Elie Brugarolas

mai 2008 – contact eliebrugarolas@gmail.com

Mai 68 n’est qu’une étape magique de quelques semaines dans une période qui a commencé à la fin de la guerre d’Algérie et s’est terminée dans les années 78-80. Mai 68 « fut un de ces moments où l’utopie trouve un lieu ». Dans les années qui ont précédé 1968 de nombreux jeunes étudiants, lycéens, jeunes ouvriers furent sensibilisés voire formés dans des organisations d’animation, de réflexion, d’action, portées par des idées de gauche anticolonialiste, tiers-mondistes, humanistes. Ces organisations de jeunes étaient sous-tendues soit par des courants religieux, les cathos JEC, JOC, les juifs de gauche (comme le BETA), ou bien de courants politiques essentiellement proches du PC (étudiants de l’UEC) ou proches du PSU (étudiants ESU). Les militants de gauche dès le début des années 60 se sont mis à contester les politiques impérialistes et colonialistes, mais aussi peu à peu mis à contester l’ordre existant, l’ordre de la société conservatrice qualifiée de bourgeoise et l’ordre de la gauche conservatrice crypto-communiste symbolisée par le Parti Communiste. Beaucoup de ces jeunes gens s’ils étaient étudiants fréquentaient l’UNEF, syndicat étudiant qui était le lieu de combat des tendances entre d’un coté les “austères” du PC et de l’autre les “ouverts sur le monde” du PSU autogestionnaire, les trotskystes, les situationnistes, les inorganisés. Le maoïsme est né peu avant 68 sur fond de révolution culturelle en Chine, pour une période qui durera jusqu’au milieu des années 70. Promu par les penseurs “althussériens” (Louis Althusser professeur à l’Ecole Normale Supérieure membre du PC un des fondateurs en 66 de l’UJCML maoïste) critiques à l’égard du PC s’avéraient encore plus staliniens que le PC. Ils sont allés déranger le PC et la CGT dans les lieux qu’ils considéraient comme leur propriété: le monde ouvrier.

Cette succincte introduction doit être mise en perspective avec d’autres points de vue. Voir l’approche proposée par Christian Julia dans les témoignanges.

La situation politique nationale et internationale, la situation culturelle, sociale des années qui ont précédé l’année 1968 ont été longuement décrites dans de nombreux ouvrages consacrés à cette période. Par souci de ne pas rendre fastidieuse la lecture nous reprendrons ici quelques points essentiels.

Les années 60 ont été marquées par un grand nombre d’événements mondiaux sur fond de guerre froide entre d’une part les pays occidentaux notamment les USA, d’autre part l’URSS et de fait tous les pays sous influence soviétique dans l’est de l’Europe, Cuba et quelques pays d’obédience marxiste en Afrique. La tension atteint son maximum lors du débarquement de troupes pro-américaines dans la Baie des Cochons à Cuba. Ce fut aussi la décennie des guerres de libération (de décolonisation) portées par des mouvements se réclamant du marxisme, au Congo par exemple où Lumumba fut assassiné en 61, la guerre du Viêt-Nam qui démarre par des bombardements américains dès 1965, mais aussi la guerre de libération menée par le FLN contre la France en Algérie qui se terminera en 1962 par les accords d’Evian. La guerre des 6 jours entre Israël et les pays arabes en 1967 sera un épisode marquant du conflit israélo-palestinien et israélo-arabe, de même, la prise de pouvoir par des dictateurs militaires en Grèce et le maintien jusqu’en 74 de Franco en Espagne seront des faits marquants de cette décennie. Enfin, cette décennie est marquée par des guerres de rebellions ethniques (génocide du Biafra en 1967) et par le développement de mouvements révolutionnaires dont la tête de proue est Fidel Castro et son symbole Che Guevarra qui mourra en 1967. Des jeunes communistes en Europe sont sensibles à cette volonté de développer partout dans le monde des guérillas anti-impérialiste et anti-capitaliste (mil fuegos), Régis Debray engagé dans ce combat guévariste fut emprisonné en 1967 pour plusieurs années en Bolivie.

