Saracino Marc – Ni travail, ni famille, ni patrie

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Ni travail, ni famille, ni patrie.

J’aurais pu vivre au temps des cavernes ou après l’holocauste nucléaire non, j’ai vécu mai 68. 1968 c’était pas mal, un peu différent de 1848, avec un côté plus internationaliste et plus antimilitariste.

Car ce qui unissait les gens dans tous les pays, ce n’était pas tant le dortoir des filles de la fac de Nanterre que la lutte contre la guerre du Vietnam. La France était peuplée de déserteurs Américains avec leurs bars et leur musique mais qui s’en souvient ?

Il y avait aussi les déserteurs, les insoumis et les objecteurs Français. Après la grève de la faim de Louis Lecoin, De Gaulle avait décidé de cacher les objecteurs de conscience au fond des forêts, au service de l’ONF (Office National de Forêts), logés   dans des maisons forestières et c’est comme ça que je me suis retrouvé en 1967, dans la communauté du Courtal, en Ariège sur la commune du Bosc.

Bien sur, ce qu’on retient de mai 68 ce sont les barricades et les luttes qui ont suivi… c’est surtout la récupération qui en a été faite par toutes les organisations gauchistes. Les maoistes n’ont pas tenu longtemps mais il ne faut quand même pas oublier la librairie du Globe Boulevard Sébastopol à Paris qui diffusait  « Pékin Information » sur papier cul, Radio Tirana au pays des aigles, l’allié Albanais de Mao en Europe. Les troskistes, ceux de la librairie Maspéro rue de la Huchette près de Saint Michel, ceux de l’armée rouge et des comités de soldat se sont réformés et ont cherché à faire oublier leur logique militariste, ils ont pu devenir ainsi la base bureaucratique du PS. Les guévaristes qui pensaient qu’il fallait construire l’avant-garde prolétarienne en affrontant les armes à la main le système en place ont réussi à envoyer quelques dizaines de jeunes en prison pour les plus chanceux, au cimetière pour ceux qui avaient la poisse ; ils ont permis quand même de renforcer considérablement les budgets de la police et des Services Secrets, de créer de nombreux emplois d’indicateurs et de renforcer le contrôle social.

Les Situationistes, moins nombreux mais mieux armés, ont fait ce qu’ils ont pu pour laisser croire qu’ils étaient derrière le mouvement. La radicalité théorique est un fond de commerce comme un autre. Mener la guerre aux stalinistes de la CGT, aux Maos et aux Troskistes, prendre les lecteurs pour des cons avec des textes blancs ou noirs, hermétiques mais sacrés, exclure les amis les plus proches est certes une occupation intéressante et rentable mais qui ne permet pas de générer une prise de conscience collective.

Après coup, j’hésite à parler de mai 68… trop d’utopies naïves, trop d’erreurs, trop de manipulations.

J’hésite à parler de mai 68 car la glorification des événements, les histoires d’anciens combattants me paraissent sans intérêt.

Il est certain que les revendications du début sont oubliées. Où sont aujourd’hui l’égalité et la justice sociale ? La dénonciation des hiérarchies syndicales et universitaires ?  L’antimilitarisme est oublié, plus personne n’en s’en revendique, sauf Noam Chomsky pour qui le lobby militaro industriel demeure l’ennemi principal.

Après mai 68 il y a eu de nouvelles revendications : les droits humains pour les femmes avec le MLF, pour les homos avec le FHAR, l’écologie avec La Gueule Ouverte et René Dumont mais tout était déjà en gestation dans la rue.

Bien sur, la sexualité a tenu une place importante, c’était la première fois dans l’histoire de l’humanité que les femmes pouvaient contrôler les naissances grâce à la pilule. C’était avant le Sida et toute la répression morale actuelle. Mais là encore qui s’en souvient ? Qui se souvient de l’amitié et des rencontres passionnées ? Qui se rappelle de tous ces couples qui explosaient ? La fin de la famille était à l’ordre du jour. Cela n’a duré que quelques années, ça n’existe plus du tout et ça ne semble gêner personne !

