Julia Christian

Posted: 15th February 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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MAI 68 : UNE CONTESTATION HAPPENING

 

« Un happening est un environnement exalté, dans lequel le mouvement et l’activité sont intensifiés pendant un temps limité et où, en règle générale, les gens s’assemblent à un moment donné pour une action dramatique. » (Première  apparition et définition du mot «Happening » par A. Kaprow dans le n° d’hiver de 1958 de la revue Anthologist des étudiants  de l’université de Rutgers, USA).

PRELUDE : La « jeunesse s’ennuie »

Tu cites dans ton introduction sur le site « Itinéraires militants 1968 » l’article de Pierre Viansson-Ponté publié dans le journal  « Le Monde » le 15 mars 1968. Cet article est resté fameux et je crois utile d’en reprendre les principaux passages :

” La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. (…) Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victime de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter ”

Cet article prouve au moins 3 choses :

  • que la coupure des intellectuels germanopratins et de leurs médias préférés d’avec la société française et leur méconnaissance de la France réelle ne datent pas d’aujourd’hui,
  • que la désinvolture ironique avec laquelle le journaliste raillent la revendication des étudiant(e)s d’accéder librement aux chambres de leurs congénères prouve qu’il ne comprend pas ce qui est en train de se passer dans la société
  • que le mouvement 68 en France, malgré son intensité et sa spécificité, n’est que la queue d’une comète qui traversait les cieux du monde depuis quelque temps déjà.

Dans l’introduction  sur ton site, tu listes effectivement un certain nombre d’évènements  politiques  dans le monde qui ont  marqué les années 60 et précédé mai 68 en France.

Mais comment expliquer une telle succession et concomitance d’événements qui ont touché en profondeur l’Europe et l’Amérique ? Pourquoi, presque simultanément à San Francisco, Londres ,  Berlin, d’Amsterdam, Paris comme en province,  les jeunes de l’après guerre ont exprimé un certain rejet des normes sociales  de leur parents et revendiqué pour eux-mêmes, certes de manière encore confuse « J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi » (slogan de 68) le désir d’un autre monde « je prends mes désirs pour la réalité, car je crois en la réalité de mes désirs » (autre slogan).

Malgré les différences de lieux et de culture, il y avait donc quelque chose de commun que la jeunesse du baby boom partageait. Aucune généralisation n’est possible, et pourtant  les faits de société sont comme les sondages, on interroge 1 000 personnes et ça nous donne l’opinion de la société toute entière.  Notre sentiment d’être unique en prend un coup, mais il faut bien admettre que nous sommes déterminés à un moment donné de l’histoire par les causes qui ont façonné les conditions dans lesquelles nous avons commencé à penser et ressentir. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les mêmes déterminations sociales produisent  des comportements qui se ressemblent.

Ainsi,  être né en 1946 aide à comprendre  de quoi l’happening de mai 68 fut le point d’orgue (et la fin) d’un mouvement  dont les prémisses  nous ramènent à la fin des années 50.

 

  1. ETRE NE EN 1946

Il faut avoir été lycéen dans les années 50 et au début des années 60 pour  comprendre la césure entre la génération des parents de l’époque et la génération de leurs enfants issus du baby boom de l’après guerre.

Ces parents là avaient connu 2 guerres mondiales, la première qu’avaient faite leurs propres parents et qui avaient marqué leurs histoires familiales, la seconde qu’ils avaient subie eux-mêmes.  Ils n’avaient connu les congés payés qu’en 1936 (et ne s’agissait-il alors que de 2 semaines), ils avaient pour la plupart travaillé dès l’âge de 14 ans, sans protection sociale, et venaient en masse de la campagne (en 1931 la moitié des Français étaient paysans). Ils n’avaient connu que le travail,  ils savaient que pour obtenir un peu il fallait se battre collectivement, ils avaient grandi sans ce qui nous semble aujourd’hui le confort domestique minimum. Ils croyaient à certaines valeurs fondées sur le travail, le sens civique, les bienfaits de l’école,  le respect de l’Etat et de ses corps constitués et  pour beaucoup celui de la religion. Pour eux la liberté se gagnait par le seul travail, leur rêve était que leurs enfants vivent mieux qu’eux en ayant accès au lycée.  Quant à leur vie sexuelle,  pour l’immense majorité elle était limitée au périmètre du couple, et l’on se mariait en robe blanche.

