Trotard Joel

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Je suis entré à la JCR en juillet 67. Je participais au Comité Vietnam National (CVN) depuis 66 (d’abord au comité Vietnam de Bellevue avec une partie de la section Jeunesse Communiste dont le secrétaire  était Patrick Mignard). On retrouvait à la JCR les enfants des familles Barsoni et Tauber (juif communiste résistant),  Jean Pierre Goirand aujourd’hui médecin à Montauban, (?) Bédécarax…

Les références internationales étaient omniprésentes et immédiatement constitutives de l’engagement militant. Les discussions faisaient rage et étaient extrêmement formatrices.

– Avec le PCF: Paix au Vietnam  ou lutte ouverte POUR la victoire du FNL vietnamien contre l’impérialisme américain.

– Rupture sino-soviétique: qu’est-ce que le “maoïsme”?

– La 3ème voix cubaine … le CHE en Bolivie…. “Créer 2 ou 3 Vietnam” … un renouveau de l’internationalisme?

En septembre 67 en prépa à Fermat je me suis investi à fond dans la JCR comme la plupart des “nouveaux entrants” issus des comités Vietnam. Un noyau étudiant (3 ou 4 ans plus âgés, adhérents à l’UNEF) dirigeait assez habilement cette petite organisation. Daniel Laplace (Paco), Claude Laplace (Perpignan), (?) Carpentier, Danielle Carpentier (Toulouse), Denis Daumas (Tarbes), Monfrey (Toulouse), Pérez (Toulouse) étaient déjà des ancêtres.

La plupart avaient été exclus de l’Union des Étudiants Communistes après 65. Certain d’entre eux adhéraient à l’intérieur de la JCR à une cellule trotskiste du PCI section de la 4ème Internationale (Ça nous faisait plutôt rigoler! Nous étions plus volontiers guévariste!).

Cours-Salies, Antoine Artous, … n’étaient pas à la JCR avant Mai 68 mais à l’UNEF. L’UNEF avait beaucoup d’adhérents. Beaucoup d’entre eux étaient proches du PSU (ESU), des courants chrétiens de gauche … En réalité, tous les courants de gauche et d’extrême gauche se retrouvaient à l’UNEF. Le souvenir de la guerre d’Algérie et de la lutte contre l’OAS était prégnant: d’où l’antifascisme permanent et musclé qui unifiait facilement tout le monde.

Mon objectif était de rendre la JCR plus opérationnelle par rapport aux “grands évènements” qui ne manqueraient pas de se produire sous peu. Nous suivions attentivement l’évolution des mouvements étudiant allemand et japonais (les Zengakuren), du mouvement anti-guerre américain, mais également les premières grèves très combatives en France (ex: la Rhodiaceta).

Avec un local à Arnaud Bernard et 30 à 40 adhérents (essentiellement lycéens/étudiants), les “troupes” augmentaient chaque semaine, beaucoup issus des Comités Vietnam qui continuaient à grossir.

Mois d’octobre 67: grève dans un lycée parisien animée par Romain Goupil, Recanati … Ils expérimentent une nouvelle forme de Comité de lutte unitaire. Aussitôt, ils lancent un débat dans les JCR: il faut partout lancer les Comités d’Action Lycéens (CAL). Je participe à une conférence nationale de la JCR à Paris sur cette question et ipso-facto je monte le premier CAL à Fermat avec Claude David .  L’idée est d’avoir une action directe dans le bahut. Le thème est quelque peu simpliste: a bas le lycée caserne! D’autres vont suivre rapidement.. Au lycée Berthelot Serge Pey et Véronique Barsoni forment un CAL

Au plan national et local,  le débat sur la stratégie d’alliance pour “débloquer ” la situation faisait rage. Bensaid voulait comme dans les CAL une alliance large avec tous ceux qui étaient prêt à en découdre (stratégie d’affrontement) avec le régime gaulliste (ex: les anars et DCB à Nanterre). Weber (et les autres trotskistes “officiels”) trouvaient cela assez aventuriste… et irresponsable.

En décembre 67  congrès interne de la JCR de 3 jours. Je rédige la “résolution d’organisation” qui change profondément le système d’organisation local et je me retrouve à la direction de ville.

A la place de la section unique de ville sont créés plusieurs cercles plus opérationnels: un cercle lycéen, un cercle CET (!!), un /deux cercles étudiants et surtout un cercle entreprise (Daniel Laplace) chargé de “gérer” les premiers contacts avec des militants ouvriers. Exemple: Paul responsable CGT et jeune communiste de la SNIAS et d’autres dans le Bâtiment.

Vers février/mars 68, à l’UNEF où tout le monde se retrouve (UJCML, PSU, JCR,…),  dans les comités Vietnam qui n’arrêtent pas de grossir, après l’exemple des premiers CAL qui commencent à faire parler d’eux; dans les bahuts l’ambiance change.

En gros: assez parlé de Révolution … il faut la démarrer ici et maintenant! J’ai le souvenir assez précis d’une AG des comités Vietnam (fin février 68,  150 personnes rue des lois) qui bouscule l’ordre du jour proposé: Ras l’ bol des parlotes … la meilleure façon maintenant d’aider les vietnamien c’est d’attaquer ici en France! Même la JCR n’en revient pas!

Quelques semaines plus tard (peut-être après le 22 mars) une réunion/consultation privée est organisée chez Antoine Artous regroupant tous les “leaders” locaux de l’UNEF, des CAL, PSU, JCR, Anars (une quinzaine environ: Artous, Court-Salies, Alcouffe, Lumeau, J.Trotar, ????).

Objectif: voir si on peut se mettre d’accord pour agir tous ensembles: quel programme avec quelles méthodes (celles de Nanterre et des CAL paraissent appropriées mais alors “quid de l’UNEF” pourtant direction naturelle du mouvement … etc.).

Finalement un accord/pacte est conclu. Alcouffe dit OK et propose le programme “Université Critique” élaboré par l’UNEF plusieurs années auparavant et qui n’avait jamais servi à rien.  Quant à la tactique c’est simple: à la première occasion on occupe la Fac! Ce sera fait le 25 avril avec plusieurs centaines d’étudiants!

Parallèlement, un lycéen du CAL Fermat (Claude David) passe en Conseil de discipline et il et exclu pour avoir distribué des tracts dans le lycée. Le mouvement étudiant vient à la rescousse: “Réintégrez David!” Grosse manif avec affrontement (Alcouffe passé à tabac) devant le lycée Fermat.

Mai 68 a démarré à Toulouse et suivra le rythme national: Fac et lycées occupés les uns après les autres après la “nuit des barricade” du 11 mai à Paris. La SNIAS part en grève très vite après le 13 mai 68.

A partir de là, la JCR se retrouve complètement débordée organisationnelle ment par l’ampleur du mouvement. Le dispositif mis en place en Décembre 67 et qui a fortement aidé (en particulier dans les lycées & CET) au démarrage ne fonctionne plus. Je n’ai pas participé à une seule réunion de la JCR jusqu’à sa dissolution par le gouvernement fin juin 68 en même temps que 13 autres groupes politiques.

La dissolution et la fin de la grève générale nous re-réunissent “clandestinement”. Les propositions d’adhésions sont nombreuses dans la perspective de la constitution d’une nouvelle organisation politique. Bref, la clandestinité n’est pas trop dure bien que nous prenions cela très au sérieux.

A la rentrée 68, autour de l’hebdo “Rouge” les cercles de lecteur/adhérents se réunissent (comités rouge) et jusqu’en janvier 69 est mise en débat la constitution d’un parti d’avant-garde Communiste Révolutionnaire. L’analogie est forte avec la proposition actuelle de la LCR d’un NPA … La coupure est franche et parfaitement assumée avec le PSU et surtout les courants maoïstes.

Pourtant de nombreuses structures unitaires subsistent à la rentrée 68:

– l’UNEF bien sur.

– les CAL (encore très forts à Toulouse – la rentrée 68 commence par une grève avec occupation d’une semaine – affrontements au lycée Fermat ..)

– les Comités d’Action dans les quartiers (St Cyprien, Rangueil ..????..). Ils ont leur journal National « Action ».

Certain seront à l’origine des comités de quartier actuels.

Il faut bien reconnaître que la Ligue Communiste au nom de l’urgence révolutionnaire – « l’histoire nous mord la nuque » selon D. Bensaid – se construit partiellement par la destruction/abandon des structures unitaires de masse (CAL et Comités de quartier). On veut créer le parti et on laisse l’UNEF au PSU, aux trotskistes lambertistes, au PCF.

Cette stratégie de construction de la Ligue Communiste me mets très mal à l’aise : on me mets en demeure de « dissoudre les CAL » …

Je démissionne et ne participe pas au congrès de fondation de la « Ligue ».

Je me retrouve étudiant en Physique-Chimie à l’UPS avec un bon contingent  d’ancien des classes prépas du lycée Fermat (Fonvieille, Dufour, Tarit …) pour préparer les IPES.

Je ne ré-adhère à la Ligue Communiste qu’en Juillet 69 après avoir été reçu au concours des IPES ce qui m’assurait une autonomie financière de trois ans. Je suis rétrogradé au rang de « stagiaire » de la LC pendant 6 mois mais je fonctionne de fait comme un permanent politique.

Je « suis interdit de secteur lycéen » je m’occupe donc du secteur « entreprises » de la Ligue organisé en petites cellules d’interventions sur les « boites ». Ces cellules sont principalement composées d’étudiants détachés de l’intervention sur les facs. Principales entreprises visées: ONIA (AZF), Aérospatiale, Bâtiment, CII & Motorola, PTT, SNCF, Hôpitaux, Enfance inadaptée … etc.

Nous éditons une bonne dizaine de feuilles d’entreprises au titre unifié : la Taupe Rouge. Autour de ces feuilles se regroupent des sympathisants (très peu d’adhérents effectifs) dans les « Groupes Taupe ».

L’activité syndicale des militants et des sympathisants est suivie quotidiennement. Les affrontements avec la « fraction stal » du PCF dans la CGT sont centralisés dans « la commission CGT ». Mais assez vite, malgré la priorité donnée à la CGT, les adhésions et les contacts sont plus nombreux dans la CFDT. Personne à FO.

Je reviens dans la direction de ville de la Ligue sur la base du travail dans le secteur entreprise. La « communication » est difficile avec ceux qui restent en charge de l’intervention dans la jeunesse scolarisée où la LCR est très implantée avec une intervention « tous azimut ».

Une ou plusieurs cellules dans les facs Médecine, Sciences, Mirail, Sciences Eco. Autour des cellules des cercles de sympathisant « les comités rouge ». Une cellule lycéenne et des « comités rouge » dans les principaux bahuts.Une cellule CET/Lycées techniques (toujours le souci de l’implantation en entreprise).

Quelques spécificités de la LCR toulousaine; Poids très fort du secteur étudiant : plusieurs dizaines d’adhésions chaque années (sélectionnées parmi les comités rouge). Importance du Secours Rouge (mouvement de solidarité à toutes les causes populaires). Au départ l’idée vient des rangs de la Ligue. Il est conçu comme un front de masse autour de la LCR pour lutter contre la répression. Pourtant, très vite, le Secours Rouge devient le symbole d’un nouveau parti en gestation. Les gens adhéraient plus facilement au Secours Rouge plus UNITAIRE qu’à la Ligue. Comme après 68, c’est la nature même de la LC (organisation d’avant garde trotskiste affiliée à la 4ème Internationale) qui est remise en cause. Pourquoi pas un nouveau parti plus LARGE et donc une dissolution de la LCR ? Par ses effectifs et son dynamisme, le Secours Rouge bouscule la LCR car il influence réellement et permet l’adhésion massive de militants en crise du PCF et du PSU sans compter ce qui reste des mouvements maos en crise.

La direction historique de la LCR sent très vite le danger et veut mettre fin à « l’aventure ». A ce moment là, j’accepte ce point de vue car le SR ne répond pas à l’organisation des luttes dans l’entreprise. Mais comme après l’épisode de 68 et des comités d’action, je suis quand même assez emmerdé : casser un mouvement parce  qu’il marche trop bien … ça ne me parait pas de très bon augure.

Le mouvement féministe : Mai 68 et les années qui suivirent ne furent pas vécues par les garçons et les filles de la même manière. Je n’en ai réellement pris conscience que 15 ou 20 ans après.

Tandis que les garçons faisaient « leur libération sexuelle », les copines avortaient clandestinement ! Effectivement le MLF ne faisait pas partie de la culture du mouvement marxiste révolutionnaire. Il s’est même développé de manière conflictuelle et contradictoire vis-à-vis de la LC.

Le MLAC a été très fort à Toulouse : Création de dispensaires clandestins. (Plusieurs centaines d’avortements illégaux). Les toubibs de la Ligue se sont engagés à fond (Jacques Giron). Beaucoup de militantes de la LC y ont concrétisé leur premier engagement « féministe ».

L’Espagne : Toulouse a toujours été une plaque tournante de la solidarité et de la lutte antifranquiste.

Suite à des accords internationaux passés avec la direction de ETA (6ème Assemblée), sur demande de la 4ème internationale, la LCR locale (tout Midi-Pyrénées) a développé un réseaux et une infrastructure clandestine très importante (quasiment professionnelle) au service de la direction de ETA-VI. Des dizaines de militant(e)s, parallèlement à leur militantisme officiel et public avec la LCR ont participé et organisé ces interventions clandestines.

En tant que permanent politique et membre du CC de la LCR, j’avais été prévenu de l’existence de ces activités que je devais couvrir. Mais je n’avais absolument pas le droit d’en connaître ni l’organisation ni la portée.

L’histoire de ces activités qui ont été interrompus brutalement – et avec de nombreux conflits après 77 n’a jamais été écrite. Je ne sais même pas si elles font encore partie de la mémoire collective de la LCR.

Saracino Marc – Ni travail, ni famille, ni patrie

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Ni travail, ni famille, ni patrie.

J’aurais pu vivre au temps des cavernes ou après l’holocauste nucléaire non, j’ai vécu mai 68. 1968 c’était pas mal, un peu différent de 1848, avec un côté plus internationaliste et plus antimilitariste.

Car ce qui unissait les gens dans tous les pays, ce n’était pas tant le dortoir des filles de la fac de Nanterre que la lutte contre la guerre du Vietnam. La France était peuplée de déserteurs Américains avec leurs bars et leur musique mais qui s’en souvient ?

Il y avait aussi les déserteurs, les insoumis et les objecteurs Français. Après la grève de la faim de Louis Lecoin, De Gaulle avait décidé de cacher les objecteurs de conscience au fond des forêts, au service de l’ONF (Office National de Forêts), logés   dans des maisons forestières et c’est comme ça que je me suis retrouvé en 1967, dans la communauté du Courtal, en Ariège sur la commune du Bosc.

Bien sur, ce qu’on retient de mai 68 ce sont les barricades et les luttes qui ont suivi… c’est surtout la récupération qui en a été faite par toutes les organisations gauchistes. Les maoistes n’ont pas tenu longtemps mais il ne faut quand même pas oublier la librairie du Globe Boulevard Sébastopol à Paris qui diffusait  « Pékin Information » sur papier cul, Radio Tirana au pays des aigles, l’allié Albanais de Mao en Europe. Les troskistes, ceux de la librairie Maspéro rue de la Huchette près de Saint Michel, ceux de l’armée rouge et des comités de soldat se sont réformés et ont cherché à faire oublier leur logique militariste, ils ont pu devenir ainsi la base bureaucratique du PS. Les guévaristes qui pensaient qu’il fallait construire l’avant-garde prolétarienne en affrontant les armes à la main le système en place ont réussi à envoyer quelques dizaines de jeunes en prison pour les plus chanceux, au cimetière pour ceux qui avaient la poisse ; ils ont permis quand même de renforcer considérablement les budgets de la police et des Services Secrets, de créer de nombreux emplois d’indicateurs et de renforcer le contrôle social.

Les Situationistes, moins nombreux mais mieux armés, ont fait ce qu’ils ont pu pour laisser croire qu’ils étaient derrière le mouvement. La radicalité théorique est un fond de commerce comme un autre. Mener la guerre aux stalinistes de la CGT, aux Maos et aux Troskistes, prendre les lecteurs pour des cons avec des textes blancs ou noirs, hermétiques mais sacrés, exclure les amis les plus proches est certes une occupation intéressante et rentable mais qui ne permet pas de générer une prise de conscience collective.

Après coup, j’hésite à parler de mai 68… trop d’utopies naïves, trop d’erreurs, trop de manipulations.

J’hésite à parler de mai 68 car la glorification des événements, les histoires d’anciens combattants me paraissent sans intérêt.

Il est certain que les revendications du début sont oubliées. Où sont aujourd’hui l’égalité et la justice sociale ? La dénonciation des hiérarchies syndicales et universitaires ?  L’antimilitarisme est oublié, plus personne n’en s’en revendique, sauf Noam Chomsky pour qui le lobby militaro industriel demeure l’ennemi principal.

Après mai 68 il y a eu de nouvelles revendications : les droits humains pour les femmes avec le MLF, pour les homos avec le FHAR, l’écologie avec La Gueule Ouverte et René Dumont mais tout était déjà en gestation dans la rue.

Bien sur, la sexualité a tenu une place importante, c’était la première fois dans l’histoire de l’humanité que les femmes pouvaient contrôler les naissances grâce à la pilule. C’était avant le Sida et toute la répression morale actuelle. Mais là encore qui s’en souvient ? Qui se souvient de l’amitié et des rencontres passionnées ? Qui se rappelle de tous ces couples qui explosaient ? La fin de la famille était à l’ordre du jour. Cela n’a duré que quelques années, ça n’existe plus du tout et ça ne semble gêner personne !

Quarante ans après il n’existe plus aucune pensée critique sérieuse, alors à quoi bon relater tel ou tel moment d’une histoire personnelle qui n’aboutit qu’à un échec collectif ?

Deux points au moins me paraissent incontournables : l’égalité et l’antimilitarisme.

On ne peu pas parler de justice sociale sans parler d’égalité et ce qui fonde l’égalité aujourd’hui c’est l’argent. Tout le reste est baliverne. Alors bien sur, en mai 68 , dans le mouvement communautaire en tout cas il n’y avait pas d’argent privé, individuel. Il y avait une caisse commune et les assemblées générales décidaient de l’emploi de l’argent qui restait en caisse. Plus fondamentalement, la seule orientation politique rationnelle contre le système capitaliste ne peut être que la suppression de l’argent. Pol Pot s’y est essayé mais influencé par les marxistes de la Sorbonne, les partisans de la dictature du prolétariat cela s’est terminé par un bain de sang.

Ce n’est donc pas avec la taxe Tobin que le système capitaliste sera remis en cause. Ni avec la critique chauvine de la mondialisation des marchés financiers. On peut faire autrement, ici et maintenant, il faut aller chercher l’argent là où il est puisque sa suppression n’est politiquement pas à l’ordre du jour. Arrêter de se prostituer toute une vie pour arriver à la retraite. Si les marchés financiers sont planétaires et puisqu’ils sont accessibles par tout un chacun par internet c’est sur les marchés financiers qu’il faut « reprendre sur le tas » comme disent les libertaires. Mais la réalité du fonctionnement quotidien des marchés financiers est tellement éloigné des petits penseurs de quartier que pour l’instant et probablement pour longtemps encore, les marchés financiers n’ont rien à craindre des organisations politiques quand bien même seraient elles internationalistes !

