu…) .Pour chacun d’eux,une figure de femme allait émerger dans les années à venir d’abord dans les pratiques syndicales autour de la tendance Ecole Emancipée,enfin dans le mouvement de libération des femmes .Nous écoutions Bernard  Chamayou,derrière(à côté mais nous ne la voyions pas ) il y avait Claudie;derrière Scott Carpentier,Danielle; Michel et Lilou Garaïlade;Alain et Michèle Bardel…L’Histoire,sans  doute parce que c’était paradoxalement le plus rétrograde, était le seul département où le combat était mené par une femme,MFrance Brive . Elle sera élue représentante des étudiants  aux instances tripartites de la Fac et le doyen Godechot,que sa connaissance intime de la Révolution Française et son âge qui nous semblait canonique inclinaient,   me  semble-t-il,  à l’indulgence,l’apppelait”notre passionnaria de mai 68 “.  Il y avait aussi jouant un rôle important Conchita à l’Unef ,Dominique Larroque -Laborde en Lettres.

M-F Brive écrira en septembre 1992 : “Le mouvement de libération des femmes des années 197O est issu,en France,de celui de 1968.Celles qui allaient se revendiquer FEMMES de façon ouverte,publique et donc politique,avaient pour la plupart fréquenté ou animé des groupes de gauche et d’extrême-gauche avant,pendant et aprés les EVENEMENTS.Quelques unes étaient de formation universitaire…”

Deux manifs  furent particulièrement  belles et toniques,l’une qui descendait les allées Jean Jaurés pour dénoncer le monopole de l’information et de  l’ORTF,l’autre trés colorée grâce aux affiches des Beaux-Arts brocardant “les élections,pièges à cons”.

Une fut particulièrement violente,dans les derniers jours de mai(? ou de juin ?) ,rue de Metz où la police chargea violemment .Il était temps de restaurer l’ordre!C’est au cours de cette manifestation que beaucoup d’étudiants toulousains furent arrêtés et amenés à la préfecture, place St Etienne.Nous n’avions pas pris la mesure de ce qu’était l’appareil d’Etat.J’en veux pour preuve que ,ayant échappé aux arrestations totalement arbitraires(nous ne faisions que manifester ,les mains nues),je poussais dans la nuit MF à aller faire un tour,pour voir,du côté de la Préfecture!!Quelle naiveté!La police immobilisa notre 4 chevaux(nous la retrouverions à l’aube les 4 pneus crevés),nous arrêta aussi sec(quand le couvre-feu avait-il été décrété??mauvaise manie résiduelle de la guerre d’Algérie),nous retrouvâmes nos camarades au poste où nous restâmes toute la nuit!!Qu’y fit-on??on nous ficha comme de grands bandits avec pancarte sous le menton, de face et de profil!!Etudiantes en Histoire ,cela nous faisait rire,nous savions combien sont riches pour l’historien les Archives de la police!!Aujourd’hui j’aimerais bien savoir ce que sont devenues ces photos??avons-nous des dossiers ? Il serait intéressant de les lire!!Il s’agissait là d’une atteinte aux libertés publiques et d’une tentative d’intimidation qui nous remplissait plutôt de fierté!!
Pendant ces annnées-là,nous évoluions dans un espace urbain trés étroit (la campagne toulousaine était  alors trés présente et proche, pas encore pavillonnaire ):

le démarrage,place du Salin,le 24 avril de la premiere manifestation  du mai toulousain nous semblait trés excentré.

Nous navigions à pied de la place du Capitole,point central des manifs, à  la fac, rue Lautmann , pour gagner le soir  le cinéma ABC,rue St Bernard ou  la Cinémathéque,rue Roquelaine. MF habitait le quartier des Chalets .J’avais quitté la cité universitaire  de jeunes filles de la rue du Taur(où il fallait pour faire entrer un” étranger “-sic- montrer patte blanche) pour une chambre,rue Valade.Nous fréquentions  la bibliothèque universitaire ,rue du Taur,toute proche de la bibliothéque municipale,rue du Périgord.Par la rue de l’Esquile,nous rejoingnions les restau U et l’aget -unef, rue des Lois.C’est dans cette rue qu’était,tout prés de la Fac,situé notre café de prédilection,au 44 rue des Lois.C’est là que se réunissait la corpo de droit,les étudiants les plus réac,autour de la Faluche.Les gauchistes préféraient le Florida  ou le ST Sernin mais c’était notre manière d’échapper au collectif lourdement masculin  et de nous retrouver dans un cocon amoureux à l’écart du monde(les imbéciles,on ne les voyait pas!!)sous la protection du patron Maurice qui nous mitonnait de bons petits plats tout en se disputant avec sa jeune épouse qui lui tenait tête.C’est ainsi que filait mon salaire d’ipésienne et que je commençais à goûter  la bonne chère , à apprécier le  bon vin  et à prendre quelques kilos!