Quarante ans après il n’existe plus aucune pensée critique sérieuse, alors à quoi bon relater tel ou tel moment d’une histoire personnelle qui n’aboutit qu’à un échec collectif ?

Deux points au moins me paraissent incontournables : l’égalité et l’antimilitarisme.

On ne peu pas parler de justice sociale sans parler d’égalité et ce qui fonde l’égalité aujourd’hui c’est l’argent. Tout le reste est baliverne. Alors bien sur, en mai 68 , dans le mouvement communautaire en tout cas il n’y avait pas d’argent privé, individuel. Il y avait une caisse commune et les assemblées générales décidaient de l’emploi de l’argent qui restait en caisse. Plus fondamentalement, la seule orientation politique rationnelle contre le système capitaliste ne peut être que la suppression de l’argent. Pol Pot s’y est essayé mais influencé par les marxistes de la Sorbonne, les partisans de la dictature du prolétariat cela s’est terminé par un bain de sang.

Ce n’est donc pas avec la taxe Tobin que le système capitaliste sera remis en cause. Ni avec la critique chauvine de la mondialisation des marchés financiers. On peut faire autrement, ici et maintenant, il faut aller chercher l’argent là où il est puisque sa suppression n’est politiquement pas à l’ordre du jour. Arrêter de se prostituer toute une vie pour arriver à la retraite. Si les marchés financiers sont planétaires et puisqu’ils sont accessibles par tout un chacun par internet c’est sur les marchés financiers qu’il faut « reprendre sur le tas » comme disent les libertaires. Mais la réalité du fonctionnement quotidien des marchés financiers est tellement éloigné des petits penseurs de quartier que pour l’instant et probablement pour longtemps encore, les marchés financiers n’ont rien à craindre des organisations politiques quand bien même seraient elles internationalistes !

 

Quelques mots encore sur ces marchés financiers.

Avec internet on entre dans la gueule du système capitaliste mondial. Pour les uns les marchés c’est le mal absolu, la cause de tous nos maux, la ruine du tiers monde, l’exploitation de tous les travailleurs. Ceux qui s’enrichissent en dormant.

On dit que les marchés sont en crise, que des milliards se sont évaporés comme en 1929. Mais la crise n’est pas pour tout le monde, d’autres ont gagné des milliards. Il n’y a pas de baisse tendancielle du taux de profit. La crise c’est pour manipuler le bon peuple, en réalité il n’y a pas de crise, le système capitaliste se débarrasse de ses structures obsolètes et s’adapte à la mondialisation des produits dérivés que ce soit sur des monnaies, des matières premières ou des indices. Les « modernes » sont en train de liquider les « anciens » et ça fait un peu de bruit, rien de plus.

Même si l’on supprime un jour les monnaies, il faudra continuer à gérer les marchés mondiaux du blé, de l’acier, du sucre etc…

Alors, pourquoi monter aujourd’hui des bûchers contre les traders alors que tous ceux qui alimentent les feux n’y comprennent rien. Ce n’est que en comprenant comment marchent les bourses des principaux pays que on peut ensuite essayer de voir ce qu’il est possible de faire.

Faire l’autruche n’a jamais permis de définir une orientation politique viable.

Si l’on admet que les marchés financiers existent qu’ils fonctionnent 24 heures sur 24, cinq jours sur sept toute l’année sur toute la planète en simultané (c’est ça l’internationalisme !). Si l’on admet que l’on doit qu’on le veuille ou non, vivre avec et même plus, en dépendre, pourquoi ne pas gagner sa vie avec les marchés ? Les marchés financiers offrent des possibilités incroyables pour les plus paresseux et les moins fortunés d’entre nous.

L’argent pris sur les marchés n’est pas pris au pauvre paysan du Mali, il est pris à un riche financier. Si je ne prends pas, le paysan n’est pas plus riche, ni plus pauvre.