Et voilà que l’après guerre les projette dans les 30 glorieuses et qu’une partie d’un bonheur qu’on n’avait pas imaginé s’installe : la protection sociale, le plein emploi, la promesse d’une retraite, le confort à la maison avec l’allègement des tâches ménagères pour les femmes, les vacances rallongées, les sorties de weekend avec leurs premières voitures, la possibilité pour certains de leurs enfants de pouvoir envisager des études.

Cependant, pour ces enfants là qui n’avaient pas connu l’avant guerre, ce qui arrivait avec les 30 glorieuses était  dans l’ordre de l’évidence. Le progrès matériel  était normal, comme s’il avait toujours été là. On en profitait en croyant que celui-ci  serait toujours en expansion constante et qu’il fallait en jouir sans attendre (« vivre sans temps mort et jouir sans entraves »). Les moyens de communication, radio, télé , disques donnaient à voir et entendre de nouveaux modes de vivre et de penser, de nouveaux rythmes,  bref à respirer un  air de pure liberté  qui ne pouvait que s’opposer à l’univers déjà ancien, ennuyeux, trop bien ragé, trop corseté et trop moralisant  des parents, bref un univers dépassé (« cours camarade le vieux monde est derrière toi »).

 

Celui qui est né en 1946 écoute comme la plupart de ses camarades l’émission « Salut les Copains » diffusée sur Europe n°1 tous les jours de 17h à 19h après le lycée.  Devant le succès de l’émission un journal du même nom sera lancé en 1962. Il découvre les yéyés, mais aussi  le vent qui vient de l’Amérique, Elvis bien sûr  et apprend à danser le rock.  Il va dans les boums que l’on improvise dès que les parents sont absents, les filles par contre sont là, car le lycée devient mixte.  La mode est aux  cheveux longs au grand désespoir des parents et on porte des  pantalons « pattes d’éléphant » pour bien se démarquer des standards de tenue de premiers communiants.

La musique et la chanson ! Voilà ce qui créait le lien et le nouveau langage de la jeunesse. Voilà ce qui nourrissait plus que le « Capital » de Marx ou les écrits de Trotski l’imaginaire et la contestation de la jeunesse.

Celui qui est né en 1946 en France connaissait par cœur le répertoire de Johnny Halliday (alors l’archétype du rebelle… !!!).  Le 22 juin 1963, pour fêter le premier anniversaire du journal « Salut les Copains »,  Europe N°I annonce un concert de Johnny (avec Sylvie Vartan, Richard Anthony, les Chats  Sauvages…), place de la Nation. A la surprise générale 150 000 jeunes sont au rendez vous, du jamais vu !  Les journaux parlent de la « folle nuit de la Nation » et c’est dans un article du Monde qu’Edgar Morin invente à cette occasion l’expression  « yéyés ».

Mais très vite la musique venue d’Angleterre et des Etats Unis  va tout emporter. Musique dont chaque album était comme une vague d’une marée magique,  et dont le son et les paroles racontaient exactement ce que la jeunesse ressentait sans avoir pu jusque là savoir le dire :

Bon Dylan, Léonard Cohen, Joan Baez, The Animals, Otis Redding, The Birds, Simon and Garfunkel, The Beach Boys, The Mother of Invention, The Doors, Jimmi Hendricks, Aretha Franklin, Jefferson Airplane, Velvet Underground, The Who, Janis Joplin, The Mamas and the Papas, et bien d’autres …. et bien sûr et peut être surtout  les Rolling Stones et les Beatles dont on ne citera que 2  œuvres emblématiques :

– 1965, les Rolling Stones avec  «  I can’t get no Satisfaction »  font un immense tube en scandant la frustration de la jeunesse, frustration sexuelle, frustration occasionnée par la surconsommation (déjà ! ) et son aliénation par les médias (déjà !) .

