Etelin Marie-Christine

Posted: 27th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Marie Christine Etelin

Mai 68 : Un moment de grâce qui ne s’est pas arrêté.

J’étais étudiante en 3eme année de droit, mes parents venaient de l’Action catholique, et détonnaient dans leur milieu d’origine, très conservateur qui aurait été horrifié d’apprendre que ma mère avait rendu quelques services à la Résistance, en parcourant le département du Tarn et Garonne en vélo, pour porter du courrier compromettant et en hébergeant, le weekend, dans son appartement de fonction d’une petite école, des jeunes filles juives pour leur permettre de humer l’air de la ville. On n’a pas su pendant quarante ans d’où elles pouvaient bien venir d’autant que ce n’était jamais les mêmes. Aujourd’hui, après la révélation de ce secret de famille, on sait qu’elles étaient cachées dans l’école des enfants juifs de la ville voisine de Moissac.

Ma famille maternelle comptait des prêtres et des religieuses à toutes les générations. Je fus -forcément -scolarisée dans une école religieuse non mixte, où nous portions l’uniforme bleu marine et blanc, le chapeau ou le foulard  où l’on apprenait le grec et le latin, mais aussi les grandes civilisations, dont la flamboyante civilisation musulmane à l’époque d’Averroès.

Mes parents n’étaient pas encartés dans un parti mais de centre gauche. Ils étaient pour la décolonisation, en particulier de l’Algérie. J’ai participé à 16 ans en uniforme à une manifestation contre la guerre d’Algérie, ce qui a horrifié les professeurs de mon école. Ma mère bien que directrice d’une école catholique était féministe. Elle fut à l’origine de la création de la branche syndicale de la CFTC dans l’enseignement privé.

En 1ere et terminale, parce que je ne supportais plus le chapeau, pas plus que le foulard obligatoire, signe prétendument de la pudeur et de la soumission des femmes à l’époque, je fus envoyée en qualité de pensionnaire dans une école de campagne qui jouxtait un couvent de nonnes. Paradoxalement, l’enseignement qui y était donné était progressiste, ouvert sur le monde, on y parlait latin, anglais et … occitan, langue « interdite » sauf à la campagne.

Ainsi les élèves de Terminale étaient chargées de lire toute la Presse – enfin pas l’Humanité et d’en faire un résumé pour les élèves de autres classes. En classe de Philo, on lisait le Monde tous les jours. La plupart des professeurs étaient des religieuses qui poursuivaient des études de doctorat dans les universités toulousaines mais qui dans leur enseignement étaient très progressiste

En 1965, lors de mon arrivée à la fac de droit, j’ai trouvé une situation qui m’est apparue ahurissante: Je pensais rencontrer la Culture et je fus confrontée à des groupes de garçons bottés, casqués, laissant entendre qu’ils pouvaient être armés, qui faisaient la loi dans les amphis. Rien de tel dans la faculté de Lettres contigüe.

Ils se revendiquaient mezzo voce de l’OAS, pourtant interdite. Ils envahissaient les amphis, suivaient quelques cours, les professeurs les traitaient comme des gosses mal élevés mais les acceptaient dans cet accoutrement. Et bien sur ne disaient rien de leur parade de violence.

Un professeur de droit constitutionnel déroulait un discours violemment opposé à la constitution de 58, aux relents d’extrême droite. Venaient honorer son cours tous les groupes fascistes des autres facultés de Toulouse. On était deux ans après la fin de la guerre d’Algérie et 20 ans après la défaite des pétainistes.

En 1968, nous étions à peine 200 en troisième année de droit privé. Le seul cours un peu novateur était celui de droit de travail.

J’ai un peu fréquenté la paroisse étudiante, où se retrouvaient des étudiants de la JEC et quelques syndiqués à l’UNEF-AGET dont le siège était à quelques mètres des facultés de lettres et de droit qui étaient contigües, rue Lautmann. J’ai eu du mal à suivre les discussions.

Le discours était pour moi ésotérique, très léniniste, que déjà, beaucoup de militants considéraient comme archaïque.

