Dupuy Victor

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Victor Dupuy

Temps personnel et temps collectif, anecdotes et Histoire se mêlent dans mon souvenir. Il est probable que ma relation sera fragilisée par les défaillances et les embellissements de la mémoire. Essayons cependant.

L’évocation de 68, mais d’autres l’on dit, ne peut se résumer selon moi aux seuls « évènements ». 68 est l’acmé d’une période qui va, disons, de la fin de la guerre d’Algérie à la victoire de Mitterrand en 81. Je suis véritablement entré dans cette période en 64, à mon arrivée à Toulouse, venant de mon Comminges natal. La JEC au Lycée nous avait déjà politisés. J’ai tendance à employer le nous car j’ai pu vérifier que ma propre trajectoire politique était banale dans le milieu ou j’ai vécu. Mais la politisation au Lycée se bornait le plus souvent à quelques grands thèmes dont, par exemple, l’opposition à « la bombe atomique ». Nous savions cependant le rôle qu’avait joué le mouvement dans son opposition à la guerre d’Algérie.

A la fac donc, apparaissait comme une évidence de « s’engager », terme utilisé plutôt que celui de « militer » à l’UNEF. Quel changement ! Je devais solder mes positions vaguement humanistes pour me confronter à des enjeux intellectuels et politiques totalement inconnus et qui d’ailleurs me dépassaient. Les camarades rencontrés étaient à la fois intelligents et généreux puisqu’ils ont, patiemment, joué les pédagogues. Je leur en rends grâce chaque jour car, si j’ai pu acquérir une once de réflexion, c’est à des gens comme Pierre Coursalies, Françoise Vallon, Bernard Guittet, Michel Bertrand, Alain Alcouffe, beaucoup  d’autres encore, que je le dois.

A l’époque un premier grand clivage existait à l’UNEF entre les étudiants du PC, majoritaires à l’UEC et les gauchistes. Puis à l’intérieur de ce second groupe, le débat était vif entre deux tendances. L’une, de type ouvriériste, voulait favoriser l’insertion de l’UNEF dans un cartel syndical, pour s’opposer à la politique gouvernementale dans son ensemble. L’autre, majoritaire à Toulouse,  était définie comme « universitaire ». Nous voulions mener la lutte sur les enjeux  politiques de la production des connaissances, le rôle de la recherche scientifique, le statut des étudiants etc…Les défaillances du système capitaliste devaient,  sur ce terrain, être rendues manifestes. Cette querelle, qui  peut sembler byzantine, témoigne de conceptions très différentes de l’action politique car l’une, frontiste,  renvoie la transformation au lendemain de la victoire alors que l’autre la prend en charge au cœur de la lutte. Je me suis attardé sur ce point car, en ce qui me concerne, cette démarche a marqué très profondément mes positions ultérieures.

Sur ce fond idéologique il y avait l’action quotidienne. A la fac de droit, dominée outrageusement par les fachos, distribuer des tracts se terminait immanquablement par un affrontement physique très rude. Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas très efficace sur ce terrain. Il y avait de nombreux affrontements avec l’extrême droite, Serge Didier en tête, mais les camarades de la Bourse du travail, tels la cavalerie dans les westerns, sont venus souvent nous tirer d’affaires.

J’ai connu ma première manif contre le plan FOUCHE qui créait les IUT (dans lesquels j’enseigne actuellement). La guerre d’Algérie était proche et le pouvoir avait très peur de la mobilisation étudiante. Ainsi cette manifestation a été sévèrement réprimée. Nous avons été chargés place Esquirol par des gardes mobiles à vélo, à coup de crosse de mousqueton.

C’est dans ce climat que j’ai ensuite rencontré, intellectuellement, le courant situationniste, sans en endosser ni le style de vie ni la radicalité. Je participais à un congrès de la MNEF à Nantes quand Verpiova et ses camarades de Strasbourg ont été exclus. Nous avons été peu nombreux à voter contre cette exclusion. Leur pamphlet : « De la misère en milieu étudiant » a représenté une étape politique importante.

Puis surtout « La société du spectacle » et « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations » dont c’est une banalité de dire qu’ils ont eu sur la majorité d’entre nous une influence considérable.

Si bien que, en mars-avril 68, nous n’avons pas été vraiment surpris par les évènements. Ils nous paraissaient le prolongement naturel de ce que nous vivions déjà.

Pour ma part en 1968, j’étais pion à Saint-Gaudens et je ne venais à Toulouse qu’occasionnellement pour mes études. J’ai donc vécu le mouvement dans le fin fond de la province. Par chance, Christian Etelin, déjà brillant et ardent situationniste y était aussi. Le plus clair de notre combat a été de nous opposer aux tentatives de récupération puis de liquidation par les staliniens locaux de la révolte, bien pacifique il est vrai, des élèves et du personnel. Une anecdote peut témoigner du niveau des débats. Le PC local avait organisé, le soir de Charlety, une réunion débat sur le plan Langevin-Vallon. Nous sommes allés dire que peut-être ce n’étaient pas les solutions préconisées en 1945 qu’il s’agissait de mettre en œuvre. On nous a accusé à la tribune « d’insulter la mémoire des milliers de communistes morts pendant la résistance »…pas moins !

Puis le mouvement s’est terminé comme on sait. Nous étions un peu sonnés quand même. Nous ne savions pas jusqu’où irait la répression si bien que j’ai, par exemple, planqué chez moi quelques jours un leader local qui craignait d’être arrêté.

L’après mai a été l’occasion de « la critique en acte de la vie quotidienne » : vie en (petite) communauté à la campagne. La mobilisation politique ne s’est pas arrêtée non  plus. De nombreux groupes continuaient de prospérer. J’ai participé aux « Cahiers de mai », expérience à laquelle j’accorde, encore aujourd’hui, une très grande valeur. Cette tentative de fédérer des luttes, sans référence à une quelconque avant-garde ni direction centralisée était, je crois, tout à fait pertinente, dans le contexte de l’époque.

Les années 70 ont été ensuite très marquées par d’un  côté, la lutte contre le franquisme finissant et toujours répressif, de l’autre, par l’hyper activisme maoïste. Malgré mes réticences idéologiques, la nécessité de l’action s’imposait. J’ai donc, avec d’autres, participé à des actions ponctuelles qui allaient du convoyage de tracts pour l’ETA à la récolte de tableaux pour une vente de soutien à la défense de Puig-Antich.

Nous restions dans la continuité de 68 pour ce qui est de la volonté de rupture avec le système mais les formes d’action et le contenu politique s’étaient profondément infléchis.

Puis je suis parti en Algérie, ou là, curieusement, j’ai rencontré des coopérants qui gardaient cet esprit libertaire qui est, je crois, la marque de 68. Nous avons déclenché, contre le pouvoir algérien local, une grève victorieuse. Je pense que nous avons bénéficié de l’effet de surprise.

A mon retour en France, en 78, le repli était général et la crise économique bien installée. En 1981, ma compagne et moi n’avons pas voté, dernier avatar du « élections pièges à cons ». N »étant pas à une contradiction près, nous nous sommes réjouis de la victoire de la gauche. Depuis nous votons assidument. Fin de 68.