Antoine de Caunes, dans son « dictionnaire amoureux du rock », déclare « je ne sais pas si je fis des réels progrès en anglais conventionnel, mais ce qui est certain, c’est qu’au bout d’un mois je parlais le Sgt Pepper à peu près couramment. »

–  1967 les Beatles sortent leur album le plus abouti « Sergent Pepper’s  lonely hearts club band » dans lequel  la chanson « Lucy in the Sky with Diamonds »  avec son acronyme LSD fait référence à la drogue, nouvelle porte du rêve et de la transmutation du réel.   Avec ses influences psychédéliques, ses instruments indiens, sa pochette aux habits et couleurs bariolés, l’album synthétisait l’essence du « Summer of love ».

The « Summer of love » est la manifestation et l’aboutissement de la contre-culture baptisée « hippie » par les médias.  Il est marqué par 2 événements.

D’abord la convergence à partir de janvier 1967 de jeunes (plus de 100 000) venus des Etats Unis, du royaume Uni, et même du Japon dans le district de Haight-Ashbury, un quartier de San Francisco et son parc du Golden Gate.  La chanson de John Phillips, du groupe The Mamas & The Papas, San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair) devint l’hymne du rassemblement et connut un succès mondial:

« If you’re going to San Francisco,
be sure to wear some flowers in your hair…
If you’re going to San Francisco,
Summertime will be a love-in there. »

En quelques mois le rassemblement se transforma en un large mouvement de rébellion face aux valeurs traditionnelles de l’Amérique.  Dans le Golden Gate Park, la nourriture était gratuite, ainsi que les drogues et l’amour libre. Un hôpital gratuit était installé pour les besoins médicaux, et un magasin gratuit offrait les nécessités de base à ceux qui en avaient besoin.. On y dénonçait la guerre du Vietnam (Make love, no war) en  y opposant le Flowers Power, baigné de Peace and Love

Puis vint le rassemblement  en juin 1967 (toujours environ 100 000 personnes) de Monterey, en Californie.

Le jeune français né en 1946 avait donc 21 ans à cette époque. A cet âge là, comme tous   ses camarades,  sa boussole émotionnelle était dirigée vers ces évènements et ce qu’ils  émettaient en traversant l’Atlantique. Lui aussi rêvait d’amour libre et de peace and love, bref d’un autre monde.

Bien qu’européen et malgré son éveil à la chose politique, ce qu’il respirait de ce vent d’Amérique et de ses nouveaux pionniers était celui de la liberté des mœurs, de la contestation de la société traditionnelle, de l’affirmation du plaisir contre la dépendance aux intérêts  économiques qui  aliénaient, particulièrement ceux des grandes puissances qui perpétuaient des guerres d’un autre âge.

D’autant qu’en Europe, au même moment d’autres mouvements, certes sous-tendus  par une histoire  et une tradition plus politiques qu’aux Etats Unis tentaient d’affirmer une culture de rupture.

Aux Pays Bas  le mouvement PROVO  prêche « le rejet des disciplines et des hiérarchies de la société industrielle, de l’Est comme de l’Ouest, au profit d’une société dite ludique, où les virtualités créatrices de chacun pourraient s’exercer dans une sorte de révolution permanente dans le jeu, qui reléguerait au second plan les cloisonnements imposés par la division du travail ». Plus question du classique schéma de la lutte des classes : selon Provo, le premier groupe est formé du peuple-consommateur, le deuxième est celui qui porte en lui les germes de la révolte à savoir le provotariat.