Et même si le « patron » du syndicat de la rue des Lois, économiste de l’Arsenal, Alain Alcouffe, essayait d’impulser une ligne politique moins ringarde.

J’ai participé aussi à plusieurs réunions du jeune parti du PSU sans adhérer.

Avant le 25 avril 1968, à la faculté de droit, toutes années confondues, on devait être une petite vingtaine de gauche,  vite qualifiés  de « gauchistes », qualificatif surgi en 68.

La Corpo qui regroupait toutes les strates de la pensée de droite et surtout d’extrême droite tenait la fac et les étudiants de façon quasi militaire.

Les économistes étaient « exilés » à l’Arsenal, dans des préfabriqués construits sur un terrain militaire et les militaires et leur matériel stationnaient  encore  derrière le mur, souvent à quelques mètres. Cette présence était lourde de sens, et les quelques étudiants de l’école de Sciences Politiques ne faisaient pas le contre poids.

En droit, nous n’étions pas très nombreux, deux à trois mille dont mille en 1ère année. La moitié des premières années abandonnaient dès Février et après les premiers partiels.

La fac de lettres entre en ébullition début avril 68, la fac de droit a suivi une quinzaine de jours plus tard. Deux ou trois filles – nos camarades hommes se faisaient casser la figure par les militants de la Corpo- distribuons des tracts, protégées par le service d’ordre des syndicats ouvriers de la ville. Au demeurant, les fachos de la Corpo « ne touchaient pas les femmes même avec une rose ! » !

Au tout début de l’année 68, nous avons fait quelques réunions dans les petites salles des Travaux dirigés situées dans les bungalows de l’Arsenal, mais les amphis « nobles » de la faculté de droit nous étaient interdits. Le sujet qui nous agitait était la guerre du Vietnam.

Puis alors que les facultés de la région parisienne étaient déjà en ébullition, une plus large réunion a été convoquée et on a vu enfin apparaitre quelques militants de toutes les facs – y compris de celle de médecine que l’on voyait pour la première fois- s’est tenue dans un amphi de la faculté de lettres, l’amphi Marsan.

C’était le 25 avril qui allait donner son nom au mouvement à Toulouse. J’y étais, on devait être une vingtaine de la fac de Droit et d’économie, parmi les 200 qui venaient de toutes les facs et des classes préparatoires, très actifs.  Très peu de filles Les groupes fachos ont attaqué avec des projectiles qui éclataient ; mais pas avec des cocktails molotov,  même si tous les groupes à l époque savaient les faire.. Je crois me souvenir qu’il y a eu un blessé léger.

Il y a eu ce jour-là des prises de parole d’Antoine Artous, d’Alain Alcouffe et de Daniel

Bensaïd. Ce jour est considéré comme le début du mouvement de mai 68 dans la ville et la régionJe ne garde pas le souvenir que nous en ayons eu conscience à ce moment là. Certes nous étions satisfaits de ce que toutes les facs soient rentrées dans le mouvement mais nous n’imaginions pas ce qu’allaient être les jours suivants.

A partir de là, ce fut une ambiance  extraordinaire : une petite anecdote : les gens nous arrêtaient dans la rue, aimables ; souriants, pour s’enquérir du mouvement. J’habitais rue de la Bourse, et pendant le trajet pour rejoindre la fac, rue Lautmann, j’étais interpellée 5 ou 6 fois par des inconnus qui s’enquéraient de cette « révolution » que les étudiants disaient vouloir faire.

Nous répondions invariablement que nous voulions tout et surtout « La révolution !!! ».

Nos interlocuteurs, ahuris, souriaient. Je ne me souviens pas dans les premiers jours d’une quelconque agressivité et pourtant il n’y avait plus de pain et plus d’essence. Les toulousains nous apportaient leur soutien après les violences commises par la Police à la Sorbonne. Toutes les facs étaient occupées.