 

Quelques mots encore sur ces marchés financiers.

Avec internet on entre dans la gueule du système capitaliste mondial. Pour les uns les marchés c’est le mal absolu, la cause de tous nos maux, la ruine du tiers monde, l’exploitation de tous les travailleurs. Ceux qui s’enrichissent en dormant.

On dit que les marchés sont en crise, que des milliards se sont évaporés comme en 1929. Mais la crise n’est pas pour tout le monde, d’autres ont gagné des milliards. Il n’y a pas de baisse tendancielle du taux de profit. La crise c’est pour manipuler le bon peuple, en réalité il n’y a pas de crise, le système capitaliste se débarrasse de ses structures obsolètes et s’adapte à la mondialisation des produits dérivés que ce soit sur des monnaies, des matières premières ou des indices. Les « modernes » sont en train de liquider les « anciens » et ça fait un peu de bruit, rien de plus.

Même si l’on supprime un jour les monnaies, il faudra continuer à gérer les marchés mondiaux du blé, de l’acier, du sucre etc…

Alors, pourquoi monter aujourd’hui des bûchers contre les traders alors que tous ceux qui alimentent les feux n’y comprennent rien. Ce n’est que en comprenant comment marchent les bourses des principaux pays que on peut ensuite essayer de voir ce qu’il est possible de faire.

Faire l’autruche n’a jamais permis de définir une orientation politique viable.

Si l’on admet que les marchés financiers existent qu’ils fonctionnent 24 heures sur 24, cinq jours sur sept toute l’année sur toute la planète en simultané (c’est ça l’internationalisme !). Si l’on admet que l’on doit qu’on le veuille ou non, vivre avec et même plus, en dépendre, pourquoi ne pas gagner sa vie avec les marchés ? Les marchés financiers offrent des possibilités incroyables pour les plus paresseux et les moins fortunés d’entre nous.

L’argent pris sur les marchés n’est pas pris au pauvre paysan du Mali, il est pris à un riche financier. Si je ne prends pas, le paysan n’est pas plus riche, ni plus pauvre.

La répulsion morale que nous avons vis-à-vis de tout ce qui concerne l’argent est une répulsion culturelle, judéo chrétienne, elle n’a aucune rationalité. Tout ce que nous utilisons passe par les marchés : alimentation, essence, laine… et nous ne voudrions pas savoir comment cela se passe ? En tradant sur les marchés financiers nous ne participons pas plus, ni moins, au pillage du tiers monde qu’en nous salariant dans n’importe quelle entreprise.

Nous échappons à la prostitution salariale, les situs disaient : «ne travaillez jamais », et à tout emprisonnement géopolitique.

Mais encore une fois à quoi bon parler de mai 68 puisque en 68 personne ne se posait ce type de question alors qu’elles sont pourtant les questions prioritaires, celles à partir desquelles tout le reste se décline.

A quoi bon dans ces conditions ramasser les souvenirs, qui peut cmprendre ? Au-delà des événements et quel que soit l’interprétation que l’on peut en faire il reste que en parler ne peut suffire.

 

A quoi bon écrire ou parler d’un événement en en restant là, si ce n’est pour l’enterrer ou pour se justifier ?

 

A chacun son interprétation, les acteurs n’ont pas tous vécu les mêmes moments… mais comment continuer ?

 

Car la seule question qui vaille la peine d’être posée c’est comment utiliser l’expérience vécue pour construire l’avenir. Et là, les divergences sont profondes…. la lutte continue… (très mollement), mais la taupe creuse son trou et va re-surgir demain matin…(pas certain) , la baisse tendancielle du taux de profit signe la fin du système capitaliste…., le pouvoir est au bout du fusil et seule la lutte armée permettra de libérer le monde…. (beaucoup de sang encore en perspective)….un deux trois Vietnam…. des focos partout…. En fait le spectacle continue, les acteurs meurent pour de vrai mais ce n’est jamais qu’un théâtre de marionnettes dont les ficelles sont tirées comme toujours par le même lobby militaro industriel.

 

Les révolutionnaires de mai 68 ont du mal à se situer : écologistes urbains aujourd’hui ils ne produisent que des services et dépendent totalement des marchés pour leur consommation. D’aucuns se sont dit : l’adversaire c’est la mondialisation, battons nous contre les multinationales qui polluent et pillent le tiers monde.

La démarche avait un relent passéiste et chauvin : produisons français, non à l’Europe des marchandises…

 

Les citoyens du monde, les internationalistes ont regardé monter cette nouvelle pièce de théâtre sans en croire leurs yeux ! : « alors, comme ça, le fait que nous soyons maintenant dans une société globale, sur une petite planète, en relation internet les uns avec les autres…. Ce serait contre révolutionnaire et il faudrait refermer les frontières ?

Nous sommes un certain nombre à avoir pensé le contraire. La mondialisation symbolisée par la circulation instantanée de biens et capitaux sur toute la planète et par l’existence de techniques de communications gratuites représente pour nous, une possibilité unique de construire des contre pouvoirs planétaires comme il n’en a jamais existé dans l’histoire, Al Qaïda et Ben Laden l’ont parfaitement intégré.

Mais les révolutionnaires de mai 68 ne l’ont jamais compris. De façon réactionnaire ils se sont arc-boutés contre l’histoire et ont essayé de défendre « les acquis sociaux » d’un autre âge. Sans doute fallait-il le faire à condition de pouvoir déboucher ensuite sur une perspective politique qui reste encore à inventer.

Cette absence de projet politique (la fin de l’histoire) symbolisée par la chute du mur de Berlin, a été mise à profit par certains gouvernements pour diviser les peuples en leur proposant une alternative religieuse radicale en lieu et place de tout projet politique.

Par crainte de voir grandir des mouvements politiques démocratiques ils ont encouragé le développement de mouvements religieux anti-socialistes, anti-féministes et ont bridé presse et culture.

Moi je ne comprends par pourquoi Ben Laden et ses amis ont été capables de construire un paradigme planétaire stupide et non crédible et pourquoi nous, nous n’avons pas été capables de construire un paradigme planétaire ouvert, anti-hiérachique, anti-militariste, anti-clérical (et pas laïque !) et écologiste.

 

Il faut dire que les petits maos, les ex-staliniens, les partisans de la lutte armée ne nous ont pas aidés. Au lieu de foncer dans la brèche ouverte par la mondialisation, ils se sont acharnés à fermer toutes les portes. Incapables de construire une utopie ils ont voulu rester les anciens combattants d’une révolution qu’ils avaient contribuée à faire avorter. Il est temps de redescendre sur terre et de combattre, les armes de la critique à la main, tous les médaillés de la rue Gay Lussac et tous les nouveaux curés d’Al Qaïda et du Pantagone. Nous sommes des millions sur la planète, capables de construire des réseaux, nous sommes à la veille de bâtir une nouvelle utopie pacifiste, anti-capitaliste au premier sens du terme c’est-à-dire sans argent et sans armée. Nous sommes en mesure de financer nos vies et nos organisations politiques en allant récupérer sur les marchés les moyens financiers dont nous avons besoin. Nous sommes en mesure techniquement, intellectuellement, de vivre mai 68 : « ne travaillez jamais ! », qui nous en empêche ?

 

Chronologiquement mai 68 a commencé pour moi en 1967. J’habitais rue du rocher, à Rodez, juste à côté de la cathédrale. J’étais marié avec un fils, ma femme Danielle travaillait en salle d’opération comme infirmière dans une clinique. J’étais VRP pour une filature du nord de la France, sur 23 départements et l’Andorre.

objecteurs de conscience. Ils devaient faire leur service à l’ONF (Office National de Forêts)  et étaient logés dans des maisons forestières, en Ariège à Oust et au Courtal.

VRP sur les routes, j’en avais marre des hôtels et lorsque j’allais en Andorre, je préférais faire halte au Courtal où étaient logés les objecteurs de conscience. Les discussions duraient toutes la nuit, avec les chansons anti-militaristes de la guerre du Vietnam et de l’Algérie au coin de la cheminée. Les filles étaient aussi nombreuses que les garçons, elles étaient venues rejoindre leur ami ou leur frère.

A l’époque j’étais adhérent à la Fédération Anarchiste, je fréquentais la rue Ternaux et discutais avec Heliette Besse des articles que j’essayais de passer dans le Monde Libertaire sur la vie communautaire des Esquimaux .

 

Mai 68 est arrivé, j’ai regardé les premières images sur la TV dans un bar à Rodez, j’ai trouvé de l’essence et je suis monté à Paris. Plus que les charges de la police sur les barricades ce sont les assemblées générales à la Sorbonne et à l’Odéon qui m’ont beaucoup marqué. La mixité, la virulence des prises de parole, leur radicalité coupée de toute réalité….

Après Flins et un petit tour ‘Chez Georges’  rue des Canettes, je suis revenu en Aveyron mais la vie avait une autre saveur.

 

J’ai déménagé à Caraman à côté de Toulouse, je militais avec la CNT dans le local derrière la bourse du travail, vendais le Monde Libertaire le samedi matin place Saint Sernin, publiais un peu dans l’Espoir de Antoine Turmo et commençai à installer une base en Ariège à Villeneuve du Bosc, près de Foix. Il y avait Danielle Rolland ma femme, Pierre Turpin, Claude Baylac, Pierre Méric, Jacky Nicolas, Hélios Minguez, Marie Laby, Patrice Vigne et de nombreux jeunes étudiants, précaires ou lecteurs du Monde Libertaire puisque la communauté était référencée en page deux du Monde Libertaire et que nous tenions le bulletin intérieur de la FA.

 

Pour avoir une idée de la vie collective, j’étais allé passer quelques jours à La Borie Noble à L’Arche en Ardèche où j’ai pu discuter un moment avec Lanza Del Vasto.

 

A Villeneuve du Bosc, la bibliothèque était composée de livres sur l’anti-psychiatrie : Laing et Cooper, des premières éditions de William Reich avant l’orgonothérapie, en particulier Ecoute petit homme,  Psychologie de masse du fascisme , La fonction de l’orgasme .L’édition originale de  La vie humaine dans les Pyrénées Ariègeoises de Michel Chevallier, de nombreux livres sur l’élevage et sur l’agriculture biodynamique méthode Steiner, L’internationale Situationiste, Bordiga, Invariance et tous les Conseillistes.

 

Pour intégrer le milieu rural pyrénéen …moi qui étais un urbain complet, j’ai démarré un stage de bûcheron à Promobois juste à côté de la communauté, quatre ou cinq kilomètres à pied tous les matins…j’en suis devenu administrateur, puis j’ai été viré après une grève. J’ai démarré un stage de chevrier à Melle en Vendée d’où j’ai ramené un petit troupeau de chèvres ‘alpines chamoisées’ très bonnes laitières.

L’activité politique après mai 68 était intense, congrès de Limoges, congrès de Lorient, scission de l’ORA, démarrage de la revue coordination anarchiste, débats avec les fondateurs de l’imprimerie 34.

Action contre le consulat d’Italie après la mort de Pinelli en décembre 1969  à la suite de l’attentat organisé dans le cadre de la stratégie de la tension par les fascistes contre la banque de l’agriculture à Milan Piaza Fontana.

 

En 1971 je quitte la communauté de Villeneuve du Bosc et fonde la communauté du Planel du Bis au Bosc. Plus haut, plus radical…pas de route, pas d’électricité, pas d’eau courante, dans une grange magnifique qui planait au dessus des nuages. Daniel Caniou, Jean Pierre Cano, Christian Glace, Anne Bodiou, Geneviève Rhomer sont de l’aventure les premières années.

Beaucoup de monde passe, surtout l’été, on publie dans Actuel, dans La Gueule ouverte, on tape sur de vieilles machines à écrire  La Lettre de La Montagne  puis  Hyperutopie et, en 1975  Les manuscrits de Broucaillou.

La répression policière est assez dure et sous un prétexte ou un autre la police me met en prison à peu près tous les ans avec des procès qui ont un certain retentissement, finalement je suis envoyé à Toulouse à St Michel, grève de la faim 15 jours, Marie Christine Etelin vient me sortir de ce mauvais pas.

 

Je publie à nouveau dans Vent d’Ouest, le journal de Bernard Lambert et des Paysans Travailleurs, mène la lutte avec Lutte Occitane et Maquarel pour la survie de la coopérative de Rieucros, puis avec Joel Chapelle et Paulo de Madranque, je fonde le Front Marginal Révolutionnaire (FMR) et on débarque à 60 au Larzac dans un car dont  nous n’avons jamais payé la facture. Le Larzac est important, je rencontre Catherine Dubuisson et Maurice Benin. La fin de la famille ? Pas tout à fait…30 ans plus tard je me marierai avec Catherine après avoir divorcé de Danielle dont j’ai eu deux fils Laurent et Sylvain, et quitté Anne dont j’ai eu aussi deux fils Séverin et Omer.

 

Toute une partie de l’activité militante tourne autour de la mise en place de coordination du mouvement communautaire. On lance un nouveau bulletin : le bulletin Gourgas qui fédère 34 communautés du sud de la France. On va chercher en estafette le riz complet à Saint Gilles du Gard, le sucre roux à Bordeaux. On organise, avec l’aide financière de François Régis Leclerc, un ramassage de lait de chèvre que l’on va livrer ensuite à la coopérative de La Bruguière dans le Tarn avec une 203 bâchée à plateau  que j’ai ramené des vendanges.

Car chaque année depuis 1971 on part en septembre vendanger d’abord du côté de Perpignan, puis à Rivesaltes, puis à Aigues-Vives dans le Minervois pour finir en novembre en Charente avec la vendange du Cognac.

La communauté de Sarrat d’Usclat finit par exploser, Daniel Caniou, Evelyne Gouron et Jean Pierre Cano s’en vont, Jean Marc Ecker et Jean Louis Dujardin arrivent avec de nombreux autres. Une partie des gens s’installent à Sarrat d’Usclat on construit une boulangerie, un hôtel, une salle collective pour les assemblées et les repas, une laverie à Molinaro, toujours sur la commune du Bosc. On a 300 brebis Black Face, deux vaches Suisses, les premiers Borders Colley de L’Ariège.

Il y a beaucoup de monde. Des anciens de Longo Maï ont débarqué. Beaucoup de travail et de conflits aussi. Argent, pouvoir et cul. Faut faire avec mais j’en ai un peu marre.

 

Pas facile de vivre la radicalité au niveau sexuel. Les grands lits collectifs, les maladies vénériennes à répétition. C’était avant le Sida, heureusement, nous serions tous morts sinon ! Mais je me souviendrai longtemps des défilés à l’hôpital La Grave à Toulouse avec les prostituées et l’incompréhension des médecins quand nous leur disions que nous devions tous être soignés, avec ou sans signes cliniques car sinon  ça ne servait à rien.

De cette période il reste 17 cahiers d’écriture collective qui seront peut-être un jour publiés et toutes les questions encore insolubles liées aux histoires de paternité collective aussi.

 

A deux reprises en 1973 et 1974 nous avons cherché à organiser une coordination avec Longo Maï (à Limans à côté de Forcalquier). Eux étaient moins bordéliques que nous, plutôt staliniens à l’époque, plus organisés, plus riches aussi… bâtiments, troupeaux, matériel agricole et plus nombreux…Leur structure financière à partir de la collecte d’argent auprès de sympathisants Suisse fonctionnait très bien. Contrôlée par un jésuite Roumain, elle a fait les belles heures de Longo Maï.

Les rencontres avaient lieu au « Pigeonnier »…nous arrivions en fin de journée avec nos arondes P60, nos 203 camionnettes et on commençait  par festoyer, chanter jusqu’à 3 ou 4 heures du matin les chants des Spartakistes, des chants de Bertol Brecht, des chants des gitans de l’Europe de l’Est ou Le Temps des Cerises…ou La jeune garde. J’étais très impressionné, je  découvrais la culture de l’Est de l’Europe et la musique Russe.

Mais après 3 heures du matin ça commençait à se durcir. Pour des questions dont je ne saisissais pas immédiatement la signification, Rémy ne supportait absolument pas les nanas qui m’accompagnaient. La violence arrivait avant même les débats de fond politique, à 6 heures du matin furieux d’avoir perdu notre temps, nous remontions dans nos voitures en claquant les portes et… retour en Ariège .

 

On a fait ça deux fois puis on a arrêté.

 

Avec Joel, Jean Marc, Anne, Catherine, Jean Louis  je démarre le chantier international de Broucaillou aux sources de l’Arget, dans un ancien village abandonné depuis un siècle. Pour y accéder je mets 15 jours pour ouvrir le chemin à la hache et à la scie. Il faut franchir deux ponts fait avec des troncs d’arbres, sur les torrents.

Finalement on s’installe à une petite dizaine avec femmes, enfants et animaux , reconstruction de « la maison de Anne » on met l’eau courante au lavabo après un captage et même l’électricité avec un petit groupe électrogène pour la machine à laver et un magnéto Revox de 100 watts.

Le matin l’eau est gelée dans les cuvettes et on retire les chaussettes mises à tremper la veille avec un bloc de glace. Nous avons de nouveaux voisins puisque Jean Marc Carité est venu nous rejoindre avec son imprimerie et sa revue  Utovie . Gérard Colongo et Yanthé Barry fonderons plus tard le GAEC de Monner avec une fromagerie moderne et une grande chêvrerie au Four toujours sur la commune du Bosc.

 

L’histoire se reproduit, la communauté de Sarrat d’Usclat explose et part fonder un lieu d’accueil à Toulouse dans le quartier de la gare : l’Exode Rural et d’autres vont au Barrejat près de Mirepoix élever des Mérens.

 

Moi j’ai quitté l’ariège pour ouvrir un grand squatt à Paris à Belleville rue des Envierges, avec Joel Chapelle, Antoine Hibon et beaucoup d’autres : école parallèle, théâtre, et des dizaines de logements gérés plus ou moins collectivement, on est en 1976, mai 68 se termine avec l’échec des utopies.

 

Marc SARACINO

Le Bosc le 7 mai 2008

 

 

Réglat Bernard

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
Comments Off on Réglat Bernard

Bernard Réglat – Bernard Réglat avait préféré une approche sous forme d’une interview en 2008.

Le texte est « parlé ».

Comment s’est déroulé ton engagement politique ?

Je dois avouer que je suis un type à part quant à mon action politique tu vas le voir.

Je suis né en 1940 et vers les 20 ans j’ai adhéré aux Jeunesses Communistes sur la base du combat anti colonial. J’ai quitté les J.C. à 22 ans, j’exprimais des critiques quant au régime qui se développait en Algérie que je trouvais très dictatorial, et je le disais au sein du PC.  On m’a fait comprendre qu’il valait mieux que je m’en aille.  J’ai été victime d’une sorte d’épuration. J’avais commencé des études de médecine que j’ai interrompues car j’ai eu un enfant et  je me suis marié. Je m’étais engagé dans une activité professionnelle comme visiteur médical pour un gros laboratoire pharmaceutique, je gagnais bien ma vie. Ma femme était infirmière.

