Delbreil Danièle 68 et sa trace au long cours

Posted: 9th février 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Danièle Delbreil.
68 et sa trace au long cours

Je viens d’un milieu petit bourgeois de droite, mais j’ai mis bien du temps à m’en rendre compte. Peu de parole, et des valeurs de travail, d’ordre et de conformité. J’ai semé quelques troubles dans cet univers conventionnel : renvoi du lycée St Sernin pour insolence et mauvais résultats, relations amoureuses et désirs de liberté trop précoces.  Ces frayeurs parentales furent apaisées par la réussite en fin de parcours secondaire, l’entrée en Fac de Lettres, l’obtention des IPES (bourse d’études contre un engagement à enseigner), et le mariage qui faisait de la petite dernière une jeune femme rangée. J’étais quand même travaillée par mon attirance pour le théâtre, et un idéal de vie plus intense que celle dans laquelle j’entrais, une vie étudiante studieuse et un mariage sans joie destiné à hâter la sortie de la famille.  Je n’étais pas du tout politisée, mais je suis entraînée pour la première fois dans une manif organisée par les Comités Vietnam de Base en Mars 68. Investir la rue est une découverte excitante, transgressive et je commence à tenter de comprendre. Le 25 Avril reste pour moi le premier jour d’occupation de la Fac, l’amphi Marsan est comble, et c’est aussi mon dernier jour de femme mariée après neuf mois de vie commune. Un vent d’allégresse balayait tout, mais j’avais peur de me retrouver seule pour la première fois, intimidée et ignare. Je grappillais de réunion en réunion, à la JCR, chez les anars, les situs. Je rencontrais un monde inconnu, des ouvriers, des syndicalistes, la violence des fachos. Comment élaborer un positionnement personnel dans ces vagues de discours ?  Car pour la première fois j’entrais aussi dans le monde des orateurs et du pouvoir fascinant d’une parole qui dirait la vérité : aliénation, exploitation, prolétariat, lutte des classes, révolution… La première salve fut celle du vocable marxiste et tous ces mots redessinaient le monde. Puis venaient les luttes fratricides, Trotsky liquidé par Staline, Cronstadt et ses marins brandis par les anars contre les trotskards, et les situs aux propos décapants.… La Fac occupée était le lieu d’assemblées bouillonnantes dans les amphis chamboulés. On y mangeait, dormait, on y rencontrait des hommes qui n’étaient pas des étudiants, on s’y séduisait, on arpentait des circuits convenus entre le Flo et St Sernin, dans la connivence de complices en révolution. L’émotion des manifestations, spasme au ventre et les larmes qui montent, dans le sentiment de la légitimité de la révolte, de sa force, dans la continuité de luttes historiques, intensité liée à la menace des débordements, un baptême qui m’ouvrait à la vie collective de la rébellion.

Ce moment initiatique avait ses gourous politiques, Coursalies, Artous, Alcouffe, Chamayou, Bardel. Je ne me souviens d’aucune femme oratrice… Serge Gonzales ne jurait que par Marx, surtout celui des Manuscrits de 44, dont l’idéal m’a marquée par son ambition et sa simplicité respectueuse : savoir travailler intellectuellement le matin, oeuvrer de ses mains l’après-midi en bon artisan, et le soir jouir du monde, tenir tous les possibles humains dans sa vie selon ses propres besoins et de ses goûts. Mais était-ce cela le message ? Toujours est-il qu’il fut un passeur qui prenait des risques, et avec lequel il était bon de les prendre.

Un petit groupe de maos arrive de Paris en 69. Je commence avec eux une vie militante qui se veut rigoureuse : étude de textes, travail de porte à porte à la « briqueterie » pour recueillir les doléances des habitants, les aider à s’organiser, à créer des comités de quartier, faire la grève des loyers. On distribue aux portes des usines. Des contacts internes dénoncent des petits chefs particulièrement odieux : on organise un guet-apens et un marquage à la peinture rouge. Les actions pouvaient être violentes, ce qui leur donnait pour moi un attrait, mais après coup j’avais honte de coincer un homme seul, un prolo tout de même, plus âgé que nous. Excitation de braver l’interdiction de distribuer la « Cause du Peuple », être surveillée par les RG, passer la nuit en garde à vue. Ce leurre révolutionnaire dura peu, le temps de mesurer l’absurdité de cette vie de militant professionnel qui de fait n’était pas soutenue par une utopie vraiment désirable, mais qui permettait à un petit noyau de vivre avec cynisme sur le dos d’un cercle de sympathisants. Les « établis », eux, forçaient notre estime. J’ai quitté les maos, blessée de leur machisme, de leur dogmatisme, pour aller vers des projets plus directement.

Mais comment ne pas évoquer la « révolution » sexuelle qui accompagnait la « révolution » politique et le bouleversement des rapports amoureux ? Le risque devenait une valeur : apprendre à conduire vite et bien, escalader, construire une relation d’amour avec un homme et désirer un enfant tout en refusant la fidélité, jouer à tout moment la rupture possible, l’insécurité de souffrir mais ne pas succomber au péché de posséder – dépendre. Accoucher (en 1973) le plus naturellement possible, sans douleur ni violence (hum !) avec la « famille Fallières » d’une enfant projetée imaginairement comme combattante féministe. La vie intime amoureuse devenait le terrain privilégié de conquêtes paradoxales : de liberté et d’intensité. Et les enfants que l’on mettait au monde, il n’était pas question de les soumettre à une éducation autoritaire et stérilisante : un projet d’école parallèle nous a réunis un moment, sans qu’il puisse aboutir, faute d’un consensus suffisant et de crédits.

Déferlait aussi la vague du féminisme. Des petits groupes se réclamant du Mouvement de Libération des Femmes fleurissaient dans divers réseaux. Premières réunions chez Aline, place Dupuy ; son mari, américain, était brandi en exemple car il faisait tout à la maison. Puis vint un premier local, rue Bayard. Une extraordinaire manif du 1er Mai, déguisées en femmes au foyer, brandissant le Torchon Brûle, les ventes publiques inénarrables sur les marchés, aux Puces de St Sernin : heureuse jubilation car dans cette mobilisation nous parlions en notre nom et nous pouvions enfin libérer cette parole qui nous avait tant manqué. Oui, les groupes de parole furent un moment essentiel, celui de la découverte des autres femmes et de la reconnaissance collective de ce qui nous unissait. Nous militions pour la plupart au MLAC et pratiquions des avortements, guidés par des médecins. Le vote de la loi fut un moment marquant puisqu’il inscrivit la pertinence d’un passage à l’acte transgressif revendiqué publiquement, exemple réussi de désobéissance civique faisant avancer la législation.

Mai 68 jouait ses ricochets dans ma vie professionnelle. Réunions houleuses au Centre Pédagogique Régional, où étaient remis en cause le contenu et la pédagogie de l’enseignement. Le jury du Capes offrit un zéro à la « désespérée des barricades », qui ne voulait plus enseigner Corneille et son idéologie du devoir sacrificiel. Je redoublais aussi mon année de stage pour être enfin capétienne, nommée dans le Maine et Loire où j’enseignai deux jours, incapable de supporter cet exil et d’avoir à rabattre mon amour de la littérature sur l’enseignement de la grammaire et de ses règles intangibles. Je me mettrai en disponibilité jusqu’aux huit ans de ma fille.

Elle est née en 1973, et en 1974 démarrait la communauté du Burgaud. Le fondateur, physicien au CNRS, descendait de Paris où il participait à la revue « Survivre et Vivre » qui traitait d’écologie politique. Il était marxiste critique, sensible aux thèses situationnistes, lecteur de Clastres et rêvait de tribu… Il était venu avec sa femme enseignante et ses deux fils, dans la bande il y avait un ingénieur agronome dont le titre permit d’acheter des terres à la SAFER, une infirmière, une étudiante en médecine, une étudiante en maths et un marginal rural très convaincu. Ce groupe de huit adultes et trois enfants investit une ferme proche d’un moulin à vent ruiné, entouré de vignes mal plantées sur une mauvaise terre quelques bois où promener un troupeau de chèvres, et quelques champs. Nous devions tous participer au travail manuel, dont les revenus étaient minces, et qui a fréquenté la Table Ronde de la rue Pargaminières  a bu du vin âpre du Moulin et mangé ses forts respectables fromages de chèvre. Un petit atelier de menuiserie, quelques tonnes de blé, d’orge, de maïs, des canards gras, des bouquets secs, on variait les productions. Notre colline n’était pas la seule à forger son monde nouveau, nous échangions avec d’autres groupes lors de stages studieux et de fêtes à thème, exploratrices et esthétisantes, qui nous ont laissé des souvenirs lumineux. Parmi nos partenaires un groupe de parisiens justement venus de « Survivre et Vivre », dont certains membres ont fondé une communauté à Toulouse. Par la suite la communauté de Persin-Bas sise à Castelmaurrou, qui entretenait des rapports étroits avec le Mouvement d’Action Judiciaire. Eux aussi travaillaient manuellement, dans la restauration de meubles, la brocante, et ils hébergeaient des réunions de travail dont ils assuraient le couvert et le gîte. Leur grande demeure était parfaite pour les mises en scène festives. Plus épisodiques étaient les interactions avec les anars de l’Hourtet.

Dans le quotidien le temps ne comptait pas, l’essentiel se jouait dans les tablées aux discussions sans fin avec les convives de passage, qu’on entraînait ensuite dans des travaux athlétiques, sur un toit dont il fallait changer une poutre, à décavaillonner, vendanger, rentrer les foins, ou plus paisiblement à garder les chèvres ou faire les fromages. C’était aussi le temps des amours passionnelles ou sans lendemain, le temps des explorations et des circulations curieuses… Les rêves du jeune Marx se réalisaient partiellement, mais le désir sans entraves c’est cruel, et la règle élaborée collectivement suscitait ses transgressions. Il est certain que ce mode de vie n’était pas satisfaisant pour les enfants, auxquels nous prêtions une attention insuffisante. Le groupe éclata en 77, et je partis avec Jean-Paul et Paul sur la colline en face, l’épisode d’Argelès venant ponctuer cette cassure, vécue comme un échec. Tandis qu’un collectif de femmes  assurait pour deux ans encore la continuité du Moulin, Jean-Paul et moi nous faisions cueillir, cramés par un cocktail Molotov au retard mal réglé, sur le parking du Casino d’Argelés où s’ébrouait la Caravane Pyrénéenne de Jacques Chancel. C’était à nos yeux une détestable entreprise de marchandisation et de violation de la montagne. Un mois de préventive, un premier jugement que le procureur avait fait si clément que le parquet fit appel. La condamnation finale resta bénigne. Me demeurent de cette aventure l’expérience oppressante de la prison, et le contact avec des détenues aux profils très divers.

Les années 80 sont celles de la reconstruction professionnelle. J’avais travaillé depuis 74 comme vacataire dans un Centre Médico- Psycho-Pédagogique, où j’avais été embauchée par un psychanalyste dont le divan avait accueilli bien des gauchistes toulousains, alors que je n’avais aucun diplôme spécialisé : 68 avait aussi permis cela ! Je revins en 82 au Mirail, sans enjeu autre que l’obtention d’un DESS de Psycho-clinique, pour pouvoir légitimement exercer ce métier de psychologue qui m’intéressait : travail de la parole, permettant l’émergence pour le sujet de sa part cachée. Aux marges de ce travail institutionnel, nous avions créé en bénévoles un lieu d’accueil pour les petits enfants et leurs parents, la « Petite Maison de la Louge », inspirée de la « Maison Verte » de Françoise Dolto, quoi a tenu quelques années et mourut faute de crédits. Mais aussi créer, se lancer en autodidacte dans la peinture, donner à voir le monde comme personne ne le voit. Revenir habiter sur les lieux de l’ancienne communauté, remuer la terre sous les grands cieux et les vents violents du plateau, portée par un amour qui traversa les orages. Convivialité et réflexion commune hors des instances reconnues irriguent toujours nos soixantaines. Nous avions créé un « Salon » en 89, avec nos partenaires des années 70, nous retrouvant régulièrement autour d’un thème et d’une table. Il a duré 15 ans. Un « Groupe-Femmes », toujours vivant depuis 20 ans, se retrouve chaque mois autour de l’œuvre d’une créatrice. Nous essayons aujourd’hui de donner corps à un projet d’Université Populaire.

