Ferré Bernard

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Bernard Ferré

Personnellement il me semble utile de considérer ma participation aux « évènements de mai 68 » en resituant ce moment dans une période plus étendue qui inclut un avant/après 68.

Avant 68

En octobre 1958 j’arrive à Toulouse pour m’inscrire en MGP(Math Physique) à la Fac des Sciences; c’est l’époque de la « guerre d’Algérie » .

La guerre d’Algérie n’est pas que le défi non relevé qu’une poignée de fellahs jette à l’un des premiers capitalistes du monde, il devient l’épisode sanglant d’une irréversible décolonisation. Surtout il apparaît que l’armée est de moins en moins l’instrument destiné à désarmer les rebelles, en particulier elle constitue une force sociale gérant ou prétendant gérer les campagnes et les banlieues algériennes. Plus la guerre dure plus l’Algérie devient aux yeux de l’armée le test de son propre rôle, la justification de son existence. Par ce rapide récapitulatif il devient plus évident pour moi de préciser qu’en arrivant à Toulouse et après quelques semaines de cours, la décision de m’engager « politiquement » fût prise sans trop d’hésitation, j’adhérais à l’UEC.

Les « facho », issus des Corpos de droit et de médecine (entre autre le frère de Lagaillarde) ainsi que les porteurs de faluches médaillées des classes prépa, faisaient le coup de poing contre les étudiants « antifascistes » qui tractaient aux sorties des amphis pour la fin de la guerre en algérie. Au « resto-U » rue des Lois les interventions violentes de groupes d’extrême droite « Occident »(certains parmi ces éléments suivaient la PMS et faisaient ainsi leurs travaux pratiques), provoquant des échauffourées régulièrement jusqu’au baston avec manches de pioches; l’étudiant de l’époque est issu de milieux favorisés, (bourgeoisie et petite bourgeoisie), 6% de fils d’ouvriers seulement ont le bac et font des études supérieures, ce monde n’est pas très politisé, la sélection universitaire et la future carrière polarise tout leur intérêt. Les luttes contre l’impérialisme français ne mobilisent guère que quelques étudiants dont certains sont en provenances de pays africains ou du Magreb; ainsi le contexte politique de la fin de la IVème république voit un PCF plus soucieux de son hégémonie « à gauche » et très défiant à l’égard du PSU qui a soutenu « le Manifeste des 121 »,( prise de position d’un ensemble d’intellectuels en faveur du FLN), et en rivalité avec la SFIO , Guy Mollet et F Mitterrand (secrétaire d’état à l’intérieur, promoteur des déplacements de population et des camps de regroupements surveillés militairement pour pacifier l’Algérie).

Le 13 mai 58 il y a le push des généraux factieux (Salan, Jouhaud,…« un carteron de généraux à la retraite » )(de Gaulle) à Alger, l’arrivée de DeGaulle pour solder la crise et proclamer la Vème République. Mais le fait le plus significatif est que la jeunesse intellectuelle et aussi travailleuse, s’est mise à résoudre, par elle-même et pour elle-même, la situation que lui crée la guerre d’Algérie. Refus « individualistes » d’incorporation de quelques appelés, « droit à l’insoumission » … vont traduire le désespoir que l’hypocrisie du PCF et de la gauche non-communiste inspirent aux jeunes, en ne s’opposant pas à l’envoi du contingent en Algérie et en votant la confiance à l’armée. Les sursitaires et les futurs appelés posent la question du « devoir militaire », le procès du réseau Jeanson, l’évocation de la torture, font paraître des solidarités pratiques avec les algériens en lutte. Il y a évidemment une affinité profonde entre le fait de refuser concrètement la guerre et le grand mouvement de décolonisation à l’échelle mondiale (après l’Indochine, la révolution cubaine et les luttes en Amérique latine ).

L’UNEF prend l’initiative d’une manifestation publique « pour la paix négociée en Algérie » , le PCF tente de saboter la manifestation et obtient que peu d’ouvriers y participent: le 27 octobre 60 à peine 200 étudiants de l’UEC sur 15000 participants s’isolent à la Sorbonne alors que leurs camarades vont se faire matraquer par la police. Pour moi la coupure entre le vieil appareil bureaucratique de Thorez et les jeunes est trop significative pour que je reste encore à L’UEC.