Des courants philosophiques et politiques traversent la pensée occidentale, ils influent la contestation du communisme (du stalinisme) dans les pays communistes mais aussi dans les partis communistes en Europe. Les frictions sino-soviétiques, puis la révolution culturelle en Chine en 66 marque un moment fort de critique et de révision au sein des mouvements communistes dans les pays occidentaux. En France la contestation du communisme soviétique est portée par les étudiants de l’Union des Étudiants Communistes (UEC) et leur journal Clarté. Les étudiants de l’UEC dès 62-63 se trouvent en conflit avec le Parti Communiste Français dirigé par Waldeck Rochet jusqu’en 64 puis par Maurice Thorez. Au sein de l’UEC vont naître successivement plusieurs courants d’idées que nous décrirons succinctement dans le chapitre suivant les « italiens » puis les « trotskystes » et les « prochinois », ces deux derniers courants donneront lieu à des mouvements érigés en nouveaux partis dès 1966, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) trotskyste parti internationaliste, donc section française de la quatrième Internationale dont les principaux leaders sont en 68 Alain Krivine, Henri Weber et une figure toulousaine Daniel Bensaid (à Nanterre en 68) et l’Union des la Jeunesse Communistes marxistes-léninistes (UJCML – prochinois et non révisionniste, non critique sur Staline dont les principaux leaders furent Louis Althusser, Robert Linhart, Tiennot Grumbach, Roland Castro,  Benny Levy, Pierre Le Dantec ce mouvement est proche d’un parti d’aînés le Parti Communiste Marxiste Léniniste de France, PCMLF). Alain Krivine dissident de l’UEC avait pendant quelques temps rejoint son frère au sein de la section française de la quatrième internationale l’Organisation Communiste Internationale OCI(1) qui était une organisation quasi secrète trotskyste, il a ensuite créé la JCR. Ces courants existent encore aujourd’hui nous verrons en quelques lignes ce qui les distinguaient et les distinguent encore. La mouvance communiste dans son ensemble représentait une force certaine autour de 20% lors des élections et l’appareil syndical de la CGT était au mains des communistes et servait de « courroie de transmission » vis-à-vis de la classe ouvrière. Le dispositif communiste PC + GGT faisait l’objet d’une surveillance des américains qui n’ont pas hésité pendant des années à soutenir financièrement un syndicat la CGT-FO connu sous le nom de FO(2) qui était censé contre balancer cette force. Le reste de la gauche se divisait en une nébuleuse d’organisations socialistes qui se regroupèrent lors des élections présidentielles et législatives de 65 dans une fédération la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste – qui a apporté son soutien à François Mittterand aux présidentielles de 1965) à laquelle s’ajoutait une force politique socialiste née en 1960 sur le ferment du combat anti-colonialiste le Parti Socialiste Unifié (PSU). Le PSU s’avérait être la force de gauche autogestionnaire non communiste, d’avant-garde, innovante des années 60 et 70 (écologiste, régionaliste, féministe). Cette force se réclamait du marxisme pour les analyses et plus d’un “conseillisme” autogestionnaire pour les solutions. Ce dernier parti avait aussi une organisation d’étudiants les Etudiants Socialiste Unifiés. Les relais syndicaux moins prégnants des deux organisations socialistes se retrouvent dans la CFDT(3) . Parallèlement à ce foisonnement politique des courants d’idées traversent et imprègnent déjà la société, des mouvements de lignée existentialiste et/ou libertaire comme le mouvement beatnik, des mouvements plus provocateurs, culturels, anti-consuméristes, plus politiques et révolutionnaires comme le situationnisme(4).