Après ce premier engagement comment t’es tu retrouvé dans l’action en 68 ?

En 68, j’avais déjà trois enfants à la suite d’une mésentente avec les responsables de mon entreprise j’ai été licencié. Ils voulaient de la rentabilité je me suis engueulé j’ai été licencié. J’ai eu de bonnes indemnités de licenciement.  Inscrit au chômage et j’allais régulièrement aux l’ASSEDIC en mai 68. C’était une époque ou il y avait peu de chômeurs,.

Début mai, en regardant la télé j’ai vu que ça castagnait du coté d’Arnaud Bernard, je m’y suis rapidement rendu. Je me suis joint aux étudiants dans le combat contre les flics, nous nous sommes retrouvés boulevard de Strasbourg, et le feu aidant j’ai aussi  lancé mes cailloux. J’avais déjà au début des années 60 participé à quelques actions avec les communistes contre les fachos.

En fin de soirée après les fameuses barricades on s’est retrouvé rue Alsace sur une barricade, et avec des étudiants de la fac des sciences nous sommes allés à la préfecture. Les flics nous ont attrapé et amenés au commissariat, ils nous ont ensuite allongé contre le mur.  Avec la matraque un CRS s’amusait à soulever la jupe d’une des étudiantes qui était prise avec nous. J’ai voulu montrer mon désaccord au flic en l’insultant. Les flics me sont tombés dessus et j’ai pris une grosse branlée.

Ce même soir j’ai connu un maoïste, un militant de l’UJCML je pense. Je suis passé chez lui, il avait des photos de Mao partout dans sa piaule. Je rentre ensuite chez moi et ma femme me soigne. Le lendemain ou surlendemain au Grand Rond à l’ASSEDIC j’allais chercher le chèque du chômage, le directeur de l’ASSEDIC nous dit que « l’argent des chômeurs est bloqué à cause de la grève, on ne peut pas vous payer ». Plusieurs chômeurs étaient là avec moi on s’est mis à protester et nous sommes allés à la mairie. Le directeur nous ayant dit que  « l’argent est dans un compte postal il faut voir le maire Bazerques qui par l’intermédiaire de FO pourra peut-être faire débloquer le compte ». On raconte notre histoire au maire  et il nous dit de toute façon pour le chèques postaux il faut aller voir Gasc mon adjoint le responsable de FO. On est allé voir les grévistes de FO, voir aussi la CFDT qui étaient d’accord avec notre démarche, puis la CGT qui s’est opposée en nous traitant de briseurs de grèves. Nous avions besoins de l’argent pour vivre. Après avoir revu le directeur des ASSEDIC nous nous sommes rendus en collectif à la Banque Populaire rue de Metz . On a pu récupérer l’argent et nous avons alors constitué uN comité de chômeurs. La photo où nous sommes assis rue de Metz, il s’agit bien de notre collectif de chômeurs qui est assis. Nous avions demandé au directeur des ASSSEDIC de signifier que l’argent distribué était au nom du comité de chômeurs puisque c’était nous qui l’avions débloqué.  On s’est retrouvé une centaine au comité de chômeurs.

Notre président était un gars qui faisait du théâtre, il était socialiste. Dix jours après on s’est retrouvé avec des copains chômeurs place Esquirol. Tous d’un coup qu’est ce qu’on voit une femme sur le capot d’une R16 avec un drapeau bleu blanc rouge et une espèce de file se constituait derrière la voiture (c’étaient des membres du SAC qui allaient mettre une gerbe aux monuments aux morts.  Nous nous sommes mobilisés pour sortir la bonne femme  de cette voiture en remontant la rue de Metz venant de la place Esquirol. Quand on est arrivé place au niveau de la place Saint Etienne  les flics nous ont empêché de continuer voir la photo où je fais une grimace aux flics qui faisaient barrage afin que les fachos puissent faire leur dépôt de gerbe tranquille. Nous avions été rejoints par des étudiants en grève voir les gens debout derrière la photo. Nous sommes ensuite avec les étudiants repartis vers la fac de lettres rue Lautmann. Là, nous nous retrouvions à faire des sandwichs pour les étudiants, je tapais les tracts, les archives du 25 avril, nous sommes activés au service de leur grève. Cela a duré 15 jours on se sentait un peu les esclaves à tout faire pendant que les étudiants passaient leur temps en discours et échanges. Je me souviens de  Cours-Salies un des leaders. Ils nous exploitaient un peu a tel point que lors d’une AG on est entré et on a foutu le bordel en précisant que l’on n’était pas là pour faire les esclaves. Il y avait un mec Ledru un sociologue qui avait fait une thèse sur le chômage en montrant la déprime du chômeur au bout de quelques semaines. Il m’a fait venir à un cours pour parler du chômage et de la situation du chômeur. On donnait aussi des coups de main à la fac de Rangueil, car c’était difficile de faire l’occupation. Nous étions considérés comme des  hommes de mains pas les intellos.

Tu rencontrais des membres de plusieurs partis d’extrême gauche mais aussi des inorganisés, comment as-tu peu à peu fait ton choix dans cette nébuleuse gauchiste ?

Un jour un type de Paris, Noguez membre de l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA) est venu avec les tracts du mouvement du 22 mars. C’était intéressant.. Au Comité d’Organisation de la grève à la fac de Lettres on m’a demandé de prêter ma bagnole pour aller porter des tracts à Montauban. Je l’avais prêtée sans problème. A leur retour les copains m’ont dit que les autres copains s’étaient fait attraper par les flics à Montauban et que la voiture était aussi aux mains de la police. J’ai téléphone aux flics de Montauban. Quand je suis rentré chez moi avec le copain de l’ORA le quartier était plein de flics qui m’attendaient. Ils m’ont pris pour un chef et nous ont embarqués vers Montauban. Nous sommes restés à la gendarmerie  pendant 3 jours.  Ils avaient perquisitionné chez moi, ils ont vu une carte de la région avec des points. C’était ma carte de visiteur médical ou je marquais mes repères pour les déplacements, ils ont cru que j’étais à la tête d’un  réseau clandestin, que je développais je ne sais quelle stratégie secrète par zones.  Mon père était avocat. Au bout de trois jours le soir tout d’un coup  le commandant  arrive et nous dit j’ai reçu un telex de la Cour de Sûreté de l’Etat on amène Réglat et Noguez (c’était un parisien mannequin de mode). Donc, deux DS noires nous embarquent vers la gare, le gendarme me file un sandwich (un gendarme me dit je te souhaite bonne chance mais on est pas responsable). Menotté on nous amène au train ils font transformer un compartiment en cellule, j’étais séparé de Noguez, je me retrouvais accroché avec des menottes à ses flics.  Un troisième policier avait un dossier nous concernant. On s’assoit et le flic avec le dossier me dit s’est grave et me menace en faisant référence à ma famille. Je leur dis « ça suffit si vous touchez à mes gosses  ça finira mal », puis je demande à aller pisser et on me détache, je m’endors jusqu’à la gare Austerlitz à Paris. Puis on nous case dans une salle réservée dans la gare où nous attendons jusqu’au début d’après midi. Accroché au radiateur avec un planton qui surveille.

La Cour de sûreté de l’Etat ? Ca tourne au vinaigre non ?

En effet, des motos de véhicules nous ont amenés dans un bois après avoir traversé tout Paris. En fait nous étions enfermés dans le Fort de Vincennes. On s’est retrouvé avec des gens qui venaient de partout de la Sorbonne, les garçons d’un coté les filles de l’autre. Il y avait un encadrement important de militaires et de police. Au bout de 3 jours  je vais au pissotières accompagné, je casse la chasse sans le vouloir, on me punit et on me met en garde à vue n°2. Je me retrouve dans une petite cellule avec un marxiste léniniste. Nous étions très surveillés jour et nuit. Il se trouve que les flics réquisitionnés étaient des musiciens et l’un d’entre eux était toulousain.

Ma femme ne savait où j’étais. J’étais enfermé avec un allumé maoïste qui avait peint un flic en rouge, il était un peu con. Le matin on a été auditionné par des flics qui sont revenu sur mes activités, la bagnole, … le chef d’inculpation était reconstitution de ligue dissoute prêt de véhicule subversif.    J’essaie de m’expliquer, je m’énerve et on me remet dans ma cellule. Le flic de Toulouse ma proposé d’envoyer un mot à ma femme. J’ai donc envoyé au travers de lui l’info sur mon lieu de rétention. J’ai eu un autre moment d’énervement on j’ai tout cassé et m’a mis à part avec le compartiment des filles a coté. Mon père me fait parvenir un chandail et je renoue un contact avec l’extérieur après 12 jours. C’était plus cool. Dans la prison il y avait d’un coté des katangais et de l’autre des filles. J’ai eu droit à une douche par semaine. Jusqu’au jour ou j’ai vu arriver des cars, on nous met dans les cars et on nous amène au fort de Gravelle dans l’est de Paris. C’est le fort de sûreté de l’état. Et pour la première fois je vois  un juge d’instruction qui me dit : votre père  a proposé un avocat.

Il m’explique l’inculpation ; le comité de chômeurs,  le travail avec Ledru, la bagnole, les manifs, ….. mais on me mettait en liberté provisoire. Pour entrer on ma donné un billet retour pour Toulouse. Je sors avec Noguez  et une organisation d’avocats nous attendait à l’extérieur. Je me souviens d’une femme Naouri elle s’était occupé du FLN. Je suis resté à à Paris pour finir 68. Je suis allé à Censier, à Nanterre, puis je suis rentré à Toulouse.

Rue Lautmann, fin juin, j’ai eu une grande colère tous les étudiants avaient passé leurs examens, il y avait un prof avec lequel je me suis engueulé, tout avait été repeint, tout était fini.  C’est ainsi que je me suis retrouvé anarchiste au contact de l’ORA. Je suis parti l’été à la mer en famille chez mes grands parents.

Anarchiste mai non encarté, comment mener encore des actions ?

En septembre au retour, je m’occupe du comité de chômeurs, et les étudiants montent le Front Uni Contre la Répression. Sauvageot se fait réélire et me demande d’aller avec lui à une réunion de l’UNEF avec des étudiants de l’UEC.  Je ne comprenais pas grand-chose mais ils me considéraient comme important en tant que représentant de chômeurs.  Un type qui s’appelait Marc Heurgon un responsable (devenu pro maoïste) du PSU me propose aussi de participer à un grand meeting à la Halle aux Grains en octobre, je devais y intervenir en présentant mon témoignage concernant la cour de Sûreté de l’Etat. Soyons clairs notre volonté était de ne pas être dans une organisation j’ai dit aux étudiants, aux anars, aux anciens JCR, à ceux du PSU on va rester entre nous de manière autonome. Au meeting il y avait 5000 personnes on avait prévu de faire une quête pour les organisations et nous le comité des chômeurs nous avons monté un groupe autonome avec la part du fric que l’on a eue au meeting.

Dans notre groupe informel il y avait des étudiants en lettres en sciences qui avaient décidé d’arrêter des études, on s’est retrouvé nombreux qui souhaitaient travailler dans ce groupe politique. Au début on avait dit pas de filles, on pensait que ça foutrait le bordel entre nous, cela n’a pas tenu, aux réunions suivantes chacun venait avec sa copine. On faisait des réunions avec la CFDT (proche du PSU) de temps à autre. On se retrouvait dans une démarche d’inspiration situationniste on participait aux manifs, on a mené des actions où on séquestrait des profs, on manifestait avec les Mathis, Bénéteau, Atteia de la fac des sciences.

La rencontre forte fut avec le Théâtre de l’Acte et le Bred and pupett du Living Theater. On s’et lancé dans la contestation par du théâtre de rue. Nous avions alors mené quelques actions avec la CFDT,  par exemple un travailleur s’était fait ensevelir dans une sablière de Muret  on a chopé le patron on l’avait enfermé. On se bagarrait souvent aussi avec les fachos.

La CFDT m’a ensuite proposé un travail d’éducateur à Mons pour l’enfance inadaptée. Il avait le journal Tout tenu par des activistes maos je crois. Nous avons participé aux actions sur la briqueterie avec les maos, j’avais envoyé un copain de mon groupe pour les observer.  Les anarchistes étaient aussi présents voir Violette Alvarez qui portait la vielle tradition anarchiste espagnole et les mecs des Jeunesses libertaires…. Voir violette.

Le statutd’enfant de réfugié n’était pas facile.  Dans notre groupe Mario était aussi fils de réfugié espagnol. On participait a des actions en gardant notre autonomie. On faisait des affiches, des contre journaux, des faux journaux, de la sérigraphie, du détournement d’affiches,…

A Mons je suis devenu délégué du personnel CFDT on a foutu une merde pas possible, mon patron était au PSU. Il m’a foutu à la porte. J’avais écrit à la porte du PSU mon patron est au PSU moi je suis à la porte.

On dénonçait la consommation, le bordel dans les banques, notre objectif était de faire réfléchir les gens au travers de nos actions.. Quand j’ai été viré de Mons j’ai travaillé à Ramonville à l’ASEI dans un centre ou j’ai aussi foutu le bordel on avait monté une grève

Je m’étais mis à faire des actions avec des mongoliens sur le thème du droit à vivre en société pour les handicapés. Nous avions écrit un bouquin « QI = 0 ou l’alibi des gardes fous ».

Et organisé un meeting « handicapé aujourd’hui robot de demain”. Il faut « aider les débiles à pouvoir baver dans les restaurants » était notre slogan. On avait invité beaucoup de monde, des experts comme Guatarri,… et beaucoup de monde dans le milieu toulousain, des infirmières, des sœurs,.. j’ai été viré de l’ASEI.

Et l’Imprimerie 34 que tous les militants toulousains connaissent, comment cela est arrivé ?

En 72 les gens du groupe étaient rentrés dans des boites pour travailler.  Rue des Blanchers on a monté une association « pour l’art et expression libre AAEL ». Nous étions situés à coté d’un petite imprimerie, on faisait des affiches, on détournait des publicités, on foutait le bordel chez les toubibs qui jouaient le jeu des patrons (contrôle maladie). Le propriétaire de l’imprimerie voisine souhaitait vendre son affaire, avec un copain qui avait 30 000 francs nous nous sommes décidés à l’acheter.  Le patron un juif partait dans un kibboutz et on a racheté l’imprimerie Darmon sise au 34 rue des Blanchers. Au départ j’avais proposé de l’appeler « l’imprimerie chevaline ».

On l’a appelé Imprimerie 34 .

Quel lien entre l’imprimerie et l’action politique ?

En 73 on travaillait pas mal pour les groupes politiques. Quand on nous payait pas on s’installait chez les gens et on mangeait chez eux.  On coordonnait ensuite des actions avec des groupes qui étaient en Espagne, certains en clandestinité….

Dans toutes nos actions on ne souhaitait pas de violence, pas lutte armée, .. On ne peut faire la révolution que s’y on est heureux. Faire des fausses circulaires, des faux journaux du palais, des affiches subversives, quand la CGT discutait avec des patrons on faisait des tracts qui proposaient des truc on nom de la CGT sans quelle soit au courant.  Des faux tickets, des ….

Vous étiez impliqués dans des actions plus secrètes aussi, non ?

En effet, il y eut l’affaire de la séquestration du banquier Suarez et la constitution des GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationalistes).  Au début aux GARI il y avait un groupe parisien, nous, et le groupe de Rouillan .

En 74 Rouillan revenait d’Espagne (il était au Mouvement Ibérique de Libération MIL) c’est là que nous on avait constitué des groupes autonomes et notre but était de construire aussi une maison de se donner les moyens de critique et d’intervention.

En juillet 74 on s’était séparé des mecs qui s’étaient engagés dans des luttes armées. En 76 les Christ Roi on fait exploser l’imprimerie avec 10 kilos de dynamite. A la suite de l’action sur le banquier (Suarez) pour faire libérer  les espagnols emprisonnés. On avait des copains emprisonnés à Fleury et d’autres à la santé on faisait des actions pour les faire sortir. Nous avons fait péter le palais de justice à Paris. Nos actions portaient toujours sur des lieux symboliques. Nous avons gardé la coordination tant que nos potes étaient en tôle. Rouilllan et son groupe faisaient des actions de leur coté. En 74 et jusqu’en janvier 75 dans l’une des actions des copains on laissé la peau en mettant des explosifs derrière la CR 627 route de Narbonne. Il y a eu ensuite une rafle. Nous sommes restés planqués un an à Paris. Quand les Christ Roi on fait sauter l’imprimerie j’étais en cavale à Paris, j’ai du revenir pour signer pour l’assurance.  Je me suis retrouvé en 76 à Paris emprisonné pour 4 mois. D’avril à fin juillet 76 à la Santé (Rouillan y était aussi). Ensuite des copains se sont fait attraper pour une action violente. En 76 il y a eu un grand meeting de solidarité et un imprimeur du PC nous avait passé son imprimerie rue de l’Etoile que l’on a payé peu à peu. Et là notre groupe est monté en effectif jusqu’à une trentaine. Je suis entré en sous-traitance  comme imprimeur du Conseil Régional sous Savary. En 81 on a eu le procès du GARI (sur l’affaire du rapt du banquier Suarez) et de l’autre le procès de Rouillan.  Savary est devenu ministre c’est moi qui ai fait so matériel pour les élections, il m’a permis de rencontrer le député Fourni et d’obtenir un amendement à la loi d’amnistie pour que toutes les personnes inculpées par la Cour de Sûreté de l’Etat soit amnistiées.

Sur la plan politique il serait intéressant de revenir sur ce qu’étaient les Services d’Action Civique, la Cour de Sûreté de l’Etat de montrer ce que faisait Sanguinetti à Toulouse comme  chef du SAC à Toulouse.

Après cette période dure, très mouvementée, aujourd’hui où en êtes vous ?

De temps à autre nous sommes encore actifs.

Par exemple quand la femme de Mégret s’est présentée aux élections à Vitrolles, un groupe nous a contactés, nous nous sommes coordonnés pour faire un faux journal municipal de la mère Mégret, un journal de grand luxe à 50 000 exemplaires. Ca a foutu une merde totale. Ils pensent encore que ce sont les socialistes qui ont fait le coup ou qui ont payé le tirage. Pour son meeting à Marignane nous avons mis en place des faux panneaux routiers pour dévier les cars qui allaient au meeting. On a eu aussi des problèmes lors de l’action pour faire sauter le transformateur de Colomiers (31) lors du meeting de Le Pen,  un copain s’est fait attraper avec le camion de l’imprimerie.

Interview réalisée en 2008 Bernard Réglay est décédé en 2010

Marcos Violette en guise de souvenirs

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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En guise de souvenirs

Mon premier souvenir politique personnel remonte à 1964, je devais être en classe de Première. Je participais à un groupe politique libertaire, appelé un peu plus tard « les Canuts », dans lequel on trouvait des fils et filles d’Espagnols réfugiés et quelques Français. Nous nous réunissions dans une petite salle prêtée par la CNT française à la Bourse du travail, rue Merly. Je me souviens qu’un soir, dans une salle attenante se réunissaient des militants de la FIJL (Federación Ibérica de las Juventudes Libertarias) et de la CNT espagnole ; parmi eux j’eus la surprise de découvrir mon père. Nous n’avons jamais commenté l’épisode.