Je considère Mai 68 comme l’événement essentiel de ma vie. Certes il venait nourrir des espérances latentes en moi, mais son insolence, son anti- autoritarisme, m’ont inscrite définitivement dans le refus des jeux de pouvoir, dans l’objection, la recherche d’initiatives aux marges des institutions. Il m’a donné une confiance dans ma capacité créative, un idéal de vie pleine que je devais faire vivre. Il me reste une grande préoccupation politique, un refus des énoncés qu’on nous donne pour des évidences et du jeu croissant des inégalités. Les grèves de 95, les débats sur le Traité Constitutionnel Européen ont pu réveiller en nous l’espoir d’un autre mouvement collectif. Hélas, rien n’en est sorti, faute sans doute d’une véritable perspective partagée (même si en 68 elle était confuse et marquée d’illusions). Du moins l’appel que Mai 68 adressait à chacun de nous de rester sensible à la violence des inégalités, mais aussi de faire la preuve de sa liberté et de sa créativité n’est pas éteint. Je crois que j’entends toujours cet appel des sirènes.

 

Domenc Michel Autour de mai 68

Posted: 6th février 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Michel Domenc

Autour de mai 68

L’année 68

Je ne parlerai pas de la manière dont j’ai vécu Mai 68 car à cette époque j’effectuais mon service militaire, à Toulouse dans un régiment de parachutiste. Nous étions prêts à intervenir contre les manifestations d’étudiants lorsque le pouvoir en donnerait l’ordre : nous nous comptions sur les doigts d’une main les quelques appelés prêts à désobéir et mener quelques actions de résistance ; j’étais particulièrement surveillé car j’étais abonné au journal « Le Monde » quotidien hautement subversif pour les militaires. D’autre part je me suis retrouvé dans un régiment semi-disciplinaire très certainement à cause de mon militantisme à l’UNEF et au PSU pendant la guerre d’Algérie.

Une situation familiale particulière a fait que j’étais un des seuls à pouvoir quitter la caserne le soir pendant les évènements mais j’étais consigné chez moi. Je me suis rendu une fois à la fac de lettre en psycho où j’avais fait mes études, mais j’avais tellement la trouille d’être contrôlé à la maison que je ne saurai dire à quel type de débat j’ai participé et je n’ai absolument pas ressenti le climat de liberté dont on parlait à la radio.

Pour moi, mai 68, c’est la peur de l’intervention militaire (qui était vraiment programmée) et cette semi clandestinité au sein de la caserne avec quelques cégétistes.

Un souvenir marrant quand même : c’est la panique que j’ai provoquée lorsque en tenue de para (je pouvais quitter la caserne mais obligé de garder la tenue militaire) je suis monté au local du PSU ; ils ont cru que l’armée débarquait ; Heureusement que parmi tous ces militants nouveaux que je ne connaissais pas, un militant plus ancien m’a reconnu.

 

Avant 68

Pour comprendre mon parcours, il faut revenir aux années 60.

Etudiant sursitaire à Toulouse alors que beaucoup de jeunes de mon age faisaient la guerre en Algérie, je me suis retrouvé tout naturellement à l’UNEF, quelques semaines à l’UEC (étudiants communistes puis au PSU) à combattre cette sale guerre. Réunions, meetings, manifestations plusieurs fois par semaine, nuits passées à l’AGET UNEF pour garder les locaux menacés par l’OAS. A ce moment-là, deux grands courants dominaient : les communistes et les catho (autour de témoignage chretien). Le PSU avait aussi une grande influence auprès des étudiants et dans les syndicats ouvriers.

Inoubliable la manif qui rassemblaient toulousains et algériens après l’indépendance…

Dans cette période, l’opposition à l’armement atomique regroupaient communistes et progressistes ( Mouvement de la Paix , MCAA).

Avec l’arrivée de rapatriés d’Algérie, les tensions étaient aussi fortes avec l’extrême-droite. Les diffusions de tracts de l’UNEF étaient périlleuses à la fac de droit.

Dans les années qui suivirent, la guerre au Vietnam, l’opposition au régime franquiste, la Palestine, Cuba donnait lieu à des manifestions quasi quotidiennes et rassemblant beaucoup de monde.

Les études finies, avant de partir à l’armée, j’ai travaillé dans le milieu agricole ; un travail avec une dimension militante car venant en soutien au CNJA (jeunes agriculteurs) qui à l’époque était une organisation de gauche (que nous retrouvions dans les intersyndicales).

 

Après 68

Pendant les 15 années qui ont suivi 68, j’ai eu une activité militante intense. Au risque de caricaturer, je parlerai d’abord de tout ce qui garde un goût amer dans ma mémoire (bien défaillante et j’oublierai certainement beaucoup de faits) pour développer ensuite tout ce que je ressens aujourd’hui comme plus positif.

Après 68, on n’a pas rigolé tous les jours

En octobre 68, j’en avais fini avec l’armée, changé de boulot car entre temps le FNSEA avait fait le ménage au CNJA et éradiqué tous les gauchistes.

Je me suis retrouvé dans le milieu universitaire, vacataire, puis assistant.

Ayant vécu les évènements de 68 via Europe n°1 et devenant universitaire c’est tout naturellement que je rejoins le SNESup avec l’image qu’en avait donné Geismar . Patatras, je me retrouve dans un syndicat corporatiste où seuls les communistes ont des perspectives politiques que je ne partage pas. Lorsque les étudiants se mettent en grève, le syndicat ne les soutient pas et dénonce les enseignants « gauchistes » solidaires du mouvement. Je quitte le SNESup et participe à la création d’un syndicat CFDT vite catalogué gauchiste.

Le paysage politique avait changé.

Toujours adhérent au PSU, je ne reconnaissais plus l’organisation ; beaucoup plus d’adhérents mais toutes les composantes de l’extrême-gauche avaient leur tendance au PSU : troskistes, maoïstes, marxistes léninistes, mao spontex… et bien sûr réformistes (les plus nombreux car chacun était le réformiste de quelqu’un d’autre). Débats interminables autour du centralisme démocratique, la dictature du prolétariat, et autres concepts marxistes ; procès d’intention faits à ceux qui n’étaient pas d’accord. D’où scission à droite, scission à gauche … Je revois cet étudiant déchirant sa carte du PSU et déclarant : je quitte le PSU pour faire la révolution.

Et aussi la tristesse de voir partir des militants plus âgés, fondateurs du PSU et anciens résistants.

On ne peut pas dire que la convivialité et l’écoute de l’autre étaient au rendez-vous au sein de l’organisation. Si je suis resté dans ce parti c’est que j’étais impliqué dans de nombreuses luttes sociales et écologiques où je me retrouvais pleinement et d’autre part le concept d’autogestion que le PSU prenait peu à peu à son compte me semblait une alternative à la fuite en avant révolutionnaire et à la dérive réformiste.

Dans les manifs, l’extrême-gauche se heurtait souvent au communistes (slogans mais aussi bastonnades). Les évènements de Prague et le « globalement positif » porté sur les régimes du bloc soviétique n’avaient rien arrangé. J’ai le souvenir d’un premier mai particulièrement violent. Après ces affrontements, je n’ai plus participé aux défilés du 1° mai pendant plusieurs années.

Je ne garde pas non plus de bons souvenirs de manifs « militarisés », l’affrontement avec les CRS étant inévitable sinon souhaité ; mais, la cause étant juste (Puig Antich par exemple), j’acceptais malgré tout cet encadrement.

Sur le plan théorique, les références marxistes dans les milieux intellectuels étaient dominantes : orthodoxes et néo-marxistes s’affrontaient ; Althuser et sa théorie sur les appareils idéologiques d’état faisait des ravages (y compris dans ma thèse universitaire soutenue à cette époque).

La révolution était aussi vécue par beaucoup par procuration dans d’autres pays : Cuba, Chine, Vietnam, Chili , Portugal (révolution des œillets ). Tous ces événements internationaux mobilisaient beaucoup de monde ; Personnellement, ayant été échaudé par l’évolution de l’Algérie après l’indépendance, je restais un peu plus sur la réserve.

Aujourd’hui, quand je pense à toute l’énergie militante déployée après 68 dans la plupart des organisations, au découragement de beaucoup qui partaient sans rien dire, j’ai le sentiment d’un immense gaspillage.

 

Après 68, on n’a peut-être pas rigolé tous les jours mais les luttes sociales, politiques et écologiques étaient souvent festives et parfois victorieuses.

L’après 68 a vu des mobilisations importantes qui ont permis des transformations en profondeur de la société : liberté d’avortement avec les féministes et le MLAC

D’autres mouvements ont échoué malgré leur ampleur : le mouvement des soldats pour lequel la répression l’a emporté.

D’autres causes ont donné lieu à de grands rassemblements : Port la Nouvelle , Golfech, Plogoff et Malville contre les centrales nucléaires, le Larzac, LIP avec la grande manifestation à Besançon mais aussi Montségur pour le revendication occitane. Dans toutes ces manifestions, malgré quelques pratiques boutiquières, la solidarité et la fraternité dominaient, la musique et les chansons alternant avec les discours politiques.

A Besançon, nous étions des milliers à croire en une société autogestionnaire ; les discussions continuaient malgré la fatigue dans les cars qui nous ramenaient à Toulouse.

A Golfech le porte à porte dans tous les villages environnants le site a permis à la fois des rencontres intéressantes et des échanges difficiles.

Le mouvement anti-nucléaire a globalement échoué mais ces luttes ont permis l’abandon de quelques sites prévus.

Le Larzac avec ses nombreux comités de soutiens locaux et ses immenses rassemblements reste une exemple de mobilisation réussie.

D’après moi, ce sont ces mouvements qui s’inscrivent le mieux dans la lignée de Mai 68.

Sur Toulouse, des luttes écologiques ont été menées contre des projets d’autoroutes urbaines (Berges de la Garonne, berges du canal, rocade sud) ou contre un urbanisme concentrationnaire (ZUP de Rangueil) . Sur ces terrains les militants du PSU étaient le plus souvent à l’initiative avec les associations des quartiers concernés. Les communistes et les trotskistes étaient rares sur ces terrains ; l’activité militante était intense : Manifestations, fêtes, rédaction et vente à plus de 300 exemplaires du livre noir de la ZUP de Rangueil, réalisation d’un film retraçant cette lutte contre la mairie complice d’un promoteur, occupation des arbres des berges du canal, plantation d’arbres dans la Zup de rangueil, interventions parfois musclées des forces de l’ordre, création de l’Union des Comités de Quartier sur Toulouse, manifestations à vélo , etc…

Sur ces terrains, des contacts se nouaient avec des militants différents de ceux rencontrés dans les luttes sociales : personnes sensibles à la qualité de l’environnement et aux transports en commun et écologistes regroupés au sein de L’ Association Toulousaine d’Ecologie .Les luttes antinucléaires et les mouvements urbains rapprochaient écologistes et autogestionnaires. Mais le « ni droite ni gauche » des écolos et l’enracinement à gauche des autogestionnaires rendait impossible tout rapprochement sur le plan politique lors des élections nationales ou locales.

C’est dans ce contexte que la Convergence Autogestion, Ecologie, Occitanie a été créé à l’occasion d’élections municipales : campagne très active, salle comble à la halle aux grains, gigantesques bals occitans salle de la Piscine ; carnaval dans les rues de Toulouse. Faire de la politique autrement disions-nous : parité homme femme, liste présentée par ordre alphabétique, création d’ateliers autogestionnaires, etc..

