Domenc Michel Autour de mai 68

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Michel Domenc

Autour de mai 68

L’année 68

Je ne parlerai pas de la manière dont j’ai vécu Mai 68 car à cette époque j’effectuais mon service militaire, à Toulouse dans un régiment de parachutiste. Nous étions prêts à intervenir contre les manifestations d’étudiants lorsque le pouvoir en donnerait l’ordre : nous nous comptions sur les doigts d’une main les quelques appelés prêts à désobéir et mener quelques actions de résistance ; j’étais particulièrement surveillé car j’étais abonné au journal « Le Monde » quotidien hautement subversif pour les militaires. D’autre part je me suis retrouvé dans un régiment semi-disciplinaire très certainement à cause de mon militantisme à l’UNEF et au PSU pendant la guerre d’Algérie.

Une situation familiale particulière a fait que j’étais un des seuls à pouvoir quitter la caserne le soir pendant les évènements mais j’étais consigné chez moi. Je me suis rendu une fois à la fac de lettre en psycho où j’avais fait mes études, mais j’avais tellement la trouille d’être contrôlé à la maison que je ne saurai dire à quel type de débat j’ai participé et je n’ai absolument pas ressenti le climat de liberté dont on parlait à la radio.

Pour moi, mai 68, c’est la peur de l’intervention militaire (qui était vraiment programmée) et cette semi clandestinité au sein de la caserne avec quelques cégétistes.

Un souvenir marrant quand même : c’est la panique que j’ai provoquée lorsque en tenue de para (je pouvais quitter la caserne mais obligé de garder la tenue militaire) je suis monté au local du PSU ; ils ont cru que l’armée débarquait ; Heureusement que parmi tous ces militants nouveaux que je ne connaissais pas, un militant plus ancien m’a reconnu.

 

Avant 68

Pour comprendre mon parcours, il faut revenir aux années 60.

Etudiant sursitaire à Toulouse alors que beaucoup de jeunes de mon age faisaient la guerre en Algérie, je me suis retrouvé tout naturellement à l’UNEF, quelques semaines à l’UEC (étudiants communistes puis au PSU) à combattre cette sale guerre. Réunions, meetings, manifestations plusieurs fois par semaine, nuits passées à l’AGET UNEF pour garder les locaux menacés par l’OAS. A ce moment-là, deux grands courants dominaient : les communistes et les catho (autour de témoignage chretien). Le PSU avait aussi une grande influence auprès des étudiants et dans les syndicats ouvriers.

Inoubliable la manif qui rassemblaient toulousains et algériens après l’indépendance…

Dans cette période, l’opposition à l’armement atomique regroupaient communistes et progressistes ( Mouvement de la Paix , MCAA).

Avec l’arrivée de rapatriés d’Algérie, les tensions étaient aussi fortes avec l’extrême-droite. Les diffusions de tracts de l’UNEF étaient périlleuses à la fac de droit.

Dans les années qui suivirent, la guerre au Vietnam, l’opposition au régime franquiste, la Palestine, Cuba donnait lieu à des manifestions quasi quotidiennes et rassemblant beaucoup de monde.

Les études finies, avant de partir à l’armée, j’ai travaillé dans le milieu agricole ; un travail avec une dimension militante car venant en soutien au CNJA (jeunes agriculteurs) qui à l’époque était une organisation de gauche (que nous retrouvions dans les intersyndicales).

 

Après 68

Pendant les 15 années qui ont suivi 68, j’ai eu une activité militante intense. Au risque de caricaturer, je parlerai d’abord de tout ce qui garde un goût amer dans ma mémoire (bien défaillante et j’oublierai certainement beaucoup de faits) pour développer ensuite tout ce que je ressens aujourd’hui comme plus positif.

Après 68, on n’a pas rigolé tous les jours

En octobre 68, j’en avais fini avec l’armée, changé de boulot car entre temps le FNSEA avait fait le ménage au CNJA et éradiqué tous les gauchistes.