La plupart  des militants dont nous étions proches politiquement  appartenaient  à  la JCR puis à partir de 69  à la Ligue Communiste (la Ligue). Marie-France et moi  n’avons jamais passé le pas de l’encartage car dans les statuts de cette organisation subsisterait encore longtemps”la défense inconditionnelle de l’Urss”. Cela  avait du mal à passer pour nous historiennes,même si nous étions loin d’imaginer la réalité du goulag dans ses vraies dimensions  .Nous avions une vision plus critique du rapport à l’URSS alors qu’eux  intégraient l’URSS comme le lieu de réalisation du communisme même s’ils étaient critiques par rapport au stalinisme.  Cependant nous partagions leurs  analyses et  avions une sensibilité commune . Ainsi dans les années qui suivraient  , nous assisterions à leurs meetings,lirions leur presse, voterions Krivine.Avec eux ,  nous avons participé  à Paris à la commémoration de la Commune en 1971 ,etc.

Grâce au quotidien vécu dans ces années-là, nous avons définitivement acquis le goût du collectif, le renoncement à la réussite sociale individuelle ,le rejet de la société de consommation,la nécessité de porter le savoir hors de l’Université et de le mettre à la disposition de tous, l’espoir de changer le monde et …un goût trés fort et inaliénable  pour l’hédonisme !.

Dans les années qui allaient suivre 1968, notre engagement et nos pratiques seraient essentielllement syndicales  dans le cadre de la FEN;  nous appartenions au courant Ecole Emancipée et nous  nous opposerions aux bureaucraties syndicales proches du PCF tout comme étudiantes,nous dénoncions le mandarinat des profs. ..  En octobre 68 j’étais à Condom affectée à mon premier poste, MF était restée à Toulouse pour passer le concours de  l’agrégation,son ambition étant de faire de la recherche en Histoire ouvrière,la mienne étant de vulgariser le savoir historique en enseignant en collège et lycée.Reçue brillamment en Juin 1969 à l’agrégation ,elle refuse un poste à l’Université de Vincennes qui allait s’ouvrir et un poste au Lycée St Sernin de Toulouse pour me rejoindre à Condom,un professeur du jury préjugeant qu’elle devait se marier avec un condomois  pour faire un tel choix!!

Nombreux furent les copains actifs en 68 à se retrouver affectés dans le Gers par les services du Rectorat , relégués loin de Toulouse (par ex,le turbulent Chaboy) …Les transports étaient moins fréquents qu’aujourd’hui,les étudiants et jeunes profs sans voitures,le trajet en bus trés long!!! Les Garaïalde (Lilou et  Michel) furent affectés comme pions au Lycée de Condom.Ils paieront trés cher d’avoir été à la fois d’excellents étudiants en philosophie(Lilou était remarquable,Michel trés caustique) et de grands leaders du mouvement  étudiant à Toulouse.Le système s’emploiera à leur barrer l’accés au professorat(trop perspicaces  et intelligents donc dangereux éveilleurs de consciences) et en compensation leur offrira des emplois municipaux,aprés de longues luttes!!. Le Lycée était alors une institution très figée, par exemple à Condom la directrice nous reprochait de nous tutoyer entre profs,les élèves portaient toujours la blouse,etc. Nous avons peu à peu développé des rapports différents entre adultes(profs,pions sans distinction) et élèves dans une approche qui refusait l’arbitraire de l’autorité. On  animait   le Foyer des élèves,on organisait une séance de cinéclub par semaine; le club d’archéologie   était féru d’art roman. Jeunes profs et élèves  y étaient presque en nombre égal . Nous n’avions avec eux  que quelques années d’écart,d’ailleurs  nous n’avions que depuis peu  atteint l’âge de la majorité légale(21 ans).Dans la grande cour du Lycée Bossuet,indistinctement élèves et adultes bûchaient les  petits fascicules rouges,diffusés  et fabriqués par la Ligue Communiste sur Marx, Lénine,TRotsky,etc.! Les réunions syndicales se faisaient à Auch.Nous venions des 4 coins du département,Lectoure,Fleurance,Condom,Nougaro…Nous y retrouvions Françoise Condom ,  Eliane et Jean-Pierre Cadreis,Francine et Sidney  Mannheimer,Nanie et Pierrot  Desbats,etc.

