Marcos Violette en guise de souvenirs

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

En guise de souvenirs

Mon premier souvenir politique personnel remonte à 1964, je devais être en classe de Première. Je participais à un groupe politique libertaire, appelé un peu plus tard « les Canuts », dans lequel on trouvait des fils et filles d’Espagnols réfugiés et quelques Français. Nous nous réunissions dans une petite salle prêtée par la CNT française à la Bourse du travail, rue Merly. Je me souviens qu’un soir, dans une salle attenante se réunissaient des militants de la FIJL (Federación Ibérica de las Juventudes Libertarias) et de la CNT espagnole ; parmi eux j’eus la surprise de découvrir mon père. Nous n’avons jamais commenté l’épisode.

Notre groupe libertaire, pour des raisons qui me restent aujourd’hui obscures, n’était pas affilié à la FA (Fédération Anarchiste) organisation dominante dans ce milieu à ce moment-là. C’est avec les mêmes copains et copines que, tous les  dimanches après-midi, nous nous retrouvions à l’Aténéo espagnol, rue de l’Etoile (cette salle est devenue quelques années plus tard le siège de la LCR). Il y avait là toute la gauche immigrée espagnole à l’exception des communistes, exclus par les statuts. Tous les dimanches se tenaient des conférences, des débats et la bibliothèque, impressionnante, était ouverte à tous. Je crois que les grandes discussions portaient aussi sur les résultats du foot mais je n’y comprenais pas grand-chose.

Nous trouvions dans ce lieu les ouvrages des « pères spirituels » de l’anarchisme, Proudhon,  Reclus, Kropotkine et surtout  Bakounine mais aussi la littérature contemporaine et en particulier les ouvrages de Camus que j’appréciais particulièrement. C’est aussi, vers cette époque-là, que j’ai commencé à lire avec grand plaisir la revue Noir et Rouge, revue communiste-libertaire créée en 1956 qui analysait certes les Révolutions russe et espagnole mais abordait surtout les événements contemporains et bien sûr la guerre du Vietnam.

Enfin certains d’entre partaient l’été dans des camps de vacances – « las concentraciones »- organisés à l’origine par les réfugiés espagnols mais fréquentées de plus en plus par des militants français libertaires (Noir et Rouge), non violents (le groupe Anarchisme et Non violence), anglais, italiens. Les débats nombreux, animés, passionnés m’ont beaucoup appris sur l’histoire, la politique. Le « choc des cultures » entre militants d’origine diverse fut, pour moi, une source d’étonnement extraordinaire.

Parler des « années de formation » c’est aussi évoquer ce prof de philosophie, marxiste, une humaniste extraordinaire qui permit à tout un groupe de jeunes de s’engager sans état d’âme qui chez les libertaires qui aux JCR.

Les premières manifestations dont je me souvienne- j’étais alors en Terminales ou en propédeutique (1966-1967)- eurent lieu dans le centre ville et notamment rue St Rome (les agents en pèlerine nous poursuivaient sur leur bicyclette). C’est dans ces manifestations contre l’impérialisme américain que nous avons rencontré d’autres militants, davantage marqués par le marxisme. Nous apprenions à tricoter la révolution espagnole avec la révolution russe non sans difficultés : l’élimination des marins de Cronstadt par l’armée rouge était la pierre d’achoppement et si avec les comités Vietnam nous partagions l’anti-impérialisme, la JCR scandait « Ho ! Ho ! Ho Chi Min ! » alors que nous refusions d’afficher un quelconque soutien au PC indochinois. Nous étions tous unis face aux quolibets et insultes -« les groupuscules petits bourgeois »- lancés par l’U.E.C et le PC.

La bataille des slogans commençait, les discussions aussi.

En 1968, après la Propédeutique, j’étais en première année de Licence d’histoire. Eurent lieu les manifestations de soutien à Rudi Dutschke, manifestions « sportives » que nous faisions en courant. Nous étions cependant  très peu nombreux alors dans les rues.

Comme beaucoup, je me souviens de la réunion du 25 avril à l’amphi Marsan avec Daniel Bensaïd ; il nous apportait des nouvelles de Nanterre et aussi du mouvement étudiant en Allemagne. Est restée dans ma tête cette phrase de Bensaid. Alors que des applaudissements clôturaient son intervention il s’écria « On est pas là pour se congratuler mais pour travailler ! ». Les choses sérieuses allaient commencer…

Le temps passant, les meetings et réunions se multipliant le nombre de « contestataires » augmentait. Le petit groupe libertaire très informel que nous étions se retrouvait avec la poignée de Pro-Situs, qui avait beaucoup d’humour (disparition des pendules dans les salles, façon élégante d’abolir le temps) et connaissaient les œuvres du jeune Marx sur le bout du doigt. Courant mai sont apparus, dans un coin reculé de la cour de la Fac, les « katangais » qui occupaient le soir (quel phantasme !) le standard téléphonique. La rumeur disait qu’ils téléphonaient  dans le monde entier.