La répulsion morale que nous avons vis-à-vis de tout ce qui concerne l’argent est une répulsion culturelle, judéo chrétienne, elle n’a aucune rationalité. Tout ce que nous utilisons passe par les marchés : alimentation, essence, laine… et nous ne voudrions pas savoir comment cela se passe ? En tradant sur les marchés financiers nous ne participons pas plus, ni moins, au pillage du tiers monde qu’en nous salariant dans n’importe quelle entreprise.

Nous échappons à la prostitution salariale, les situs disaient : «ne travaillez jamais », et à tout emprisonnement géopolitique.

Mais encore une fois à quoi bon parler de mai 68 puisque en 68 personne ne se posait ce type de question alors qu’elles sont pourtant les questions prioritaires, celles à partir desquelles tout le reste se décline.

A quoi bon dans ces conditions ramasser les souvenirs, qui peut cmprendre ? Au-delà des événements et quel que soit l’interprétation que l’on peut en faire il reste que en parler ne peut suffire.

 

A quoi bon écrire ou parler d’un événement en en restant là, si ce n’est pour l’enterrer ou pour se justifier ?

 

A chacun son interprétation, les acteurs n’ont pas tous vécu les mêmes moments… mais comment continuer ?

 

Car la seule question qui vaille la peine d’être posée c’est comment utiliser l’expérience vécue pour construire l’avenir. Et là, les divergences sont profondes…. la lutte continue… (très mollement), mais la taupe creuse son trou et va re-surgir demain matin…(pas certain) , la baisse tendancielle du taux de profit signe la fin du système capitaliste…., le pouvoir est au bout du fusil et seule la lutte armée permettra de libérer le monde…. (beaucoup de sang encore en perspective)….un deux trois Vietnam…. des focos partout…. En fait le spectacle continue, les acteurs meurent pour de vrai mais ce n’est jamais qu’un théâtre de marionnettes dont les ficelles sont tirées comme toujours par le même lobby militaro industriel.

 

Les révolutionnaires de mai 68 ont du mal à se situer : écologistes urbains aujourd’hui ils ne produisent que des services et dépendent totalement des marchés pour leur consommation. D’aucuns se sont dit : l’adversaire c’est la mondialisation, battons nous contre les multinationales qui polluent et pillent le tiers monde.

La démarche avait un relent passéiste et chauvin : produisons français, non à l’Europe des marchandises…

 

Les citoyens du monde, les internationalistes ont regardé monter cette nouvelle pièce de théâtre sans en croire leurs yeux ! : « alors, comme ça, le fait que nous soyons maintenant dans une société globale, sur une petite planète, en relation internet les uns avec les autres…. Ce serait contre révolutionnaire et il faudrait refermer les frontières ?

Nous sommes un certain nombre à avoir pensé le contraire. La mondialisation symbolisée par la circulation instantanée de biens et capitaux sur toute la planète et par l’existence de techniques de communications gratuites représente pour nous, une possibilité unique de construire des contre pouvoirs planétaires comme il n’en a jamais existé dans l’histoire, Al Qaïda et Ben Laden l’ont parfaitement intégré.

Mais les révolutionnaires de mai 68 ne l’ont jamais compris. De façon réactionnaire ils se sont arc-boutés contre l’histoire et ont essayé de défendre « les acquis sociaux » d’un autre âge. Sans doute fallait-il le faire à condition de pouvoir déboucher ensuite sur une perspective politique qui reste encore à inventer.

Cette absence de projet politique (la fin de l’histoire) symbolisée par la chute du mur de Berlin, a été mise à profit par certains gouvernements pour diviser les peuples en leur proposant une alternative religieuse radicale en lieu et place de tout projet politique.

Par crainte de voir grandir des mouvements politiques démocratiques ils ont encouragé le développement de mouvements religieux anti-socialistes, anti-féministes et ont bridé presse et culture.

Moi je ne comprends par pourquoi Ben Laden et ses amis ont été capables de construire un paradigme planétaire stupide et non crédible et pourquoi nous, nous n’avons pas été capables de construire un paradigme planétaire ouvert, anti-hiérachique, anti-militariste, anti-clérical (et pas laïque !) et écologiste.