Les thèmes abordés sont la guerre du Vietnam, la lutte du Tiers-Monde, la liberté sexuelle, la monarchie néerlandaise. Les graffitis, les tracts, les happenings sont les moyens privilégiés pour diffuser les idées. Mais Provo agit aussi pour changer le quotidien des concitoyens : ce sont les plans blancs comme, bicyclette blanche gratuite pour éviter les embouteillages. Le mouvement ne dédaigne pas l’image et les médias. Provoquer et mystifier n’ont qu’un seul but : éveiller la conscience des gens, ainsi les bombes fumigènes sur le cortège nuptial de la princesse Béatrix et de Claus von Amsberg le 10 mars 1966. Ils  obtiennent un siège au conseil municipal d’Amsterdam en juin 1966

En Allemagne, Rudi  Dutschke fonde en 1962 la Subversive Aktion qui se réclame de l’Internationale Situationniste. A partir de 1966 il organise au sein du SDS de nombreuses manifestations contre la réforme universitaire, contre la grande coalition (CDU/SPD) et contre la guerre du Viêt Nam. En plein essor, le mouvement étudiant lie alors ces sujets à la critique du refoulement du passé national-socialiste, et se conçoit comme une partie de l’opposition extra-parlementaire .

Marqué par le socialisme chrétien de sa jeunesse, Dutschke se définit comme un marxiste révolutionnaire dénonçant autant le réformisme que le stalinisme. Pour lui l’économie de marché fait certes participer le prolétariat à la prospérité relative des pays industriels avancés, le fusionnant toutefois ainsi dans le capitalisme et le trompant par la même sur les rapports de force effectifs. La démocratie représentative et le parlementarisme sont donc pour Dutschke l’expression d’une « tolérance répressive » (Herbert Marcuse) qui masque l’exploitation des travailleurs et protègent les privilèges des possédants. Il ne pense pas que ces structures puissent être réformées ; elles devraient plutôt être changées dans un processus révolutionnaire international différencié qu’il qualifie de « longue marche par les institutions ».

Le 11 avril 1968 Dutschke est victime d’un attentat qui le laisse gravement blessé au cerveau. Beaucoup d’étudiants rendent responsable la presse d’Axel Springer qui depuis des mois ne cesse de critiquer Dutschke et les protestations étudiantes. La Bild-Zeitung, par exemple, appelait depuis plusieurs jours à la ferme répression des agitateurs. Lors des manifestations qui suivent l’attentat, éclatent de graves incidents, les plus violents de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne : le bâtiment des éditions Axel Springer est attaqué et les camions de livraison de ses journaux sont incendiés.

Ailleurs dans en Europe et dans le monde de nombreux autres mouvements d’étudiants pourraient être  signalés, mais ils sont plus ponctuels et moins idéologiquement structurés, nous ne nous y attarderons pas pour ne pas allonger un propos déjà trop long……

Par ailleurs, le jeune né en 1946 a peut être eu l’occasion de lire les publications de l’Internationale Situationnisme (IS) crée en 1957, notamment le « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations »  de Raoul Vaneigem et « La société du spectacle » de Guy Debord. Il y a lu que l’aliénation moderne  est celle où les rapports sociaux ne sont que des rapports marchands et la marchandise un objet du spectacle (« le spectacle est la religion de la marchandise »), tout comme les institutions et les relations sociales. Dès lors les Situationnistes, prônent  de « dissoudre la société présente pour accéder au règne de la liberté » tout en ajoutant que « La fête a toujours été importante pour l’IS parce que le caractère exubérant d’une vie quotidienne échappant au boulot et à la réflexion austère était en somme la base sur laquelle nous formions le projet de construire une existence désaliénée ».

Ca tombait bien, la loi Neuwirth autorisait en 1967, la vente de la pilule anticonceptionnelle !  Pour « jouir sans entraves », voilà une barrière qui  sautait !

 

  1. UN  MALENTENDU POLITIQUE

 

Ainsi mai 68 en France n’est-il qu’une version hexagonale de ce mouvement de « contreculture » qui animait la jeunesse occidentale du baby boom, immergée dans le confort du consumérisme naissant, pressée de  vivre selon ses désirs, cultivant un idéal de jouissance pacifique, et dont le principal motif de manifester  était l’opposition de la guerre au Vietnam.

