Vignes Bernard

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Bernard Vignes

Je ne sais si mon parcours pourra apporter quelque chose sur 68 à Toulouse…d’autant plus que je n’ai jamais adhéré à une organisation et donc vous ne me retrouverez sur aucun organigramme. Pour cette raison je  ne présente seulement quelques impressions, quelques ambiances de cette période et peu de noms, soit par oubli , soit par peur de me tromper sur leurs adhésions , soit parce que je ne les connais que sous leurs « noms de guerre »…

Paradoxalement, et comme on avait la chance de profiter d’un téléviseur à la maison, je pourrais dire que je me suis éveillé à la politique dès mon enfance, à travers les conférences de presse et les grands discours du général De Gaulle qui me faisaient « frissonner », ( tel celui prononcé lors de l’inauguration de l’usine « marée motrice » de la Rance). Blague à part , je devais sentir la fibre patriotique que certains jeunes ressentent aujourd’hui lors des grands matchs internationaux . Pour autant, dès la 3e et comme bien d’autres adolescents de cette époque, je suis très sensibilisé par la guerre au Viet-Nam ( le choc des images ) ; mais sans aucune argumentation politique. Mis à part le lavage des voitures organisé par la paroisse pour recueillir des fonds pour les affamés du monde, je n’avais aucune idée de ce que l’on appelle la conscience politique… Mon émotion face aux bombardements au Viet-Nam tient plus d’une sensibilité humaniste que d’une révolte quelconque d’autant plus que je baignais dans une atmosphère familiale « radsoc » typique du sud-ouest. Mon père n’aimait pas De Gaulle…ce qui me désespérait et détestait l’intervention américaine ce qui me réconfortait. Pour autant, il détestait encore plus le régime soviétique…

Quand Mai 68 éclate, je suis lycéen à Villeneuve sur Lot en seconde… . Les évènements , on les vivait à travers la télévision , la radio et les journaux… mais on commençait à en sentir leurs effets dans les divers rationnements ( essence…) et paniques (huile, sucre etc…). C’est alors que j’ai vu l’évolution d’appréciation de mes parents. Au début mon père soutenait la jeunesse de façon virulente ( surtout en voyant les images des barricades prises par les forces de l’ordre). Mais petit à petit un sentiment de peur l’a envahi et un désir de retour à l’ordre tout aussi virulent s’est emparé de lui. Pour ma part, le cheminement était contraire. Si au début, je trouvais que l’image de la France était affectée alors que la conférence de la paix sur le Viet-Nam venait de s’ouvrir, l’aspect anti-autoritaire du mouvement me fascinait. Au Lycée , la grève importée par des étudiants bordelais dura plus d’un mois. Pour moi c’est le côté festif et grandes vacances avant l’heure qui me satisfaisait. J’assistai aux AG sans jamais prendre la parole…étant d’une grande timidité maladive. Les revendications étaient variées mais reposaient plus sur la vie quotidienne que sur la « révolution prolétarienne » à laquelle la très grande majorité ne comprenait rien. On demandait le droit pour les filles de porter la mini-jupe ; pour tous les lycéens d’avoir un foyer ; des oraux plutôt que des écrits au bac….

Les années qui suivirent furent pour moi des années de bon lycéen timide, travailleur et studieux. La chape de plomb de l’ordre moral gaullien avait été secouée mais pesait encore… ainsi que celle de la famille de plus en plus étouffante. C’est après 68 que la vie d’un jeune devient paradoxalement difficile. Je me souviens des insultes proférées par des camionneurs qui nous doublaient alors que sur des solex nous remontions vers le lycée. Les ricanements de mes frères sur les lycéens et les étudiants fainéants et fouteurs de merde. C’est à ce moment là que l’on peut parler de conflit de générations et de parcours. Nos parents commençaient à profiter des fruits de la croissance après les années de guerre et de reconstruction et nous, nous crachions sur cette société de consommation vide, déprimante et écœurante comme les repas familiaux interminables du dimanche. Si je travaillais autant au lycée c’était pour avoir le bac et fuir cette ville mais sans aucune haine pour les lieux ou les personnes . Je refusais simplement de me retrouver avec mes Quatre frères dans l’atelier familial. C’est au lycée que mon surnom de « Pancho » (en référence au révolutionnaire mexicain) , me fut donné par un camarade du nom de Daniel Weissberg que j’allais retrouver en fac plus tard. Il faut dire que ce surnom aura une grande réussite lors de ma vie toulousaine .