Je suis parti à Lille à la faculté des sciences en 59-60, j’étais inscrit PCB (physique, chimie biologie). J’ai aussi appris le russe et en suivant les cours de russe j’ai rencontré des « copains » de Pouvoir Ouvrier, ainsi que d’Information et Correspondance Ouvrière (leur revue, qui ensuite est devenu « socialisme et barbarie »). Certains avaient une connaissance de la « nébuleuse » situationniste. J’ai participé avec eux au soutien des premières grèves du Borinage, à Mons en Belgique. C’était une époque où le racisme était fort (dans certains bars il y avait même écrit « interdit au chiens et aux algériens »).

En 1961 je suis revenu de Lille et je me suis marié. Je repars comme instituteur remplaçant à Paris. Avec deux amis ariégeois, nous étions assez complices sur l’analyse politique, nous faisions la critique du PC, du PSU et de la FGDS. A Paris, je lisais la revue de l’Internationale Situationniste (IS) que j’achetais au kiosque du Bvd St Michel. Je me rendais à la fac pour rencontrer des gens, j’y avais mes copains, Georges faisait du grec et Yvonne préparait l’agrégation de philosophie. Ils nous amenait les écrits d’Althusser qui officiait à Normale Sup (mais aussi des bouquins de Macherey Badiou, Rancière, …). On lisait aussi H. Lefèbvre, on critiquait le stalinisme. Tous les jeudi j’allais à la Sorbonne on se retrouvait de manière inorganisée. On faisait un suivi des événements sociaux. J’étais intéressé par les actions de Pouvoir Ouvrier et la diffusion directe de l’information alors que le PC avait des organes de presse verrouillés. Je lisais tout ce qui sortait, mais je n’avais pas d’activité significative. J’avais une défiance vis-à-vis des universités que je considérais comme des institutions bourgeoises.

Dès que j’ai eu des moyens, j’allais chez Maspero, je m‘intéressais à l’Amérique latine, Cuba, aux revues OLAS , Gramma (le journal de Cuba), Pékin information, et Partisan (revue des chez Maspero – revue du marxisme critique). C’était les tribulations d’un instit à Paris assez désorganisé jusqu’en 67; j’ai été sensible à ce qui se passait en Europe, notamment à Berlin ou des luttes contre l’impérialisme américain relayaient des luttes en Amérique du Sud, j’ai entendu parler de Rudy Dutschke, je suivais les manifs du SDS. Enfin 1967 il y a eu le congrès de l’IS à Strasbourg et la parution du pamphlet « de la misère en milieu étudiant » par Mustafa Kayati membre de l’IS.

Mai-juin 68

Depuis 1958 j’étais en rupture avec le monde politique des partis. De Gaulle a proposé la 5eme république, il l’a soumise à référendum, c’est la seule fois où j’ai voté, j’ai voté contre cette constitution.

J’ai suivi aussi le conflit du Vietnam et les délibérations du tribunal Russel. En effet je participais en 67 à quelques actions des comités Vietnam de Base; ces militants ont ensuite développé le maoïsme totalement inféodé au petit livre rouge. Des le 22 mars 1968, il y a eu le procès des étudiants, j’ai suivi les évènements jusqu’au 3 mai ou ça a vraiment débuté, les étudiants du mouvement du 22 mars ont catalysé alors toutes les tendances pour engager leur action contre les arrestations. Ma participation commence par ma mise en grève dès la première semaine de mai, je ne mets plus les pieds dans l’école où je travaillais. Malgré le silence du SNI je participe au mouvement qui se développe. La « spontanéité » et le degré de conscience qui s’expriment dans la déroulement des évènements, se manifeste par le souci de « faire quelque chose » malgré la résistance des partis et des syndicats. Ce qui paraît évident c’est la mise en cause aussi bien de la culture que de la société qui la produit et de leur rapport. L’agitation se répand de Nanterre à la Sorbonne, de la Sorbonne aux autres universités , des universités aux usines, des usines aux quartiers, la France s’enflamme de proche en proche. Personnellement je participe aux débats spontanés dans la cour de la Sorbonne, aux prises de paroles dans les amphis. Des groupes s’ébauchent, la « subversion » ( ce que de Gaulle qualifiera de « serpent de la pagaille » ) et la contestation induisent la solidarité et l’union dans une communication qui s’actualise dans un refus de « l’atomisation du quotidien » qui sépare les individus dans la vie sociale. Vivre sans temps morts devient le slogan qui m’accompagnera pendant l’occupation de la Sorbone, et c’est le principe d’un soulèvement général que le CMDO lance depuis Paris: un appel internationnal pour renverser le vieux monde!