Le score électoral fût décevant ( dans les 4%) mais suffisant pour maintenir la structure convergence. Mais l’absence des écologistes présents dans les élections nationales ( Lalonde), le retrait de Lutte Occitane, le déclin du PSU et la crédibilité accrue du programme commun pour mettre fin à des années de pouvoir de droite ont provoqué le déclin et la fin de la convergence.

Il me semble que c’est dans ce contexte que j’ai vécu l’héritage de Mai 68. A toutes ces luttes sociales politiques et écologistes, il faudrait rajouter des changements culturels profonds (cinéma, théâtre avec Armand Gatti à Toulouse ou le Leaving Theater, Musique Rock et Pop, etc…), critique de la société de consommation…

Ce mouvement ressemble à ce que les espagnols ont beaucoup plus tard appelé Movida. Issue ou pas de Mai 68, tous ces mouvements culturels étaient cohérents avec les engagements politiques de l’époque ; peut-être cela concernait-il plus particulièrement les intellectuels et les classes moyennes.

En conclusion, je dirai que si beaucoup de mouvements de cette époque ont échoué sur le plan politique, ils ont quand même contribué à des changements sociaux et culturels profonds et j’espère irréversibles. Ils ont aussi suscité des changements individuels importants chez les acteurs qui les ont vécu intensément.

Dupuy Victor

Posted: 3rd février 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Victor Dupuy

Temps personnel et temps collectif, anecdotes et Histoire se mêlent dans mon souvenir. Il est probable que ma relation sera fragilisée par les défaillances et les embellissements de la mémoire. Essayons cependant.

L’évocation de 68, mais d’autres l’on dit, ne peut se résumer selon moi aux seuls « évènements ». 68 est l’acmé d’une période qui va, disons, de la fin de la guerre d’Algérie à la victoire de Mitterrand en 81. Je suis véritablement entré dans cette période en 64, à mon arrivée à Toulouse, venant de mon Comminges natal. La JEC au Lycée nous avait déjà politisés. J’ai tendance à employer le nous car j’ai pu vérifier que ma propre trajectoire politique était banale dans le milieu ou j’ai vécu. Mais la politisation au Lycée se bornait le plus souvent à quelques grands thèmes dont, par exemple, l’opposition à « la bombe atomique ». Nous savions cependant le rôle qu’avait joué le mouvement dans son opposition à la guerre d’Algérie.

A la fac donc, apparaissait comme une évidence de « s’engager », terme utilisé plutôt que celui de « militer » à l’UNEF. Quel changement ! Je devais solder mes positions vaguement humanistes pour me confronter à des enjeux intellectuels et politiques totalement inconnus et qui d’ailleurs me dépassaient. Les camarades rencontrés étaient à la fois intelligents et généreux puisqu’ils ont, patiemment, joué les pédagogues. Je leur en rends grâce chaque jour car, si j’ai pu acquérir une once de réflexion, c’est à des gens comme Pierre Coursalies, Françoise Vallon, Bernard Guittet, Michel Bertrand, Alain Alcouffe, beaucoup  d’autres encore, que je le dois.

A l’époque un premier grand clivage existait à l’UNEF entre les étudiants du PC, majoritaires à l’UEC et les gauchistes. Puis à l’intérieur de ce second groupe, le débat était vif entre deux tendances. L’une, de type ouvriériste, voulait favoriser l’insertion de l’UNEF dans un cartel syndical, pour s’opposer à la politique gouvernementale dans son ensemble. L’autre, majoritaire à Toulouse,  était définie comme « universitaire ». Nous voulions mener la lutte sur les enjeux  politiques de la production des connaissances, le rôle de la recherche scientifique, le statut des étudiants etc…Les défaillances du système capitaliste devaient,  sur ce terrain, être rendues manifestes. Cette querelle, qui  peut sembler byzantine, témoigne de conceptions très différentes de l’action politique car l’une, frontiste,  renvoie la transformation au lendemain de la victoire alors que l’autre la prend en charge au cœur de la lutte. Je me suis attardé sur ce point car, en ce qui me concerne, cette démarche a marqué très profondément mes positions ultérieures.

Sur ce fond idéologique il y avait l’action quotidienne. A la fac de droit, dominée outrageusement par les fachos, distribuer des tracts se terminait immanquablement par un affrontement physique très rude. Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas très efficace sur ce terrain. Il y avait de nombreux affrontements avec l’extrême droite, Serge Didier en tête, mais les camarades de la Bourse du travail, tels la cavalerie dans les westerns, sont venus souvent nous tirer d’affaires.

J’ai connu ma première manif contre le plan FOUCHE qui créait les IUT (dans lesquels j’enseigne actuellement). La guerre d’Algérie était proche et le pouvoir avait très peur de la mobilisation étudiante. Ainsi cette manifestation a été sévèrement réprimée. Nous avons été chargés place Esquirol par des gardes mobiles à vélo, à coup de crosse de mousqueton.

C’est dans ce climat que j’ai ensuite rencontré, intellectuellement, le courant situationniste, sans en endosser ni le style de vie ni la radicalité. Je participais à un congrès de la MNEF à Nantes quand Verpiova et ses camarades de Strasbourg ont été exclus. Nous avons été peu nombreux à voter contre cette exclusion. Leur pamphlet : « De la misère en milieu étudiant » a représenté une étape politique importante.

Puis surtout « La société du spectacle » et « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations » dont c’est une banalité de dire qu’ils ont eu sur la majorité d’entre nous une influence considérable.

Si bien que, en mars-avril 68, nous n’avons pas été vraiment surpris par les évènements. Ils nous paraissaient le prolongement naturel de ce que nous vivions déjà.

Pour ma part en 1968, j’étais pion à Saint-Gaudens et je ne venais à Toulouse qu’occasionnellement pour mes études. J’ai donc vécu le mouvement dans le fin fond de la province. Par chance, Christian Etelin, déjà brillant et ardent situationniste y était aussi. Le plus clair de notre combat a été de nous opposer aux tentatives de récupération puis de liquidation par les staliniens locaux de la révolte, bien pacifique il est vrai, des élèves et du personnel. Une anecdote peut témoigner du niveau des débats. Le PC local avait organisé, le soir de Charlety, une réunion débat sur le plan Langevin-Vallon. Nous sommes allés dire que peut-être ce n’étaient pas les solutions préconisées en 1945 qu’il s’agissait de mettre en œuvre. On nous a accusé à la tribune « d’insulter la mémoire des milliers de communistes morts pendant la résistance »…pas moins !

Puis le mouvement s’est terminé comme on sait. Nous étions un peu sonnés quand même. Nous ne savions pas jusqu’où irait la répression si bien que j’ai, par exemple, planqué chez moi quelques jours un leader local qui craignait d’être arrêté.

L’après mai a été l’occasion de « la critique en acte de la vie quotidienne » : vie en (petite) communauté à la campagne. La mobilisation politique ne s’est pas arrêtée non  plus. De nombreux groupes continuaient de prospérer. J’ai participé aux « Cahiers de mai », expérience à laquelle j’accorde, encore aujourd’hui, une très grande valeur. Cette tentative de fédérer des luttes, sans référence à une quelconque avant-garde ni direction centralisée était, je crois, tout à fait pertinente, dans le contexte de l’époque.

Les années 70 ont été ensuite très marquées par d’un  côté, la lutte contre le franquisme finissant et toujours répressif, de l’autre, par l’hyper activisme maoïste. Malgré mes réticences idéologiques, la nécessité de l’action s’imposait. J’ai donc, avec d’autres, participé à des actions ponctuelles qui allaient du convoyage de tracts pour l’ETA à la récolte de tableaux pour une vente de soutien à la défense de Puig-Antich.

Nous restions dans la continuité de 68 pour ce qui est de la volonté de rupture avec le système mais les formes d’action et le contenu politique s’étaient profondément infléchis.

Puis je suis parti en Algérie, ou là, curieusement, j’ai rencontré des coopérants qui gardaient cet esprit libertaire qui est, je crois, la marque de 68. Nous avons déclenché, contre le pouvoir algérien local, une grève victorieuse. Je pense que nous avons bénéficié de l’effet de surprise.

A mon retour en France, en 78, le repli était général et la crise économique bien installée. En 1981, ma compagne et moi n’avons pas voté, dernier avatar du « élections pièges à cons ». N »étant pas à une contradiction près, nous nous sommes réjouis de la victoire de la gauche. Depuis nous votons assidument. Fin de 68.

Espagno André Danièle

Posted: 30th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Daniele André Espagno interview réalisé en 2013

Quand  l’événement Mai 68  a-t-il commencé pour toi?
Pour les générations qui ont suivi, c’est un événement qui peut jouer un rôle de mythe premier, quasi fondateur, à partir duquel l’histoire commence. Il est a la fois dans la continuité des événements historiques antérieurs, – il en épouse encore les formes -, en même temps qu’il fait basculer les sociétés dans une nouvelle étape de l’Histoire. Mai 68 est un événement charnière de l’histoire de France qui l’a fait entrer dans une nouvelle ère.

Un  matin dans ma salle de bains : Il est tôt. J’écoute  distraitement Europe 1.Un reporter survolté parle en direct des émeutes du Quartier Latin à Paris,  du mouvement du 22 mars créé par Daniel Cohn-Bendit. Je suis étudiante à la fac de Lettres , en deuxième année d’Histoire Géo,et j’ai mon  cours  d’histoire moderne à 8 h . Au programme,   Calvin, Luther, et la Réforme du protestantisme .Je suis  toujours à l’heure, étant la première sur la liste d’appel. Je  m’ennuie à mourir.  Les murs de la  salle de cours, rue Lautman, au 1er étage sont d’un beige sans espoir mais le haut est vitré. Je suis prés de  la porte, sous l’horloge.  Ce jour là, ou l’un des suivants, la porte s’ouvre à la volée et deux garçons plus âgés que moi  entrent en criant : grève générale et AG à Marsan! Je ne connaissais pas le mot AG mais je vais à l’AG à  l’amphi Marsan, convaincue par la détermination des deux garçons. L’amphi Marsan est plein à craquer. Le dernier cours  magistral auquel j’ai assisté dans cet amphi, concernait l’histoire des transports.  Il a débuté avec l’Arche de Noé, et au printemps, nous entrevoyons l’arrivée du drakkar viking.

Je suis très impressionnée. Sur l’estrade, une dizaine d’étudiants,  essentiellement des garçons, armés de porte voix, appellent à la Révolution, à la création d’une université critique, ouverte à tous et à la création de comités. Le doyen Godechot est invité à descendre de l’estrade. Il est remplacé par Dédé, vendeur de La Dépêche, connu pour ses   annonces très personnelles: « Enfin ça y est: Evelyne est enceinte! »  Lui succède un orateur inconnu, à la voix empâtée. Son discours incompréhensible est applaudi à tout rompre. Devant lui, trône un coq, bardé d’un ruban tricolore. C’est un cadeau des camarades paysans, engagés dans la lutte, aux côtés des étudiants. Le drapeau rouge flotte sur la Fac et le clairon jouera chaque matin l’Internationale.

C’est le mois d’avril 1968 .Les examens approchent. Les orateurs qui se succèdent sur l’estrade proposent d’annuler les examens, d’instaurer le contrôle continu. Je suis bouche bée. Je n’avais jusqu’alors imaginé une seconde que l’on puisse ainsi contester une autorité qui me paraissait aller de soi. Naturelle, structurelle, elle gouvernait ma vie, comme celle de ma génération. Autorité de la famille, de l’école, de la religion.  Je ne comprends pas la violence de ceux que peu à peu j’identifie comme des militants . Parmi eux, beaucoup de fils et de filles de républicains espagnols.   Ils vendent le journal «  Rouge » à l’entrée du restau  U de la rue des Lois en chantant: «  Lisez Rouge et pissez Bleu! »Ils ont une révolution d’avance, et leurs propos sont très argumentés.