Une fois le bac en poche , il fallait choisir sa fac. Étant dans l’académie de Bordeaux j’aurais dû suivre des études dans cette ville, mais comme la plupart des lycéens de Villeneuve j’étais attiré par Toulouse qui nous paraissait plus jeune, plus vivante, plus explosive… Les informations nous confortaient dans cette optique… Pour autant , si les mouvements gauchistes vus de loin me fascinaient, il me faisaient également peur… Au tréfonds de mon cerveau je ne savais pas si je serais du côté de l’ordre ou de la révolte. La confusion en quelque sorte. Je m’inscrivis d’abord en science po et je rencontrai un ancien élève de lycée mais celui-ci allait virer vers l’extrême droite. J’allais le retrouver un jour, face à moi derrière les forces de l’ordre et les excitant. J’en ai un mauvais souvenir car ayant prononcé bêtement un jour son nom, quelques temps plus tard, à d’autres anciens camarades de lycée ( d’extrême gauche cette fois-ci) , il fut victime d’une expédition punitive « anti-facho ».. .

Mon premier contact avec le gauchisme fut donc à l’automne 70 à l’arsenal. Je fus pris dans les affrontements entre la GP et les forces de l’ordre. Très vite les contacts avec des étudiants anars , maos ou divers « spontex » furent naturels. A cela se mêlaient beaucoup de choses … Un besoin de rompre avec une enfance trop sage et trop studieuse, la découverte de la ville, du cinéma, des soirées interminables. Le besoin d’une vie « héroïque », romantique, … Un mélange de révolution de 1848 et du supplice du jeune Werther.. Car, il faut bien le dire les images de 68 nous hantaient … Et quoi de plus beau que de séduire enfin les filles par nos actions héroïques… Car la sexualité frustrée prenait une grande part dans nos actions les plus radicales.

Je tiens à rappeler que n’ayant adhéré à aucune organisation si ce n’est le syndicat Sgen-CFDT… J’ai été plutôt un « compagnon de route » de plusieurs mouvements ou organisations . J’ai souvent cependant participé aux débats, parfois décisions et le plus souvent actions. Cette non adhésion instinctive et peut-être aussi par flegme m’a permis de garder toute ma liberté d’action ou de réflexion. Certains militants étaient satisfaits de ma non-adhésion car avec moi et d’autres amis, ils échappaient à la rigueur et autre nouvel ordre moral des organisations.

Je ne suis resté à science po qu’un mois et demi. Je ne supportais plus l’ambiance lycée de l’institution et le temps du bachotage était passé. Je voulais désormais vivre pleinement ou du moins rattraper mon retard dans tous les domaines ( ciné, politique, littérature, musique etc…). Mais parfois remontait une chanson de variété ( viens, viens sur la montagne…) que je fredonnais et du coup me ridiculisait auprès de certains camarades qui me trouvaient un peu «  plouc ». Je m’inscrivis en histoire au Mirail. Un Mirail à l’époque en effervescence permanente. Toutes les organisations étaient présentes. Celles qui m’attiraient le plus étaient les plus provocatrices, les plus iconoclastes, les plus spontex…Pour autant et c’est peut-être un explication , j’ai toujours eu une distance par rapport à la phraséologie et langue de bois gauchistes. Je ne dis pas que je ne l’utilisais pas mais avec parfois de l’ironie. Je n’y croyais pas vraiment ou du moins je n’arrivais pas à l’intégrer. Avec le temps, je sais bien que j’ai pu dire des âneries et traiter de réac ou de facho quelqu un qui parlait avec intelligence… J’ai même soutenu les Kmehrs rouge contre la presse bourgeoise . J’ai donc pu dire beaucoup de bêtises mais de fait je n’arrivais pas à rentrer dans un dogme… Et j’avais l’impression de jouer à la révolution mais pas vraiment de la faire.