Le temps de l’action est arrivé: au cours d’un débat d’amphi à Censier qui réunit environ 400 à 500 instits, on décide d’aller occuper l’Institut Pédagogique National, rue d’Ulm, afin d’y organiser des débats  « critiques et libres » sur le rôle de l’Ecole . Le mouvement d’occupations se généralise aux institutions et aux usines; le jeu chaotique de la subversion s’instaure, le pouvoir gaulliste face aux « occupants » n’a plus que la violence arbitraire de sa police, toute hiérarchie est mise sans dessus dessous. La fameuse nuit des barricades je participe aux afffrontements avec les CRS rue Monge, sans autre connivence que celle de « continuer le combat » et avec une organisation minimale déterminée par des liens tissés « d’affinités entre personnes » appartenant ou non à des structures traditionnelles, groupuscules, partis, syndicats. « L’aventurisme » n’était que cette critique radicale du pouvoir telle qu’elle se constitue dans la rue en dehors de tout groupement politique; correspondant à la volonté des plus combatifs face à la déliquescence du gouvernement, les actions sont menées « pour aller plus loin » ainsi avec d’autres groupes d’inorganisés je prendrai part à l’incendie de la Bourse. Le but poursuivi par les manifestants était de provoquer une prise de conscience dans la population, constatant que l’appareil d’Etat n’étant plus rien, tout devait être reconstruit sur de nouvelles bases. Après les affrontements policiers du quartier latin, la grève générale rassemble presque 10 millions de travailleurs; Le 24 mai, alors que le service d’ordre de l’UNEF et du PSU empêche la prise du ministère des Finances et de la Justice, que les paysans bloquent les routes et organisent des meetings, le mouvement semble brûler les étapes, mais il n’y a pas une conscience suffisamment critique pour balayer les néo-bureaucraties, les discussions s’enlisent sur l’opportunité d’instaurer « l’autogestion ». Le 25 mai débutent les accords de Grenelle: PCF, FDGS, syndicats « concoctent » un programme anti-monopoliste et le 27 mai à Charlety l’engeance « politicienne » avec le concours des groupuscules gauchistes JCR, FER, OCI, … orchestrent la récupération, transformant les réelles avancées des luttes en occasions ratées. Le désamorçage du mouvement s’effectue par la manipulation idéologique des « militants » et les invitations indirectes de la CGT à reprendre le travail, sous la fausse bannière d’un « gouvernement populaire ». Mitterand annonce qu’il est candidat à la présidence de la République, les tractations pour tenter un pseudo-groupement révolutionnaire vont échouer, le MUR est créé sans conviction et surtout en dehors d’un soutient du mouvement réel qui refuse ce néo-bolchevisme teinté de libéralisme dans lequel il ne se reconnaît pas. Dès lors le Pouvoir gaulliste se ressaisit, le 30 mai après le discours de de Gaulle une manifestation se déroule sur les Champs-Elysés et le spectre de la guerre civile prend forme aux yeux des classes moyennes; grâce aux accords de Grenelle les luttes se réduisent à un affrontement gaullisme / PCF – CGT , qui s’empressent d’accepter des élections législatives, transformant le combat en débat qui ne concerne plus le mouvement réel des étudiants et des travailleurs, mais les appareils politiques et syndicaux. En juin à Flins, lors de l’évacuation de l’usine Renault par les CRS, je mène sans trop de conviction une dernière action de solidarité et de résistance avec le groupe informel que nous avions constitué, et c’est pour moi la fin de la lutte. La lente reprise du travail, secteur par secteur et les combats d’arrière garde au quartier latin annnoncent la fin de la subversion et la défaite électorale de la gauche: « élections piège à cons ». Avec les accords de Grenelle et le slogan « gouvernement populaire » la gauche des appareils politiques vient conforter le pouvoir gaulliste qui retrouve un adversaire à sa mesure et le terrain qu’il sait payant pour retirer les bénéfices de l’opération. Désormais les ressources du mouvement seront exploitées par les partis politiques et les idéologies .

