Trotard Joel

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Je suis entré à la JCR en juillet 67. Je participais au Comité Vietnam National (CVN) depuis 66 (d’abord au comité Vietnam de Bellevue avec une partie de la section Jeunesse Communiste dont le secrétaire  était Patrick Mignard). On retrouvait à la JCR les enfants des familles Barsoni et Tauber (juif communiste résistant),  Jean Pierre Goirand aujourd’hui médecin à Montauban, (?) Bédécarax…

Les références internationales étaient omniprésentes et immédiatement constitutives de l’engagement militant. Les discussions faisaient rage et étaient extrêmement formatrices.

– Avec le PCF: Paix au Vietnam  ou lutte ouverte POUR la victoire du FNL vietnamien contre l’impérialisme américain.

– Rupture sino-soviétique: qu’est-ce que le “maoïsme”?

– La 3ème voix cubaine … le CHE en Bolivie…. “Créer 2 ou 3 Vietnam” … un renouveau de l’internationalisme?

En septembre 67 en prépa à Fermat je me suis investi à fond dans la JCR comme la plupart des “nouveaux entrants” issus des comités Vietnam. Un noyau étudiant (3 ou 4 ans plus âgés, adhérents à l’UNEF) dirigeait assez habilement cette petite organisation. Daniel Laplace (Paco), Claude Laplace (Perpignan), (?) Carpentier, Danielle Carpentier (Toulouse), Denis Daumas (Tarbes), Monfrey (Toulouse), Pérez (Toulouse) étaient déjà des ancêtres.

La plupart avaient été exclus de l’Union des Étudiants Communistes après 65. Certain d’entre eux adhéraient à l’intérieur de la JCR à une cellule trotskiste du PCI section de la 4ème Internationale (Ça nous faisait plutôt rigoler! Nous étions plus volontiers guévariste!).

Cours-Salies, Antoine Artous, … n’étaient pas à la JCR avant Mai 68 mais à l’UNEF. L’UNEF avait beaucoup d’adhérents. Beaucoup d’entre eux étaient proches du PSU (ESU), des courants chrétiens de gauche … En réalité, tous les courants de gauche et d’extrême gauche se retrouvaient à l’UNEF. Le souvenir de la guerre d’Algérie et de la lutte contre l’OAS était prégnant: d’où l’antifascisme permanent et musclé qui unifiait facilement tout le monde.

Mon objectif était de rendre la JCR plus opérationnelle par rapport aux “grands évènements” qui ne manqueraient pas de se produire sous peu. Nous suivions attentivement l’évolution des mouvements étudiant allemand et japonais (les Zengakuren), du mouvement anti-guerre américain, mais également les premières grèves très combatives en France (ex: la Rhodiaceta).

Avec un local à Arnaud Bernard et 30 à 40 adhérents (essentiellement lycéens/étudiants), les “troupes” augmentaient chaque semaine, beaucoup issus des Comités Vietnam qui continuaient à grossir.

Mois d’octobre 67: grève dans un lycée parisien animée par Romain Goupil, Recanati … Ils expérimentent une nouvelle forme de Comité de lutte unitaire. Aussitôt, ils lancent un débat dans les JCR: il faut partout lancer les Comités d’Action Lycéens (CAL). Je participe à une conférence nationale de la JCR à Paris sur cette question et ipso-facto je monte le premier CAL à Fermat avec Claude David .  L’idée est d’avoir une action directe dans le bahut. Le thème est quelque peu simpliste: a bas le lycée caserne! D’autres vont suivre rapidement.. Au lycée Berthelot Serge Pey et Véronique Barsoni forment un CAL

Au plan national et local,  le débat sur la stratégie d’alliance pour “débloquer ” la situation faisait rage. Bensaid voulait comme dans les CAL une alliance large avec tous ceux qui étaient prêt à en découdre (stratégie d’affrontement) avec le régime gaulliste (ex: les anars et DCB à Nanterre). Weber (et les autres trotskistes “officiels”) trouvaient cela assez aventuriste… et irresponsable.

En décembre 67  congrès interne de la JCR de 3 jours. Je rédige la “résolution d’organisation” qui change profondément le système d’organisation local et je me retrouve à la direction de ville.

A la place de la section unique de ville sont créés plusieurs cercles plus opérationnels: un cercle lycéen, un cercle CET (!!), un /deux cercles étudiants et surtout un cercle entreprise (Daniel Laplace) chargé de “gérer” les premiers contacts avec des militants ouvriers. Exemple: Paul responsable CGT et jeune communiste de la SNIAS et d’autres dans le Bâtiment.