Durant la période d’occupation de la Faculté, tout le monde discutait beaucoup, riait beaucoup et s’engueulait très souvent. Les enseignants furent notre première cible : les mandarins, les profs réactionnaires comme ce géographe raciste, empêtré dans le métissage mexicain, contraint de quitter la tête basse face à une salle en délire. Quelle jubilation !

Les prises de parole étaient difficiles. Comme d’autres filles l’ont dit, notre parole de femme n’était pas audible quelle que soit la tendance politique. Il fallait s’emparer de la parole, le plus souvent la voler. Si nous y parvenions, nous étions au choix des « chieuses », des «  pétroleuses » ou des « hystériques », selon les références de l’interlocuteur. Tout ceci est archi connu. Nous avions donc recours aux ténors (Court Salies contre ce spécialiste de l’Orient ancien. Quel match ! ).

Beaucoup de profs ne venaient plus à la Fac, atteints par une jaunisse galopante. Quelques- uns se retrouvaient avec nous comme Sol ou ce prof de psycho aveugle dont je n’ai pas retenu le nom. Il y avait aussi les jeunes assistants dont l’adhésion politique nous semblait parfois ambiguë. Le vent tournait.

 

La Fac fut, pour moi, un lieu d’apprentissage intensif et de fou rire répété. Le tout se faisant dans un sérieux extraordinaire : il fallait détruire la vieille université, créer des lieux de connaissances, laisser place à la parole et à la création. Tout paraissait possible, à condition de discuter, de convaincre. La Fac fut ainsi une agora permanente, un refuge après les heurts contre l’extrême droite ou les CRS, un fortin où se préparaient les manifs – les cocktails Molotov fabriqués par les copains  répandaient parfois une forte odeur d’essence au dessus de l’amphi Marsan d’où flottait un drapeau rouge (noir ?) – enfin un réduit où s’entreposèrent des pommes apportées par les camarades paysans.

Dans les manifestations, j’avais peur et le plus souvent je défilais entre deux copains très costauds (ils le sont toujours). On peut dire qu’ils me tenaient chaud. Evidemment je n’étais pas en première ligne (y avait-il des filles ?) et je ne me souvient pas de heurts violents  contre les CRS sauf ceux qui me furent rapportés. Par contre j’ai un souvenir cuisant du S.O de la CGT. Lors des manifs communes (en fait deux cortèges séparés) ces gros bras (des demis de mêlée, ouvriers de l’ONIA disait-on) s’intercalaient férocement entre les ouvriers et les étudiants.

A mesure que le temps passait nous pouvions constater que nos positions politiques antiétatiques, antiautoritaires, antistaliniens étaient partagées par d’avantage de monde. On parlait aussi de plus en plus d’autogestion. Les stratégies de pouvoir des différents groupes (notamment la JCR) mais aussi des différents partis (PSU) continuaient à nous laisser froids. Face aux conservateurs de droite ou du PC notre opposition sarcastique restait la même.

C’était une divergence non négligeable avec les JCR toujours très respectueux envers les militants communistes et leurs qualités organisationnelles.

Fin mai nous sommes allés à Paris en 2CVvoir les copains du groupe Noir et Rouge qui avaient participé à la création du Mouvement du 22 mars. Nous sommes arrivés au moment de l’expulsion de Cohn Bendit. Dans un immense amphi de Nanterre une fille jouait du piano sans aucun public. Excentricités de Mai ou de la mémoire ?

J’ai souvenir que les copains avec qui nous avons échangé des informations, pontifiaient un peu face aux provinciaux que nous étions. De retour à Toulouse, nous apportions des nouvelles fraîches de la capitale On a certainement su, à notre tour, épater les copains lors de la réunion qui s’est tenue dans une salle de l’Arsenal.

Puis vinrent les élections de juin, une catastrophe. La France de l’ordre et de la peur relevait la tête. Ecoeurés nous sommes partis nous mettre au vert. Nous pensions (à tort) qu’il y aurait une répression pendant l’été. Elle eut lieu mais en Tchécoslovaquie.

Nous avions perdu une bataille mais ce n’était que partie remise. On pouvait continuer à ouvrir des brèches. La preuve, en octobre nous nous sommes retrouvés, à l’aéroport de Blagnac, pour conspuer les athlètes qui s’envolaient vers les JO de Mexico. Un copain, prof de gym ( ?), avait écrit sur son tricot « les médailles on s’en fout !”. Il y avait eut, quelques jours avant, des centaines de morts sur la Place des Trois cultures, à Mexico. L’essentiel était encore et toujours de participer…

Les années  1969 et 1970 se sont déroulées dans la lancée de 68. La Fac était devenue un lieu de discussions permanentes sur l’Université Critique mais ce qui se passait à l’extérieur nous paraissait bien plus intéressant. Il s’agissait de créer partout des pôles de contestation, les lieux de contre-pouvoir.