Devant ce mouvement qui prenait de l’ampleur, le Doyen de la faculté de droit, Gabriel Marty a proposé que les étudiants soient représentés au Conseil de la Faculté. Et que l’on procède à des élections. Personne n’a pensé que la Corpo pouvait ne pas être élue majoritairement. La stupéfaction fut totale quand le dépouillement conduisit à l’élection majoritaire des représentants du Mouvement du 25 avril. Je fus élue pour représenter les 3èmes années. Nous avons alors tenu des réunions avec tous les profs pour concevoir une « nouvelle » université…. Mais en réalité, on s’en fichait…

Nous avons dû malgré tout passer un semblant d’examen de fin d’année. Les révisions avaient été succinctes puisque nous passions tout notre temps en réunion, en sous assemblée générale et en assemblée générale.

On refaisait l’université et le monde du matin au soir, et souvent du soir au matin puisque nous occupions la fac, plus celle de Lettres que celle de droit.

Nous avons fait avec les ouvriers qui venaient nous voir dans nos amphis les travaux pratiques en droit du travail. Et disons-le, nous avions été assez contents du résultat des accords de Grenelle en juin. On n’en revenait pas de l’augmentation de 30 % du SMIC et de l’instauration de la représentativité des syndicats dans l’entreprisse. On avait commencé l’année en apprenant que la représentativité des travailleurs était une idée de quelques juristes farfelus et qu’il serait étonnant que le patronat y adhère et subitement, cette idée se réalisait…. sous nos yeux.

Pendant les événements, on dormait 3 heures par nuit, nous vivions à la faculté  et dans le jardin commun à la faculté de Droit, les paysans nous emmenaient des animaux de basse-cours . Je me souviens d’avoir assisté dans le grand amphi de droit à une réunion de toutes les facs, houleuse, au cours de laquelle est intervenu un étudiant en philosophie, Christian Etelin, présenté comme l’un des très rares situationnistes toulousains.  Il évoquait la

« Société du spectacle », dénonçait celle de « la consommation » et fustigeait « les étudiants qui croyaient qu’ils allaient faire la révolution tous seuls, sans le monde ouvrier ». Il parlait bien mais a fichu pas mal d’étudiants en colère convaincus qu’ils étaient de faire bouger radicalement les choses à eux tous seuls.

A l’époque les situationnistes à Toulouse se comptaient sur les doigts d’une main.

Fin mai, début juin j’ai été prévenue par une amie dont le père était policier que je risquais d’être arrêtée, et que je pouvais comme une dizaine d’autres à Toulouse, être traduite devant la Cour de sureté de l’Etat pour subversion. Il me conseillait de me cacher le temps que les choses se calment.

J’ai pris ma 2CV en direction du Val d’Aran, où ma famille possédait une maison. Arrivée dans mon village, de l’autre côté de la frontière espagnole, mes voisins m’ont averti de ce qu’ils venaient d’entendre à la télévision que la France allait fermer ses frontières. J’ai repris immédiatement ma 2 CV et je suis revenue à St Gaudens chez des amis, où j’ai rencontré le situationniste qui nous avait stigmatisé, les étudiants, quelques jours auparavant. Il valait mieux risquer d’être arrêtée que de louper la révolution.

J’ai eu le sentiment qu’il était un peu moins critique à l’endroit du mouvement étudiant et nous sommes repartis ensemble pour Toulouse où avons suivi-toutes les manifestations de rue appelées presque tous les jours.

Après mai 68, j’ai continué à militer sans être adhérente d’aucun mouvement, ni d’aucun parti. Assez rapidement, nous avons constaté que le groupe qui œuvrait le mieux dans l’esprit de Mai était celui des maos dont certains étaient proches des anarchistes relativement nombreux à Toulouse, malgré leurs grandes déclarations léninistes qui nous amusaient.

Ce n’est qu’à partir des années 70-71 qu’ont commencé à apparaitre les problématiques des femmes. Serge Gonzales, qui achevait ses études de médecine et qui plus tard créera le groupe de réflexion Science et société, avait bien installé dès le mois de Mai, une petite infirmerie à la fac de lettres ; où entre deux maux de ventre, on avait bien commencé à entendre que la question de l’avortement était liée à des violences sexuelles, mais le mot de viol n’était pas encore  beaucoup utilisé même par les juristes. A l’époque, les Assises connaissaient une affaire de viol tous les 10 ans et encore fallait-il que la victime soit une petite fille vierge.