 

A noter que la jeunesse étudiante de 1968 est pour l’essentiel  la fraction privilégiée de la nation. En 1968 moins de 20% d’une classe d’âge arrivent au baccalauréat, 80% des étudiants sont issues des classes que l’INSEE qualifierait de CSP+, 10% des étudiants seulement étant bacheliers.

 

Contrairement donc à la lecture « de gauche » que tu fais de ces événements, j’y vois au contraire les marques d’une contestation essentiellement culturelle, touchant notamment les mœurs.

→ NOTE : Sur ce point, et sans vouloir refaire la Genèse du mouvement de mai 68 et en particulier du mouvement initiateur de 22 mars,  il est nécessaire d’avoir à l’esprit qu’un des événements déclencheurs, à savoir la grève des étudiants de Nanterre décidée le 2 mai pour protester conte la décision du recteur Grappin de transférer  Cohn- Bendit dans une autre université démarre en fait un an plus tôt, le 29 mars 1967. Ce jour là 60 étudiants décident de manière spontanée d’investir un des pavillons de la cité universitaire réservé aux étudiantes : les jeunes filles ont le droit d’accéder au bâtiment des garçons mais l’inverse est interdit.

Le doyen Grappin fait appel aux forces de l’ordre, ce qui choque, car à l’époque, et depuis le Moyen Âge, les forces de police n’ont pas le droit d’intervenir dans le périmètre universitaire. Cernés par la police, 25 étudiants maintiennent l’occupation pendant une semaine, nourris par les filles. Enfin, après de longues tractations, ils obtiennent le droit de se retirer du pavillon des filles sans donner leur identité et avec l’engagement qu’il n’y aura ni poursuites, ni sanctions.

Cependant, quelques jours plus tard, 29 étudiants (les 25 derniers occupants et 4 autres n’ayant pas participé à l’action mais étant connus comme « militants politiques ») reçoivent un courrier les informant qu’ayant enfreint le règlement intérieur, ils sont exclus des œuvres universitaires et perdent le droit à avoir une chambre à la résidence de Nanterre. Cette sanction étant appliquée avec sursis.

Par ailleurs, une « liste noire » est dressée par les autorités universitaires : des étudiants contestataires que les professeurs sont invités à refuser à leurs cours, parmi lesquels Cohn-Bendit qui se voit même notifier une demande de quitter le territoire (ce qui finira par advenir : il ne participera qu’au prélude de Mai 68).

Les étudiants de ce qui allait devenir le mouvement du 22 Mars passent une année à diffuser leurs idées sur la liberté sexuelle et sur les « névroses » qu’induit le manque de liberté dans ce domaine et dans d’autres.

Le 26 janvier 1968, Cohn-Bendit interpelle François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports, qui inaugure la nouvelle piscine de Nanterre, sur son livre blanc sur la jeunesse : « Monsieur le ministre, j’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse. En trois cents pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes. » à quoi le ministre répond : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine. — Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes » répond Cohn-Bendit. En février, nouvelle altercation, mais cette fois avec le doyen de l’université.

Ainsi donc, cette contestation peut être appelée « révolution »,  en ce sens qu’elle prétendait renverser les normes de l’ordre moral ancien et l’ajuster au monde en train de naître. Et elle y a réussi, puisque mai 68 scelle le triomphe du libéralisme et du primat de l’individu, l’affirmation  du « je »  sur le « nous » et  a inauguré la période dans laquelle nous vivons désormais. Ainsi, sur le fond, le résultat de mai 68 fut-il plus une mise en adéquation  à la libéralisation mondiale naissante qu’une révolution sociale.

