Delbreil Danièle 68 et sa trace au long cours

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Danièle Delbreil.
68 et sa trace au long cours

Je viens d’un milieu petit bourgeois de droite, mais j’ai mis bien du temps à m’en rendre compte. Peu de parole, et des valeurs de travail, d’ordre et de conformité. J’ai semé quelques troubles dans cet univers conventionnel : renvoi du lycée St Sernin pour insolence et mauvais résultats, relations amoureuses et désirs de liberté trop précoces.  Ces frayeurs parentales furent apaisées par la réussite en fin de parcours secondaire, l’entrée en Fac de Lettres, l’obtention des IPES (bourse d’études contre un engagement à enseigner), et le mariage qui faisait de la petite dernière une jeune femme rangée. J’étais quand même travaillée par mon attirance pour le théâtre, et un idéal de vie plus intense que celle dans laquelle j’entrais, une vie étudiante studieuse et un mariage sans joie destiné à hâter la sortie de la famille.  Je n’étais pas du tout politisée, mais je suis entraînée pour la première fois dans une manif organisée par les Comités Vietnam de Base en Mars 68. Investir la rue est une découverte excitante, transgressive et je commence à tenter de comprendre. Le 25 Avril reste pour moi le premier jour d’occupation de la Fac, l’amphi Marsan est comble, et c’est aussi mon dernier jour de femme mariée après neuf mois de vie commune. Un vent d’allégresse balayait tout, mais j’avais peur de me retrouver seule pour la première fois, intimidée et ignare. Je grappillais de réunion en réunion, à la JCR, chez les anars, les situs. Je rencontrais un monde inconnu, des ouvriers, des syndicalistes, la violence des fachos. Comment élaborer un positionnement personnel dans ces vagues de discours ?  Car pour la première fois j’entrais aussi dans le monde des orateurs et du pouvoir fascinant d’une parole qui dirait la vérité : aliénation, exploitation, prolétariat, lutte des classes, révolution… La première salve fut celle du vocable marxiste et tous ces mots redessinaient le monde. Puis venaient les luttes fratricides, Trotsky liquidé par Staline, Cronstadt et ses marins brandis par les anars contre les trotskards, et les situs aux propos décapants.… La Fac occupée était le lieu d’assemblées bouillonnantes dans les amphis chamboulés. On y mangeait, dormait, on y rencontrait des hommes qui n’étaient pas des étudiants, on s’y séduisait, on arpentait des circuits convenus entre le Flo et St Sernin, dans la connivence de complices en révolution. L’émotion des manifestations, spasme au ventre et les larmes qui montent, dans le sentiment de la légitimité de la révolte, de sa force, dans la continuité de luttes historiques, intensité liée à la menace des débordements, un baptême qui m’ouvrait à la vie collective de la rébellion.

Ce moment initiatique avait ses gourous politiques, Coursalies, Artous, Alcouffe, Chamayou, Bardel. Je ne me souviens d’aucune femme oratrice… Serge Gonzales ne jurait que par Marx, surtout celui des Manuscrits de 44, dont l’idéal m’a marquée par son ambition et sa simplicité respectueuse : savoir travailler intellectuellement le matin, oeuvrer de ses mains l’après-midi en bon artisan, et le soir jouir du monde, tenir tous les possibles humains dans sa vie selon ses propres besoins et de ses goûts. Mais était-ce cela le message ? Toujours est-il qu’il fut un passeur qui prenait des risques, et avec lequel il était bon de les prendre.

Un petit groupe de maos arrive de Paris en 69. Je commence avec eux une vie militante qui se veut rigoureuse : étude de textes, travail de porte à porte à la « briqueterie » pour recueillir les doléances des habitants, les aider à s’organiser, à créer des comités de quartier, faire la grève des loyers. On distribue aux portes des usines. Des contacts internes dénoncent des petits chefs particulièrement odieux : on organise un guet-apens et un marquage à la peinture rouge. Les actions pouvaient être violentes, ce qui leur donnait pour moi un attrait, mais après coup j’avais honte de coincer un homme seul, un prolo tout de même, plus âgé que nous. Excitation de braver l’interdiction de distribuer la « Cause du Peuple », être surveillée par les RG, passer la nuit en garde à vue. Ce leurre révolutionnaire dura peu, le temps de mesurer l’absurdité de cette vie de militant professionnel qui de fait n’était pas soutenue par une utopie vraiment désirable, mais qui permettait à un petit noyau de vivre avec cynisme sur le dos d’un cercle de sympathisants. Les « établis », eux, forçaient notre estime. J’ai quitté les maos, blessée de leur machisme, de leur dogmatisme, pour aller vers des projets plus directement.