Je me suis retrouvé dans le milieu universitaire, vacataire, puis assistant.

Ayant vécu les évènements de 68 via Europe n°1 et devenant universitaire c’est tout naturellement que je rejoins le SNESup avec l’image qu’en avait donné Geismar . Patatras, je me retrouve dans un syndicat corporatiste où seuls les communistes ont des perspectives politiques que je ne partage pas. Lorsque les étudiants se mettent en grève, le syndicat ne les soutient pas et dénonce les enseignants « gauchistes » solidaires du mouvement. Je quitte le SNESup et participe à la création d’un syndicat CFDT vite catalogué gauchiste.

Le paysage politique avait changé.

Toujours adhérent au PSU, je ne reconnaissais plus l’organisation ; beaucoup plus d’adhérents mais toutes les composantes de l’extrême-gauche avaient leur tendance au PSU : troskistes, maoïstes, marxistes léninistes, mao spontex… et bien sûr réformistes (les plus nombreux car chacun était le réformiste de quelqu’un d’autre). Débats interminables autour du centralisme démocratique, la dictature du prolétariat, et autres concepts marxistes ; procès d’intention faits à ceux qui n’étaient pas d’accord. D’où scission à droite, scission à gauche … Je revois cet étudiant déchirant sa carte du PSU et déclarant : je quitte le PSU pour faire la révolution.

Et aussi la tristesse de voir partir des militants plus âgés, fondateurs du PSU et anciens résistants.

On ne peut pas dire que la convivialité et l’écoute de l’autre étaient au rendez-vous au sein de l’organisation. Si je suis resté dans ce parti c’est que j’étais impliqué dans de nombreuses luttes sociales et écologiques où je me retrouvais pleinement et d’autre part le concept d’autogestion que le PSU prenait peu à peu à son compte me semblait une alternative à la fuite en avant révolutionnaire et à la dérive réformiste.

Dans les manifs, l’extrême-gauche se heurtait souvent au communistes (slogans mais aussi bastonnades). Les évènements de Prague et le « globalement positif » porté sur les régimes du bloc soviétique n’avaient rien arrangé. J’ai le souvenir d’un premier mai particulièrement violent. Après ces affrontements, je n’ai plus participé aux défilés du 1° mai pendant plusieurs années.

Je ne garde pas non plus de bons souvenirs de manifs « militarisés », l’affrontement avec les CRS étant inévitable sinon souhaité ; mais, la cause étant juste (Puig Antich par exemple), j’acceptais malgré tout cet encadrement.

Sur le plan théorique, les références marxistes dans les milieux intellectuels étaient dominantes : orthodoxes et néo-marxistes s’affrontaient ; Althuser et sa théorie sur les appareils idéologiques d’état faisait des ravages (y compris dans ma thèse universitaire soutenue à cette époque).

La révolution était aussi vécue par beaucoup par procuration dans d’autres pays : Cuba, Chine, Vietnam, Chili , Portugal (révolution des œillets ). Tous ces événements internationaux mobilisaient beaucoup de monde ; Personnellement, ayant été échaudé par l’évolution de l’Algérie après l’indépendance, je restais un peu plus sur la réserve.

Aujourd’hui, quand je pense à toute l’énergie militante déployée après 68 dans la plupart des organisations, au découragement de beaucoup qui partaient sans rien dire, j’ai le sentiment d’un immense gaspillage.

 

Après 68, on n’a peut-être pas rigolé tous les jours mais les luttes sociales, politiques et écologiques étaient souvent festives et parfois victorieuses.

L’après 68 a vu des mobilisations importantes qui ont permis des transformations en profondeur de la société : liberté d’avortement avec les féministes et le MLAC

D’autres mouvements ont échoué malgré leur ampleur : le mouvement des soldats pour lequel la répression l’a emporté.