La période qui va de 1970 à 1973 fut pour moi la plus heureuse, la plus joyeuse et la plus formatrice.

Je peux dire que mon rattrapage fut accompli en 1 ou 2 ans. Ma vie fut radicalement transformée . Je mélangeais à la fois l’activité politique, le cannabis, l’alcool, les cheveux longs , Woodstock et les Pink floyd ce qui permet de comprendre la méfiance de ma part mais aussi celle des organisations vis-à-vis de moi ; organisations parfois plus que puritaines et paranoïaques. Cela ne m’empêchait pas d’avoir de profondes amitiés avec des militants d’organisations parfois très opposées. Après une action commando contre le film Antebe avec Gérard Milhes, contre le quartier général pour le Larzac avec Bernard Milhes ou Clavel je me retrouvais avec Gilles Corre proche de la ligue ; lui, parlant des inconséquences des maos dans les manifs, moi des trahisons traditionnelles et historiques des trotskistes.

La « bataille de l’arsenal » à l’automne 70 me fit me rapprocher des maos de la GP mais aussi des anars et situationnistes. Cette « bataille » au cours de laquelle la police ratissa les chambres de la cité-U pour matraquer les gauchos est restée mémorable ( voir un ami toulousain : Georges Charles). Les grèves interminables politiques et étudiantes au Mirail était une source permanente de nouveaux militants, de nouvelles rencontres et parfois d’histoires amoureuses .

Ayant obtenu les IPES d’histoire-géographie, mon autonomie financière fut assurée. J’en profitais pour vivre pleinement mais dans l’aisance matérielle une vie à la fois d’apparence « zonarde » , oisive, militante , routarde et étudiante à la marge.

Les actions concernaient surtout les grèves étudiantes, les manifs ( 2 ou 3 par semaine ) soit sur le Viet-Nam, soit sur la suppression d’un dessert au restau -u , soit sur une réforme Debré, soit sur la présence de Pompidou au capitole… Elles concernaient surtout les actions commandos … contre Renault lors de la mort d’Overney, contre le consulat d’Espagne et les banques espagnoles ( procès de Puich Antich , procès de Burgos … ). Les affichages nocturnes, les occupations, les distributions de tracts à la sortie de certaines boîtes.

Mais petit à petit le temps passant, je m’assagis d’une certaine manière et me rapprochais de copains que j’avais connus comme militants du PSU, de la GP, anar ou au lycée… Je fréquentais les réunions de la GOP, je militais parfois avec eux, je participais à de nombreuses actions mais je n’adhérais toujours pas. Certains des amis que j’avais connus spontex ou anars rentraient à « Révolution » ou créaient des communautés à la campagne, d’autres viraient vers les « Autonomes ».

Après les élections de 1974, les grands axes de lutte furent les grandes manifs du Larzac, les voyages au Portugal ( à la « commune Che Guevara » avec Alain Rébaud et Yannick) , le front paysan avec Gilles Allaire et Lemaire. Ma maîtrise d’histoire portant sur les « paysans travailleurs » du Lot et Garonne , je me retrouvais à disserter sur l’intégration du monde paysan dans le système capitaliste… tout en « militant » avec Jacques Massey aux usines Pont à Mousson de Fumel. Un grand point d’orgue qui est aussi le chant du cygne du gauchisme fut la grande grève du Mirail en 1976…

On se préparait encore à l’insurrection armée en s’entraînant dans les coins les plus reculés du Lot et Garonne. Mais les préoccupations commençaient à s’orienter vers l’écologie (Malville, Golfech …) et les radios libres. Ainsi commença l’aventure de « radio barbe rouge », radio pirate dont un des grands animateurs fut Gérard Milhes . Aventure en grande partie clandestine, la dernière dans laquelle je m’investis vraiment… Mais l’âge et les préoccupations nouvelles, mon départ de Toulouse mirent définitivement fin à mon « Grand 68 ».

Voilà quelques mots rapides … Pour ce qui est des noms d’orga comme VLR, FHAR, la revue : «  Que voulons-nous ? TOUT! »  , Lutte Occitane, etc… des personnages comme Francis Vadillo dit « Lacan », Jacques Weissberg, etc..

Cordialement Pancho