Mais comment ne pas évoquer la « révolution » sexuelle qui accompagnait la « révolution » politique et le bouleversement des rapports amoureux ? Le risque devenait une valeur : apprendre à conduire vite et bien, escalader, construire une relation d’amour avec un homme et désirer un enfant tout en refusant la fidélité, jouer à tout moment la rupture possible, l’insécurité de souffrir mais ne pas succomber au péché de posséder – dépendre. Accoucher (en 1973) le plus naturellement possible, sans douleur ni violence (hum !) avec la « famille Fallières » d’une enfant projetée imaginairement comme combattante féministe. La vie intime amoureuse devenait le terrain privilégié de conquêtes paradoxales : de liberté et d’intensité. Et les enfants que l’on mettait au monde, il n’était pas question de les soumettre à une éducation autoritaire et stérilisante : un projet d’école parallèle nous a réunis un moment, sans qu’il puisse aboutir, faute d’un consensus suffisant et de crédits.

Déferlait aussi la vague du féminisme. Des petits groupes se réclamant du Mouvement de Libération des Femmes fleurissaient dans divers réseaux. Premières réunions chez Aline, place Dupuy ; son mari, américain, était brandi en exemple car il faisait tout à la maison. Puis vint un premier local, rue Bayard. Une extraordinaire manif du 1er Mai, déguisées en femmes au foyer, brandissant le Torchon Brûle, les ventes publiques inénarrables sur les marchés, aux Puces de St Sernin : heureuse jubilation car dans cette mobilisation nous parlions en notre nom et nous pouvions enfin libérer cette parole qui nous avait tant manqué. Oui, les groupes de parole furent un moment essentiel, celui de la découverte des autres femmes et de la reconnaissance collective de ce qui nous unissait. Nous militions pour la plupart au MLAC et pratiquions des avortements, guidés par des médecins. Le vote de la loi fut un moment marquant puisqu’il inscrivit la pertinence d’un passage à l’acte transgressif revendiqué publiquement, exemple réussi de désobéissance civique faisant avancer la législation.

Mai 68 jouait ses ricochets dans ma vie professionnelle. Réunions houleuses au Centre Pédagogique Régional, où étaient remis en cause le contenu et la pédagogie de l’enseignement. Le jury du Capes offrit un zéro à la « désespérée des barricades », qui ne voulait plus enseigner Corneille et son idéologie du devoir sacrificiel. Je redoublais aussi mon année de stage pour être enfin capétienne, nommée dans le Maine et Loire où j’enseignai deux jours, incapable de supporter cet exil et d’avoir à rabattre mon amour de la littérature sur l’enseignement de la grammaire et de ses règles intangibles. Je me mettrai en disponibilité jusqu’aux huit ans de ma fille.

Elle est née en 1973, et en 1974 démarrait la communauté du Burgaud. Le fondateur, physicien au CNRS, descendait de Paris où il participait à la revue « Survivre et Vivre » qui traitait d’écologie politique. Il était marxiste critique, sensible aux thèses situationnistes, lecteur de Clastres et rêvait de tribu… Il était venu avec sa femme enseignante et ses deux fils, dans la bande il y avait un ingénieur agronome dont le titre permit d’acheter des terres à la SAFER, une infirmière, une étudiante en médecine, une étudiante en maths et un marginal rural très convaincu. Ce groupe de huit adultes et trois enfants investit une ferme proche d’un moulin à vent ruiné, entouré de vignes mal plantées sur une mauvaise terre quelques bois où promener un troupeau de chèvres, et quelques champs. Nous devions tous participer au travail manuel, dont les revenus étaient minces, et qui a fréquenté la Table Ronde de la rue Pargaminières  a bu du vin âpre du Moulin et mangé ses forts respectables fromages de chèvre. Un petit atelier de menuiserie, quelques tonnes de blé, d’orge, de maïs, des canards gras, des bouquets secs, on variait les productions. Notre colline n’était pas la seule à forger son monde nouveau, nous échangions avec d’autres groupes lors de stages studieux et de fêtes à thème, exploratrices et esthétisantes, qui nous ont laissé des souvenirs lumineux. Parmi nos partenaires un groupe de parisiens justement venus de « Survivre et Vivre », dont certains membres ont fondé une communauté à Toulouse. Par la suite la communauté de Persin-Bas sise à Castelmaurrou, qui entretenait des rapports étroits avec le Mouvement d’Action Judiciaire. Eux aussi travaillaient manuellement, dans la restauration de meubles, la brocante, et ils hébergeaient des réunions de travail dont ils assuraient le couvert et le gîte. Leur grande demeure était parfaite pour les mises en scène festives. Plus épisodiques étaient les interactions avec les anars de l’Hourtet.