Mais Mai 68 a permis bel et bien l’émergence du mouvement des femmes.

La pilule venait d’apparaitre et remplaça vite la méthode Ogino. Dans les deux ans qui suivirent, la liberté sexuelle devint assez vite la règle dans le monde étudiant.

J’ai ; en raison de mes études en criminologie, été propulsée dans le monde des prisons et affectée au suivi de la lutte des prisonniers politiques.

J’ai donc milité dès sa création dans le Groupe information Prison, dont Daniel Defert et son compagnon Michel Foucault étaient les principaux animateurs.

J’avais passé le diplôme d’avocat, deux ans avant, uniquement parce que passer un diplôme permettait aux surveillants de lycée dont j’étais de bénéficier de 8 jours de vacances mais je n’avais jamais envisagé d’exercer cette profession qui me semblait réservée aux enfants des bourgeois.

C’est Michel Foucault dont j’avais fait la connaissance en 70 qui m’a pressée de prêter serment pour aider à « la circulation de l’information dans les prisons » où nous avions vite compris, la trentaine de militants que nous étions en France à l’époque, que seuls les avocats pouvaient y pénétrer.

Je lui ai fait la promesse de prêter ce fameux serment mais en contre partie il acceptait que ce ne soit que pour un an. J’ai prêté serment sans chichi en décembre 72. J’ai même dû emprunter une petite robe noire à une copine. Et sans gants blancs qui deviendront obligatoires quelques années après.

Et j’ai continué… pendant 40 ans.

Le GIP au bout de 18 mois s’est auto- dissous au profit du Comité d’Action des Prisonniers créé par Serge Livrozet. Je me souviens très bien du pincement au cœur de ce jour-là.

Malgré les injonctions du professeur et bientôt Bâtonnier  Roger Merle  qui avait fini par comprendre en 1975 que le Michel Foucault qui avait accepté d’être membre du jury de la thèse que je tentais d’achever était « celui dont tout le monde parlait », je ne trouvais plus une minute pour continuer mes travaux de recherche et malgré l’aide des grands intellectuels qui militaient avec nous au GIP, j’ai arrêté la rédaction de ma thèse.

La défense m’accapara immédiatement et totalement.

Mes débuts d’avocat ont été difficiles plus moralement que techniquement.

J’étais son avocat quand en 1974, Puig Antich a été condamné à mort puis exécuté par le garrot à Barcelone.

Quelques mois plus tard, je défendais ses amis, les militants du GARI devant la Cour de sureté de l’Etat, située dans le fort militaire de l’Est de Paris. Seul le juge d’instruction était un civil…

Et peu de temps après, je fus confrontée aux premières victimes de viol, dont les avocats qui défendaient les accusés de viol  affirmaient « qu’elles l’avaient bien cherché, qu’elles n’auraient pas du se trouver dans la rue après  21 h, qu’elles n’auraient pas du porter une mini jupe, qu’elles n’auraient pas du sourire » …Il a fallu cinq à six ans de lutte pour que ce discours soit interdit définitivement devant une Cour d’assises.

Et j’ai défendu aussi des jeunes garçons poursuivis pour homosexualité, menacés de prison. Pour les filles, leur homosexualité  se voyait moins à l’œil nu, donc pas de poursuites…

Et aussi des maris infidèles poursuivis pénalement pour adultère, certes sur constitution de partie civile de leurs épouses, mais menacés de prison.

Et bien sûr des femmes poursuivies pour s’être fait avorter.

Ces dossiers ont tranquillement pourri sur les étagères des juges d’instruction jusqu’à ce que ces infractions soient enfin supprimées du code pénal. Mais ils restaient inquiétants pour ceux qui subissaient cette honte d’être accusés…

Mais c’est une autre histoire, même si la liberté des femmes, et des hommes ; celle des homosexuels, des homosexuelles est la conséquence directe des idées que nous proclamions pour la première fois dans la société française en Mai 68.

Toulouse le 5 avril 2018

Marie Christine ETELIN

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