Moi, je n’ai pas vraiment de culture politique. Je lis le Canard Enchaîné, Hara Kiri, et j’ai un net penchant pour la dérision  et l’humour noir qui s’accommodent mal du sérieux de l’esprit militant.

Dans ma famille, on ne parlait pas ou peu de politique.  Pourtant, sans être militante,  je me détermine très vite. Lors du vote à main levée, dans l’amphi Marsan, je vote pour la grève générale et contre la reprise des cours .Mes copines qui ont refusé de lever la main, sont en colère,  pleurant leur année foutue.

Jusque à ce jour, j’étais très en retrait de la vie étudiante. Mon frère était mort à 14 ans à Noël 67, tragédie où ma famille venait de basculer, dans le silence et la solitude.

J’ai 19 ans. Je suis habillée de noir de la tête aux pieds, car je porte le deuil, très strict. Mon manteau, mon cartable, mes chaussures, tout a été teint en noir. Quand il pleut, la teinture s’en va et mes mains prennent un vilaine couleur grise. On ne le remarque pas trop car je porte des gants.  Je suis une « jeune fille rangée » J’ai lu Simone de Beauvoir avec passion, mais je vais à la messe tous les dimanches à l’église de la Dalbade.

Depuis le vote de la grève générale, je participe à toutes les AG. Je circule dans les comités ; femmes, paysans, ouvriers. Ma salle de TD d’histoire a été rebaptisée salle Che Guevara et transformée en dépôt alimentaire. Les victuailles s’y entassent ainsi que les poulets et les canards offerts par les camarades paysans. Je ne m’y montre pas trop car je crains d’être réquisitionnée pour tuer, plumer, vider les volailles. Je suis née à la campagne mais j’ai toujours fui ce type de corvée. Je suis sensible aux slogans féministes : «  Le steak d’un militant est aussi long à cuire que celui d’un bourgeois »   et je m’implique plutôt au comité défense.  Il y a beaucoup de garçons. C’est la première fois que j’en vois autant. J’apprécie  beaucoup leur compagnie toute neuve pour moi car  la mixité n’existait pas  ou peu dans l’enseignement.

Là, je rencontre  un des membres de  Révolution  Internationale. Nous devenons très vite amis. Nous remplissons des poubelles de 150 litres, de pavés récupérés dans le quartier et destinés à repousser un assaut des CRS ou une éventuelle  attaque d’Occident, de la Faluche très actifs à la fac de droit voisine. La fac est occupée depuis le 25 avril et il faut montrer patte blanche pour entrer et sortir. Mon nouvel ami garde comme un trésor, un couvercle de poubelle, qui  lui servira de   bouclier  dans les manifs. J’adopte la tenue jeans baskets, plus pratique pour courir dans les manifs.

Je fréquentais tous les cafés : Le Bar des Facs, le Borios, Mon Caf , le Père Léon…Je circulais dans les différents groupes où mon langage châtié , mes bonnes manières, ma fidélité à la messe du dimanche, suscitaient un mélange de  moquerie, de défiance et de sympathie : « Tu parles comme un livre! »

Le climat est surexcité. Plusieurs courants sous tendent le discours militant. Les marxistes purs et durs, les freudiens, les lacaniens. Mes camarades, rencontrés au restau U de la rue des Lois, viennent des écoles d’ingénieurs essentiellement: Agro, Enseeht, Insa, Génie Chimique. Ce que je retiens de ces discussions, c’est le  freudo marxisme,  empruntant à Marx la remise en cause de la propriété privée, et à Freud la grande fête du désir. Je fais de gros efforts de compréhension mais les taquineries continuent: «  Tu es une bourge coincée »

A Révolution Internationale, je fréquente essentiellement  M, qui désespère de faire mon éducation militante. Je lui raconte mon enfance et mon adolescence passées de l’âge de 8  ans à 17 ans en pension  à 8 km  de  la maison familiale.  Le climat est celui de la droite catholique, maurassienne et antisémite.  Les journées sont rythmées par la prière. A la discipline militaire, s’ajoute les rigueurs de la prison. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais là. Je ne passais pas une semaine, moi et quelques autres,  sans que l’on me rappelle que j’étais tolérée car née « sous la queue d’une vache » . Les « bonnes » sœurs appréciaient davantage les filles de  la grande bourgeoisie.   Mes parents étaient commerçants. Ils voulaient me donner une   éducation soignée, me donner toutes les chances de réussir ma vie et ne se doutaient pas toujours des humiliations que nous, les pensionnaires, devions subir.

Heureusement, il y avait les colis de nourriture envoyés par ma mère. Les bonbons et les gâteaux adoucissaient un quotidien austère de pommes de terre et de soupe claire. La viande  n’était servie que moyennant finance et je rageais de voir de magnifiques steaks atterrir dans l’assiette de certaines pensionnaires ou gagner sous notre nez la salle à manger des religieuses. Ma voisine de table, « la fille du forgeron de P » ainsi dénommée, se livrait avec moi à des  orgies coléreuses de pain et de confiture. On partageait les colis. J’en avais souvent. Elle, presque jamais.

Pourtant, je n’étais pas vraiment  révoltée. Je me réfugiais dans la lecture, le  soir, sous mes draps .Je lisais les livres interdits en essayant de ne pas me faire prendre.  Il fallait dormir avec les mains bien en vue. Parfois, la lumière était allumée au beau milieu de la nuit pour surprendre dans le dortoir glacé d’éventuels bien nommés « frottements d’épidermes » .Peur de l’homosexualité, mais aussi volonté d’assujettir le corps, sale, inquiétant,soupçonné d’abriter le péché. Aussi, s’il nous prenait une envie pressante aprés l’extinction des feux, il fallait descendre les 4 étages et aller aux toilettes au fond de la cour dans le noir le plus total.

Je pleurais souvent. J’étais nulle en maths et je devais travailler dur pour remonter ma moyenne.  Mes parents souhaitaient m’offrir des leçons de piano. Refus des sœurs : la musique est réservée  aux filles de bonne famille. Ils ont ensuite voulu m’inscrire à un cours de danse à l’extérieur .Refus également, au motif de l’exaltation païenne du corps.  Mes parents ont capitulé. Moi, j’ai arrêté de manger et de travailler. J’ai été collée pendant un mois avant de rentrer dans le rang.

Peu à peu, tout en barrant chaque jour sur mon calendrier, et en rêvant de m’enfuir de là,  j’ai accepté de me plier à ce régime.  Au point que le jour de ma libération,  mon bac en poche, j’ai supplié la directrice : « Gardez-moi! »

« Mais bon sang, qu’est ce que tu fous, pourquoi tu supportais ça? La lutte des classes, c’est ce que tu as vécu! »  Me dit M, triomphalement, ravi d’avoir enfin trouvé le chemin de ma désaliénation !

La veille  de la grève générale du 10 mai, il  me raccompagne chez moi et s’arrête longuement devant la boucherie voisine et son rideau flambant neuf.

Le lendemain, je vais acheter un steak haché, histoire de prendre des forces avant la manif.

Emoi total : Le boucher raconte que son rideau a disparu pendant la nuit! Les vieilles dames assises sur des chaises en paille, au milieu de la sciure, en attendant leur tour le consolent: « C’est quand même propre, ils l’ont coupé avec un rasoir … »

Place du Capitole, une marée de drapeaux rouges. M me désigne les drapeaux de Révolution Internationale. « Qu’en penses-tu de ceux là? Ils ne font pas un peu …sang de veau ?

Je suis médusée. Il éclate de rire.

Le 19 Mai, c’est mon anniversaire. J’ai 19 ans. J’attends M. Il arrive sur son vieux Solex et me tends un trousseau de clefs. « J’ai un cadeau pour toi de la part des camarades de RI.Ce sont les clefs du Centre Cul de la rue Croix Baragnon.  On a enfermé  le directeur et tout le personnel  dedans. A bas la culture bourgeoise ! C’est toi qui décides maintenant. Tu fais ce que tu veux. On veut te venger de tout ce que tu as subi. Avec ce que tu as supporté, révoltes toi bon sang! Tu devrais prendre exemple sur la Pasionaria, la Kollontai, Rosa Luxembourg ! » Et de  m’offrir pour compléter, les deux tomes de « La guerre civile en France » de F. Engels.

Bien que consciente de la valeur de ces deux cadeaux, j’ai attendu le départ de M sur son Solex pour lâchement rendre les clés du Centre « Cul » à une secrétaire  penchée à sa fenêtre.

Quant aux ouvrages d’Engels, j’avais du mal. Je lisais plus volontiers le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de R. Vaneighem, Guy Debord, Marcuse, Reich. Je ne comprenais pas tout, mais j’aimais ces figures de la révolte. Et plus encore  le rock, musique de  fureur et de  liberté.  Je préférais de loin les Stones  et Led Zep aux Beatles trop calmes à mon goût.

Beaucoup de fêtes, de repas collectifs: rue des Lois, je suis invitée à un pot au feu. Pas de fourchettes, ni d’assiettes. On mange avec les doigts à même la marmite. Je suis un peu dégoûtée car c’est à qui mangera le plus salement, en poussant des rots sonores. Il s’agit aussi de lutter dans le quotidien contre l’hypocrisie de la politesse bourgeoise.

Des enfants sont là dans ces soirées. Ils sont souvent barbouillés de chocolat et courent partout. Leurs mères s’engueulent beaucoup avec les pères qui refusent de s’en occuper.

Les féministes me font un peu peur. Elles ont les mots précis pour décrire l’aliénation des femmes et moi je n’arrive pas à prendre la parole dans les AG. Sans doute, parce qu’il faut vraiment l’arracher, ce droit là et j’admire le courage et la culture politique de  celles, rares, qui  osent contredire  affronter des militants plutôt machos.

Plus tard, j’assisterai aussi à l’avortement clandestin  de l’une de mes amies. Il fut réalisé par des militants  étudiants en médecine. Assister à un avortement faisait partie de la prévention, de la pédagogie et de l’incitation à prendre la pilule.

Les militants sont parfois sévères et sentencieux, annotent leurs lectures et détestent la frivolité. Mais je garde le souvenir d’un climat festif et surtout très bavard. Tout le monde parlait. La fête devenait une valeur cardinale .Chacun voulait le bonheur de tous.  Je passais des nuits à écouter les récits de faits d’armes, les discussions enflammées, les échanges de recettes de cocktails…molotov

Ce que j’ai ressenti,….

J’ai ressenti un enivrant sentiment de liberté. Tout à coup, dans cette ambiance de fête et de rire, je reprenais possession de ma jeunesse. La chape de plomb de la morale et du puritanisme se soulevait peu à peu.

J’ai réalisé surtout que j’avais le droit de parler. Moi aussi.

Trois ans après mes études d’histoire,  j’ai été embauchée dans une école de formation d’éducateurs spécialisés.  On l’appelait « La rue Joly » Cette école était vraiment dans le prolongement du courant libertaire de mai 68. Créativité, spontanéité, subjectivité, l’esprit des situs souffle dans ce lieu. J’ai la surprise de  retrouver  des condisciples de la fac comme étudiants alors que moi, je suis chargée de les initier à la culture générale…

Je pense que la culture est l’instrument premier de  l’émancipation. Mais, mes nouveaux élèves considèrent toujours qu’elle est  la complice du grand capital et de l’ordre bourgeois. Ils boycottent mes cours, les remplacent par des débats politiques ,  ou bien par des séances  autogérées de danses folkloriques (  bourrée auvergnate, branle ariégeois, sardane catalane) le tout au nom du respect des cultures opprimées. Ils continuent la lutte sur le front du secteur social, sanitaire et médico-social  et c’est vrai que s’ouvre là un magnifique champ de recherche et d’innovation.

Je suis heureuse de travailler dans  ce creuset .Mes étudiants m’apprennent mon métier de formatrice. Ils ne me font pas de cadeaux: «  Qu’est ce que tu peux dire comme bêtises ! »

C’est vrai qu’ils viennent presque tous de la fac de lettres, ont le même diplôme que moi. Certains font partie du groupe «  Science et société »

A cela, s’ajoute l’obligation d’improviser. Le programme est laissé à la discrétion des élèves.
Le lundi, quand, ils arrivent, on leur demande poliment de choisir le thème de travail de la semaine. Aux formateurs de s’adapter!