Vers février/mars 68, à l’UNEF où tout le monde se retrouve (UJCML, PSU, JCR,…),  dans les comités Vietnam qui n’arrêtent pas de grossir, après l’exemple des premiers CAL qui commencent à faire parler d’eux; dans les bahuts l’ambiance change.

En gros: assez parlé de Révolution … il faut la démarrer ici et maintenant! J’ai le souvenir assez précis d’une AG des comités Vietnam (fin février 68,  150 personnes rue des lois) qui bouscule l’ordre du jour proposé: Ras l’ bol des parlotes … la meilleure façon maintenant d’aider les vietnamien c’est d’attaquer ici en France! Même la JCR n’en revient pas!

Quelques semaines plus tard (peut-être après le 22 mars) une réunion/consultation privée est organisée chez Antoine Artous regroupant tous les “leaders” locaux de l’UNEF, des CAL, PSU, JCR, Anars (une quinzaine environ: Artous, Court-Salies, Alcouffe, Lumeau, J.Trotar, ????).

Objectif: voir si on peut se mettre d’accord pour agir tous ensembles: quel programme avec quelles méthodes (celles de Nanterre et des CAL paraissent appropriées mais alors “quid de l’UNEF” pourtant direction naturelle du mouvement … etc.).

Finalement un accord/pacte est conclu. Alcouffe dit OK et propose le programme “Université Critique” élaboré par l’UNEF plusieurs années auparavant et qui n’avait jamais servi à rien.  Quant à la tactique c’est simple: à la première occasion on occupe la Fac! Ce sera fait le 25 avril avec plusieurs centaines d’étudiants!

Parallèlement, un lycéen du CAL Fermat (Claude David) passe en Conseil de discipline et il et exclu pour avoir distribué des tracts dans le lycée. Le mouvement étudiant vient à la rescousse: “Réintégrez David!” Grosse manif avec affrontement (Alcouffe passé à tabac) devant le lycée Fermat.

Mai 68 a démarré à Toulouse et suivra le rythme national: Fac et lycées occupés les uns après les autres après la “nuit des barricade” du 11 mai à Paris. La SNIAS part en grève très vite après le 13 mai 68.

A partir de là, la JCR se retrouve complètement débordée organisationnelle ment par l’ampleur du mouvement. Le dispositif mis en place en Décembre 67 et qui a fortement aidé (en particulier dans les lycées & CET) au démarrage ne fonctionne plus. Je n’ai pas participé à une seule réunion de la JCR jusqu’à sa dissolution par le gouvernement fin juin 68 en même temps que 13 autres groupes politiques.

La dissolution et la fin de la grève générale nous re-réunissent “clandestinement”. Les propositions d’adhésions sont nombreuses dans la perspective de la constitution d’une nouvelle organisation politique. Bref, la clandestinité n’est pas trop dure bien que nous prenions cela très au sérieux.

A la rentrée 68, autour de l’hebdo “Rouge” les cercles de lecteur/adhérents se réunissent (comités rouge) et jusqu’en janvier 69 est mise en débat la constitution d’un parti d’avant-garde Communiste Révolutionnaire. L’analogie est forte avec la proposition actuelle de la LCR d’un NPA … La coupure est franche et parfaitement assumée avec le PSU et surtout les courants maoïstes.

Pourtant de nombreuses structures unitaires subsistent à la rentrée 68:

– l’UNEF bien sur.

– les CAL (encore très forts à Toulouse – la rentrée 68 commence par une grève avec occupation d’une semaine – affrontements au lycée Fermat ..)

– les Comités d’Action dans les quartiers (St Cyprien, Rangueil ..????..). Ils ont leur journal National « Action ».

Certain seront à l’origine des comités de quartier actuels.

Il faut bien reconnaître que la Ligue Communiste au nom de l’urgence révolutionnaire – « l’histoire nous mord la nuque » selon D. Bensaid – se construit partiellement par la destruction/abandon des structures unitaires de masse (CAL et Comités de quartier). On veut créer le parti et on laisse l’UNEF au PSU, aux trotskistes lambertistes, au PCF.

Cette stratégie de construction de la Ligue Communiste me mets très mal à l’aise : on me mets en demeure de « dissoudre les CAL » …

Je démissionne et ne participe pas au congrès de fondation de la « Ligue ».

Je me retrouve étudiant en Physique-Chimie à l’UPS avec un bon contingent  d’ancien des classes prépas du lycée Fermat (Fonvieille, Dufour, Tarit …) pour préparer les IPES.

Je ne ré-adhère à la Ligue Communiste qu’en Juillet 69 après avoir été reçu au concours des IPES ce qui m’assurait une autonomie financière de trois ans. Je suis rétrogradé au rang de « stagiaire » de la LC pendant 6 mois mais je fonctionne de fait comme un permanent politique.