Notre groupe libertaire, pour des raisons qui me restent aujourd’hui obscures, n’était pas affilié à la FA (Fédération Anarchiste) organisation dominante dans ce milieu à ce moment-là. C’est avec les mêmes copains et copines que, tous les  dimanches après-midi, nous nous retrouvions à l’Aténéo espagnol, rue de l’Etoile (cette salle est devenue quelques années plus tard le siège de la LCR). Il y avait là toute la gauche immigrée espagnole à l’exception des communistes, exclus par les statuts. Tous les dimanches se tenaient des conférences, des débats et la bibliothèque, impressionnante, était ouverte à tous. Je crois que les grandes discussions portaient aussi sur les résultats du foot mais je n’y comprenais pas grand-chose.

Nous trouvions dans ce lieu les ouvrages des « pères spirituels » de l’anarchisme, Proudhon,  Reclus, Kropotkine et surtout  Bakounine mais aussi la littérature contemporaine et en particulier les ouvrages de Camus que j’appréciais particulièrement. C’est aussi, vers cette époque-là, que j’ai commencé à lire avec grand plaisir la revue Noir et Rouge, revue communiste-libertaire créée en 1956 qui analysait certes les Révolutions russe et espagnole mais abordait surtout les événements contemporains et bien sûr la guerre du Vietnam.

Enfin certains d’entre partaient l’été dans des camps de vacances – « las concentraciones »- organisés à l’origine par les réfugiés espagnols mais fréquentées de plus en plus par des militants français libertaires (Noir et Rouge), non violents (le groupe Anarchisme et Non violence), anglais, italiens. Les débats nombreux, animés, passionnés m’ont beaucoup appris sur l’histoire, la politique. Le « choc des cultures » entre militants d’origine diverse fut, pour moi, une source d’étonnement extraordinaire.

Parler des « années de formation » c’est aussi évoquer ce prof de philosophie, marxiste, une humaniste extraordinaire qui permit à tout un groupe de jeunes de s’engager sans état d’âme qui chez les libertaires qui aux JCR.

Les premières manifestations dont je me souvienne- j’étais alors en Terminales ou en propédeutique (1966-1967)- eurent lieu dans le centre ville et notamment rue St Rome (les agents en pèlerine nous poursuivaient sur leur bicyclette). C’est dans ces manifestations contre l’impérialisme américain que nous avons rencontré d’autres militants, davantage marqués par le marxisme. Nous apprenions à tricoter la révolution espagnole avec la révolution russe non sans difficultés : l’élimination des marins de Cronstadt par l’armée rouge était la pierre d’achoppement et si avec les comités Vietnam nous partagions l’anti-impérialisme, la JCR scandait « Ho ! Ho ! Ho Chi Min ! » alors que nous refusions d’afficher un quelconque soutien au PC indochinois. Nous étions tous unis face aux quolibets et insultes -« les groupuscules petits bourgeois »- lancés par l’U.E.C et le PC.

La bataille des slogans commençait, les discussions aussi.

En 1968, après la Propédeutique, j’étais en première année de Licence d’histoire. Eurent lieu les manifestations de soutien à Rudi Dutschke, manifestions « sportives » que nous faisions en courant. Nous étions cependant  très peu nombreux alors dans les rues.

Comme beaucoup, je me souviens de la réunion du 25 avril à l’amphi Marsan avec Daniel Bensaïd ; il nous apportait des nouvelles de Nanterre et aussi du mouvement étudiant en Allemagne. Est restée dans ma tête cette phrase de Bensaid. Alors que des applaudissements clôturaient son intervention il s’écria « On est pas là pour se congratuler mais pour travailler ! ». Les choses sérieuses allaient commencer…

Le temps passant, les meetings et réunions se multipliant le nombre de « contestataires » augmentait. Le petit groupe libertaire très informel que nous étions se retrouvait avec la poignée de Pro-Situs, qui avait beaucoup d’humour (disparition des pendules dans les salles, façon élégante d’abolir le temps) et connaissaient les œuvres du jeune Marx sur le bout du doigt. Courant mai sont apparus, dans un coin reculé de la cour de la Fac, les « katangais » qui occupaient le soir (quel phantasme !) le standard téléphonique. La rumeur disait qu’ils téléphonaient  dans le monde entier.

Durant la période d’occupation de la Faculté, tout le monde discutait beaucoup, riait beaucoup et s’engueulait très souvent. Les enseignants furent notre première cible : les mandarins, les profs réactionnaires comme ce géographe raciste, empêtré dans le métissage mexicain, contraint de quitter la tête basse face à une salle en délire. Quelle jubilation !

Les prises de parole étaient difficiles. Comme d’autres filles l’ont dit, notre parole de femme n’était pas audible quelle que soit la tendance politique. Il fallait s’emparer de la parole, le plus souvent la voler. Si nous y parvenions, nous étions au choix des « chieuses », des «  pétroleuses » ou des « hystériques », selon les références de l’interlocuteur. Tout ceci est archi connu. Nous avions donc recours aux ténors (Court Salies contre ce spécialiste de l’Orient ancien. Quel match ! ).

Beaucoup de profs ne venaient plus à la Fac, atteints par une jaunisse galopante. Quelques- uns se retrouvaient avec nous comme Sol ou ce prof de psycho aveugle dont je n’ai pas retenu le nom. Il y avait aussi les jeunes assistants dont l’adhésion politique nous semblait parfois ambiguë. Le vent tournait.

 

La Fac fut, pour moi, un lieu d’apprentissage intensif et de fou rire répété. Le tout se faisant dans un sérieux extraordinaire : il fallait détruire la vieille université, créer des lieux de connaissances, laisser place à la parole et à la création. Tout paraissait possible, à condition de discuter, de convaincre. La Fac fut ainsi une agora permanente, un refuge après les heurts contre l’extrême droite ou les CRS, un fortin où se préparaient les manifs – les cocktails Molotov fabriqués par les copains  répandaient parfois une forte odeur d’essence au dessus de l’amphi Marsan d’où flottait un drapeau rouge (noir ?) – enfin un réduit où s’entreposèrent des pommes apportées par les camarades paysans.

Dans les manifestations, j’avais peur et le plus souvent je défilais entre deux copains très costauds (ils le sont toujours). On peut dire qu’ils me tenaient chaud. Evidemment je n’étais pas en première ligne (y avait-il des filles ?) et je ne me souvient pas de heurts violents  contre les CRS sauf ceux qui me furent rapportés. Par contre j’ai un souvenir cuisant du S.O de la CGT. Lors des manifs communes (en fait deux cortèges séparés) ces gros bras (des demis de mêlée, ouvriers de l’ONIA disait-on) s’intercalaient férocement entre les ouvriers et les étudiants.

A mesure que le temps passait nous pouvions constater que nos positions politiques antiétatiques, antiautoritaires, antistaliniens étaient partagées par d’avantage de monde. On parlait aussi de plus en plus d’autogestion. Les stratégies de pouvoir des différents groupes (notamment la JCR) mais aussi des différents partis (PSU) continuaient à nous laisser froids. Face aux conservateurs de droite ou du PC notre opposition sarcastique restait la même.

C’était une divergence non négligeable avec les JCR toujours très respectueux envers les militants communistes et leurs qualités organisationnelles.

Fin mai nous sommes allés à Paris en 2CVvoir les copains du groupe Noir et Rouge qui avaient participé à la création du Mouvement du 22 mars. Nous sommes arrivés au moment de l’expulsion de Cohn Bendit. Dans un immense amphi de Nanterre une fille jouait du piano sans aucun public. Excentricités de Mai ou de la mémoire ?

J’ai souvenir que les copains avec qui nous avons échangé des informations, pontifiaient un peu face aux provinciaux que nous étions. De retour à Toulouse, nous apportions des nouvelles fraîches de la capitale On a certainement su, à notre tour, épater les copains lors de la réunion qui s’est tenue dans une salle de l’Arsenal.

Puis vinrent les élections de juin, une catastrophe. La France de l’ordre et de la peur relevait la tête. Ecoeurés nous sommes partis nous mettre au vert. Nous pensions (à tort) qu’il y aurait une répression pendant l’été. Elle eut lieu mais en Tchécoslovaquie.

Nous avions perdu une bataille mais ce n’était que partie remise. On pouvait continuer à ouvrir des brèches. La preuve, en octobre nous nous sommes retrouvés, à l’aéroport de Blagnac, pour conspuer les athlètes qui s’envolaient vers les JO de Mexico. Un copain, prof de gym ( ?), avait écrit sur son tricot « les médailles on s’en fout !”. Il y avait eut, quelques jours avant, des centaines de morts sur la Place des Trois cultures, à Mexico. L’essentiel était encore et toujours de participer…

Les années  1969 et 1970 se sont déroulées dans la lancée de 68. La Fac était devenue un lieu de discussions permanentes sur l’Université Critique mais ce qui se passait à l’extérieur nous paraissait bien plus intéressant. Il s’agissait de créer partout des pôles de contestation, les lieux de contre-pouvoir.

Les groupes d’extrême gauche étaient plus nombreux, les maos avaient essaimés de même que les trotskystes. Nous les libertaires étions beaucoup plus nombreux qu’auparavant mais aussi très divisé. Nous n’avons jamais réussi à créer une organisation structurée, bien que certains, et j’en suis, en ai rêvé. Désormais on parlait de « la mouvance » libertaire qui regroupait individualistes purs et durs, communistes libertaires sans oubliés tous les « non inscrits » qui souvent m’enrageaient mais ne cessaient de m’interroger.

Ces groupes se côtoyaient en permanence avec des sympathies ou des antipathies plus ou moins grandes. Le groupe dans lequel j’étais a participé de près ou de loin  à tous les mouvements protestataires des années 1970 : l’antinucléaire, le Larzac et j’en oublie. J’ai été peu active dans les luttes féministes, j’avais le sentiment –ce fut l’objet de nombreux débats houleux- que la lutte des classe balayerait le machisme et je pensais aussi, à tort, que les libertaires étaient à l’abri de cette « tare ». D’autres copines ne firent pas le même choix.

C’est à travers la presse que l’activité du groupe informel dans lequel j’étais, fut je crois, la plus constante.

En 1969 nous avons créé, à quelques-uns, un journal qui s’appelait La Mèche pour dénoncer, entre autres, la répression en Espagne, et, en France, l’arbitraire et la négation de la sexualité qui régnaient dans les lycéens. Nos articles étaient assez violents (à mes yeux aujourd’hui) mais dans l’air du temps. Un copain instituteur se déchaînait dans ses articles sur la sexualité des enfants. Les luttes ouvrières n’étaient pas délaissées pour autant. Alors qu’il y avait eu des licenciements dans une usine à Millau, je me souviens d’un article intitulé « J’aimerais faire des gants avec la peau des patrons ». Dur ! Le copain Guillemau, directeur de publication, et qui a tenu longtemps le restaurant végétarien rue Peyrolières, a été poursuivi. Quel verdict ? Je ne m’en souviens pas. Fin 1970, La Mêche arrêtait sa publication.

L’activité éditoriale se poursuivait puisque depuis 1968 nous écrivions dans un encart français du journal l’Espoir (journal de la CNT espagnole), des articles sur la politique française (l’antiparlementarisme, l’autogestion. Je crois qu’il y a eu des articles sur Arrabal.)

Au début des années 1970, des copains créèrent  des comités antimilitaristes et  les Comités de Libération des Objecteurs (CLO) dont le journal Objection fut longtemps paginé à la maison. J’avais des relations plus qu’amicale avec ce groupe mais je ne participais que rarement aux réunions.

En 1973 je suis partie en Lorraine pendant un an et au retour, devenue enseignante j’ai adhéré au SGEN-CFDT, syndicat qui à ce moment là se proclamait autogestionnaire (les Lip) et restait ouverte aux idées de Mai. S’il me paraissait normal d’être syndiqué autant l’être là se trouvait un fort courant libertaire même si nous nous confrontions là à l’entrisme musclé des maos. Dans la FEN, la tendance « Ecole émancipée »  dans lequel je me suis investie un temps était totalement verrouillée par la LCR et les débats tournaient constamment sur la préparation des congrès. J’ai mis fin assez vite à cette double affiliation.

Des copains firent d’autres choix et participèrent à des groupes libertaires très structurés qui apparurent à ce moment comme l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA) ou plus tard l’Union des Travailleurs Communistes Libertaires (UTCL).

Parallèlement à mon militantisme syndical, je participais à une revue bimestrielle,  Agora  parue de 1980 à 1986. Revue traitant des thèmes internationaux (les pays de l’Est surtout)  et la politique du premier septennat de Mitterrand. C’était une revue que je trouvais et trouve toujours de qualité.

La décision d’arrêter sa publication marqua, pour nous, pour moi, la fin des années 68. On ne changerait plus le monde même si d’autres luttes, d’autres discutions se profilaient à l’horizon. Avec moins d’humour.

PS : Je n’ai nommé aucune des personnes que j’ai fréquentée dans ces différents groupes. C’est volontaire, j’en aurais oublié. Et puis, c’est un vieux réflexe libertaire : on ne donne pas de nom (olé !) mais chacun se reconnaîtra sans difficulté.

 

Violette Marcos, Toulouse, 11 juin 2008

Lourdou Henri

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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68 et après : mon témoignage

Henri LOURDOU, né le 30 mai 1954 à Mende (Lozère), études secondaires au lycée Foch de Rodez de 1964 (6e) à 1971(Tale), classe prépa (lettres sup-option philo) au lycée Fermat de Toulouse en 1971-2, fac d’Histoire au Mirail (Duel puis licence) de 1972 à 1976, service militaire à Ruelle, près d’Angoulême en 1976-7, chômage et intérim en 1977-9, reprise des études en 1979 : maîtrise, DEA puis doctorat de 3e cycle sur le syndicalisme contemporain à Toulouse et en Midi-Pyrénées ; concours d’entrée dans l’enseignement en 1984 (PEG de LEP), puis Capes d’Histoire-géo en 1987. Prof en Poitou-Charentes (collège puis lycée) de 1988 à 2002 ; prof à Tarbes (collège) depuis 2002.

Comment  je suis entré en politique

Mon premier souvenir politique (j’avais 11 ans) : la campagne télévisée pour les présidentielles de 65. J’avais donné la préférence à Mitterrand parce qu’il était le seul à ne pas nous avoir infligé son CV : j’y avais vu une marque de modestie de bon aloi…

En Mai 68 j’étais un sceptique radical : tout cela me paraissait bien vain. J’étais resté à la maison tout le temps des événements.

A cette époque je me sentais étranger à tout ce qui m’entourait, voire insécurisé par le rapport aux autres. Mon seul refuge était la lecture. Et c’est par les livres que je me suis réconcilié avec le monde. Il faut dire que j’avais quelque raison de lui en vouloir : la mort subite et prématurée de mon père lorsque j’avais 7 ans m’a longtemps enfermé dans un complexe d’infériorité mâtiné de ressentiment.

Mon intérêt à la politique est né sans doute de cela : c’est surtout mon manque d’assurance face au monde qui m’a poussé à chercher à le comprendre, plus que mon ressentiment ne m’a poussé à le détruire. C’est ainsi que j’ai pu, de mon point de vue, basculer du bon côté : le réformisme plutôt que la protestation.

Cette passion de comprendre le monde ne m’a jamais quitté : elle vient fondamentalement du fait que personne ne m’a jamais tendu les clés pour ouvrir la porte, j’ai donc dû trouver moi-même comment faire pour voir ce qu’il y avait derrière.

Comment  je me suis formé

J’ai été marqué essentiellement par la lecture. Adolescent, mon (maigre) argent de poche passait quasi-entièrement dans les livres et les journaux. Mais avant-même de dépenser de l’argent, j’avais commencé par écluser toutes les ressources gratuites de lecture dont je disposais.

Le déclic fut, je m’en souviens, un reportage télé sur un congrès anarchiste à Carrare, où Cohn-Bendit et ses copains étaient venus semer la contestation parmi les vieux anars. C’était fin 68. C’est là que j’ai découvert à la fois Cohn-Bendit et l’anarchisme. Ce fut pour moi une double révélation.

J’ai donc cherché tout ce que j’ai pu à la Bibliothèque Municipale, ma principale source pendant longtemps. Et je suis tombé, ô miracle, sur « le » livre signé Cohn-Bendit, « Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme ». En matière d’anarchisme par contre, fort peu de choses, si ce n’est, si je me souviens bien, un « philosophe d’aujourd’hui » (collection de poche de P.Seghers) sur Bakounine. Mais, grâce à la lecture de Cohn-Bendit, j’ai en partie réparé cette lacune en commandant notamment « La révolution inconnue » de Voline, dès sa réédition. Puis j’ai continué ma quête en lisant tout ce que je trouvais sur mai 68 (y compris Raymond Aron…) ; je ne comprenais pas tout ce que je lisais bien sûr : j’ai même lu « l’homme unidimensionnel » de Marcuse à 16 ans et sans la culture nécessaire !

Je dois distinguer dans le lot « La brèche » de Morin, Lefort et Coudray. Edgar Morin fut et reste un de mes auteurs préférés : j’ai alors dévoré tout ce que j’ai trouvé de lui, de « L’homme et la mort » à son « Journal de Californie ».

Dans la foulée j’ai cherché les périodiques cités par le « Cohn-Bendit » : « Socialisme ou barbarie », « Rouge et noir », « Les cahiers de mai ». Interrogée, la buraliste n’a pu me désigner que le 3e, mais je découvris en même temps les périodiques rangés dans le même rayon : « rouge », « lutte ouvrière », « l’Humanité rouge », puis plus tard « l’Idiot International ». Je les ai tous « essayés » : mais je ne suis resté un lecteur régulier que des « cahiers » et de « l’Idiot » (c’est là que j’ai découvert le féminisme), auxquels je joindrai rapidement « l’hebdo Hara-Kiri »(qui devint après novembre 70 « Charlie hebdo »). C’est là que j’ai découvert l’écologie en lisant Fournier. Mention spéciale pour « Actuel », où je lus l’interview qui me fascina de l’animateur des Kabouters hollandais, Roel Van Duyn : on y trouvait une stratégie politique non-violente que l’on pourrait baptiser alter-constructive ; une des racines de mon réformisme.