Les groupes d’extrême gauche étaient plus nombreux, les maos avaient essaimés de même que les trotskystes. Nous les libertaires étions beaucoup plus nombreux qu’auparavant mais aussi très divisé. Nous n’avons jamais réussi à créer une organisation structurée, bien que certains, et j’en suis, en ai rêvé. Désormais on parlait de « la mouvance » libertaire qui regroupait individualistes purs et durs, communistes libertaires sans oubliés tous les « non inscrits » qui souvent m’enrageaient mais ne cessaient de m’interroger.

Ces groupes se côtoyaient en permanence avec des sympathies ou des antipathies plus ou moins grandes. Le groupe dans lequel j’étais a participé de près ou de loin  à tous les mouvements protestataires des années 1970 : l’antinucléaire, le Larzac et j’en oublie. J’ai été peu active dans les luttes féministes, j’avais le sentiment –ce fut l’objet de nombreux débats houleux- que la lutte des classe balayerait le machisme et je pensais aussi, à tort, que les libertaires étaient à l’abri de cette « tare ». D’autres copines ne firent pas le même choix.

C’est à travers la presse que l’activité du groupe informel dans lequel j’étais, fut je crois, la plus constante.

En 1969 nous avons créé, à quelques-uns, un journal qui s’appelait La Mèche pour dénoncer, entre autres, la répression en Espagne, et, en France, l’arbitraire et la négation de la sexualité qui régnaient dans les lycéens. Nos articles étaient assez violents (à mes yeux aujourd’hui) mais dans l’air du temps. Un copain instituteur se déchaînait dans ses articles sur la sexualité des enfants. Les luttes ouvrières n’étaient pas délaissées pour autant. Alors qu’il y avait eu des licenciements dans une usine à Millau, je me souviens d’un article intitulé « J’aimerais faire des gants avec la peau des patrons ». Dur ! Le copain Guillemau, directeur de publication, et qui a tenu longtemps le restaurant végétarien rue Peyrolières, a été poursuivi. Quel verdict ? Je ne m’en souviens pas. Fin 1970, La Mêche arrêtait sa publication.

L’activité éditoriale se poursuivait puisque depuis 1968 nous écrivions dans un encart français du journal l’Espoir (journal de la CNT espagnole), des articles sur la politique française (l’antiparlementarisme, l’autogestion. Je crois qu’il y a eu des articles sur Arrabal.)

Au début des années 1970, des copains créèrent  des comités antimilitaristes et  les Comités de Libération des Objecteurs (CLO) dont le journal Objection fut longtemps paginé à la maison. J’avais des relations plus qu’amicale avec ce groupe mais je ne participais que rarement aux réunions.

En 1973 je suis partie en Lorraine pendant un an et au retour, devenue enseignante j’ai adhéré au SGEN-CFDT, syndicat qui à ce moment là se proclamait autogestionnaire (les Lip) et restait ouverte aux idées de Mai. S’il me paraissait normal d’être syndiqué autant l’être là se trouvait un fort courant libertaire même si nous nous confrontions là à l’entrisme musclé des maos. Dans la FEN, la tendance « Ecole émancipée »  dans lequel je me suis investie un temps était totalement verrouillée par la LCR et les débats tournaient constamment sur la préparation des congrès. J’ai mis fin assez vite à cette double affiliation.

Des copains firent d’autres choix et participèrent à des groupes libertaires très structurés qui apparurent à ce moment comme l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA) ou plus tard l’Union des Travailleurs Communistes Libertaires (UTCL).

Parallèlement à mon militantisme syndical, je participais à une revue bimestrielle,  Agora  parue de 1980 à 1986. Revue traitant des thèmes internationaux (les pays de l’Est surtout)  et la politique du premier septennat de Mitterrand. C’était une revue que je trouvais et trouve toujours de qualité.

La décision d’arrêter sa publication marqua, pour nous, pour moi, la fin des années 68. On ne changerait plus le monde même si d’autres luttes, d’autres discutions se profilaient à l’horizon. Avec moins d’humour.

PS : Je n’ai nommé aucune des personnes que j’ai fréquentée dans ces différents groupes. C’est volontaire, j’en aurais oublié. Et puis, c’est un vieux réflexe libertaire : on ne donne pas de nom (olé !) mais chacun se reconnaîtra sans difficulté.

 

Violette Marcos, Toulouse, 11 juin 2008