 

Il faut dire que les petits maos, les ex-staliniens, les partisans de la lutte armée ne nous ont pas aidés. Au lieu de foncer dans la brèche ouverte par la mondialisation, ils se sont acharnés à fermer toutes les portes. Incapables de construire une utopie ils ont voulu rester les anciens combattants d’une révolution qu’ils avaient contribuée à faire avorter. Il est temps de redescendre sur terre et de combattre, les armes de la critique à la main, tous les médaillés de la rue Gay Lussac et tous les nouveaux curés d’Al Qaïda et du Pantagone. Nous sommes des millions sur la planète, capables de construire des réseaux, nous sommes à la veille de bâtir une nouvelle utopie pacifiste, anti-capitaliste au premier sens du terme c’est-à-dire sans argent et sans armée. Nous sommes en mesure de financer nos vies et nos organisations politiques en allant récupérer sur les marchés les moyens financiers dont nous avons besoin. Nous sommes en mesure techniquement, intellectuellement, de vivre mai 68 : « ne travaillez jamais ! », qui nous en empêche ?

 

Chronologiquement mai 68 a commencé pour moi en 1967. J’habitais rue du rocher, à Rodez, juste à côté de la cathédrale. J’étais marié avec un fils, ma femme Danielle travaillait en salle d’opération comme infirmière dans une clinique. J’étais VRP pour une filature du nord de la France, sur 23 départements et l’Andorre.

objecteurs de conscience. Ils devaient faire leur service à l’ONF (Office National de Forêts)  et étaient logés dans des maisons forestières, en Ariège à Oust et au Courtal.

VRP sur les routes, j’en avais marre des hôtels et lorsque j’allais en Andorre, je préférais faire halte au Courtal où étaient logés les objecteurs de conscience. Les discussions duraient toutes la nuit, avec les chansons anti-militaristes de la guerre du Vietnam et de l’Algérie au coin de la cheminée. Les filles étaient aussi nombreuses que les garçons, elles étaient venues rejoindre leur ami ou leur frère.

A l’époque j’étais adhérent à la Fédération Anarchiste, je fréquentais la rue Ternaux et discutais avec Heliette Besse des articles que j’essayais de passer dans le Monde Libertaire sur la vie communautaire des Esquimaux .

 

Mai 68 est arrivé, j’ai regardé les premières images sur la TV dans un bar à Rodez, j’ai trouvé de l’essence et je suis monté à Paris. Plus que les charges de la police sur les barricades ce sont les assemblées générales à la Sorbonne et à l’Odéon qui m’ont beaucoup marqué. La mixité, la virulence des prises de parole, leur radicalité coupée de toute réalité….

Après Flins et un petit tour ‘Chez Georges’  rue des Canettes, je suis revenu en Aveyron mais la vie avait une autre saveur.

 

J’ai déménagé à Caraman à côté de Toulouse, je militais avec la CNT dans le local derrière la bourse du travail, vendais le Monde Libertaire le samedi matin place Saint Sernin, publiais un peu dans l’Espoir de Antoine Turmo et commençai à installer une base en Ariège à Villeneuve du Bosc, près de Foix. Il y avait Danielle Rolland ma femme, Pierre Turpin, Claude Baylac, Pierre Méric, Jacky Nicolas, Hélios Minguez, Marie Laby, Patrice Vigne et de nombreux jeunes étudiants, précaires ou lecteurs du Monde Libertaire puisque la communauté était référencée en page deux du Monde Libertaire et que nous tenions le bulletin intérieur de la FA.

 

Pour avoir une idée de la vie collective, j’étais allé passer quelques jours à La Borie Noble à L’Arche en Ardèche où j’ai pu discuter un moment avec Lanza Del Vasto.

 

A Villeneuve du Bosc, la bibliothèque était composée de livres sur l’anti-psychiatrie : Laing et Cooper, des premières éditions de William Reich avant l’orgonothérapie, en particulier Ecoute petit homme,  Psychologie de masse du fascisme , La fonction de l’orgasme .L’édition originale de  La vie humaine dans les Pyrénées Ariègeoises de Michel Chevallier, de nombreux livres sur l’élevage et sur l’agriculture biodynamique méthode Steiner, L’internationale Situationiste, Bordiga, Invariance et tous les Conseillistes.