Mon besoin de comprendre le monde n’en était pas pour autant comblé : certes, j’étais un libertaire convaincu, mais la plupart des groupes gauchistes ne l’étaient pas. La mode était au marxisme, et même au léninisme. Contradiction que j’essayai de dépasser en cherchant un marxisme non léniniste. Mais mon appétit allait au-delà de cela : j’avais aussi découvert , à travers Marcuse, la psychanalyse. Là aussi cependant je m’inscrivis à contre-courant : la lecture de « La révolte contre le père » et «La crise de générations » de Gérard Mendel m’ouvrit d’autres perspectives que le lacanisme à la mode dans les milieux gauchistes. Je suis resté fidèle à Mendel, dont je me considère comme un disciple. C’est un de mes engagements les plus discrets mais les plus constants (Voir les plus de 50 n° du bulletin trimestriel « La démocratie dans l’école » de 1991 à 2005, et le livre éponyme de Claire Rueff-Escoubès à La Découverte, ainsi que l’action persévérante de Françoise Inizan-Vrinat, Conseillère d’Orientation Psychologue, pour promouvoir le Dispositif d’Expression Collective des Elèves. Voir plus largement le site « sociopsychanalyse.com ». Je reste persuadé, malgré ce qu’il faut appeler l’échec de cette entreprise, que le déficit de socialisation est l’un des principaux défauts du système éducatif français ; c’est l’une des raisons qui font que je me retrouve totalement dans les positions des Verts sur l’éducation).

Mais j’avais pleinement conscience de mon inculture : j’ai commencé à essayer de combler ce déficit par la lecture régulière du « Monde » au foyer du lycée, et particulièrement de son supplément hebdomadaire du vendredi « Le Monde des Livres ». Aujourd’hui encore, je ressens une excitation particulière à la lecture de ce supplément : celle de découvrir quelque chose de nouveau et d’intéressant.

C’est ainsi que j’ai découvert une publication alors fort peu à la mode : les « cahiers Spartacus ». Ce fut par la recension d’un petit opuscule de souvenirs de l’écrivain prolétarien Henry Poulaille intitulé « Mon ami Calandri », il s’agissait de sa rencontre, encore enfant, vers 1900,  avec un militant anarchiste. Je commandais la brochure par la poste et un nouvel horizon de découvertes s’offrit à moi. Les « cahiers Spartacus » étaient une publication créée dans les années 30 par un jeune intellectuel révolutionnaire, René Lefeuvre. Ils disparurent dans les années 50, époque de la glaciation stalinienne, pour renaître après 68. René Lefeuvre se réclamait du courant marxiste révolutionnaire anti-léniniste en se référant notamment à Rosa Luxemburg. Les lots de publications anciennes qu’il soldait pour relancer son titre furent ma première formation sur l’Histoire du mouvement ouvrier. J’y découvris une dénonciation sans concession des turpitudes du stalinisme, notamment lors de la guerre d’Espagne. J’y découvris surtout les coordonnées d’une autre publication dont j’avais découvert l’existence dans les « Actuelles » de Camus. Interrogé sur l’inexistence d’un courant révolutionnaire ouvrier alternatif au stalinisme, celui-ci citait Pierre Monatte et sa revue « La révolution prolétarienne ».

Cette « revue syndicaliste révolutionnaire fondée par Pierre Monatte en 1925 » existait toujours. Je m’y abonnai. Sa lecture mensuelle de 1971 à 1975 m’a sans doute prémuni contre les excès du sectarisme et de l’intolérance : je dois en particulier saluer la mémoire de celui de ses chroniqueurs le plus « à droite » selon le point de vue de l’époque, Roger Hagnauer dont le bon sens venait tempérer régulièrement les emballements pro-chinois de Robert Louzon.

Car le paradoxe de ces années-là fut le suivant : le grand dynamisme militant qui animait une partie de la jeunesse s’accompagnait d’une forme de délire idéologique avant-gardiste qui pouvait pervertir à tout moment les causes que nous défendions. Relativiser la pertinence de nos engagements était et reste le seul moyen d’en garantir la pérennité et l’efficacité.

C’est dans « La Révolution prolétarienne » que j’ai lu cette lettre d’un vieux syndicaliste révolutionnaire intitulée « Les revendications et la révolution : les choses qu’il ne faut pas dire ». Il y mettait en cause un jeune gauchiste de son usine qui défendait le principe du « pieux mensonge révolutionnaire » pour mobiliser les masses. Son apologie de la vérité est restée pour moi un principe constant.

Mes engagements et leur pertinence

La grande affaire militante de ces années-là fut pour moi la lutte du Larzac.

Il se trouve que j’y avais mes racines familiales, mais des racines en voie d’extinction. Plus aucun Lourdou n’habitait le Larzac : mon grand-père, Louis Lourdou, l’avait quitté pour s’établir en Lozère. Seule sa sœur y avait fait souche en gardant l’auberge familiale (mon arrière-grand-père était cordonnier-aubergiste) à l’Hospitalet du Larzac. Son fils, mon parrain, en avait fait le dernier bar-tabac du village.

C’est par le biais de mes nouveaux amis du « Pavé » que j’ai eu connaissance et que j’ai participé à la première manifestation contre le projet d’extension du camp militaire, le 6 mai 1971. L’appel avait été lancé par le MDPL (Mouvement pour le Désarmement , la Paix et la Liberté, lié au PSU), et tous les gauchistes de la région s’y étaient ralliés : il y avait là des maos de la « Cause du Peuple » venus de Toulouse, des occitanistes du COEA  venus de Montpellier…Mon copain Antoine Loubière, qui était au courant de tout le gotha d’extrême-gauche régional, me les présentait avec tout l’aura attaché à certains (le fameux JJ qui avait attaqué un car de flics à lui tout seul…le miltant-poète occitaniste Roland Pécout avec son parler fleuri : « on est pas venus là pour enculer les mouches »…)

Après un défilé dans Millau, nous étions montés à La Cavalerie : là, à l’entrée du camp, un conciliabule avait commencé pour savoir ce qu’on allait faire. Certains redoutaient une démonstration violente, d’autres l’espéraient. Moi j’étais allé déjeuner chez mon parrain, où j’avais trouvé un accueil chaleureux mais sceptique : « Qu’est-ce qu’ils croient faire ? »

Mais revenons au « Pavé ». C’était le groupe gauchiste local de Rodez, animé alors par 2 personnages charismatiques qui ont connu des destins contradictoires. René Duran, pour qui j’ai toujours gardé un grand attachement, était un ouvrier-bohème autodidacte, très porté sur l’action culturelle et attaché à son enracinement local. Jean-Louis Chauzy était un étudiant en Sciences Economiques qui préférait militer à Rodez qu’à Toulouse, où il était pourtant membre du bureau de l’Unef, sans être pour autant encarté au PSU qui la dirigeait alors. Le Pavé diffusait les « cahiers de mai » quand, au printemps 1970, je fis sa connaissance par un tract affiché clandestinement dans un couloir du lycée annonçant une réunion à la salle paroissiale de mon quartier.

Je demandai la permission à ma mère d’aller à une « réunion de jeunes » à l’Eglise : elle me l’accorda sans problème, tant elle était contente de me voir enfin sortir, « au lieu de rester toujours enfermé avec mes livres ».

La réunion portait sur les problèmes de la paysannerie : un film était annoncé, il s’agissait de l’intervention de Bernard Lambert lors d’un meeting tenu récemment à Rodez sur « les paysans dans la lutte des classes ». Le film ne fut pas projeté (je compris dans la seconde partie de la soirée que c’était en raison de la présence d’un RG : c’était un film amateur non déclaré, donc risquant d’entraîner des problèmes…). Nous n’étions pas très nombreux : une vingtaine ?

Par la suite, mes relations avec le « Pavé » furent fluctuantes : j’hésitai d’abord un peu à frayer avec un groupe qui s’avéra rapidement de tendance maoïste, malgré la grande tolérance idéologique qui y régnait et le bon accueil que je reçus. De fait l’esprit était plus libertaire que « marxiste-léniniste ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, sur proposition de René Duran, il se lia à la rentrée 1970 avec le groupe « Vive La Révolution » de Nanterre, animé par Roland Castro. Et nous diffusâmes ce journal dont le contenu m’émerveillait : « Tout ! » (« Ce que nous voulons : Tout ! »). L’éditorial du n°1 m’enchanta : je le lus  et le relus en soulignant les passages importants. En particulier les passages polémiques contre les « Nouveaux partisans » de la « Cause du Peuple », accusés de « substitutisme » : cette critique de leur avant-gardisme militariste avait tout mon accord. Mon spontanéisme et mon populisme libertaires y trouvaient leur comptant. Et, plus que cela mon refus de la fascination pour la violence.

C’est sans doute ce qui explique, plus que mes racines familiales, mon investissement de longue durée dans la lutte du Larzac. Dès la rentrée 1971, je créais avec quelques condisciples un comité Larzac au lycée Fermat, puis je participai régulièrement aux activités du comité Larzac de Toulouse de 1972 à 1981 (avec une interruption pendant mon service militaire en 1976-7). Il y avait dans ce mouvement une conjonction inhabituelle qui me changeait un peu des ambiances sectaires du mouvement étudiant. J’y ai côtoyé au fil des ans Jean-Pierre Laval, Marie-Françoise Larnaudie, Alain Moultson, Marie Laffranque, Jacques Bonnefoy, François Lalau…entre autres.

J’avais adhéré à Lutte Occitane, prolongement du COEA , dont le groupe toulousain comptait Philippe Regol (qui fit son coming out d’homosexuel quand il s’installa à Barcelone, où il vit toujours je pense), Alain Alcouffe (notre théoricien et grand ancien) qui nous rejoignit par la suite, et mon copain Antoine Loubière, mais aussi Christian Caujolle et Jacques Massey. Nous avions passé un partenariat avec le nouveau groupe GOP, issu du secteur étudiant du PSU, animé par Gilles Lemaire et Jean-Michel Clavel, et bientôt rejoint par 2 fortes personnalités : Gérard Milhès et Bernard Mélier. Nous partagions un local au 5 rue des Jacobins, habité par Gilles Lemaire. Réunions quasi-quotidiennes et ronéo dans la cuisine, et un électrophone qui passait en boucle les 45 tours de Dominique Grange et de Marti.

Et c’était aussi le moyen de garder un lien avec Rodez. Quand je rejoignis la GOP(Gauche Ouvrière et Paysanne) à l’été 74, ce fut pour la préparation du rassemblement du Larzac le plus important de toute cette lutte. Ce fut pour moi un été de grande découverte : j’y fis la connaissance de tous les grands dirigeants de ce groupuscule de 400 militants, Marc Heurgon, Alain Desjardins, Alain Lipietz, Daniel Costagliola, Alain Salmon et quelques autres…Notre ami, proche de l’ex-Pavé (qui avait disparu en même temps que VLR pour se fondre dans le mouvement social) Pierre Vuarin, ingénieur agronome en fin de formation qui avait prolongé son stage de fin d’étude en restant sur place dans l’Aveyron, où il enchaînait les vacations et les petits boulots, faisait la liaison avec le comité Larzac de Rodez. C’est avec lui que nous créâmes un éphémère « Nouveau Journal de l’Aveyron » (3 n° parus durant l’année 1975) dont j’étais le « directeur de publication » en titre, mais dont il était la vraie cheville ouvrière.

René Duran s’était replié sur l’action culturelle occitaniste non conventionnelle en créant un fanzine personnel « Esclaïre » ; Jean-Louis Chauzy était devenu le nouveau permanent de l’UD-CFDT et commençait une carrière qui devait le mener à la présidence du CESR de Midi-Pyrénées en passant par le secrétariat régional de la  CFDT .

Mon action militante dans ces années-là fut un engagement total. Nous croyions, en tout cas moi je croyais, à l’imminence de la Révolution. Cette croyance délirante est inséparable de l’énergie déployée alors.

Ma fascination pour le mouvement néo-communautaire trouva à s’investir a minima dans le semi-communautarisme que nous instaurâmes à quelques uns (Avec Antoine Loubière, Chantal Nicole, Claudette Grinfan, José Allosa, Nadine Galabrun, Dominique Enjalbert…) au 9 quai Lombard : nous avions loué les 3 appartements habités de l’immeuble, et ce fut un lieu de vie très actif des années 75 à 79 dans l’extrême-gauche étudiante toulousaine.

Je dirais aujourd’hui que cet engagement a eu 2 versants contrastés, dont l’un avait  pour  moi un caractère plutôt positif et l’autre nettement négatif. Avec le recul je persiste sur le jugement et même je le renforce.

Commençons par le négatif.

Il s’agit du mouvement étudiant. Quand j’entrai en fac, le « mouvement étudiant » s’était scindé en plusieurs courants qui se combattaient avec acharnement. D’un côté l’Unef, abandonnée par le PSU, avait été reprise par 2 tendances qui avaient scissionné : la tendance PCF, dite « Unef Renouveau », et la tendance trotskyste lambertiste de l’AJS-OCI, qui avait gardé le sigle Unef. De l’autre, les « révolutionnaires authentiques » avaient constitué des « Comités de Lutte », rapidement noyautés par la Ligue Communiste qui les avait fédérés en une « Union nationale » ; les autres révolutionnaires avaient donc constitué les CAR (Comités d’Action Révolutionnaire), où se retrouvaient les étudiants du PSU, ceux de « Révolution ! » ( scission de « gauche » de la Ligue ) et les quelques maos qui restaient. Bien sûr j’allais aux réunions du CAR où je dus endurer les sermons des militants idéologiquement aguerris : je me rappelle particulièrement de Patrick Lumeau nous rappelant que nous devions clairement réaffirmer sans cesse notre triple orientation : « anti-capitaliste, anti-impérialiste et anti-réformiste » pour nous démarquer des Comités de Lutte. Tout cela me passait un peu au-dessus de la tête je dois l’avouer.

Ces guéguerres incessantes entre groupuscules faisaient pourtant notre quotidien et culminaient lors des mouvements printaniers contre les projets (toujours néfastes) du gouvernement concernant la jeunesse.

Ainsi lors du mouvement du printemps 73 contre la création du DEUG et la loi Debré supprimant les sursis au service militaire.

Les AG quotidiennes du « mouvement » donnaient lieu à des prises de paroles homériques où le jeu consistait d’abord à empêcher autant que possible l’expression des 2 Unef (réviso et social-traître), puis à disputer à la Ligue le leadership du mouvement au nom de « la gauche du mouvement » (nous donc). Il s’agissait à chaque fois de gagner un vote sur une initiative emblématique : pour nous il s’agissait de radicaliser en poussant (sans le dire) à l’affrontement. La logique de surenchère qui préside à ce genre d’AG nous favorisait. Et au bout de 3 années (printemps 76), la « gauche du mouvement » eut enfin son heure de gloire avec sa « manif-cogne » et sa prise d’otage (le recteur retenu tout un après-midi au restau-U du Mirail). C’est à ce moment que, résiliant mon sursis, je partis au service militaire. Ma contribution à la lutte fut de canaliser et tenir au courant de ce qui se passait, au moyen du mégaphone de la GOP, les manifestants entraînés pour certains à leur corps défendant dans cette manif-cogne d’avril 76…

Et pourtant j’avais été moi aussi soumis à la fascination de la violence, et j’avais, j’ai toujours, une réelle amitié pour notre leader militaire d’alors, Bernard Mélier.

Cette fascination de la violence, étroitement liée aux surenchères entre groupuscules, avait un côté machiste et tribal qui m’en a finalement écarté.

Je ne repense pas sans une certaine honte au seul cocktail molotov que j’aie jamais lancé,  lors d’une manifestation armée contre un meeting du Comité de Défense de l’Armée au printemps 75. J’avais (nous avions ?) la peur aux tripes, mais nous marchions soutenus par l’esprit de bande et une forme de fierté de corps (« les maos », réputés meilleurs cogneurs que les trotsk’…) et j’ai lancé ma bouteille en direction d’un cordon de gardes mobiles casqués, avec sans doute des pères de famille comme j’allais le devenir, au risque d’en brûler sévèrement un. Heureusement  j’ai lancé beaucoup trop court.

Et terminons par le positif

Je reste par contre fier de mon engagement pour les paysans du Larzac pour différentes raisons.

D’abord parce que ce fut une lutte victorieuse : l’extension du camp militaire ne s’est pas faite et les paysans n’ont pas été chassés de leur terre.

Ensuite parce que cette lutte a généré un véritable mouvement social à l’échelle du Larzac et au-delà. Que ce mouvement fut pluraliste jusqu’au bout en faisant coexister des gens aux idées différentes qui ont fini par s’influencer mutuellement.

Je veux parler ici de la non-violence et de la désobéissance civile : j’ai renvoyé mon livret militaire en solidarité avec les paysans du Larzac en 1980, ce qui m’a valu le seul procès de ma vie…en juillet 1981(la sentence ne fut même pas prononcé, car nous faisions partie des amnistiés du 14 juillet). J’ai donc travaillé avec des militants non-violents, moi qui croyais tout d’abord à la nécessité de la révolution par les armes ! Et je suis devenu  non-violent : je crois aujourd’hui que toute action violente porte en elle des effets négatifs qui contrebalancent plus que largement ses effets supposés positifs…y compris dans les situations-limites où la violence reste la seule solution possible. C’est pourquoi je reste toujours vigilant face à certaines formes d’action : ainsi le mouvement des Faucheurs Volontaires d’OGM m’a toujours paru flirter avec une dynamique dangereuse, aujourd‘hui fort heureusement et habilement évitée par le lancement du mouvement des Semeurs volontaires, que je salue.

Autre aspect positif de cette lutte : elle a fait la démonstration de la nécessité de s’inscrire dans les institutions. C’est la victoire électorale du réformiste honni Mitterrand, celui-là même que nous avions dû protéger contre certains gauchistes lors du rassemblement de 1974, qui a permis le débouché positif d’une lutte qui commençait à s’essouffler. C’est le souvenir de cela qui a retenu à mon avis José Bové de verser totalement dans le protestataire. Je pense que nous aurons l’occasion de travailler politiquement avec lui et certains de ses amis, dans un autre cadre que celui, contre-productif, des « comités unitaires anti-libéraux ». Si j’ai eu une attitude que certains ont dû juger sectaire à leur égard en 2007, c’est par souci de cohérence et de clarté politique.

Enfin, et c’est un satisfecit personnel, ce fut pour moi un engagement constant jusqu’au bout, et malgré la démobilisation ambiante. Je me souviens du dernier meeting Larzac à Toulouse en novembre 80 au 22 allées de Barcelone : j’avais pratiquement tout organisé tout seul avec l’aide de 2 ou 3 personnes…et nous avions péniblement réussi à remplir la salle.

Je passe sur tout un tas d’autres engagements, car j’ai conscience de m’être largement étalé. Je mentionne donc juste :

le Comité Information Portugal (1975-78) avec Daniel Borderie, Gérard Verfaillie, Dominique Mélier, Serge Fournier, Claudette Grinfan, Isabelle Sneed et Danilo Prado-Garcia.

Une mention spéciale pour Serge Fournier, qui nous a quitté prématurément (assassiné m’a-t-on dit dans le parking souterrain de l’immeuble du Mirail où il habitait). Formateur au Crept (la boîte de formation continue de la CFDT Midi-Pyrénées), il avait été ouvrier à la Thomson de Bagneux. Il m’a appris la sérigraphie et quelques épisodes de son action à la Thomson. Il avait créé l’Apep (Association Populaire d’Education Permanente) pour faire du soutien scolaire et organiser des sorties avec les jeunes du quartier : j’aimerais bien savoir ce qu’il en est advenu.

Solidarité avec Solidarnosc (1982-84) avec Jacques Tchao, Violette Alvarez et Geneviève Azam.