Dans le quotidien le temps ne comptait pas, l’essentiel se jouait dans les tablées aux discussions sans fin avec les convives de passage, qu’on entraînait ensuite dans des travaux athlétiques, sur un toit dont il fallait changer une poutre, à décavaillonner, vendanger, rentrer les foins, ou plus paisiblement à garder les chèvres ou faire les fromages. C’était aussi le temps des amours passionnelles ou sans lendemain, le temps des explorations et des circulations curieuses… Les rêves du jeune Marx se réalisaient partiellement, mais le désir sans entraves c’est cruel, et la règle élaborée collectivement suscitait ses transgressions. Il est certain que ce mode de vie n’était pas satisfaisant pour les enfants, auxquels nous prêtions une attention insuffisante. Le groupe éclata en 77, et je partis avec Jean-Paul et Paul sur la colline en face, l’épisode d’Argelès venant ponctuer cette cassure, vécue comme un échec. Tandis qu’un collectif de femmes  assurait pour deux ans encore la continuité du Moulin, Jean-Paul et moi nous faisions cueillir, cramés par un cocktail Molotov au retard mal réglé, sur le parking du Casino d’Argelés où s’ébrouait la Caravane Pyrénéenne de Jacques Chancel. C’était à nos yeux une détestable entreprise de marchandisation et de violation de la montagne. Un mois de préventive, un premier jugement que le procureur avait fait si clément que le parquet fit appel. La condamnation finale resta bénigne. Me demeurent de cette aventure l’expérience oppressante de la prison, et le contact avec des détenues aux profils très divers.

Les années 80 sont celles de la reconstruction professionnelle. J’avais travaillé depuis 74 comme vacataire dans un Centre Médico- Psycho-Pédagogique, où j’avais été embauchée par un psychanalyste dont le divan avait accueilli bien des gauchistes toulousains, alors que je n’avais aucun diplôme spécialisé : 68 avait aussi permis cela ! Je revins en 82 au Mirail, sans enjeu autre que l’obtention d’un DESS de Psycho-clinique, pour pouvoir légitimement exercer ce métier de psychologue qui m’intéressait : travail de la parole, permettant l’émergence pour le sujet de sa part cachée. Aux marges de ce travail institutionnel, nous avions créé en bénévoles un lieu d’accueil pour les petits enfants et leurs parents, la « Petite Maison de la Louge », inspirée de la « Maison Verte » de Françoise Dolto, quoi a tenu quelques années et mourut faute de crédits. Mais aussi créer, se lancer en autodidacte dans la peinture, donner à voir le monde comme personne ne le voit. Revenir habiter sur les lieux de l’ancienne communauté, remuer la terre sous les grands cieux et les vents violents du plateau, portée par un amour qui traversa les orages. Convivialité et réflexion commune hors des instances reconnues irriguent toujours nos soixantaines. Nous avions créé un « Salon » en 89, avec nos partenaires des années 70, nous retrouvant régulièrement autour d’un thème et d’une table. Il a duré 15 ans. Un « Groupe-Femmes », toujours vivant depuis 20 ans, se retrouve chaque mois autour de l’œuvre d’une créatrice. Nous essayons aujourd’hui de donner corps à un projet d’Université Populaire.

Je considère Mai 68 comme l’événement essentiel de ma vie. Certes il venait nourrir des espérances latentes en moi, mais son insolence, son anti- autoritarisme, m’ont inscrite définitivement dans le refus des jeux de pouvoir, dans l’objection, la recherche d’initiatives aux marges des institutions. Il m’a donné une confiance dans ma capacité créative, un idéal de vie pleine que je devais faire vivre. Il me reste une grande préoccupation politique, un refus des énoncés qu’on nous donne pour des évidences et du jeu croissant des inégalités. Les grèves de 95, les débats sur le Traité Constitutionnel Européen ont pu réveiller en nous l’espoir d’un autre mouvement collectif. Hélas, rien n’en est sorti, faute sans doute d’une véritable perspective partagée (même si en 68 elle était confuse et marquée d’illusions). Du moins l’appel que Mai 68 adressait à chacun de nous de rester sensible à la violence des inégalités, mais aussi de faire la preuve de sa liberté et de sa créativité n’est pas éteint. Je crois que j’entends toujours cet appel des sirènes.

 

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