Pas  de notes, de cartable, de montre. La créativité et la spontanéité sont des critères de compétence. Il ne s’agit pas d’imposer la pédagogie ou de briser le goût du savoir.

Parmi les thèmes choisis, revient régulièrement la sexualité.  Je revois encore mes collègues psychologues, rouges de confusion, interpréter doctement et avec moult circonvolutions,  les productions phalliques et scatologiques de l’atelier « terre »

Je démarre ma vie professionnelle  dans la continuité de l’esprit de 68. J’ai passionnément aimé ce métier : Travailler la dimension culturelle  dans la formation de travailleurs sociaux Quand on sait que cela n’est pas donné, on a le devoir de défendre l’accès de tous à la culture,  de préférer les questions aux réponses, de construire du sens à être là, présent au monde.

J’ai gardé ma politesse de bourge, mais je suis devenue déléguée CGT.

Je n’ai jamais oublié mon cadeau d’anniversaire.

 

 

 

 

Etelin Marie-Christine

Posted: 27th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels

Marie Christine Etelin

Mai 68 : Un moment de grâce qui ne s’est pas arrêté.

J’étais étudiante en 3eme année de droit, mes parents venaient de l’Action catholique, et détonnaient dans leur milieu d’origine, très conservateur qui aurait été horrifié d’apprendre que ma mère avait rendu quelques services à la Résistance, en parcourant le département du Tarn et Garonne en vélo, pour porter du courrier compromettant et en hébergeant, le weekend, dans son appartement de fonction d’une petite école, des jeunes filles juives pour leur permettre de humer l’air de la ville. On n’a pas su pendant quarante ans d’où elles pouvaient bien venir d’autant que ce n’était jamais les mêmes. Aujourd’hui, après la révélation de ce secret de famille, on sait qu’elles étaient cachées dans l’école des enfants juifs de la ville voisine de Moissac.

Ma famille maternelle comptait des prêtres et des religieuses à toutes les générations. Je fus -forcément -scolarisée dans une école religieuse non mixte, où nous portions l’uniforme bleu marine et blanc, le chapeau ou le foulard  où l’on apprenait le grec et le latin, mais aussi les grandes civilisations, dont la flamboyante civilisation musulmane à l’époque d’Averroès.

Mes parents n’étaient pas encartés dans un parti mais de centre gauche. Ils étaient pour la décolonisation, en particulier de l’Algérie. J’ai participé à 16 ans en uniforme à une manifestation contre la guerre d’Algérie, ce qui a horrifié les professeurs de mon école. Ma mère bien que directrice d’une école catholique était féministe. Elle fut à l’origine de la création de la branche syndicale de la CFTC dans l’enseignement privé.

En 1ere et terminale, parce que je ne supportais plus le chapeau, pas plus que le foulard obligatoire, signe prétendument de la pudeur et de la soumission des femmes à l’époque, je fus envoyée en qualité de pensionnaire dans une école de campagne qui jouxtait un couvent de nonnes. Paradoxalement, l’enseignement qui y était donné était progressiste, ouvert sur le monde, on y parlait latin, anglais et … occitan, langue « interdite » sauf à la campagne.

Ainsi les élèves de Terminale étaient chargées de lire toute la Presse – enfin pas l’Humanité et d’en faire un résumé pour les élèves de autres classes. En classe de Philo, on lisait le Monde tous les jours. La plupart des professeurs étaient des religieuses qui poursuivaient des études de doctorat dans les universités toulousaines mais qui dans leur enseignement étaient très progressiste

En 1965, lors de mon arrivée à la fac de droit, j’ai trouvé une situation qui m’est apparue ahurissante: Je pensais rencontrer la Culture et je fus confrontée à des groupes de garçons bottés, casqués, laissant entendre qu’ils pouvaient être armés, qui faisaient la loi dans les amphis. Rien de tel dans la faculté de Lettres contigüe.

Ils se revendiquaient mezzo voce de l’OAS, pourtant interdite. Ils envahissaient les amphis, suivaient quelques cours, les professeurs les traitaient comme des gosses mal élevés mais les acceptaient dans cet accoutrement. Et bien sur ne disaient rien de leur parade de violence.

Un professeur de droit constitutionnel déroulait un discours violemment opposé à la constitution de 58, aux relents d’extrême droite. Venaient honorer son cours tous les groupes fascistes des autres facultés de Toulouse. On était deux ans après la fin de la guerre d’Algérie et 20 ans après la défaite des pétainistes.

En 1968, nous étions à peine 200 en troisième année de droit privé. Le seul cours un peu novateur était celui de droit de travail.

J’ai un peu fréquenté la paroisse étudiante, où se retrouvaient des étudiants de la JEC et quelques syndiqués à l’UNEF-AGET dont le siège était à quelques mètres des facultés de lettres et de droit qui étaient contigües, rue Lautmann. J’ai eu du mal à suivre les discussions.

Le discours était pour moi ésotérique, très léniniste, que déjà, beaucoup de militants considéraient comme archaïque.

Et même si le « patron » du syndicat de la rue des Lois, économiste de l’Arsenal, Alain Alcouffe, essayait d’impulser une ligne politique moins ringarde.

J’ai participé aussi à plusieurs réunions du jeune parti du PSU sans adhérer.

Avant le 25 avril 1968, à la faculté de droit, toutes années confondues, on devait être une petite vingtaine de gauche,  vite qualifiés  de « gauchistes », qualificatif surgi en 68.

La Corpo qui regroupait toutes les strates de la pensée de droite et surtout d’extrême droite tenait la fac et les étudiants de façon quasi militaire.

Les économistes étaient « exilés » à l’Arsenal, dans des préfabriqués construits sur un terrain militaire et les militaires et leur matériel stationnaient  encore  derrière le mur, souvent à quelques mètres. Cette présence était lourde de sens, et les quelques étudiants de l’école de Sciences Politiques ne faisaient pas le contre poids.

En droit, nous n’étions pas très nombreux, deux à trois mille dont mille en 1ère année. La moitié des premières années abandonnaient dès Février et après les premiers partiels.

La fac de lettres entre en ébullition début avril 68, la fac de droit a suivi une quinzaine de jours plus tard. Deux ou trois filles – nos camarades hommes se faisaient casser la figure par les militants de la Corpo- distribuons des tracts, protégées par le service d’ordre des syndicats ouvriers de la ville. Au demeurant, les fachos de la Corpo « ne touchaient pas les femmes même avec une rose ! » !

Au tout début de l’année 68, nous avons fait quelques réunions dans les petites salles des Travaux dirigés situées dans les bungalows de l’Arsenal, mais les amphis « nobles » de la faculté de droit nous étaient interdits. Le sujet qui nous agitait était la guerre du Vietnam.

Puis alors que les facultés de la région parisienne étaient déjà en ébullition, une plus large réunion a été convoquée et on a vu enfin apparaitre quelques militants de toutes les facs – y compris de celle de médecine que l’on voyait pour la première fois- s’est tenue dans un amphi de la faculté de lettres, l’amphi Marsan.

C’était le 25 avril qui allait donner son nom au mouvement à Toulouse. J’y étais, on devait être une vingtaine de la fac de Droit et d’économie, parmi les 200 qui venaient de toutes les facs et des classes préparatoires, très actifs.  Très peu de filles Les groupes fachos ont attaqué avec des projectiles qui éclataient ; mais pas avec des cocktails molotov,  même si tous les groupes à l époque savaient les faire.. Je crois me souvenir qu’il y a eu un blessé léger.

Il y a eu ce jour-là des prises de parole d’Antoine Artous, d’Alain Alcouffe et de Daniel

Bensaïd. Ce jour est considéré comme le début du mouvement de mai 68 dans la ville et la régionJe ne garde pas le souvenir que nous en ayons eu conscience à ce moment là. Certes nous étions satisfaits de ce que toutes les facs soient rentrées dans le mouvement mais nous n’imaginions pas ce qu’allaient être les jours suivants.

A partir de là, ce fut une ambiance  extraordinaire : une petite anecdote : les gens nous arrêtaient dans la rue, aimables ; souriants, pour s’enquérir du mouvement. J’habitais rue de la Bourse, et pendant le trajet pour rejoindre la fac, rue Lautmann, j’étais interpellée 5 ou 6 fois par des inconnus qui s’enquéraient de cette « révolution » que les étudiants disaient vouloir faire.

Nous répondions invariablement que nous voulions tout et surtout « La révolution !!! ».

Nos interlocuteurs, ahuris, souriaient. Je ne me souviens pas dans les premiers jours d’une quelconque agressivité et pourtant il n’y avait plus de pain et plus d’essence. Les toulousains nous apportaient leur soutien après les violences commises par la Police à la Sorbonne. Toutes les facs étaient occupées.

Devant ce mouvement qui prenait de l’ampleur, le Doyen de la faculté de droit, Gabriel Marty a proposé que les étudiants soient représentés au Conseil de la Faculté. Et que l’on procède à des élections. Personne n’a pensé que la Corpo pouvait ne pas être élue majoritairement. La stupéfaction fut totale quand le dépouillement conduisit à l’élection majoritaire des représentants du Mouvement du 25 avril. Je fus élue pour représenter les 3èmes années. Nous avons alors tenu des réunions avec tous les profs pour concevoir une « nouvelle » université…. Mais en réalité, on s’en fichait…

Nous avons dû malgré tout passer un semblant d’examen de fin d’année. Les révisions avaient été succinctes puisque nous passions tout notre temps en réunion, en sous assemblée générale et en assemblée générale.

On refaisait l’université et le monde du matin au soir, et souvent du soir au matin puisque nous occupions la fac, plus celle de Lettres que celle de droit.

Nous avons fait avec les ouvriers qui venaient nous voir dans nos amphis les travaux pratiques en droit du travail. Et disons-le, nous avions été assez contents du résultat des accords de Grenelle en juin. On n’en revenait pas de l’augmentation de 30 % du SMIC et de l’instauration de la représentativité des syndicats dans l’entreprisse. On avait commencé l’année en apprenant que la représentativité des travailleurs était une idée de quelques juristes farfelus et qu’il serait étonnant que le patronat y adhère et subitement, cette idée se réalisait…. sous nos yeux.

Pendant les événements, on dormait 3 heures par nuit, nous vivions à la faculté  et dans le jardin commun à la faculté de Droit, les paysans nous emmenaient des animaux de basse-cours . Je me souviens d’avoir assisté dans le grand amphi de droit à une réunion de toutes les facs, houleuse, au cours de laquelle est intervenu un étudiant en philosophie, Christian Etelin, présenté comme l’un des très rares situationnistes toulousains.  Il évoquait la

« Société du spectacle », dénonçait celle de « la consommation » et fustigeait « les étudiants qui croyaient qu’ils allaient faire la révolution tous seuls, sans le monde ouvrier ». Il parlait bien mais a fichu pas mal d’étudiants en colère convaincus qu’ils étaient de faire bouger radicalement les choses à eux tous seuls.

A l’époque les situationnistes à Toulouse se comptaient sur les doigts d’une main.

Fin mai, début juin j’ai été prévenue par une amie dont le père était policier que je risquais d’être arrêtée, et que je pouvais comme une dizaine d’autres à Toulouse, être traduite devant la Cour de sureté de l’Etat pour subversion. Il me conseillait de me cacher le temps que les choses se calment.

J’ai pris ma 2CV en direction du Val d’Aran, où ma famille possédait une maison. Arrivée dans mon village, de l’autre côté de la frontière espagnole, mes voisins m’ont averti de ce qu’ils venaient d’entendre à la télévision que la France allait fermer ses frontières. J’ai repris immédiatement ma 2 CV et je suis revenue à St Gaudens chez des amis, où j’ai rencontré le situationniste qui nous avait stigmatisé, les étudiants, quelques jours auparavant. Il valait mieux risquer d’être arrêtée que de louper la révolution.