Aux Etats-Unis d’Amérique naissent aussi des mouvements anti-consuméristes voire écologistes ou naturalistes, des mouvements féministes et des courants prônant une plus grande liberté sexuelle. Ces derniers mouvements seront le terreau du mouvement hippie communautariste à la fin des années 60 et début des années 70. En fin, aux Etats-Unis le mouvement anti-raciste contre la ségrégation, pour les droits civiques des noirs fut aussi marquant dans ces années là ; JF Kennedy défenseur de la cause fut tué en 1963 et le leader noir Martin Luther King en avril 1968. En Tchécoslovaquie le printemps 68 s’avérait être fleurissant de liberté, Dubcek et les démocrates tchèques engageaient un bras de fer avec le dirigeants de l’URSS qui se terminera par l’entrée des chars russe en août de la même année dans Prague. Enfin les avancées dans les réflexions dans le domaine des sciences sociales, sociologie, psychologie, économie, littérature offraient des grilles d’analyse de la société, de la culture différentes, parfois en rupture avec les analyses classiques issues des philosophies du siècle précédent notamment du marxisme. Enfin on sentait déjà poindre la société de consommation et la contestation écologiste de cette société. Seuls quelques observateurs philosophes tels que Jacques Ellul, Bernard Charboneau, René Dumont (candidat à la Présidence de la république en 1974) en France ou Ivan Illich aux Etats Unis dénonçaient déjà les limites d’une société de consommation productiviste. Leurs propos étaient en totale rupture avec la tradition marxiste qu’ils qualifiaient déjà de productiviste.

C’est dans ce contexte politique culturel et sociétal national et international qu’il faut mettre en perspective le mouvement engendré en 1968 et les mouvements politiques, sociaux, philosophiques qui suivirent mai 68.

Une dimension importante qui rompt avec l’approche historique des mouvements sociaux et politiques fut le contexte sociétal (le mot n’existait pas en 68). En effet tous les témoins et tous les ouvrages parus sur 68, montrent les blocages de la société. Le milieu universitaire était très hiérarchisé, caractérisé par le mandarinat le milieu est peu démocratique. Les rapports familiaux étaient conventionnels, par exemple le divorce était peu accepté dans la société, le droit à l’avortement n’existait pas, pour ouvrir un compte en banque une femme devait avoir l’autorisation de son mari… De même l’homosexualité n’était pas acceptée, l’hypocrisie était la règle. Enfin le milieu de l’entreprise était aussi très hiérarchisé avec peu de droits pour les travailleurs, un rôle fort des contremaîtres (petits chefs), une attitude paternaliste des patrons et un rôle parfois ambigu des syndicats. La reconnaissance des droits syndicaux et de la section syndicale d’entreprise fut un des acquis de mai 68. Notons que le mot « gauchiste » est né pratiquement en 68 et utilisé surtout à partir de 68 pour nommer tous les mouvements qui émergèrent dans les années qui ont suivi d’interdiction en dissolution, qu’ils soient trotskystes, la JCR puis la Ligue Communiste, ceux de l’OCI devenu ensuite OT puis à nouveau l’OCI puis le PT, puis 2008 le POI et enfin POID, les maoïstes de l’UJCML puis la Gauche Prolétaienne et Vive La Révolution, d’autres organisations comme Révolution Internationale (mouvement conseilliste né à Toulouse en 68). C’est aussi après 68 que certains militants anarchistes ou maoïstes se sont engagés dans la clandestinité et ont dérivé vers la lutte armée, Jann Marc Rouillan toulousain membre de Vive la Commune en 68 à Toulouse d’écrit dans son ouvrage cette phase qui va de 69 à 71 où il choisit de mener des actions clandestines en Espagne et finira par des actions dures avec Action Directe en France.

« Quand la France s’ennuie »(5) titrait un article de Pierre Viansson-Ponte dans le journal Le Monde le 15 mars 1968. Les guerres coloniales terminées l’auteur dénonçait une certaine
atonie du pays. C’était sans compter sur quelques étudiants de Nanterre, de Paris et …de Toulouse.