Et bien sûr la CFDT, où j’ai adhéré en décembre 1981, suite au coup de force de Jaruzelski en Pologne, et dont je suis toujours adhérent et militant. J’ai fait un bilan de cet engagement syndical dans un article polémique de la revue « Mouvements » en 2000, grâce à la compréhension et l’ouverture d’esprit de Gilbert Wassermann, dont je salue la mémoire. Opposant à Nicole Notat en décembre 95, je fus l’un des co-fondateurs d’AC ! dans les Deux-Sèvres, mais je ne rejoignis pas l’opposition « officielle » de « Tous ensemble » et je quittai AC ! en 1998 quand la Conf’ entendit enfin les critiques de la base sur sa gestion de l’Unedic et qu’AC ! se fut transformé en instrument de dénigrement systématique de la CFDT. J’ai gardé cette orientation de soutien critique à la majorité confédérale lors de l’épisode des « retraites » de 2003 : j’ai alors activement participé aux débats et propositions pour démocratiser davantage le fonctionnement confédéral. Car sur le fond, je soutiens toujours le contenu du compromis de 2003 et la nécessité d’un positionnement prenant en compte l’ensemble des paramètres du problème…et pas un seul, comme l’extrême-gauche.

Aujourd’hui

Au total que reste-t-il de tout cela ? Ce que j’y avais mis au départ : la volonté de comprendre la société dans laquelle je vis ; la révolte contre l’injustice et l’hypocrisie ; le souci de construire plus que celui de détruire ; la fraternité avec des gens avec qui j’ai partagé ces combats, au-delà de nos désaccords ponctuels.

J’y ajouterais aujourd’hui : la tolérance et la défense de toutes les libertés, la méfiance envers les dérives totalitaires et le romantisme illusoire de la rupture. Mais aussi une certaine pratique militante basée sur l’usage rigoureux du compte-rendu et l’attention à la bonne circulation de l’information (je dois cela notamment à Jacques Maubuisson, ex-militant GOP du groupe de Perpignan) ; le souci du débat et de l’exigence intellectuelle.

C’est pour toutes ces raisons, et quelques autres, que je suis, depuis 1990, adhérent des Verts.

Je suis aujourd’hui un écologiste réformiste, social-démocrate, pro-européen et mondialiste (inscrit au  « registre international des Citoyens du monde » depuis 1971). Et c’est l’occasion pour finir de parler d’Attac et de l’altermondialisme.

Quand Attac s’est créé, j’ai poussé mon syndicat, le Sgen-CFDT des Deux-Sèvres, à y adhérer. A la première (et seule) réunion d’Attac où j’ai participé, à Thouars, la majorité des participants étaient des adhérents CFDT … Et puis j’ai vite constaté qu’Attac était devenu la structure d’accueil de tous les « orphelins de l’extrême-gauche » qui étaient avant tout des nostalgiques et des revanchards plus que des prospecteurs et des inventeurs du monde de demain. Je mentionnerai en particulier le courant, longtemps majoritaire à Attac, de ce qu’il faut appeler les « social-nationalistes » qui viennent de créer, autour de Jacques Nikonoff, le M’PEP, nouveau parti qui s’apprête à lancer pour les européennes de 2009 une campagne populiste sur le thème « Sortons de l’UE ». Si le fossé à Gauche entre partisans du « oui » et du « non » au TCE doit être comblé, ce ne peut être au prix de la moindre concession à ce courant. C’est pourquoi j’ai participé à la création de « Sauvons l’Europe » : même si le côté boy-scout de certains de ses animateurs m’énerve un peu, c’est de ce côté que je penche.

Lemaire Gilles

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Gilles Lemaire

 

Durant mes années de lycée à Paris, j’ai fréquenté l’aumônerie  catholique et tout naturellement je me suis engagé dans la JEC jeunesse étudiante chrétienne. Le lycée dans ses années de l’avant-68 était oppressant, la discipline sévère. La JEC fut ma première bouffée de liberté et d’ouverture au monde.

Alors que je finissais mon année de terminale C au lycée Henri IV, déboule le mouvement de mai 68.

A l’hiver 67-68, j’avais participé timidement à 2-3 manifestations pour la paix au Vietnam. Mon père était anti-communiste et j’étais plein de préjugés sur la gauche communiste.

Durant les mois de mai et juin 1968, j’ai occupé mon lycée, manifesté, discuté. Mon engagement politique date de ce fantastique tourbillon de paroles libérées, de vies ouvertes, d’échanges permanents.

Ensuite mon histoire est un bout de l’histoire de l’extrême gauche. J’adhère au PSU en janvier 1969 ; je fais mes classes préparatoires scientifiques entre deux manifestations ou occupations de lycée. Je suis reçu au concours de l’ENSEEIHT et je rejoins ainsi Toulouse à l’automne 1971.

Le PSU de ces années là est le creuset d’un formidable bouillonnement d’idées ; je m’y plonge et participe à ses débats. Il est partagé entre deux grandesorientations, pour simplifier ! L’une incarnée par Michel Rocard souhaite rénover la social démocratie, l’autre cherche à construire le parti révolutionnaire. Le congrès de Lille de juin 1971 marque la rupture entre ces deux orientations ; Michel Rocard y est majoritaire d’extrême justesse, grâce aux mandats toulousains que lui apporte Alain Béneteau, en les détournant quelque peu !

La prise de contrôle du PSU par Michel Rocard entraînera les départs successifs des courants de gauche vers la LCR, le PCMLF et la création d’une petite organisation d’extrême gauche originale la Gauche ouvrière et paysanne.

La GOP présente la particularité d’être une organisation d’extrême gauche peu dogmatique, d’une moyenne d’âge plus « avancée » que les organisations d’extrême gauche tout juste sorties des milieux étudiants et mordant surtout sur les jeunesses ouvrières .

Mon engagement avec la GOP me conduit à m’impliquer au côté des paysans travailleurs dans la préparation du premier grand rassemblement sur le Larzac de l’été 1973. Ce compagnonnage avec les paysans du Larzac durera jusqu’à l’abandon de l’extension du camp militaire en juin 1981 suite à l’élection
de François Mitterrand et même encore aujourd’hui je conserve des liens avec les habitants de ce causse, notamment avec un certain José Bové.

La GOP un peu à bout de souffle fusionne avec Révolution !, scission de la la LCR pour fonder l’Organisation Communiste des Travailleurs (OCT) en décembre 1976. Cette fusion dans un contexte de reflux de l’extrême gauche et avec des militants de culture très différente ne fonctionnera pas et après beaucoup d’autres je quitte l’OCT fin 1977.

C’est pour moi une période de remise en cause ; j’étais devenu informaticien le 1er avril 1977 dans une SSII après deux années où sortant du service militaire j’avais milité comme permanent de la GOP, je m’impliquais dans unesection syndicale CFDT. Cette insertion dans une vie professionnelle « classique », la fin de mes espérances de « construire le parti révolutionnaire » m’amène à considérer que la réforme de la société est peut être possible et en tout cas souhaitable par la voie démocratique et que la révolution est certainement illusoire et peut être dangereuse (c’est l’époque
où j’ouvre les yeux sur la réalité du régime de Mao Tsé Toung)

Cela me conduit en 1982 après le premier coup de semonce pour la gauche avec le mauvais résultat des élections cantonales à entrer au Pari socialiste.

J’y resterai dix ans et en sortirai en 1992. Le fonctionnement du Parti socialiste, la coupure entre une section locale vivante, avec des adhérents intéressants et des débats réels et un appareil qui vu de loin !, car je ne m’impliquerait durant ces dix années qu’au niveau de mon arrondissement parisien, est totalement coupé de cette base sans que celle-ci y ait prise, les difficultés de la gauche au gouvernement, les renoncements, l’enlisement préféré à l’audace,., me font penser que pour être vraiment réformiste, ce
que je reste, il faut être sacrément radical !

Après 1992, je resterai actif localement avec des bagarres sur le logement, pour sauver un marché couvert, que Dominati voulait détruire pour réaliser une opération immobilière d’envergure, je soutiendrai la lutte des immigrés sans papiers avant de me rapprocher des Verts actifs localement autour d’Yves Contassot et d’y adhérer en novembre 1999.

Ensuite c’est de l’histoire plus récente, ma participation aux débats des Verts me conduit à devenir secrétaire national en janvier 2003 ; des champs d’OGM au soutien des sans papiers, je m’implique jusqu’à ce jour comme simple militant des Verts, comme membre du Conseil d’administration d’Attac,..

Ce parcours de 40 ans d’implication constante dans la vie de la cité, est marqué par des périodes successives politiques différentes 1968-1978 l’extrême gauche, 1982 – 1992 le parti socialiste, 1999 à aujourd’hui les Verts, avec
tant que j’étais salarié, de 1977 à 1997 un engagement syndical CFDT, avec des responsabilités de délégué du personnel, membre puis secrétaire de comité d’entreprise, délégué syndical. Je regarde ce parcours avec tendresse, sans en renier les engagements forts mais en en reconnaissant les erreurs. L’unité de ce parcours c’est mon engagement pour la solidarité, l’égalité
sociale et la démocratie participative. Je sais que je resterai attaché à la gauche, à cette tradition de plus de deux siècles. Imaginer un monde nouveau, tenir compte des problèmes actuels de l’humanité, réchauffement climatique, crise énergétique, crise alimentaire, biodiversité en péril, . n’est pas simple. Il n’y aura plus de « prêt à penser », les tâtonnements seront la règle mais je pense qu’il est nécessaire de vouloir changer sinon le monde, en tout cas beaucoup de fonctionnements sociaux, économiques et politiques.

Gilles Lemaire

Ferré Bernard

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Bernard Ferré

Personnellement il me semble utile de considérer ma participation aux « évènements de mai 68 » en resituant ce moment dans une période plus étendue qui inclut un avant/après 68.

Avant 68

En octobre 1958 j’arrive à Toulouse pour m’inscrire en MGP(Math Physique) à la Fac des Sciences; c’est l’époque de la « guerre d’Algérie » .

La guerre d’Algérie n’est pas que le défi non relevé qu’une poignée de fellahs jette à l’un des premiers capitalistes du monde, il devient l’épisode sanglant d’une irréversible décolonisation. Surtout il apparaît que l’armée est de moins en moins l’instrument destiné à désarmer les rebelles, en particulier elle constitue une force sociale gérant ou prétendant gérer les campagnes et les banlieues algériennes. Plus la guerre dure plus l’Algérie devient aux yeux de l’armée le test de son propre rôle, la justification de son existence. Par ce rapide récapitulatif il devient plus évident pour moi de préciser qu’en arrivant à Toulouse et après quelques semaines de cours, la décision de m’engager « politiquement » fût prise sans trop d’hésitation, j’adhérais à l’UEC.

Les « facho », issus des Corpos de droit et de médecine (entre autre le frère de Lagaillarde) ainsi que les porteurs de faluches médaillées des classes prépa, faisaient le coup de poing contre les étudiants « antifascistes » qui tractaient aux sorties des amphis pour la fin de la guerre en algérie. Au « resto-U » rue des Lois les interventions violentes de groupes d’extrême droite « Occident »(certains parmi ces éléments suivaient la PMS et faisaient ainsi leurs travaux pratiques), provoquant des échauffourées régulièrement jusqu’au baston avec manches de pioches; l’étudiant de l’époque est issu de milieux favorisés, (bourgeoisie et petite bourgeoisie), 6% de fils d’ouvriers seulement ont le bac et font des études supérieures, ce monde n’est pas très politisé, la sélection universitaire et la future carrière polarise tout leur intérêt. Les luttes contre l’impérialisme français ne mobilisent guère que quelques étudiants dont certains sont en provenances de pays africains ou du Magreb; ainsi le contexte politique de la fin de la IVème république voit un PCF plus soucieux de son hégémonie « à gauche » et très défiant à l’égard du PSU qui a soutenu « le Manifeste des 121 »,( prise de position d’un ensemble d’intellectuels en faveur du FLN), et en rivalité avec la SFIO , Guy Mollet et F Mitterrand (secrétaire d’état à l’intérieur, promoteur des déplacements de population et des camps de regroupements surveillés militairement pour pacifier l’Algérie).

Le 13 mai 58 il y a le push des généraux factieux (Salan, Jouhaud,…« un carteron de généraux à la retraite » )(de Gaulle) à Alger, l’arrivée de DeGaulle pour solder la crise et proclamer la Vème République. Mais le fait le plus significatif est que la jeunesse intellectuelle et aussi travailleuse, s’est mise à résoudre, par elle-même et pour elle-même, la situation que lui crée la guerre d’Algérie. Refus « individualistes » d’incorporation de quelques appelés, « droit à l’insoumission » … vont traduire le désespoir que l’hypocrisie du PCF et de la gauche non-communiste inspirent aux jeunes, en ne s’opposant pas à l’envoi du contingent en Algérie et en votant la confiance à l’armée. Les sursitaires et les futurs appelés posent la question du « devoir militaire », le procès du réseau Jeanson, l’évocation de la torture, font paraître des solidarités pratiques avec les algériens en lutte. Il y a évidemment une affinité profonde entre le fait de refuser concrètement la guerre et le grand mouvement de décolonisation à l’échelle mondiale (après l’Indochine, la révolution cubaine et les luttes en Amérique latine ).

L’UNEF prend l’initiative d’une manifestation publique « pour la paix négociée en Algérie » , le PCF tente de saboter la manifestation et obtient que peu d’ouvriers y participent: le 27 octobre 60 à peine 200 étudiants de l’UEC sur 15000 participants s’isolent à la Sorbonne alors que leurs camarades vont se faire matraquer par la police. Pour moi la coupure entre le vieil appareil bureaucratique de Thorez et les jeunes est trop significative pour que je reste encore à L’UEC.

Je suis parti à Lille à la faculté des sciences en 59-60, j’étais inscrit PCB (physique, chimie biologie). J’ai aussi appris le russe et en suivant les cours de russe j’ai rencontré des « copains » de Pouvoir Ouvrier, ainsi que d’Information et Correspondance Ouvrière (leur revue, qui ensuite est devenu « socialisme et barbarie »). Certains avaient une connaissance de la « nébuleuse » situationniste. J’ai participé avec eux au soutien des premières grèves du Borinage, à Mons en Belgique. C’était une époque où le racisme était fort (dans certains bars il y avait même écrit « interdit au chiens et aux algériens »).

En 1961 je suis revenu de Lille et je me suis marié. Je repars comme instituteur remplaçant à Paris. Avec deux amis ariégeois, nous étions assez complices sur l’analyse politique, nous faisions la critique du PC, du PSU et de la FGDS. A Paris, je lisais la revue de l’Internationale Situationniste (IS) que j’achetais au kiosque du Bvd St Michel. Je me rendais à la fac pour rencontrer des gens, j’y avais mes copains, Georges faisait du grec et Yvonne préparait l’agrégation de philosophie. Ils nous amenait les écrits d’Althusser qui officiait à Normale Sup (mais aussi des bouquins de Macherey Badiou, Rancière, …). On lisait aussi H. Lefèbvre, on critiquait le stalinisme. Tous les jeudi j’allais à la Sorbonne on se retrouvait de manière inorganisée. On faisait un suivi des événements sociaux. J’étais intéressé par les actions de Pouvoir Ouvrier et la diffusion directe de l’information alors que le PC avait des organes de presse verrouillés. Je lisais tout ce qui sortait, mais je n’avais pas d’activité significative. J’avais une défiance vis-à-vis des universités que je considérais comme des institutions bourgeoises.

Dès que j’ai eu des moyens, j’allais chez Maspero, je m‘intéressais à l’Amérique latine, Cuba, aux revues OLAS , Gramma (le journal de Cuba), Pékin information, et Partisan (revue des chez Maspero – revue du marxisme critique). C’était les tribulations d’un instit à Paris assez désorganisé jusqu’en 67; j’ai été sensible à ce qui se passait en Europe, notamment à Berlin ou des luttes contre l’impérialisme américain relayaient des luttes en Amérique du Sud, j’ai entendu parler de Rudy Dutschke, je suivais les manifs du SDS. Enfin 1967 il y a eu le congrès de l’IS à Strasbourg et la parution du pamphlet « de la misère en milieu étudiant » par Mustafa Kayati membre de l’IS.

Mai-juin 68

Depuis 1958 j’étais en rupture avec le monde politique des partis. De Gaulle a proposé la 5eme république, il l’a soumise à référendum, c’est la seule fois où j’ai voté, j’ai voté contre cette constitution.

J’ai suivi aussi le conflit du Vietnam et les délibérations du tribunal Russel. En effet je participais en 67 à quelques actions des comités Vietnam de Base; ces militants ont ensuite développé le maoïsme totalement inféodé au petit livre rouge. Des le 22 mars 1968, il y a eu le procès des étudiants, j’ai suivi les évènements jusqu’au 3 mai ou ça a vraiment débuté, les étudiants du mouvement du 22 mars ont catalysé alors toutes les tendances pour engager leur action contre les arrestations. Ma participation commence par ma mise en grève dès la première semaine de mai, je ne mets plus les pieds dans l’école où je travaillais. Malgré le silence du SNI je participe au mouvement qui se développe. La « spontanéité » et le degré de conscience qui s’expriment dans la déroulement des évènements, se manifeste par le souci de « faire quelque chose » malgré la résistance des partis et des syndicats. Ce qui paraît évident c’est la mise en cause aussi bien de la culture que de la société qui la produit et de leur rapport. L’agitation se répand de Nanterre à la Sorbonne, de la Sorbonne aux autres universités , des universités aux usines, des usines aux quartiers, la France s’enflamme de proche en proche. Personnellement je participe aux débats spontanés dans la cour de la Sorbonne, aux prises de paroles dans les amphis. Des groupes s’ébauchent, la « subversion » ( ce que de Gaulle qualifiera de « serpent de la pagaille » ) et la contestation induisent la solidarité et l’union dans une communication qui s’actualise dans un refus de « l’atomisation du quotidien » qui sépare les individus dans la vie sociale. Vivre sans temps morts devient le slogan qui m’accompagnera pendant l’occupation de la Sorbone, et c’est le principe d’un soulèvement général que le CMDO lance depuis Paris: un appel internationnal pour renverser le vieux monde!