J’ai eu le sentiment qu’il était un peu moins critique à l’endroit du mouvement étudiant et nous sommes repartis ensemble pour Toulouse où avons suivi-toutes les manifestations de rue appelées presque tous les jours.

Après mai 68, j’ai continué à militer sans être adhérente d’aucun mouvement, ni d’aucun parti. Assez rapidement, nous avons constaté que le groupe qui œuvrait le mieux dans l’esprit de Mai était celui des maos dont certains étaient proches des anarchistes relativement nombreux à Toulouse, malgré leurs grandes déclarations léninistes qui nous amusaient.

Ce n’est qu’à partir des années 70-71 qu’ont commencé à apparaitre les problématiques des femmes. Serge Gonzales, qui achevait ses études de médecine et qui plus tard créera le groupe de réflexion Science et société, avait bien installé dès le mois de Mai, une petite infirmerie à la fac de lettres ; où entre deux maux de ventre, on avait bien commencé à entendre que la question de l’avortement était liée à des violences sexuelles, mais le mot de viol n’était pas encore  beaucoup utilisé même par les juristes. A l’époque, les Assises connaissaient une affaire de viol tous les 10 ans et encore fallait-il que la victime soit une petite fille vierge.

Mais Mai 68 a permis bel et bien l’émergence du mouvement des femmes.

La pilule venait d’apparaitre et remplaça vite la méthode Ogino. Dans les deux ans qui suivirent, la liberté sexuelle devint assez vite la règle dans le monde étudiant.

J’ai ; en raison de mes études en criminologie, été propulsée dans le monde des prisons et affectée au suivi de la lutte des prisonniers politiques.

J’ai donc milité dès sa création dans le Groupe information Prison, dont Daniel Defert et son compagnon Michel Foucault étaient les principaux animateurs.

J’avais passé le diplôme d’avocat, deux ans avant, uniquement parce que passer un diplôme permettait aux surveillants de lycée dont j’étais de bénéficier de 8 jours de vacances mais je n’avais jamais envisagé d’exercer cette profession qui me semblait réservée aux enfants des bourgeois.

C’est Michel Foucault dont j’avais fait la connaissance en 70 qui m’a pressée de prêter serment pour aider à « la circulation de l’information dans les prisons » où nous avions vite compris, la trentaine de militants que nous étions en France à l’époque, que seuls les avocats pouvaient y pénétrer.

Je lui ai fait la promesse de prêter ce fameux serment mais en contre partie il acceptait que ce ne soit que pour un an. J’ai prêté serment sans chichi en décembre 72. J’ai même dû emprunter une petite robe noire à une copine. Et sans gants blancs qui deviendront obligatoires quelques années après.

Et j’ai continué… pendant 40 ans.

Le GIP au bout de 18 mois s’est auto- dissous au profit du Comité d’Action des Prisonniers créé par Serge Livrozet. Je me souviens très bien du pincement au cœur de ce jour-là.

Malgré les injonctions du professeur et bientôt Bâtonnier  Roger Merle  qui avait fini par comprendre en 1975 que le Michel Foucault qui avait accepté d’être membre du jury de la thèse que je tentais d’achever était « celui dont tout le monde parlait », je ne trouvais plus une minute pour continuer mes travaux de recherche et malgré l’aide des grands intellectuels qui militaient avec nous au GIP, j’ai arrêté la rédaction de ma thèse.

La défense m’accapara immédiatement et totalement.

Mes débuts d’avocat ont été difficiles plus moralement que techniquement.

J’étais son avocat quand en 1974, Puig Antich a été condamné à mort puis exécuté par le garrot à Barcelone.

Quelques mois plus tard, je défendais ses amis, les militants du GARI devant la Cour de sureté de l’Etat, située dans le fort militaire de l’Est de Paris. Seul le juge d’instruction était un civil…

Et peu de temps après, je fus confrontée aux premières victimes de viol, dont les avocats qui défendaient les accusés de viol  affirmaient « qu’elles l’avaient bien cherché, qu’elles n’auraient pas du se trouver dans la rue après  21 h, qu’elles n’auraient pas du porter une mini jupe, qu’elles n’auraient pas du sourire » …Il a fallu cinq à six ans de lutte pour que ce discours soit interdit définitivement devant une Cour d’assises.

Et j’ai défendu aussi des jeunes garçons poursuivis pour homosexualité, menacés de prison. Pour les filles, leur homosexualité  se voyait moins à l’œil nu, donc pas de poursuites…

Et aussi des maris infidèles poursuivis pénalement pour adultère, certes sur constitution de partie civile de leurs épouses, mais menacés de prison.

Et bien sûr des femmes poursuivies pour s’être fait avorter.

Ces dossiers ont tranquillement pourri sur les étagères des juges d’instruction jusqu’à ce que ces infractions soient enfin supprimées du code pénal. Mais ils restaient inquiétants pour ceux qui subissaient cette honte d’être accusés…

Mais c’est une autre histoire, même si la liberté des femmes, et des hommes ; celle des homosexuels, des homosexuelles est la conséquence directe des idées que nous proclamions pour la première fois dans la société française en Mai 68.

Toulouse le 5 avril 2018

Marie Christine ETELIN

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Christine Faure

Mai 68 – le mouvement du 25 avril (1) – chronologie

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Faure Christine. Mai 1968 à Toulouse : le Mouvement du 25 avril. In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°11-13, 1988. Mai-68 : Les mouvements étudiants en France et dans le monde. pp.  200-204;

http://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1988_num_11_1_403856

 

Toulouse fut la première ville universitaire de province à réagir aux événements parisiens. Le nombre de ses étudiants inscrits pour l’année 67-68, 21 0382, fut certainement un facteur propice à la rapidité de la mobilisation. Le mouvement  cependant  ne suivit  pas la courbe parisienne (2). Il connut des variations liées à des situations locales. Distinguons trois de ces déterminations.

Le rapprochement des centres universitaires au cœur de la vieille ville facilita le déclenchement de la contestation : la Faculté des lettres et la Faculté de droit, côte à côte, à deux pas de la place du Capitole ou place de l’Hôtel de Ville ; le lycée Pierre de Fermat où logent les classes préparatoires aux grandes écoles, véritables viviers de contestataires. Le parcours des manifestations eut bien vite des passages consacrés : place Jeanne d’Arc ou chevauche la sainte, la place du Salin où règne le palais de justice et enfin la place du Capitole. Ce triangle tout en incluant les lieux symboliques de la vie publique, délimitait un espace restreint à la portée directe des étudiants.

La présence massive des émigrés espagnols venus à Toulouse à la fin de la guerre civile marqua la vie sociale et politique de la ville, presque à son insu. Les réfugiés politiques firent souche, maintenant leurs traditions et leurs organisations. Sur la place St-Sernin, en face de la Basilique, CGT et CNT (3) cohabitent dans la Bourse du Travail et se partagent les salles de réunion. Cet état de fait impliqua-t-il un phénomène de transmission politique d’une génération à l’autre ? Bien sûr, les réunions animées par une douzaine de filles et fils  d’anars espagnols avant 68, passèrent pendant les événements à un rythme quotidien de 200 personnes. Cet élargissement des effectifs touchait cependant tous les groupuscules  déjà  existants.

La  présence  politique  de l’anarcho-syndicalisme espagnol se traduisit plutôt de façon diffuse par une reprise symbolique de thèmes à connotations culturelles, de comportements et d’emblèmes : les drapeaux rouges et noirs flottèrent aux grilles du Capitole le 24 mai 1968.

Ce ralliement de la municipalité à la cause des contestataires et des grévistes fut le troisième élément d’importance qui contribua à donner aux événements toulousains une inflexion  particulière.

Toulouse était un bastion traditionnel des radicaux-socialistes. La Dépêche du Midi faisait tous les jours, avec sympathie, sous la plume de François Queffelec notamment, le compte rendu des événements.

Ce ralliement s’inscrivait dans une opposition parlementaire à De Gaulle et un soutien à la FGDS(4). De nombreux affrontements avec les forces de l’ordre furent désamorcés par cet état de fait, à l’exception  de « la nuit des barricades » du 11 juin qui se plaça directement sous le signe de la solidarité nationale. Contrairement à Paris, les citadelles toulousaines se rendaient avant d’avoir été prises. La guerre de position n’existait pas : le 24 mai, la « salle des illustres » s’ouvrait devant un public ébahi qui ne songea même pas à s’engouffrer dans cette brèche. L’idée d’une prise de pouvoir par la force était absente des préoccupations toulousaines.

Le récit des événements

1ère étape : du 23 avril au 13 mai

Le 23 avril, les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) et les comités Vietnam (CVN) manifestèrent leur solidarité à Rudi Dutschke qui venait d’être blessé dans un attentat.

Cette décision avait suivi les manifestations parisiennes du 11 et du 19 avril. L’implantation exceptionnelle de la JCR à Toulouse, une trentaine  de  militants qui  n’étaient encore  adeptes   de  Trotsky,   mais  antistaliniens et partisans de Guevara, rendait possible ce type de décision Le cortège, formé de 200 étudiants environ, passa par la place du Capitole, arriva à la Faculté des lettres où le doyen Godechot leur permit de s’installer pour discuter avec un étudiant allemand du SDS(5).

Le jeudi 25 avril, la discussion devait se poursuivre sur les événements de Nanterre ; Daniel Bensaïd, militant de la JCR qui avait quitté Toulouse depuis peu pour rejoindre l’Ecole Normale de St-Cloud et qui était inscrit en philosophie à Nanterre, devait faire le point sur les récents événements. 400 étudiants étaient là pour s’informer. Des étudiants d’extrême-droite étaient également au rendez-vous pour s’opposer à la tenue de la réunion : jets de pierre, fumigènes. La police intervint ; la porte de l’amphithéâtre Marsan fut enfoncée et les étudiants dispersés sur l’ordre du recteur Richard. S’ensuivit une manifestation où extrême droite et extrême gauche continuèrent à se livrer bataille. Ces faits, aussi banals peuvent-ils nous      apparaître aujourd’hui, ont fait événement à l’époque. Ils furent considérés comme l’origine du mouvement toulousain, en quelque sorte l’acte fondateur, d’où son nom de « Mouvement du 25 avril ». Pourquoi tenez-vous à cette appellation ? –  Parce que ce jour-là, nous avons brisé avec le silence toujours observé scrupuleusement sur les problèmes de l’Université… Le style de cette journée restera vraisemblablement celui de notre mouvement qui n’a strictement rien à voir avec les groupements, associations, syndicats, etc… préexistants. Notre lutte  ne doit en aucun cas se confondre avec l’antigaullisme et notre souci est de réinventer une notion de la  politique beaucoup plus large (6). Souci de fondation mais aussi de volonté d’échapper à toute main mise extérieure à la situation vécue. Le journal 25 avril se voulait en prise directe sur les événements. Ses 3 numéros furent pris en charge par des groupes de militants à chaque fois différents. Ce pluralisme se maintint en dépit de la pression de l’actualité(7).

Le 30 avril au Palais des Sports, se tinrent les 6 heures pour le Vietnam avec la participation de Denis Berger et de Jean-Pierre Vigier.

Le 1er mai se passa dans le calme. Le 3 mai se tint une assemblée générale à la salle du  « Sénéchal ». A cette occasion, le nom de 25 avril fut adopté.