Après 68

Je suis ensuite revenu à Toulouse en juillet 68. Une question taraudait l’après mai-68: à qui reviendra de maintenir la radicalité de l’idée? Une trame tisse le mouvement de mai, peut-elle pour autant constituer un fond utilisable pour l’avenir et articuler des règles d’action?

A la rentrée je m’inscris en philo et en psycho. Il y avait des cercles, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui sont devenus des amis.

En 69 et 70 les réunions informelles se tenaient au Florida, on menait des actions, la plus marquante fut celle de la Briqueterie, nous aidions les « prolétaires » afin qu’ils obtiennent des aménagements plus dignes de leur environnement de vie. Les immeubles de la Briqueterie (cité d’urgence) étaient d’un délabrement incroyable. .

En 1970 on a commencé les amphis « science et société » dans le cadre d’un séminaire. Il y a eu un retour critique à la Théorie, en fait « contestation », cette idée presque impossible dans la mesure où elle unit négation et affirmation (elle nie l’ordre en l’attestant); car il y a seulement une exigence de la contestation, exigence d’un impératif catégorique dont la loi se joue « essentiellement » de celui qui la proclame sans la jouer dans une affirmation violente. On essayait d’élaborer quelque chose qui permettait de dépasser l’insatisfaction sociale, face à l’autoritarisme. Dans « science et soc » nous faisions une lecture collective de l’œuvre de Marx, une lecture ouverte en analysant les néo marxismes, le travail de la première internationale Marx / Bakounine , puis Luckas, puis Gramsci,…

Notre lecture n’était pas celle d’Althusser, nous voulions une autre lecture des manuscrits de 44 et des « grundrisse » avec une intégration des critiques menées par les apports des sciences sociales et humaines. Dans l’analyse critique de Marx on s’appuyait sur les analyses et concepts portés par Foucault, par Lacan, et Freud. La pensée critique et la lutte des classes n’avait cessé de jouer dans l’espace même de la pensée bourgeoise et la pensée bourgeoise à son tour a déroulé son scénario dans l’espace de la Théorie(de la pensée théorique), sur ce plan les idéologies en lutte se rejoignent . Toutes ont peur pour leur théorie: leur théorie est leur capital.Rendre vie à la praxis, cela signifie abolir la Théorie – donc toutes les théories , quelles qu’elles soient , qui dans notre culture s’offrent à régir la pensée, car elles ne sont qu’autant de formes de ce qui entrave la production et s’opposent à son jeu. Socialisme, pensée bourgeoise sont des émanations de la même culture : sont donc toutes incapables de rendre compte de la contestation étudiante.Car c’est le cadre même de la culture que ces insurrections mettent en question. Et de ce fait elles font voler en éclats toutes ces catégories désuètes, voire ces procédés de mise en accusation, en quoi notre existence s’épuise à s’étirer: gauche/droite, blanc-noir, socialiste-bourgeois. La récupération n’est que l’effusion et la connivence où s’embrassent la Théorie, l’ordre, la mesure, le monopole, le but calculé, l’universel, l’humanisme, la culture, l’âme et la police.Don’t go gentle in the silent night…68! Une autre tendresse s’ouvre de l’Outre-Marx de la non-Théorie. Notre groupe fit sa dernière intervention à Toulouse, en critiquant le « nouveau philosophe » BH Lévy lors de la parution de son livre « l’idéologie française ».en 1981.