D’autres causes ont donné lieu à de grands rassemblements : Port la Nouvelle , Golfech, Plogoff et Malville contre les centrales nucléaires, le Larzac, LIP avec la grande manifestation à Besançon mais aussi Montségur pour le revendication occitane. Dans toutes ces manifestions, malgré quelques pratiques boutiquières, la solidarité et la fraternité dominaient, la musique et les chansons alternant avec les discours politiques.

A Besançon, nous étions des milliers à croire en une société autogestionnaire ; les discussions continuaient malgré la fatigue dans les cars qui nous ramenaient à Toulouse.

A Golfech le porte à porte dans tous les villages environnants le site a permis à la fois des rencontres intéressantes et des échanges difficiles.

Le mouvement anti-nucléaire a globalement échoué mais ces luttes ont permis l’abandon de quelques sites prévus.

Le Larzac avec ses nombreux comités de soutiens locaux et ses immenses rassemblements reste une exemple de mobilisation réussie.

D’après moi, ce sont ces mouvements qui s’inscrivent le mieux dans la lignée de Mai 68.

Sur Toulouse, des luttes écologiques ont été menées contre des projets d’autoroutes urbaines (Berges de la Garonne, berges du canal, rocade sud) ou contre un urbanisme concentrationnaire (ZUP de Rangueil) . Sur ces terrains les militants du PSU étaient le plus souvent à l’initiative avec les associations des quartiers concernés. Les communistes et les trotskistes étaient rares sur ces terrains ; l’activité militante était intense : Manifestations, fêtes, rédaction et vente à plus de 300 exemplaires du livre noir de la ZUP de Rangueil, réalisation d’un film retraçant cette lutte contre la mairie complice d’un promoteur, occupation des arbres des berges du canal, plantation d’arbres dans la Zup de rangueil, interventions parfois musclées des forces de l’ordre, création de l’Union des Comités de Quartier sur Toulouse, manifestations à vélo , etc…

Sur ces terrains, des contacts se nouaient avec des militants différents de ceux rencontrés dans les luttes sociales : personnes sensibles à la qualité de l’environnement et aux transports en commun et écologistes regroupés au sein de L’ Association Toulousaine d’Ecologie .Les luttes antinucléaires et les mouvements urbains rapprochaient écologistes et autogestionnaires. Mais le « ni droite ni gauche » des écolos et l’enracinement à gauche des autogestionnaires rendait impossible tout rapprochement sur le plan politique lors des élections nationales ou locales.

C’est dans ce contexte que la Convergence Autogestion, Ecologie, Occitanie a été créé à l’occasion d’élections municipales : campagne très active, salle comble à la halle aux grains, gigantesques bals occitans salle de la Piscine ; carnaval dans les rues de Toulouse. Faire de la politique autrement disions-nous : parité homme femme, liste présentée par ordre alphabétique, création d’ateliers autogestionnaires, etc..

Le score électoral fût décevant ( dans les 4%) mais suffisant pour maintenir la structure convergence. Mais l’absence des écologistes présents dans les élections nationales ( Lalonde), le retrait de Lutte Occitane, le déclin du PSU et la crédibilité accrue du programme commun pour mettre fin à des années de pouvoir de droite ont provoqué le déclin et la fin de la convergence.

Il me semble que c’est dans ce contexte que j’ai vécu l’héritage de Mai 68. A toutes ces luttes sociales politiques et écologistes, il faudrait rajouter des changements culturels profonds (cinéma, théâtre avec Armand Gatti à Toulouse ou le Leaving Theater, Musique Rock et Pop, etc…), critique de la société de consommation…

Ce mouvement ressemble à ce que les espagnols ont beaucoup plus tard appelé Movida. Issue ou pas de Mai 68, tous ces mouvements culturels étaient cohérents avec les engagements politiques de l’époque ; peut-être cela concernait-il plus particulièrement les intellectuels et les classes moyennes.

En conclusion, je dirai que si beaucoup de mouvements de cette époque ont échoué sur le plan politique, ils ont quand même contribué à des changements sociaux et culturels profonds et j’espère irréversibles. Ils ont aussi suscité des changements individuels importants chez les acteurs qui les ont vécu intensément.