 

Sans doute ce résultat  peut-il surprendre aujourd’hui  ceux qui ont été les jeunes contestataires de ce printemps là. Mais sans le savoir, par leurs revendications  mêmes  ( « il est  interdit d’interdire »,…),  ils ont affirmé avant  tout un idéal hédoniste où l’individu a comme horizon de vie son propre épanouissement  personnel  sans remettre en cause véritablement  les structures de domination et de dépendance économiques qui  organisent  pourtant la soumission des individus aux logiques  du système économico-politique et déterminent leur conscience du monde (idéologie).

Tout ça tombait d’ailleurs fort à point, car le libéralisme, surtout quand l’économie se mondialise et se financiarise, a besoin en effet d’un minimum de règles imposées par le politique et souhaite des individus non reliés par des  solidarités nationales ou sociales pour qu’ils ne soient in fine que des producteurs- consommateurs  motivés  par la seule satisfaction de leur désir

De ce point de vue on peut affirmer que mai 68 a facilité le triomphe sans partage  du libéralisme en faisant de l’individu un « homo oeconomicus », seulement occupé de lui-même,  isolé socialement et sans appartenance de classe, se croyant libre, car ignorant les multiples causes qui le déterminent.  C’est de cette époque que l’on peut dater l’hégémonie de la vision anglo-saxonne de l’homme, vision essentiellement chrétienne  (In God we trust, God bless America) où l’homme est sensé jouir d’une liberté naturelle et intrinsèque, d’un libre-arbitre inné, non contingent  des conditions d’existence, alors que tous le travail intellectuel,  philosophique et politique des siècles précédents en Europe avait précisément combattu cette idée pour montrer que la liberté est  une conquête  collective qui passe par l’éducation, la connaissance et l’affranchissement des dominations sociales et économiques.

De   ce point de vue, en France,  les groupuscules gauchistes n’ont rien compris à mai 68, dont ils n’ont initié ni le mouvement, ni  pesé sur son déroulement et encore moins sur ses objectifs dont on a vu que l’immense majorité des participants parmi la jeunesse aspiraient surtout à un nouveau mode d’existence personnelle et  à  la fin d’une société fondée sur un modèle parental  d’autorité.  Le parti communiste et les syndicats n’avaient rien vu venir non plus, mais s’agissant du PC et de la CGT,  ils ont néanmoins bien compris que la contestation de mai 68 de jeunes venant pour la plupart de la petite bourgeoisie (et très généralement anti-communiste alors que le PC était encore le premier parti de la classe ouvrière) ne pouvait déboucher sur un changement de régime.  Ils en ont simplement profité pour obtenir pour les salariés de substantielles avancées  sociales lors de accords de Grenelle, c’est tout ce que l’on pouvait espérer alors.

 

A l’inverse de ce que tu crois comprendre de ce qui a surgi de mai 68, ce n’est donc pas la fin du consumérisme, mais sa victoire absolue.

 

Ce qui cache pour la France cette affirmation c’est effectivement l’aspect très particulier  que le mouvement y a revêtu.  La France a en effet  une histoire politique marquée par de nombreuses révolutions (1789, 1830, 1848, 1971, sans compter le front populaire, la séparation des églises et de l’Etat…).

 

Le caractère éruptif et si spécifiquement français de mai 68 s’inscrit dans une trame nostalgique idéalisée et hors sol  de ces révolutions gisant dans l’inconscient collectif nourri des images d’Epinal  des livres d’histoire, mais sans le sous bassement qui en faisait la légitimité, la force et la pertinence, celle de la volonté consciente de la classe dominée de renverser  l’ordre économique  imposé par la classe dominante.

 

La révolution de mai 68 fut donc un immense happening théâtral  ou, pour reprendre le dictionnaire Situationniste, un moment révélateur de la « société du spectacle ».

 

L’exemple le plus dérisoire fut la tentative de putsch constitutionnel du 28 mai de François Mitterrand.  Celui-ci, alors président de la FGDS,  tient une conférence de presse à l’Hôtel Continental et annonce sa candidature à la présidence de la République, promet une dissolution et des élections générales en octobre et, plus curieusement (la Constitution ne le prévoit pas), la formation d’un gouvernement provisoire de gestion «composé de dix membres choisis sans exclusive et sans dosage». Il se propose de former ce gouvernement, «mais d’autres que moi peuvent y prétendre légitimement, je pense d’abord à monsieur Mendès France». A une question sur la participation des communistes à ce gouvernement, il a répété: «Sans exclusive et sans dosage.»