Il fut décidé de porter le débat à l’intérieur des cours : l’expression politique aura lieu dans l’Université, les étudiants mèneront dans chaque amphithéâtre les débats qui les concernent. Ce tract évoquait également les troubles du Quartier latin. Le 6 mai se passa sans encombre, alors que les autres villes universitaires de province s’ébranlèrent : Besançon, Clermont-Ferrand, Grenoble, Limoges, Lyon, Nantes, Pau…

Le 7 mai, les étudiants de la Faculté des lettres se rassemblaient dans le grand amphithéâtre (1 500 personnes), sous  la présence menaçante des étudiants de la FET(8), hostiles à l’Université critique : le principe d’une grève illimitée fut adopté. Les objectifs : la libération des étudiants parisiens, la cessation des interventions policières au sein de l’Université, la liberté d’expression étendue aux lycées – un lycéen avait été traduit devant le conseil de discipline de Pierre de Fermat pour avoir distribué des tracts. Un pétard au soufre tomba de la verrière et abrégea le rassemblement. Départ en manifestation vers le rectorat (4 000 personnes) au son de : « Recteur, démission ! ». La manifestation se dirigea ensuite vers le lycée pour demander la réintégration du lycéen exclu.    Charge    de    police,  Alain Alcouffe, président démissionnaire de I’AGET – UNEF(9), fut passé à tabac par un groupe de policiers. Investissement d’un chantier de maçonnerie, projectiles, vitrines brisées.

A partir de ce jour, le processus s’accéléra.

Le mercredi suivant, les cours cessèrent. A la Faculté des lettres comme chez les scientifiques, la participation fut très forte dans les débats.

Le jeudi 9 mai, à l’appel des syndicats d’étudiants et d’enseignants se tint une assemblée de 3 000 personnes environ, au Palais des Sports, sur le thème de l’Université critique. Le Mouvement du 25 avril y prônait la nécessité d’une gestion tripartite, la suppression des fonctions du rectorat, des examens, et le contrôle continu des connaissances.

Le vendredi 10 mai, assemblée à la Faculté des sciences de Rangueil, grève au lycée Pierre de Fermat, constitution des comités d’action lycéens (CAL).

Le samedi 11 mai, l’unité d’action décidée avec les organisations ouvrières. Grève générale dans tous les secteurs de l’activité sociale. Piquets de grève au lycée Pierre de Fermat, manifestation devant l’ORTF. La journée  du  13 mai  prit  dans le Sud-Ouest une ampleur particulière ; à Bordeaux, on évaluait le nombre des participants à 25 000 personnes ; à Toulouse, le cortège avec le maire en tête, M. Bazerque, et le pré­ sident du Conseil général, avait rassemblé plus de 50 000 personnes à son arrivée place du Capitole, dont 1200 étudiants environ. Délégation de Sud-Aviation, des hospitaliers, de I’APC (Azote produits chimiques), de Bréguet et des travaux publics. Les Beaux-arts de Toulouse se joignirent au mouvement. Les agriculteurs se réunirent.

2ème  étape : du 13  au 27 mai

Le mercredi 15 mai se créa un comité pour la défense de la liberté et du droit sous la présidence du maire et d’une parlementaire parisienne : la municipalité avait été saisie de plaintes concernant les brutalités policières.

Le vendredi 17 mai, le boycott des examens en lettres fut décidé. L’Université est occupée 24 heures sur 24. Sur les murs, des citations :« Quand l’extraordinaire devient quotidien, c’est la révolution ».  (Fidel Castro) ; «les chemins de l’excès mènent à la sagesse» (William Blake) ou encore : « Penser, c’est renoncer au savoir » (Schelling). Les étudiants de l’école des Beaux-arts en pleine effervescence suivaient par radio l’évolution de la situation dans les autres écoles. A partir de minuit, les cheminots déclenchèrent la grève pour une durée illimitée. Dans tous les départements du Sud-Ouest, l’immobilisation fut totale. Un millier de voyageurs en gare de Grisolles ! Le Paris­ Port-Bou fut arrêté en rase campagne. Le train 1037 fut arrêté à Caussade.

 

Alors que l’Odéon venait d’être investi, que le Festival de Cannes se transformait en semaine internationale du cinéma, sans palmarès à la clef, des étudiants toulousains décidèrent d’occuper le centre culturel, pour « sortir de l’abstraction » d’un débat sur « art et révolution ». Les revendications formulées furent les suivantes : le centre culturel ne doit pas être réservé aux seuls adhérents, les programmes prévus annulés, vente au profit des ouvriers et étudiants des œuvres exposées. Le directeur voulut bien faire part aux artistes concernés de cette proposition  par  la voie des ondes.

Les autres institutions culturelles de Toulouse se joignirent au mouvement : le Grenier de Toulouse qui avait monté les pièces d’Armand Gatti : V Comme Vietnam, Le Poisson Noir…

Le personnel du Centre dramatique musical, cinématographique national du Sud-Ouest, réuni le 18 mai, en assemblée générale constitua un comité de vigilance et décida de se mettre en rapport avec les mouvements étudiants, ouvriers et agricoles, et « de se mettre à la disposition des organisations représentatives des libertés démocratiques pour se préoccuper avec elles de la mutation des structures socioculturelles du pays ».

La situation toulousaine cependant fut jugée assez sérieuse pour que les émetteurs de TV de  Pechbonieu et de Muret (radio) soient gardés militairement.

Le dimanche 19 mai, le Mouvement du 25 avril invitait la population toulousaine à débattre à la Faculté de lettres sur les rapports des luttes ouvrières et étudiantes, sur la transformation de l’enseignement et du rôle que pourrait jouer l’Université… Au centre culturel devenu centre critique, les discussions se poursuivaient à propos de la culture bourgeoise et de la culture  populaire. Aux usines de Sud-Aviation, on ne voulait pas de séquestration comme à Nantes, et le personnel pratiquait une certaine « préservation » du Concorde.

A la veille de la grève générale, on assistait à un renforcement de la solidarité étudiante et ouvrière : pour prévenir l’intervention des forces de l’ordre, les étudiants, à la demande de la CFDT, donnèrent un coup de main aux postiers.

Le lundi 20 mai, la grève se   généralisa dans tous les secteurs de la production.

A Sud-Aviation, les trois usines comprenant 7 500 cadres et ouvriers décidèrent  la grève  et  l’occupation des locaux.

A l’APC (ex. ONIA) composée  de 3 200 personnes dont 200 cadres, la production pour des raisons techniques fut ramenée à un niveau très bas. Les cadres ne participèrent pas au mouvement.

Chez Bréguet-Aviation (1 200 cadres, ouvriers et employés) répartis sur deux usines, la grève sans limitation de durée avec occupation des locaux est votée.

Chez Latécoère (1 100 cadres et ouvriers), l’effectif de l’entreprise, cadres compris, a décidé de débrayer et d’occuper les ateliers.

Air France, centre de révision de Montaudran (900 personnes) arrêtait le travail  à l’unanimité.

Les grandes entreprises ont voté la grève illimitée avec occupation des locaux à l’unanimité. Et s’il n’est pas possible de donner dans le cadre restreint de cet article, le détail des entreprises en grève, on peut dire cependant que le mardi 21 mai il y avait en Haute-Garonne plus de 100 000 travailleurs en grève.

Le 24 mai, un peu partout en France, la violence fut à l’ordre du jour. Un commissaire de police fut tué à Lyon. Heurts violents à Agen, à Nantes, cocktail Molotov à Périgueux. A Toulouse, l’interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit provoqua une manifestation. A sa tête, les comités de gestion tripartites de la Faculté des lettres et des sciences et des dirigeants syndicaux. Occupation du Capitole. Les sapeurs-pompiers refusèrent de disperser les manifestants. Une délégation demanda la solidarité de la municipalité avec les grévistes (création d’un fonds d’aide) et la reconnaissance de l’Université autonome. A 18 h, les portes s’ouvrirent ; la foule qui chantait l’Internationale pénétra dans le bâtiment et s’installa dans la cour pour écouter le communiqué de la mairie et une allocution prononcée par un ouvrier CFDT de Sud­ Aviation. Le lundi 27 mai, une nouvelle manifestation de masse eut lieu (50 000 personnes), réclamant la démission de De Gaulle à l’appel des syndicats et des partis de gauche.

 

3ème étape : du 27  mai au 24 juin

 

Le 28 mai, le projet de cogestion, élaboré par la commission paritaire professeurs-élèves ayant été adopté, les élèves de Pierre de Fermat   ont cessé d’occuper l’établissement. De nouvelles entreprises se joignirent au mouvement de grève : les Biscottes Paré, la Brasserie Pélican Sud fournirent les cliniques et les grévistes de Sud-Aviation. La durée de la grève nécessitait l’organisation d’un soutien aux familles en difficulté. Un accord fut pris dans ce sens avec les producteurs agricoles.

La Faculté des lettres se remplit de victuailles, d’où la nécessité pour les étudiants d’une redistribution rapide. Ces opérations de redistribution furent effectuées notamment à Bordelongue, une sorte de campement à la sortie de la ville. Le conseil municipal décida également de venir en aide aux familles dans le besoin : deux subventions furent accordées aux fonds de solidarité des deux syndicats CGT et CFDT. Les ouvriers boulangers débrayèrent, mais un accord intervint rapidement entre patrons et ouvriers. Les résultats des accords de Grenelle ne faisaient pas l’unanimité, la volonté de poursuivre la grève à Sud-Aviation, Bréguet, Air France, APC, se manifesta sans ambigüité. Les adhésions aux syndicats se multiplièrent.

A l’Université, le comité de gestion tripartite élit son  bureau.

Au lycée Pierre de Fermat, les débats se poursuivaient sur l’évolution de l’Université, mais aussi sur la proximité du baccalauréat et du BEPC – distribution d’une documentation sur cette cogestion et l’autodiscipline qu’elle nécessite. Des avocats toulousains firent un communiqué en faveur de Mendès­ France.

Le 31 mai, une manifestation de soutien au général de Gaulle fut organisée par les Comités de défense de la République. Affrontements devant la Faculté des lettres. A partir du 1 et 2 juin, on constatait un certain essoufflement du mouvement. Pour la première fois, la contestation semblait avoir déserté la ville. La grève se poursuivait cependant, à Sud-Aviation, à la SNCF, dans la métallurgie.

Les ouvriers du bâtiment occupèrent les locaux de la chambre patronale. Cependant la reprise s’organisait lentement. A la Faculté des lettres, le comité de gestion provisoire se préoccupait de mettre en place des modalités « d’une validation » de fin d’année. A Sud-Aviation, la police investissait le siège  social  et  intimait   l’ordre  aux   représentants des salariés d’évacuer la salle de réunion dans laquelle ils se trouvaient depuis la veille. Cependant le 11 juin au matin la reprise est effectuée aux usines de Toulouse, de Marignane et de Nantes.

A la suite de la mort de Gilles Tautin à Flins, Toulouse connut à son tour une nuit des barricades. Echange de projectiles, incendie de voitures. A minuit, une quarantaine de personnes avait été interpellées. A deux heures du matin, des feux s’allumaient toujours dans les rues ; à trois heures du matin, la dernière barricade était abandonnée.

Après ces échauffourées, 22 étrangers de nationalités diverses dont 6 étudiants furent expulsés. Le Mouvement du 25 avril proclamait sa solidarité avec les victimes de la répression policière : « nous sommes tous les étrangers ». Du 18 au 21 juin, une opération porte ouverte des Maisons de la jeunesse et de la culture (MJC) invitait les jeunes à participer à des élections parallèles aux élections législatives.

L’Université d’été se préparait. Le philosophe Jacques Derrida fut invité. On se réunit dans les locaux de la CFDT. La poésie de Mallarmé était  également  au programme. Le 24 juin, l’instituteur Delbasty vint parler des méthodes Freinet, qui permettent à l’enfant d’épanouir son potentiel créatif. L’intérêt qu’il rencontra était-il annonciateur de l’action d’un autre instituteur toulousain, Jules Celma(10), qui voulut mettre en pratique cette pédagogie libératoire de l’enfant.

Les élections législatives à Toulouse plus qu’ailleurs mirent un point final à l’euphorie des partis de gauche qui avaient ouvertement soutenu la contestation. Tassement spectaculaires de la FGDS.