 

Pour intégrer le milieu rural pyrénéen …moi qui étais un urbain complet, j’ai démarré un stage de bûcheron à Promobois juste à côté de la communauté, quatre ou cinq kilomètres à pied tous les matins…j’en suis devenu administrateur, puis j’ai été viré après une grève. J’ai démarré un stage de chevrier à Melle en Vendée d’où j’ai ramené un petit troupeau de chèvres ‘alpines chamoisées’ très bonnes laitières.

L’activité politique après mai 68 était intense, congrès de Limoges, congrès de Lorient, scission de l’ORA, démarrage de la revue coordination anarchiste, débats avec les fondateurs de l’imprimerie 34.

Action contre le consulat d’Italie après la mort de Pinelli en décembre 1969  à la suite de l’attentat organisé dans le cadre de la stratégie de la tension par les fascistes contre la banque de l’agriculture à Milan Piaza Fontana.

 

En 1971 je quitte la communauté de Villeneuve du Bosc et fonde la communauté du Planel du Bis au Bosc. Plus haut, plus radical…pas de route, pas d’électricité, pas d’eau courante, dans une grange magnifique qui planait au dessus des nuages. Daniel Caniou, Jean Pierre Cano, Christian Glace, Anne Bodiou, Geneviève Rhomer sont de l’aventure les premières années.

Beaucoup de monde passe, surtout l’été, on publie dans Actuel, dans La Gueule ouverte, on tape sur de vieilles machines à écrire  La Lettre de La Montagne  puis  Hyperutopie et, en 1975  Les manuscrits de Broucaillou.

La répression policière est assez dure et sous un prétexte ou un autre la police me met en prison à peu près tous les ans avec des procès qui ont un certain retentissement, finalement je suis envoyé à Toulouse à St Michel, grève de la faim 15 jours, Marie Christine Etelin vient me sortir de ce mauvais pas.

 

Je publie à nouveau dans Vent d’Ouest, le journal de Bernard Lambert et des Paysans Travailleurs, mène la lutte avec Lutte Occitane et Maquarel pour la survie de la coopérative de Rieucros, puis avec Joel Chapelle et Paulo de Madranque, je fonde le Front Marginal Révolutionnaire (FMR) et on débarque à 60 au Larzac dans un car dont  nous n’avons jamais payé la facture. Le Larzac est important, je rencontre Catherine Dubuisson et Maurice Benin. La fin de la famille ? Pas tout à fait…30 ans plus tard je me marierai avec Catherine après avoir divorcé de Danielle dont j’ai eu deux fils Laurent et Sylvain, et quitté Anne dont j’ai eu aussi deux fils Séverin et Omer.

 

Toute une partie de l’activité militante tourne autour de la mise en place de coordination du mouvement communautaire. On lance un nouveau bulletin : le bulletin Gourgas qui fédère 34 communautés du sud de la France. On va chercher en estafette le riz complet à Saint Gilles du Gard, le sucre roux à Bordeaux. On organise, avec l’aide financière de François Régis Leclerc, un ramassage de lait de chèvre que l’on va livrer ensuite à la coopérative de La Bruguière dans le Tarn avec une 203 bâchée à plateau  que j’ai ramené des vendanges.

Car chaque année depuis 1971 on part en septembre vendanger d’abord du côté de Perpignan, puis à Rivesaltes, puis à Aigues-Vives dans le Minervois pour finir en novembre en Charente avec la vendange du Cognac.

La communauté de Sarrat d’Usclat finit par exploser, Daniel Caniou, Evelyne Gouron et Jean Pierre Cano s’en vont, Jean Marc Ecker et Jean Louis Dujardin arrivent avec de nombreux autres. Une partie des gens s’installent à Sarrat d’Usclat on construit une boulangerie, un hôtel, une salle collective pour les assemblées et les repas, une laverie à Molinaro, toujours sur la commune du Bosc. On a 300 brebis Black Face, deux vaches Suisses, les premiers Borders Colley de L’Ariège.