Incontestablement mai 68 fait partie du patrimoine social, sociétal, culturel et politique de notre société. Dans tous les témoignages d’acteurs de la région toulousaine que nous présentons cet effet de basculement, d’ouverture, de prise de parole, de solidarité, de soif de démocratie, de liberté, de mouvement de masse est relevé. Ce fut aussi un moment de libération festive et de rêve utopique qui dura quelques semaines. C’était un début de politisation pour beaucoup de jeunes, le début de leur vie militante, ensuite vint le temps des combats âpres, des expérimentations, des désillusions, mais parfois aussi heureusement de joies.

Notre objectif est de montrer que les acteurs de cette aventure sociétale, politique, culturelle sont bien des êtres de chair et d’os, proches de nous, que nous pouvons rencontrer aujourd’hui près de chez nous. Contrairement aux effets d’annonce parisiens qui voudraient faire croire que les soixante-huitards sont tous recyclés dans les médias ou devenus des « business man », des politiciens ou des intellectuels compromis à droite, nous verrons que les acteurs toulousains n’ont pas du tout suivi ces trajectoires même si certains se sont retirés de la vie militante il y a longtemps.

Enfin ce qui caractérise l’ensemble des acteurs de cette époque est un réel humanisme et une réelle culture de gauche pour qui la solidarité, l’émancipation individuelle et collective ne sont pas des vains mots. La lame de fond de 68 n’est pas finie, de nombreux acteurs de cette période continuent à militer dans des partis, des associations, à développer l’esprit critique, pour certains, la capacité de s’intéresser à l’autre et à l’ailleurs est irréductible, tant mieux.

Nous présentons ici le témoignage de plusieurs acteurs, leur rôle a pu être très différent parfois très exposé comme Alain Alcouffe, Antoine Artous ou parfois plus dans l’action ou encore dans les cercles de discussion et souvent dans tout à la fois. Il s’agit d’une tranche de leur vie qui va pour certains du début des années 60 au milieu des années 70 pour d’autres qui commence en 68 parfois même qui commence grâce à mai 68, un an ou deux ans après. Tous les courants politiques de l’extrême gauche qui ont caractérisé cette période sont présentés dans ces témoignages, des trotskystes, des autogestionnaires, des situationnistes, des féministes, des maoïstes, des inorganisés, des GOPistes, … Volontairement nous n’avons pas demandé à ceux qui toulousains dans cette période ont déjà écrit leur témoignage comme Jann Marc Rouillan ou Daniel Bensaid dans des ouvrages ou leur trajectoire militante est longuement détaillée.

 

1 Organisation du Courant Communiste International, parti d’obédience trotskyste, dont les membres dans ces années là fonctionnaient très en secret. En 1952 une partie du PCI (Parti communiste Internationaliste quatrième internationale) quitte se mouvement et devient l’OCI (Lambertistes) puis ensuite l’OCI se réapproprie le nom du PCI en 1981 ils créent aussi un courant syndical étudiant l’UNEF-ID puis les mêmes en 1988 fondent le Mouvement pour un parti des travailleurs (MPP), puis depuis 1991 ce courant s’est fondu dans le Parti de Travailleurs (PT). Dans les années 68 l’organisation des jeunes de l’OCI s’appelait l’AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme)

2 Confédération Générale du Travail – Force Ouvrière, communément nommé FO ou Force Ouvrière fut créé en 1948 par la scission de la CGT sur la base de l’indépendance vis à vis du PCF

3 CFDT Confédération française démocratique du travail – issue de la transformation de la CFTC (Confédération française des travailleurs Chrétiens) en 1964.

4 Le situationnisme proche de l’anarchisme sera présenté dans le chapitre suivant ainsi que l’Internationale Situationniste

5 http://www.cartage.org.lb/fr/themes/Geohis/Histoire/chroniques/pardate/Chr/680214a.HTM