Je « suis interdit de secteur lycéen » je m’occupe donc du secteur « entreprises » de la Ligue organisé en petites cellules d’interventions sur les « boites ». Ces cellules sont principalement composées d’étudiants détachés de l’intervention sur les facs. Principales entreprises visées: ONIA (AZF), Aérospatiale, Bâtiment, CII & Motorola, PTT, SNCF, Hôpitaux, Enfance inadaptée … etc.

Nous éditons une bonne dizaine de feuilles d’entreprises au titre unifié : la Taupe Rouge. Autour de ces feuilles se regroupent des sympathisants (très peu d’adhérents effectifs) dans les « Groupes Taupe ».

L’activité syndicale des militants et des sympathisants est suivie quotidiennement. Les affrontements avec la « fraction stal » du PCF dans la CGT sont centralisés dans « la commission CGT ». Mais assez vite, malgré la priorité donnée à la CGT, les adhésions et les contacts sont plus nombreux dans la CFDT. Personne à FO.

Je reviens dans la direction de ville de la Ligue sur la base du travail dans le secteur entreprise. La « communication » est difficile avec ceux qui restent en charge de l’intervention dans la jeunesse scolarisée où la LCR est très implantée avec une intervention « tous azimut ».

Une ou plusieurs cellules dans les facs Médecine, Sciences, Mirail, Sciences Eco. Autour des cellules des cercles de sympathisant « les comités rouge ». Une cellule lycéenne et des « comités rouge » dans les principaux bahuts.Une cellule CET/Lycées techniques (toujours le souci de l’implantation en entreprise).

Quelques spécificités de la LCR toulousaine; Poids très fort du secteur étudiant : plusieurs dizaines d’adhésions chaque années (sélectionnées parmi les comités rouge). Importance du Secours Rouge (mouvement de solidarité à toutes les causes populaires). Au départ l’idée vient des rangs de la Ligue. Il est conçu comme un front de masse autour de la LCR pour lutter contre la répression. Pourtant, très vite, le Secours Rouge devient le symbole d’un nouveau parti en gestation. Les gens adhéraient plus facilement au Secours Rouge plus UNITAIRE qu’à la Ligue. Comme après 68, c’est la nature même de la LC (organisation d’avant garde trotskiste affiliée à la 4ème Internationale) qui est remise en cause. Pourquoi pas un nouveau parti plus LARGE et donc une dissolution de la LCR ? Par ses effectifs et son dynamisme, le Secours Rouge bouscule la LCR car il influence réellement et permet l’adhésion massive de militants en crise du PCF et du PSU sans compter ce qui reste des mouvements maos en crise.

La direction historique de la LCR sent très vite le danger et veut mettre fin à « l’aventure ». A ce moment là, j’accepte ce point de vue car le SR ne répond pas à l’organisation des luttes dans l’entreprise. Mais comme après l’épisode de 68 et des comités d’action, je suis quand même assez emmerdé : casser un mouvement parce  qu’il marche trop bien … ça ne me parait pas de très bon augure.

Le mouvement féministe : Mai 68 et les années qui suivirent ne furent pas vécues par les garçons et les filles de la même manière. Je n’en ai réellement pris conscience que 15 ou 20 ans après.

Tandis que les garçons faisaient « leur libération sexuelle », les copines avortaient clandestinement ! Effectivement le MLF ne faisait pas partie de la culture du mouvement marxiste révolutionnaire. Il s’est même développé de manière conflictuelle et contradictoire vis-à-vis de la LC.

Le MLAC a été très fort à Toulouse : Création de dispensaires clandestins. (Plusieurs centaines d’avortements illégaux). Les toubibs de la Ligue se sont engagés à fond (Jacques Giron). Beaucoup de militantes de la LC y ont concrétisé leur premier engagement « féministe ».

L’Espagne : Toulouse a toujours été une plaque tournante de la solidarité et de la lutte antifranquiste.

Suite à des accords internationaux passés avec la direction de ETA (6ème Assemblée), sur demande de la 4ème internationale, la LCR locale (tout Midi-Pyrénées) a développé un réseaux et une infrastructure clandestine très importante (quasiment professionnelle) au service de la direction de ETA-VI. Des dizaines de militant(e)s, parallèlement à leur militantisme officiel et public avec la LCR ont participé et organisé ces interventions clandestines.

En tant que permanent politique et membre du CC de la LCR, j’avais été prévenu de l’existence de ces activités que je devais couvrir. Mais je n’avais absolument pas le droit d’en connaître ni l’organisation ni la portée.

L’histoire de ces activités qui ont été interrompus brutalement – et avec de nombreux conflits après 77 n’a jamais été écrite. Je ne sais même pas si elles font encore partie de la mémoire collective de la LCR.