Il y a beaucoup de monde. Des anciens de Longo Maï ont débarqué. Beaucoup de travail et de conflits aussi. Argent, pouvoir et cul. Faut faire avec mais j’en ai un peu marre.

 

Pas facile de vivre la radicalité au niveau sexuel. Les grands lits collectifs, les maladies vénériennes à répétition. C’était avant le Sida, heureusement, nous serions tous morts sinon ! Mais je me souviendrai longtemps des défilés à l’hôpital La Grave à Toulouse avec les prostituées et l’incompréhension des médecins quand nous leur disions que nous devions tous être soignés, avec ou sans signes cliniques car sinon  ça ne servait à rien.

De cette période il reste 17 cahiers d’écriture collective qui seront peut-être un jour publiés et toutes les questions encore insolubles liées aux histoires de paternité collective aussi.

 

A deux reprises en 1973 et 1974 nous avons cherché à organiser une coordination avec Longo Maï (à Limans à côté de Forcalquier). Eux étaient moins bordéliques que nous, plutôt staliniens à l’époque, plus organisés, plus riches aussi… bâtiments, troupeaux, matériel agricole et plus nombreux…Leur structure financière à partir de la collecte d’argent auprès de sympathisants Suisse fonctionnait très bien. Contrôlée par un jésuite Roumain, elle a fait les belles heures de Longo Maï.

Les rencontres avaient lieu au « Pigeonnier »…nous arrivions en fin de journée avec nos arondes P60, nos 203 camionnettes et on commençait  par festoyer, chanter jusqu’à 3 ou 4 heures du matin les chants des Spartakistes, des chants de Bertol Brecht, des chants des gitans de l’Europe de l’Est ou Le Temps des Cerises…ou La jeune garde. J’étais très impressionné, je  découvrais la culture de l’Est de l’Europe et la musique Russe.

Mais après 3 heures du matin ça commençait à se durcir. Pour des questions dont je ne saisissais pas immédiatement la signification, Rémy ne supportait absolument pas les nanas qui m’accompagnaient. La violence arrivait avant même les débats de fond politique, à 6 heures du matin furieux d’avoir perdu notre temps, nous remontions dans nos voitures en claquant les portes et… retour en Ariège .

 

On a fait ça deux fois puis on a arrêté.

 

Avec Joel, Jean Marc, Anne, Catherine, Jean Louis  je démarre le chantier international de Broucaillou aux sources de l’Arget, dans un ancien village abandonné depuis un siècle. Pour y accéder je mets 15 jours pour ouvrir le chemin à la hache et à la scie. Il faut franchir deux ponts fait avec des troncs d’arbres, sur les torrents.

Finalement on s’installe à une petite dizaine avec femmes, enfants et animaux , reconstruction de « la maison de Anne » on met l’eau courante au lavabo après un captage et même l’électricité avec un petit groupe électrogène pour la machine à laver et un magnéto Revox de 100 watts.

Le matin l’eau est gelée dans les cuvettes et on retire les chaussettes mises à tremper la veille avec un bloc de glace. Nous avons de nouveaux voisins puisque Jean Marc Carité est venu nous rejoindre avec son imprimerie et sa revue  Utovie . Gérard Colongo et Yanthé Barry fonderons plus tard le GAEC de Monner avec une fromagerie moderne et une grande chêvrerie au Four toujours sur la commune du Bosc.

 

L’histoire se reproduit, la communauté de Sarrat d’Usclat explose et part fonder un lieu d’accueil à Toulouse dans le quartier de la gare : l’Exode Rural et d’autres vont au Barrejat près de Mirepoix élever des Mérens.

 

Moi j’ai quitté l’ariège pour ouvrir un grand squatt à Paris à Belleville rue des Envierges, avec Joel Chapelle, Antoine Hibon et beaucoup d’autres : école parallèle, théâtre, et des dizaines de logements gérés plus ou moins collectivement, on est en 1976, mai 68 se termine avec l’échec des utopies.

 

Marc SARACINO

Le Bosc le 7 mai 2008