Le temps de l’action est arrivé: au cours d’un débat d’amphi à Censier qui réunit environ 400 à 500 instits, on décide d’aller occuper l’Institut Pédagogique National, rue d’Ulm, afin d’y organiser des débats  « critiques et libres » sur le rôle de l’Ecole . Le mouvement d’occupations se généralise aux institutions et aux usines; le jeu chaotique de la subversion s’instaure, le pouvoir gaulliste face aux « occupants » n’a plus que la violence arbitraire de sa police, toute hiérarchie est mise sans dessus dessous. La fameuse nuit des barricades je participe aux afffrontements avec les CRS rue Monge, sans autre connivence que celle de « continuer le combat » et avec une organisation minimale déterminée par des liens tissés « d’affinités entre personnes » appartenant ou non à des structures traditionnelles, groupuscules, partis, syndicats. « L’aventurisme » n’était que cette critique radicale du pouvoir telle qu’elle se constitue dans la rue en dehors de tout groupement politique; correspondant à la volonté des plus combatifs face à la déliquescence du gouvernement, les actions sont menées « pour aller plus loin » ainsi avec d’autres groupes d’inorganisés je prendrai part à l’incendie de la Bourse. Le but poursuivi par les manifestants était de provoquer une prise de conscience dans la population, constatant que l’appareil d’Etat n’étant plus rien, tout devait être reconstruit sur de nouvelles bases. Après les affrontements policiers du quartier latin, la grève générale rassemble presque 10 millions de travailleurs; Le 24 mai, alors que le service d’ordre de l’UNEF et du PSU empêche la prise du ministère des Finances et de la Justice, que les paysans bloquent les routes et organisent des meetings, le mouvement semble brûler les étapes, mais il n’y a pas une conscience suffisamment critique pour balayer les néo-bureaucraties, les discussions s’enlisent sur l’opportunité d’instaurer « l’autogestion ». Le 25 mai débutent les accords de Grenelle: PCF, FDGS, syndicats « concoctent » un programme anti-monopoliste et le 27 mai à Charlety l’engeance « politicienne » avec le concours des groupuscules gauchistes JCR, FER, OCI, … orchestrent la récupération, transformant les réelles avancées des luttes en occasions ratées. Le désamorçage du mouvement s’effectue par la manipulation idéologique des « militants » et les invitations indirectes de la CGT à reprendre le travail, sous la fausse bannière d’un « gouvernement populaire ». Mitterand annonce qu’il est candidat à la présidence de la République, les tractations pour tenter un pseudo-groupement révolutionnaire vont échouer, le MUR est créé sans conviction et surtout en dehors d’un soutient du mouvement réel qui refuse ce néo-bolchevisme teinté de libéralisme dans lequel il ne se reconnaît pas. Dès lors le Pouvoir gaulliste se ressaisit, le 30 mai après le discours de de Gaulle une manifestation se déroule sur les Champs-Elysés et le spectre de la guerre civile prend forme aux yeux des classes moyennes; grâce aux accords de Grenelle les luttes se réduisent à un affrontement gaullisme / PCF – CGT , qui s’empressent d’accepter des élections législatives, transformant le combat en débat qui ne concerne plus le mouvement réel des étudiants et des travailleurs, mais les appareils politiques et syndicaux. En juin à Flins, lors de l’évacuation de l’usine Renault par les CRS, je mène sans trop de conviction une dernière action de solidarité et de résistance avec le groupe informel que nous avions constitué, et c’est pour moi la fin de la lutte. La lente reprise du travail, secteur par secteur et les combats d’arrière garde au quartier latin annnoncent la fin de la subversion et la défaite électorale de la gauche: « élections piège à cons ». Avec les accords de Grenelle et le slogan « gouvernement populaire » la gauche des appareils politiques vient conforter le pouvoir gaulliste qui retrouve un adversaire à sa mesure et le terrain qu’il sait payant pour retirer les bénéfices de l’opération. Désormais les ressources du mouvement seront exploitées par les partis politiques et les idéologies .

Après 68

Je suis ensuite revenu à Toulouse en juillet 68. Une question taraudait l’après mai-68: à qui reviendra de maintenir la radicalité de l’idée? Une trame tisse le mouvement de mai, peut-elle pour autant constituer un fond utilisable pour l’avenir et articuler des règles d’action?

A la rentrée je m’inscris en philo et en psycho. Il y avait des cercles, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui sont devenus des amis.

En 69 et 70 les réunions informelles se tenaient au Florida, on menait des actions, la plus marquante fut celle de la Briqueterie, nous aidions les « prolétaires » afin qu’ils obtiennent des aménagements plus dignes de leur environnement de vie. Les immeubles de la Briqueterie (cité d’urgence) étaient d’un délabrement incroyable. .

En 1970 on a commencé les amphis « science et société » dans le cadre d’un séminaire. Il y a eu un retour critique à la Théorie, en fait « contestation », cette idée presque impossible dans la mesure où elle unit négation et affirmation (elle nie l’ordre en l’attestant); car il y a seulement une exigence de la contestation, exigence d’un impératif catégorique dont la loi se joue « essentiellement » de celui qui la proclame sans la jouer dans une affirmation violente. On essayait d’élaborer quelque chose qui permettait de dépasser l’insatisfaction sociale, face à l’autoritarisme. Dans « science et soc » nous faisions une lecture collective de l’œuvre de Marx, une lecture ouverte en analysant les néo marxismes, le travail de la première internationale Marx / Bakounine , puis Luckas, puis Gramsci,…

Notre lecture n’était pas celle d’Althusser, nous voulions une autre lecture des manuscrits de 44 et des « grundrisse » avec une intégration des critiques menées par les apports des sciences sociales et humaines. Dans l’analyse critique de Marx on s’appuyait sur les analyses et concepts portés par Foucault, par Lacan, et Freud. La pensée critique et la lutte des classes n’avait cessé de jouer dans l’espace même de la pensée bourgeoise et la pensée bourgeoise à son tour a déroulé son scénario dans l’espace de la Théorie(de la pensée théorique), sur ce plan les idéologies en lutte se rejoignent . Toutes ont peur pour leur théorie: leur théorie est leur capital.Rendre vie à la praxis, cela signifie abolir la Théorie – donc toutes les théories , quelles qu’elles soient , qui dans notre culture s’offrent à régir la pensée, car elles ne sont qu’autant de formes de ce qui entrave la production et s’opposent à son jeu. Socialisme, pensée bourgeoise sont des émanations de la même culture : sont donc toutes incapables de rendre compte de la contestation étudiante.Car c’est le cadre même de la culture que ces insurrections mettent en question. Et de ce fait elles font voler en éclats toutes ces catégories désuètes, voire ces procédés de mise en accusation, en quoi notre existence s’épuise à s’étirer: gauche/droite, blanc-noir, socialiste-bourgeois. La récupération n’est que l’effusion et la connivence où s’embrassent la Théorie, l’ordre, la mesure, le monopole, le but calculé, l’universel, l’humanisme, la culture, l’âme et la police.Don’t go gentle in the silent night…68! Une autre tendresse s’ouvre de l’Outre-Marx de la non-Théorie. Notre groupe fit sa dernière intervention à Toulouse, en critiquant le « nouveau philosophe » BH Lévy lors de la parution de son livre « l’idéologie française ».en 1981.

Dupuy Victor

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Victor Dupuy

Temps personnel et temps collectif, anecdotes et Histoire se mêlent dans mon souvenir. Il est probable que ma relation sera fragilisée par les défaillances et les embellissements de la mémoire. Essayons cependant.

L’évocation de 68, mais d’autres l’on dit, ne peut se résumer selon moi aux seuls « évènements ». 68 est l’acmé d’une période qui va, disons, de la fin de la guerre d’Algérie à la victoire de Mitterrand en 81. Je suis véritablement entré dans cette période en 64, à mon arrivée à Toulouse, venant de mon Comminges natal. La JEC au Lycée nous avait déjà politisés. J’ai tendance à employer le nous car j’ai pu vérifier que ma propre trajectoire politique était banale dans le milieu ou j’ai vécu. Mais la politisation au Lycée se bornait le plus souvent à quelques grands thèmes dont, par exemple, l’opposition à « la bombe atomique ». Nous savions cependant le rôle qu’avait joué le mouvement dans son opposition à la guerre d’Algérie.

A la fac donc, apparaissait comme une évidence de « s’engager », terme utilisé plutôt que celui de « militer » à l’UNEF. Quel changement ! Je devais solder mes positions vaguement humanistes pour me confronter à des enjeux intellectuels et politiques totalement inconnus et qui d’ailleurs me dépassaient. Les camarades rencontrés étaient à la fois intelligents et généreux puisqu’ils ont, patiemment, joué les pédagogues. Je leur en rends grâce chaque jour car, si j’ai pu acquérir une once de réflexion, c’est à des gens comme Pierre Coursalies, Françoise Vallon, Bernard Guittet, Michel Bertrand, Alain Alcouffe, beaucoup  d’autres encore, que je le dois.

A l’époque un premier grand clivage existait à l’UNEF entre les étudiants du PC, majoritaires à l’UEC et les gauchistes. Puis à l’intérieur de ce second groupe, le débat était vif entre deux tendances. L’une, de type ouvriériste, voulait favoriser l’insertion de l’UNEF dans un cartel syndical, pour s’opposer à la politique gouvernementale dans son ensemble. L’autre, majoritaire à Toulouse,  était définie comme « universitaire ». Nous voulions mener la lutte sur les enjeux  politiques de la production des connaissances, le rôle de la recherche scientifique, le statut des étudiants etc…Les défaillances du système capitaliste devaient,  sur ce terrain, être rendues manifestes. Cette querelle, qui  peut sembler byzantine, témoigne de conceptions très différentes de l’action politique car l’une, frontiste,  renvoie la transformation au lendemain de la victoire alors que l’autre la prend en charge au cœur de la lutte. Je me suis attardé sur ce point car, en ce qui me concerne, cette démarche a marqué très profondément mes positions ultérieures.

Sur ce fond idéologique il y avait l’action quotidienne. A la fac de droit, dominée outrageusement par les fachos, distribuer des tracts se terminait immanquablement par un affrontement physique très rude. Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas très efficace sur ce terrain. Il y avait de nombreux affrontements avec l’extrême droite, Serge Didier en tête, mais les camarades de la Bourse du travail, tels la cavalerie dans les westerns, sont venus souvent nous tirer d’affaires.

J’ai connu ma première manif contre le plan FOUCHE qui créait les IUT (dans lesquels j’enseigne actuellement). La guerre d’Algérie était proche et le pouvoir avait très peur de la mobilisation étudiante. Ainsi cette manifestation a été sévèrement réprimée. Nous avons été chargés place Esquirol par des gardes mobiles à vélo, à coup de crosse de mousqueton.

C’est dans ce climat que j’ai ensuite rencontré, intellectuellement, le courant situationniste, sans en endosser ni le style de vie ni la radicalité. Je participais à un congrès de la MNEF à Nantes quand Verpiova et ses camarades de Strasbourg ont été exclus. Nous avons été peu nombreux à voter contre cette exclusion. Leur pamphlet : « De la misère en milieu étudiant » a représenté une étape politique importante.

Puis surtout « La société du spectacle » et « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations » dont c’est une banalité de dire qu’ils ont eu sur la majorité d’entre nous une influence considérable.

Si bien que, en mars-avril 68, nous n’avons pas été vraiment surpris par les évènements. Ils nous paraissaient le prolongement naturel de ce que nous vivions déjà.

Pour ma part en 1968, j’étais pion à Saint-Gaudens et je ne venais à Toulouse qu’occasionnellement pour mes études. J’ai donc vécu le mouvement dans le fin fond de la province. Par chance, Christian Etelin, déjà brillant et ardent situationniste y était aussi. Le plus clair de notre combat a été de nous opposer aux tentatives de récupération puis de liquidation par les staliniens locaux de la révolte, bien pacifique il est vrai, des élèves et du personnel. Une anecdote peut témoigner du niveau des débats. Le PC local avait organisé, le soir de Charlety, une réunion débat sur le plan Langevin-Vallon. Nous sommes allés dire que peut-être ce n’étaient pas les solutions préconisées en 1945 qu’il s’agissait de mettre en œuvre. On nous a accusé à la tribune « d’insulter la mémoire des milliers de communistes morts pendant la résistance »…pas moins !

Puis le mouvement s’est terminé comme on sait. Nous étions un peu sonnés quand même. Nous ne savions pas jusqu’où irait la répression si bien que j’ai, par exemple, planqué chez moi quelques jours un leader local qui craignait d’être arrêté.

L’après mai a été l’occasion de « la critique en acte de la vie quotidienne » : vie en (petite) communauté à la campagne. La mobilisation politique ne s’est pas arrêtée non  plus. De nombreux groupes continuaient de prospérer. J’ai participé aux « Cahiers de mai », expérience à laquelle j’accorde, encore aujourd’hui, une très grande valeur. Cette tentative de fédérer des luttes, sans référence à une quelconque avant-garde ni direction centralisée était, je crois, tout à fait pertinente, dans le contexte de l’époque.

Les années 70 ont été ensuite très marquées par d’un  côté, la lutte contre le franquisme finissant et toujours répressif, de l’autre, par l’hyper activisme maoïste. Malgré mes réticences idéologiques, la nécessité de l’action s’imposait. J’ai donc, avec d’autres, participé à des actions ponctuelles qui allaient du convoyage de tracts pour l’ETA à la récolte de tableaux pour une vente de soutien à la défense de Puig-Antich.

Nous restions dans la continuité de 68 pour ce qui est de la volonté de rupture avec le système mais les formes d’action et le contenu politique s’étaient profondément infléchis.

Puis je suis parti en Algérie, ou là, curieusement, j’ai rencontré des coopérants qui gardaient cet esprit libertaire qui est, je crois, la marque de 68. Nous avons déclenché, contre le pouvoir algérien local, une grève victorieuse. Je pense que nous avons bénéficié de l’effet de surprise.

A mon retour en France, en 78, le repli était général et la crise économique bien installée. En 1981, ma compagne et moi n’avons pas voté, dernier avatar du « élections pièges à cons ». N »étant pas à une contradiction près, nous nous sommes réjouis de la victoire de la gauche. Depuis nous votons assidument. Fin de 68.

Domenc Michel Autour de mai 68

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Michel Domenc

Autour de mai 68

L’année 68

Je ne parlerai pas de la manière dont j’ai vécu Mai 68 car à cette époque j’effectuais mon service militaire, à Toulouse dans un régiment de parachutiste. Nous étions prêts à intervenir contre les manifestations d’étudiants lorsque le pouvoir en donnerait l’ordre : nous nous comptions sur les doigts d’une main les quelques appelés prêts à désobéir et mener quelques actions de résistance ; j’étais particulièrement surveillé car j’étais abonné au journal « Le Monde » quotidien hautement subversif pour les militaires. D’autre part je me suis retrouvé dans un régiment semi-disciplinaire très certainement à cause de mon militantisme à l’UNEF et au PSU pendant la guerre d’Algérie.

Une situation familiale particulière a fait que j’étais un des seuls à pouvoir quitter la caserne le soir pendant les évènements mais j’étais consigné chez moi. Je me suis rendu une fois à la fac de lettre en psycho où j’avais fait mes études, mais j’avais tellement la trouille d’être contrôlé à la maison que je ne saurai dire à quel type de débat j’ai participé et je n’ai absolument pas ressenti le climat de liberté dont on parlait à la radio.

Pour moi, mai 68, c’est la peur de l’intervention militaire (qui était vraiment programmée) et cette semi clandestinité au sein de la caserne avec quelques cégétistes.

Un souvenir marrant quand même : c’est la panique que j’ai provoquée lorsque en tenue de para (je pouvais quitter la caserne mais obligé de garder la tenue militaire) je suis monté au local du PSU ; ils ont cru que l’armée débarquait ; Heureusement que parmi tous ces militants nouveaux que je ne connaissais pas, un militant plus ancien m’a reconnu.

 

Avant 68

Pour comprendre mon parcours, il faut revenir aux années 60.

Etudiant sursitaire à Toulouse alors que beaucoup de jeunes de mon age faisaient la guerre en Algérie, je me suis retrouvé tout naturellement à l’UNEF, quelques semaines à l’UEC (étudiants communistes puis au PSU) à combattre cette sale guerre. Réunions, meetings, manifestations plusieurs fois par semaine, nuits passées à l’AGET UNEF pour garder les locaux menacés par l’OAS. A ce moment-là, deux grands courants dominaient : les communistes et les catho (autour de témoignage chretien). Le PSU avait aussi une grande influence auprès des étudiants et dans les syndicats ouvriers.

Inoubliable la manif qui rassemblaient toulousains et algériens après l’indépendance…

Dans cette période, l’opposition à l’armement atomique regroupaient communistes et progressistes ( Mouvement de la Paix , MCAA).

Avec l’arrivée de rapatriés d’Algérie, les tensions étaient aussi fortes avec l’extrême-droite. Les diffusions de tracts de l’UNEF étaient périlleuses à la fac de droit.

Dans les années qui suivirent, la guerre au Vietnam, l’opposition au régime franquiste, la Palestine, Cuba donnait lieu à des manifestions quasi quotidiennes et rassemblant beaucoup de monde.

Les études finies, avant de partir à l’armée, j’ai travaillé dans le milieu agricole ; un travail avec une dimension militante car venant en soutien au CNJA (jeunes agriculteurs) qui à l’époque était une organisation de gauche (que nous retrouvions dans les intersyndicales).

 

Après 68

Pendant les 15 années qui ont suivi 68, j’ai eu une activité militante intense. Au risque de caricaturer, je parlerai d’abord de tout ce qui garde un goût amer dans ma mémoire (bien défaillante et j’oublierai certainement beaucoup de faits) pour développer ensuite tout ce que je ressens aujourd’hui comme plus positif.

Après 68, on n’a pas rigolé tous les jours

En octobre 68, j’en avais fini avec l’armée, changé de boulot car entre temps le FNSEA avait fait le ménage au CNJA et éradiqué tous les gauchistes.

Je me suis retrouvé dans le milieu universitaire, vacataire, puis assistant.

Ayant vécu les évènements de 68 via Europe n°1 et devenant universitaire c’est tout naturellement que je rejoins le SNESup avec l’image qu’en avait donné Geismar . Patatras, je me retrouve dans un syndicat corporatiste où seuls les communistes ont des perspectives politiques que je ne partage pas. Lorsque les étudiants se mettent en grève, le syndicat ne les soutient pas et dénonce les enseignants « gauchistes » solidaires du mouvement. Je quitte le SNESup et participe à la création d’un syndicat CFDT vite catalogué gauchiste.

Le paysage politique avait changé.

Toujours adhérent au PSU, je ne reconnaissais plus l’organisation ; beaucoup plus d’adhérents mais toutes les composantes de l’extrême-gauche avaient leur tendance au PSU : troskistes, maoïstes, marxistes léninistes, mao spontex… et bien sûr réformistes (les plus nombreux car chacun était le réformiste de quelqu’un d’autre). Débats interminables autour du centralisme démocratique, la dictature du prolétariat, et autres concepts marxistes ; procès d’intention faits à ceux qui n’étaient pas d’accord. D’où scission à droite, scission à gauche … Je revois cet étudiant déchirant sa carte du PSU et déclarant : je quitte le PSU pour faire la révolution.

Et aussi la tristesse de voir partir des militants plus âgés, fondateurs du PSU et anciens résistants.

On ne peut pas dire que la convivialité et l’écoute de l’autre étaient au rendez-vous au sein de l’organisation. Si je suis resté dans ce parti c’est que j’étais impliqué dans de nombreuses luttes sociales et écologiques où je me retrouvais pleinement et d’autre part le concept d’autogestion que le PSU prenait peu à peu à son compte me semblait une alternative à la fuite en avant révolutionnaire et à la dérive réformiste.