 

Ce putsch fit pschitt et  le résultat démocratique ne se fit pas attendre : aux  élections législatives de juin 1968, sur 487 députés, la droite obtient 354 sièges,  la FGDS 57 et le PC 34 !

 

Quelques décennies plus tard  plusieurs dirigeants trotskystes de l’époque devenaient des éléphants du PS et la majorité des jeunes étudiants qui avaient défilé en dénonçant  les privilèges et l’ordre établi formaient  la génération  « Bobo », seule vraie bénéficiaire de la « révolution » de 68.

 

BAISSEZ LE RIDEAU !

 

  1. UN ITINERAIRE PERSONNEL

 

Je fus sans doute comme ce jeune né en 1946.  Avec la grande chance d’avoir profité des 30 glorieuses, celle d’avoir vécu au son des musiques de la culture rock et  pop, d’avoir fait l’expérience de la liberté de la fin des années 60, d’avoir été militant à une époque où changer le monde était encore imaginable, avant de devenir comme beaucoup d’autres….un privilégié de la génération « Bobo ».

 

BREF SYNOPSIS DE MON ITINERAIRE PERSONNEL « POLITIQUE »
PERIODES EVENEMENTS
1946 Naissance à Toulouse dans un milieu ouvrier
1956 Rentre au lycée.

Première expérience politique : le premier jour de la rentrée les élèves de terminales font un sitting dans la cour pour protester à l’appel de l’UNEF contre la guerre en Algérie et pour le sursis pour les étudiants.

1956-1962 Louveteau, scout, routier : on apprend le vivre en équipe, l’autonomie, et à s’engager pour les autres et notamment pour les plus démunis
1963-1965 Classes prépa à Fermat. 5 jours après la rentrée de 1963, Daniel Ben Saïd, alors membre de l’UEC (la scission pour créer la JCR n’interviendra qu’en 1965) me place ma première carte UNEF. Je deviens militant UNEF
1965-1968 Ecole d’ingénieurs à Chimie Strasbourg.

1967 : je suis au bureau de l’UNEF Strasbourg et au Bureau de l’AFGES quand les Situationnistes s’emparent du bureau de l’UNEF et de l’AFGES. Je les côtoie, ils sont pour moi mes premiers maîtres intellectuels. Et puis la vie quotidienne qu’ils mènent n’est pas triste !

Je fume mes premiers pétards et goûte au LSD.

Mai 1968 : je participe à la coordination strasbourgeoise, je vais à Paris assister à une assemblée du mouvement du 22 mars.

Juin 68 : Je décide d’adhérer au PC. Mes amis étudiants d’alors, tous issus de la bourgeoisie et ignorant de la classe ouvrière prétendaient faire la révolution contre les organisations qui la représentaient. J’en tire la conclusion.

1969-1970 Université de Delft en Hollande. Je fréquente la fin du mouvement PROVO. Autres pétards, autres pastilles de LSD.
1970-1972 Coopération au Congo. Je pars dans ce pays qui se réclame du socialisme scientifique avec 90 autres diplômés tous militants (trotskystes, maoïstes, communistes, PSU).  Nous en profitons pour lire Marx, Gramsci, Marcuse et tous les autres de l’école de Francfort. Nous échangeons et polémiquons. Je me découvre une passion pour l’Afrique.
1972-1981 Militant du PCF. Secrétaire de la section du Mirail, membre du Comité fédéral de Haute Garonne.
1987 Je rejoins les Rénovateurs Communistes
1988 Je représente les Rénovateurs Communistes au comité de coordination Haut Garonnais pour la campagne électorale de Pierre Juquin.

Dernier engagement politique.

1992 Je rentre au Grand Orient de France

 

 

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