Nous échangions nos classes,nos élèves,nous rédigions sous forme de polycopiés nos cours en commun,nous avions une intense activité pédagogique sans verser dans la croyance en “la révolution par la céramique”, des heurts fréquents avec la directrice et certains parents (petite bourgeoisie locale) ,des actions militantes communes sur la Ville avec d’autres.Nous faisions des”grèves sauvages”.Dans ma robe rouge,couleur que j’affectionne,j’étais pour ma directrice “un drapeau vivant”.Nous étions pour elle d’horribles  “maoïstes “(y avait-il quelque chose de plus extrême?) et d’irréprochables enseignants!ô  rage,ô désespoir!Nous y avons expérimenté et découvert la réalité et le bonheur de rapports d’égalité ,d’écoute et d’ouverture avec les élèves sans renoncement à l’impérieuse exigence du travail.Il fallait  maîtriser les savoirs pour être en droit de les critiquer et de les déconstruire ,disait MF.

Notre vie dans le Gers et notre militantisme syndical fort ont fait que nous n’avons rejoint le mouvement des femmes qu’à notre retour sur Toulouse  dans les années 1976-77.

C’est là que  nous avons  trouvé notre espace politique,de pratique et de réflexion,dans la Maison des Femmes,19 rue des Couteliers. Nous avons créé,au Cratère grâce à notre complicité ancienne avec Michel Desdebats de la FOL,avec Monique Haicault et Marie-thérèse Martinelli, le Cinéclub des femmes de Toulouse,espace non mixte  de  diffusion de films de femmes et de débats sur les images de femmes et les relations hommes-femmes  véhiculées dans les films(les imaginaires) d’hommes  et de femmes.

Le mouvement de femmes était sur Toulouse divisé en  grandes tendances un peu comme sur le plan national.

Cependant,Marie-France ayant entamé une thése sur la Verrerie ouvrière d’Albi,nous passions de longues périodes (toutes nos vacances ) à Paris,aux Archives et à la Bibliothèque Nationale.C’est par le biais des livres que s’est faite notre premiere rencontre avec le Mouvement. On fréquentait assidument les deux librairies de Maspéro, la Joie de Lire .C’est dans le journal l’Idiot International  que nous avons découvert les premiers textes,les premiers noms de femmes qui nous ont éveillées. Puis il y a eu le journal Le torchon brûle. Sur la question de l’identité femme, nous nous sentions plus proches  du MLF tendance Psy et po que de l’approche de nos amies toulousaines qui continuaient à militer à la Ligue Communiste et qui appartenaient  à la tendance lutte de classes( Cahiers du féminisme). Quelque femmes lesbiennes, venant de Poitiers-Brigitte Boucheron,Jacqueline Julien..- avaient créé avec des toulousaines -Sonia Ruiz,Annick Jaulin,Jacqueline Dours…-  rue des Couteliers, la Maison des femmes. Des femmes proches de la Ligue(??) créeront un lieu de femmes éphémère, rue Borios , le Centre des femmes (Françoise Ayrolles,Lilou Cohen,Ourdia ??) , d’autres (dont certaines filles d’exilés républicains espagnols) ouvriront  dans le quartier Arnaud Bernard, la Gavine(mouette,en catalan).

Mais là commence un autre moment de l’Histoire,de notre histoire.

Entretien accordé à Elie B.,  à Toulouse le 2O mars 1968.