Dans les manifs, l’extrême-gauche se heurtait souvent au communistes (slogans mais aussi bastonnades). Les évènements de Prague et le « globalement positif » porté sur les régimes du bloc soviétique n’avaient rien arrangé. J’ai le souvenir d’un premier mai particulièrement violent. Après ces affrontements, je n’ai plus participé aux défilés du 1° mai pendant plusieurs années.

Je ne garde pas non plus de bons souvenirs de manifs « militarisés », l’affrontement avec les CRS étant inévitable sinon souhaité ; mais, la cause étant juste (Puig Antich par exemple), j’acceptais malgré tout cet encadrement.

Sur le plan théorique, les références marxistes dans les milieux intellectuels étaient dominantes : orthodoxes et néo-marxistes s’affrontaient ; Althuser et sa théorie sur les appareils idéologiques d’état faisait des ravages (y compris dans ma thèse universitaire soutenue à cette époque).

La révolution était aussi vécue par beaucoup par procuration dans d’autres pays : Cuba, Chine, Vietnam, Chili , Portugal (révolution des œillets ). Tous ces événements internationaux mobilisaient beaucoup de monde ; Personnellement, ayant été échaudé par l’évolution de l’Algérie après l’indépendance, je restais un peu plus sur la réserve.

Aujourd’hui, quand je pense à toute l’énergie militante déployée après 68 dans la plupart des organisations, au découragement de beaucoup qui partaient sans rien dire, j’ai le sentiment d’un immense gaspillage.

 

Après 68, on n’a peut-être pas rigolé tous les jours mais les luttes sociales, politiques et écologiques étaient souvent festives et parfois victorieuses.

L’après 68 a vu des mobilisations importantes qui ont permis des transformations en profondeur de la société : liberté d’avortement avec les féministes et le MLAC

D’autres mouvements ont échoué malgré leur ampleur : le mouvement des soldats pour lequel la répression l’a emporté.

D’autres causes ont donné lieu à de grands rassemblements : Port la Nouvelle , Golfech, Plogoff et Malville contre les centrales nucléaires, le Larzac, LIP avec la grande manifestation à Besançon mais aussi Montségur pour le revendication occitane. Dans toutes ces manifestions, malgré quelques pratiques boutiquières, la solidarité et la fraternité dominaient, la musique et les chansons alternant avec les discours politiques.

A Besançon, nous étions des milliers à croire en une société autogestionnaire ; les discussions continuaient malgré la fatigue dans les cars qui nous ramenaient à Toulouse.

A Golfech le porte à porte dans tous les villages environnants le site a permis à la fois des rencontres intéressantes et des échanges difficiles.

Le mouvement anti-nucléaire a globalement échoué mais ces luttes ont permis l’abandon de quelques sites prévus.

Le Larzac avec ses nombreux comités de soutiens locaux et ses immenses rassemblements reste une exemple de mobilisation réussie.

D’après moi, ce sont ces mouvements qui s’inscrivent le mieux dans la lignée de Mai 68.

Sur Toulouse, des luttes écologiques ont été menées contre des projets d’autoroutes urbaines (Berges de la Garonne, berges du canal, rocade sud) ou contre un urbanisme concentrationnaire (ZUP de Rangueil) . Sur ces terrains les militants du PSU étaient le plus souvent à l’initiative avec les associations des quartiers concernés. Les communistes et les trotskistes étaient rares sur ces terrains ; l’activité militante était intense : Manifestations, fêtes, rédaction et vente à plus de 300 exemplaires du livre noir de la ZUP de Rangueil, réalisation d’un film retraçant cette lutte contre la mairie complice d’un promoteur, occupation des arbres des berges du canal, plantation d’arbres dans la Zup de rangueil, interventions parfois musclées des forces de l’ordre, création de l’Union des Comités de Quartier sur Toulouse, manifestations à vélo , etc…

Sur ces terrains, des contacts se nouaient avec des militants différents de ceux rencontrés dans les luttes sociales : personnes sensibles à la qualité de l’environnement et aux transports en commun et écologistes regroupés au sein de L’ Association Toulousaine d’Ecologie .Les luttes antinucléaires et les mouvements urbains rapprochaient écologistes et autogestionnaires. Mais le « ni droite ni gauche » des écolos et l’enracinement à gauche des autogestionnaires rendait impossible tout rapprochement sur le plan politique lors des élections nationales ou locales.

C’est dans ce contexte que la Convergence Autogestion, Ecologie, Occitanie a été créé à l’occasion d’élections municipales : campagne très active, salle comble à la halle aux grains, gigantesques bals occitans salle de la Piscine ; carnaval dans les rues de Toulouse. Faire de la politique autrement disions-nous : parité homme femme, liste présentée par ordre alphabétique, création d’ateliers autogestionnaires, etc..

Le score électoral fût décevant ( dans les 4%) mais suffisant pour maintenir la structure convergence. Mais l’absence des écologistes présents dans les élections nationales ( Lalonde), le retrait de Lutte Occitane, le déclin du PSU et la crédibilité accrue du programme commun pour mettre fin à des années de pouvoir de droite ont provoqué le déclin et la fin de la convergence.

Il me semble que c’est dans ce contexte que j’ai vécu l’héritage de Mai 68. A toutes ces luttes sociales politiques et écologistes, il faudrait rajouter des changements culturels profonds (cinéma, théâtre avec Armand Gatti à Toulouse ou le Leaving Theater, Musique Rock et Pop, etc…), critique de la société de consommation…

Ce mouvement ressemble à ce que les espagnols ont beaucoup plus tard appelé Movida. Issue ou pas de Mai 68, tous ces mouvements culturels étaient cohérents avec les engagements politiques de l’époque ; peut-être cela concernait-il plus particulièrement les intellectuels et les classes moyennes.

En conclusion, je dirai que si beaucoup de mouvements de cette époque ont échoué sur le plan politique, ils ont quand même contribué à des changements sociaux et culturels profonds et j’espère irréversibles. Ils ont aussi suscité des changements individuels importants chez les acteurs qui les ont vécu intensément.

Delbreil Danièle 68 et sa trace au long cours

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Danièle Delbreil.
68 et sa trace au long cours

Je viens d’un milieu petit bourgeois de droite, mais j’ai mis bien du temps à m’en rendre compte. Peu de parole, et des valeurs de travail, d’ordre et de conformité. J’ai semé quelques troubles dans cet univers conventionnel : renvoi du lycée St Sernin pour insolence et mauvais résultats, relations amoureuses et désirs de liberté trop précoces.  Ces frayeurs parentales furent apaisées par la réussite en fin de parcours secondaire, l’entrée en Fac de Lettres, l’obtention des IPES (bourse d’études contre un engagement à enseigner), et le mariage qui faisait de la petite dernière une jeune femme rangée. J’étais quand même travaillée par mon attirance pour le théâtre, et un idéal de vie plus intense que celle dans laquelle j’entrais, une vie étudiante studieuse et un mariage sans joie destiné à hâter la sortie de la famille.  Je n’étais pas du tout politisée, mais je suis entraînée pour la première fois dans une manif organisée par les Comités Vietnam de Base en Mars 68. Investir la rue est une découverte excitante, transgressive et je commence à tenter de comprendre. Le 25 Avril reste pour moi le premier jour d’occupation de la Fac, l’amphi Marsan est comble, et c’est aussi mon dernier jour de femme mariée après neuf mois de vie commune. Un vent d’allégresse balayait tout, mais j’avais peur de me retrouver seule pour la première fois, intimidée et ignare. Je grappillais de réunion en réunion, à la JCR, chez les anars, les situs. Je rencontrais un monde inconnu, des ouvriers, des syndicalistes, la violence des fachos. Comment élaborer un positionnement personnel dans ces vagues de discours ?  Car pour la première fois j’entrais aussi dans le monde des orateurs et du pouvoir fascinant d’une parole qui dirait la vérité : aliénation, exploitation, prolétariat, lutte des classes, révolution… La première salve fut celle du vocable marxiste et tous ces mots redessinaient le monde. Puis venaient les luttes fratricides, Trotsky liquidé par Staline, Cronstadt et ses marins brandis par les anars contre les trotskards, et les situs aux propos décapants.… La Fac occupée était le lieu d’assemblées bouillonnantes dans les amphis chamboulés. On y mangeait, dormait, on y rencontrait des hommes qui n’étaient pas des étudiants, on s’y séduisait, on arpentait des circuits convenus entre le Flo et St Sernin, dans la connivence de complices en révolution. L’émotion des manifestations, spasme au ventre et les larmes qui montent, dans le sentiment de la légitimité de la révolte, de sa force, dans la continuité de luttes historiques, intensité liée à la menace des débordements, un baptême qui m’ouvrait à la vie collective de la rébellion.

Ce moment initiatique avait ses gourous politiques, Coursalies, Artous, Alcouffe, Chamayou, Bardel. Je ne me souviens d’aucune femme oratrice… Serge Gonzales ne jurait que par Marx, surtout celui des Manuscrits de 44, dont l’idéal m’a marquée par son ambition et sa simplicité respectueuse : savoir travailler intellectuellement le matin, oeuvrer de ses mains l’après-midi en bon artisan, et le soir jouir du monde, tenir tous les possibles humains dans sa vie selon ses propres besoins et de ses goûts. Mais était-ce cela le message ? Toujours est-il qu’il fut un passeur qui prenait des risques, et avec lequel il était bon de les prendre.

Un petit groupe de maos arrive de Paris en 69. Je commence avec eux une vie militante qui se veut rigoureuse : étude de textes, travail de porte à porte à la « briqueterie » pour recueillir les doléances des habitants, les aider à s’organiser, à créer des comités de quartier, faire la grève des loyers. On distribue aux portes des usines. Des contacts internes dénoncent des petits chefs particulièrement odieux : on organise un guet-apens et un marquage à la peinture rouge. Les actions pouvaient être violentes, ce qui leur donnait pour moi un attrait, mais après coup j’avais honte de coincer un homme seul, un prolo tout de même, plus âgé que nous. Excitation de braver l’interdiction de distribuer la « Cause du Peuple », être surveillée par les RG, passer la nuit en garde à vue. Ce leurre révolutionnaire dura peu, le temps de mesurer l’absurdité de cette vie de militant professionnel qui de fait n’était pas soutenue par une utopie vraiment désirable, mais qui permettait à un petit noyau de vivre avec cynisme sur le dos d’un cercle de sympathisants. Les « établis », eux, forçaient notre estime. J’ai quitté les maos, blessée de leur machisme, de leur dogmatisme, pour aller vers des projets plus directement.

Mais comment ne pas évoquer la « révolution » sexuelle qui accompagnait la « révolution » politique et le bouleversement des rapports amoureux ? Le risque devenait une valeur : apprendre à conduire vite et bien, escalader, construire une relation d’amour avec un homme et désirer un enfant tout en refusant la fidélité, jouer à tout moment la rupture possible, l’insécurité de souffrir mais ne pas succomber au péché de posséder – dépendre. Accoucher (en 1973) le plus naturellement possible, sans douleur ni violence (hum !) avec la « famille Fallières » d’une enfant projetée imaginairement comme combattante féministe. La vie intime amoureuse devenait le terrain privilégié de conquêtes paradoxales : de liberté et d’intensité. Et les enfants que l’on mettait au monde, il n’était pas question de les soumettre à une éducation autoritaire et stérilisante : un projet d’école parallèle nous a réunis un moment, sans qu’il puisse aboutir, faute d’un consensus suffisant et de crédits.

Déferlait aussi la vague du féminisme. Des petits groupes se réclamant du Mouvement de Libération des Femmes fleurissaient dans divers réseaux. Premières réunions chez Aline, place Dupuy ; son mari, américain, était brandi en exemple car il faisait tout à la maison. Puis vint un premier local, rue Bayard. Une extraordinaire manif du 1er Mai, déguisées en femmes au foyer, brandissant le Torchon Brûle, les ventes publiques inénarrables sur les marchés, aux Puces de St Sernin : heureuse jubilation car dans cette mobilisation nous parlions en notre nom et nous pouvions enfin libérer cette parole qui nous avait tant manqué. Oui, les groupes de parole furent un moment essentiel, celui de la découverte des autres femmes et de la reconnaissance collective de ce qui nous unissait. Nous militions pour la plupart au MLAC et pratiquions des avortements, guidés par des médecins. Le vote de la loi fut un moment marquant puisqu’il inscrivit la pertinence d’un passage à l’acte transgressif revendiqué publiquement, exemple réussi de désobéissance civique faisant avancer la législation.

Mai 68 jouait ses ricochets dans ma vie professionnelle. Réunions houleuses au Centre Pédagogique Régional, où étaient remis en cause le contenu et la pédagogie de l’enseignement. Le jury du Capes offrit un zéro à la « désespérée des barricades », qui ne voulait plus enseigner Corneille et son idéologie du devoir sacrificiel. Je redoublais aussi mon année de stage pour être enfin capétienne, nommée dans le Maine et Loire où j’enseignai deux jours, incapable de supporter cet exil et d’avoir à rabattre mon amour de la littérature sur l’enseignement de la grammaire et de ses règles intangibles. Je me mettrai en disponibilité jusqu’aux huit ans de ma fille.

Elle est née en 1973, et en 1974 démarrait la communauté du Burgaud. Le fondateur, physicien au CNRS, descendait de Paris où il participait à la revue « Survivre et Vivre » qui traitait d’écologie politique. Il était marxiste critique, sensible aux thèses situationnistes, lecteur de Clastres et rêvait de tribu… Il était venu avec sa femme enseignante et ses deux fils, dans la bande il y avait un ingénieur agronome dont le titre permit d’acheter des terres à la SAFER, une infirmière, une étudiante en médecine, une étudiante en maths et un marginal rural très convaincu. Ce groupe de huit adultes et trois enfants investit une ferme proche d’un moulin à vent ruiné, entouré de vignes mal plantées sur une mauvaise terre quelques bois où promener un troupeau de chèvres, et quelques champs. Nous devions tous participer au travail manuel, dont les revenus étaient minces, et qui a fréquenté la Table Ronde de la rue Pargaminières  a bu du vin âpre du Moulin et mangé ses forts respectables fromages de chèvre. Un petit atelier de menuiserie, quelques tonnes de blé, d’orge, de maïs, des canards gras, des bouquets secs, on variait les productions. Notre colline n’était pas la seule à forger son monde nouveau, nous échangions avec d’autres groupes lors de stages studieux et de fêtes à thème, exploratrices et esthétisantes, qui nous ont laissé des souvenirs lumineux. Parmi nos partenaires un groupe de parisiens justement venus de « Survivre et Vivre », dont certains membres ont fondé une communauté à Toulouse. Par la suite la communauté de Persin-Bas sise à Castelmaurrou, qui entretenait des rapports étroits avec le Mouvement d’Action Judiciaire. Eux aussi travaillaient manuellement, dans la restauration de meubles, la brocante, et ils hébergeaient des réunions de travail dont ils assuraient le couvert et le gîte. Leur grande demeure était parfaite pour les mises en scène festives. Plus épisodiques étaient les interactions avec les anars de l’Hourtet.

Dans le quotidien le temps ne comptait pas, l’essentiel se jouait dans les tablées aux discussions sans fin avec les convives de passage, qu’on entraînait ensuite dans des travaux athlétiques, sur un toit dont il fallait changer une poutre, à décavaillonner, vendanger, rentrer les foins, ou plus paisiblement à garder les chèvres ou faire les fromages. C’était aussi le temps des amours passionnelles ou sans lendemain, le temps des explorations et des circulations curieuses… Les rêves du jeune Marx se réalisaient partiellement, mais le désir sans entraves c’est cruel, et la règle élaborée collectivement suscitait ses transgressions. Il est certain que ce mode de vie n’était pas satisfaisant pour les enfants, auxquels nous prêtions une attention insuffisante. Le groupe éclata en 77, et je partis avec Jean-Paul et Paul sur la colline en face, l’épisode d’Argelès venant ponctuer cette cassure, vécue comme un échec. Tandis qu’un collectif de femmes  assurait pour deux ans encore la continuité du Moulin, Jean-Paul et moi nous faisions cueillir, cramés par un cocktail Molotov au retard mal réglé, sur le parking du Casino d’Argelés où s’ébrouait la Caravane Pyrénéenne de Jacques Chancel. C’était à nos yeux une détestable entreprise de marchandisation et de violation de la montagne. Un mois de préventive, un premier jugement que le procureur avait fait si clément que le parquet fit appel. La condamnation finale resta bénigne. Me demeurent de cette aventure l’expérience oppressante de la prison, et le contact avec des détenues aux profils très divers.

Les années 80 sont celles de la reconstruction professionnelle. J’avais travaillé depuis 74 comme vacataire dans un Centre Médico- Psycho-Pédagogique, où j’avais été embauchée par un psychanalyste dont le divan avait accueilli bien des gauchistes toulousains, alors que je n’avais aucun diplôme spécialisé : 68 avait aussi permis cela ! Je revins en 82 au Mirail, sans enjeu autre que l’obtention d’un DESS de Psycho-clinique, pour pouvoir légitimement exercer ce métier de psychologue qui m’intéressait : travail de la parole, permettant l’émergence pour le sujet de sa part cachée. Aux marges de ce travail institutionnel, nous avions créé en bénévoles un lieu d’accueil pour les petits enfants et leurs parents, la « Petite Maison de la Louge », inspirée de la « Maison Verte » de Françoise Dolto, quoi a tenu quelques années et mourut faute de crédits. Mais aussi créer, se lancer en autodidacte dans la peinture, donner à voir le monde comme personne ne le voit. Revenir habiter sur les lieux de l’ancienne communauté, remuer la terre sous les grands cieux et les vents violents du plateau, portée par un amour qui traversa les orages. Convivialité et réflexion commune hors des instances reconnues irriguent toujours nos soixantaines. Nous avions créé un « Salon » en 89, avec nos partenaires des années 70, nous retrouvant régulièrement autour d’un thème et d’une table. Il a duré 15 ans. Un « Groupe-Femmes », toujours vivant depuis 20 ans, se retrouve chaque mois autour de l’œuvre d’une créatrice. Nous essayons aujourd’hui de donner corps à un projet d’Université Populaire.

Je considère Mai 68 comme l’événement essentiel de ma vie. Certes il venait nourrir des espérances latentes en moi, mais son insolence, son anti- autoritarisme, m’ont inscrite définitivement dans le refus des jeux de pouvoir, dans l’objection, la recherche d’initiatives aux marges des institutions. Il m’a donné une confiance dans ma capacité créative, un idéal de vie pleine que je devais faire vivre. Il me reste une grande préoccupation politique, un refus des énoncés qu’on nous donne pour des évidences et du jeu croissant des inégalités. Les grèves de 95, les débats sur le Traité Constitutionnel Européen ont pu réveiller en nous l’espoir d’un autre mouvement collectif. Hélas, rien n’en est sorti, faute sans doute d’une véritable perspective partagée (même si en 68 elle était confuse et marquée d’illusions). Du moins l’appel que Mai 68 adressait à chacun de nous de rester sensible à la violence des inégalités, mais aussi de faire la preuve de sa liberté et de sa créativité n’est pas éteint. Je crois que j’entends toujours cet appel des sirènes.