 

A partir de ce récit des événements toulousains, on peut remarquer une mobilisation du mouvement étudiant large et rapide. Ce mouvement se structura selon des objectifs qui lui étaient propres, sans jamais les perdre de vue. Le mouvement  ouvrier  fut  plus lent au démarrage malgré une forte implication de l’industrie aéronautique. Il fut plus frileux qu’ailleurs malgré les secteurs durs comme dans le bâtiment.

Somme toute, pendant ces deux mois, les toulousains se préoccupèrent d’avantage d’investir les symboles de la puissance publique est-ce là un effet de l’histoire de leur ville capitale de l’Occitanie ? – qu’à mettre des entraves à la production industrielle et capitaliste de la région.

  1. Le journal 25 avril (directeur Alain Alcouffe) ·3 numéros . sans date.
  2. La Dépêche du Midi, lundi 13 mai, p. 3
  3. SDS : Sozialistischer Deutscher
  4. Je tiens à remercier celles et ceux qui m’ont fourni documents et informations : Tony Alvarez, Tony Artous, Daniel Bensaid, Marie­ France Brive, Danielle Delbreil.
  5. Pour les trois académies de Créteil, Paris, Versailles : 509 898 étudiants.
  6. CNT : Confédération nationale du travail (Confederaci6n Nacional del Trabajo).
  7. FGDS : Fédération de la gauche démocrate et socialiste.
  8. FET : Fédération des étudiants toulousains.
  9. AGET·UNEF : Association générale des étudiants toulousains • Union nationale des étudiants de France.
  10. Jules Celma : Journal d’un éducastreur, Paris, Ed. Champ libre,
  11. La France de 68. Alain Delafe, Gilles Ragache – Paris, Seuil, 1978

 

 

Ferré Bernard

Posted: 13th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Bernard Ferré

Personnellement il me semble utile de considérer ma participation aux « évènements de mai 68 » en resituant ce moment dans une période plus étendue qui inclut un avant/après 68.

Avant 68

En octobre 1958 j’arrive à Toulouse pour m’inscrire en MGP(Math Physique) à la Fac des Sciences; c’est l’époque de la « guerre d’Algérie » .

La guerre d’Algérie n’est pas que le défi non relevé qu’une poignée de fellahs jette à l’un des premiers capitalistes du monde, il devient l’épisode sanglant d’une irréversible décolonisation. Surtout il apparaît que l’armée est de moins en moins l’instrument destiné à désarmer les rebelles, en particulier elle constitue une force sociale gérant ou prétendant gérer les campagnes et les banlieues algériennes. Plus la guerre dure plus l’Algérie devient aux yeux de l’armée le test de son propre rôle, la justification de son existence. Par ce rapide récapitulatif il devient plus évident pour moi de préciser qu’en arrivant à Toulouse et après quelques semaines de cours, la décision de m’engager « politiquement » fût prise sans trop d’hésitation, j’adhérais à l’UEC.

Les « facho », issus des Corpos de droit et de médecine (entre autre le frère de Lagaillarde) ainsi que les porteurs de faluches médaillées des classes prépa, faisaient le coup de poing contre les étudiants « antifascistes » qui tractaient aux sorties des amphis pour la fin de la guerre en algérie. Au « resto-U » rue des Lois les interventions violentes de groupes d’extrême droite « Occident »(certains parmi ces éléments suivaient la PMS et faisaient ainsi leurs travaux pratiques), provoquant des échauffourées régulièrement jusqu’au baston avec manches de pioches; l’étudiant de l’époque est issu de milieux favorisés, (bourgeoisie et petite bourgeoisie), 6% de fils d’ouvriers seulement ont le bac et font des études supérieures, ce monde n’est pas très politisé, la sélection universitaire et la future carrière polarise tout leur intérêt. Les luttes contre l’impérialisme français ne mobilisent guère que quelques étudiants dont certains sont en provenances de pays africains ou du Magreb; ainsi le contexte politique de la fin de la IVème république voit un PCF plus soucieux de son hégémonie « à gauche » et très défiant à l’égard du PSU qui a soutenu « le Manifeste des 121 »,( prise de position d’un ensemble d’intellectuels en faveur du FLN), et en rivalité avec la SFIO , Guy Mollet et F Mitterrand (secrétaire d’état à l’intérieur, promoteur des déplacements de population et des camps de regroupements surveillés militairement pour pacifier l’Algérie).

Le 13 mai 58 il y a le push des généraux factieux (Salan, Jouhaud,…« un carteron de généraux à la retraite » )(de Gaulle) à Alger, l’arrivée de DeGaulle pour solder la crise et proclamer la Vème République. Mais le fait le plus significatif est que la jeunesse intellectuelle et aussi travailleuse, s’est mise à résoudre, par elle-même et pour elle-même, la situation que lui crée la guerre d’Algérie. Refus « individualistes » d’incorporation de quelques appelés, « droit à l’insoumission » … vont traduire le désespoir que l’hypocrisie du PCF et de la gauche non-communiste inspirent aux jeunes, en ne s’opposant pas à l’envoi du contingent en Algérie et en votant la confiance à l’armée. Les sursitaires et les futurs appelés posent la question du « devoir militaire », le procès du réseau Jeanson, l’évocation de la torture, font paraître des solidarités pratiques avec les algériens en lutte. Il y a évidemment une affinité profonde entre le fait de refuser concrètement la guerre et le grand mouvement de décolonisation à l’échelle mondiale (après l’Indochine, la révolution cubaine et les luttes en Amérique latine ).

L’UNEF prend l’initiative d’une manifestation publique « pour la paix négociée en Algérie » , le PCF tente de saboter la manifestation et obtient que peu d’ouvriers y participent: le 27 octobre 60 à peine 200 étudiants de l’UEC sur 15000 participants s’isolent à la Sorbonne alors que leurs camarades vont se faire matraquer par la police. Pour moi la coupure entre le vieil appareil bureaucratique de Thorez et les jeunes est trop significative pour que je reste encore à L’UEC.

Je suis parti à Lille à la faculté des sciences en 59-60, j’étais inscrit PCB (physique, chimie biologie). J’ai aussi appris le russe et en suivant les cours de russe j’ai rencontré des « copains » de Pouvoir Ouvrier, ainsi que d’Information et Correspondance Ouvrière (leur revue, qui ensuite est devenu « socialisme et barbarie »). Certains avaient une connaissance de la « nébuleuse » situationniste. J’ai participé avec eux au soutien des premières grèves du Borinage, à Mons en Belgique. C’était une époque où le racisme était fort (dans certains bars il y avait même écrit « interdit au chiens et aux algériens »).

En 1961 je suis revenu de Lille et je me suis marié. Je repars comme instituteur remplaçant à Paris. Avec deux amis ariégeois, nous étions assez complices sur l’analyse politique, nous faisions la critique du PC, du PSU et de la FGDS. A Paris, je lisais la revue de l’Internationale Situationniste (IS) que j’achetais au kiosque du Bvd St Michel. Je me rendais à la fac pour rencontrer des gens, j’y avais mes copains, Georges faisait du grec et Yvonne préparait l’agrégation de philosophie. Ils nous amenait les écrits d’Althusser qui officiait à Normale Sup (mais aussi des bouquins de Macherey Badiou, Rancière, …). On lisait aussi H. Lefèbvre, on critiquait le stalinisme. Tous les jeudi j’allais à la Sorbonne on se retrouvait de manière inorganisée. On faisait un suivi des événements sociaux. J’étais intéressé par les actions de Pouvoir Ouvrier et la diffusion directe de l’information alors que le PC avait des organes de presse verrouillés. Je lisais tout ce qui sortait, mais je n’avais pas d’activité significative. J’avais une défiance vis-à-vis des universités que je considérais comme des institutions bourgeoises.

Dès que j’ai eu des moyens, j’allais chez Maspero, je m‘intéressais à l’Amérique latine, Cuba, aux revues OLAS , Gramma (le journal de Cuba), Pékin information, et Partisan (revue des chez Maspero – revue du marxisme critique). C’était les tribulations d’un instit à Paris assez désorganisé jusqu’en 67; j’ai été sensible à ce qui se passait en Europe, notamment à Berlin ou des luttes contre l’impérialisme américain relayaient des luttes en Amérique du Sud, j’ai entendu parler de Rudy Dutschke, je suivais les manifs du SDS. Enfin 1967 il y a eu le congrès de l’IS à Strasbourg et la parution du pamphlet « de la misère en milieu étudiant » par Mustafa Kayati membre de l’IS.

Mai-juin 68

Depuis 1958 j’étais en rupture avec le monde politique des partis. De Gaulle a proposé la 5eme république, il l’a soumise à référendum, c’est la seule fois où j’ai voté, j’ai voté contre cette constitution.

J’ai suivi aussi le conflit du Vietnam et les délibérations du tribunal Russel. En effet je participais en 67 à quelques actions des comités Vietnam de Base; ces militants ont ensuite développé le maoïsme totalement inféodé au petit livre rouge. Des le 22 mars 1968, il y a eu le procès des étudiants, j’ai suivi les évènements jusqu’au 3 mai ou ça a vraiment débuté, les étudiants du mouvement du 22 mars ont catalysé alors toutes les tendances pour engager leur action contre les arrestations. Ma participation commence par ma mise en grève dès la première semaine de mai, je ne mets plus les pieds dans l’école où je travaillais. Malgré le silence du SNI je participe au mouvement qui se développe. La « spontanéité » et le degré de conscience qui s’expriment dans la déroulement des évènements, se manifeste par le souci de « faire quelque chose » malgré la résistance des partis et des syndicats. Ce qui paraît évident c’est la mise en cause aussi bien de la culture que de la société qui la produit et de leur rapport. L’agitation se répand de Nanterre à la Sorbonne, de la Sorbonne aux autres universités , des universités aux usines, des usines aux quartiers, la France s’enflamme de proche en proche. Personnellement je participe aux débats spontanés dans la cour de la Sorbonne, aux prises de paroles dans les amphis. Des groupes s’ébauchent, la « subversion » ( ce que de Gaulle qualifiera de « serpent de la pagaille » ) et la contestation induisent la solidarité et l’union dans une communication qui s’actualise dans un refus de « l’atomisation du quotidien » qui sépare les individus dans la vie sociale. Vivre sans temps morts devient le slogan qui m’accompagnera pendant l’occupation de la Sorbone, et c’est le principe d’un soulèvement général que le CMDO lance depuis Paris: un appel internationnal pour renverser le vieux monde!

Le temps de l’action est arrivé: au cours d’un débat d’amphi à Censier qui réunit environ 400 à 500 instits, on décide d’aller occuper l’Institut Pédagogique National, rue d’Ulm, afin d’y organiser des débats  « critiques et libres » sur le rôle de l’Ecole . Le mouvement d’occupations se généralise aux institutions et aux usines; le jeu chaotique de la subversion s’instaure, le pouvoir gaulliste face aux « occupants » n’a plus que la violence arbitraire de sa police, toute hiérarchie est mise sans dessus dessous. La fameuse nuit des barricades je participe aux afffrontements avec les CRS rue Monge, sans autre connivence que celle de « continuer le combat » et avec une organisation minimale déterminée par des liens tissés « d’affinités entre personnes » appartenant ou non à des structures traditionnelles, groupuscules, partis, syndicats. « L’aventurisme » n’était que cette critique radicale du pouvoir telle qu’elle se constitue dans la rue en dehors de tout groupement politique; correspondant à la volonté des plus combatifs face à la déliquescence du gouvernement, les actions sont menées « pour aller plus loin » ainsi avec d’autres groupes d’inorganisés je prendrai part à l’incendie de la Bourse. Le but poursuivi par les manifestants était de provoquer une prise de conscience dans la population, constatant que l’appareil d’Etat n’étant plus rien, tout devait être reconstruit sur de nouvelles bases. Après les affrontements policiers du quartier latin, la grève générale rassemble presque 10 millions de travailleurs; Le 24 mai, alors que le service d’ordre de l’UNEF et du PSU empêche la prise du ministère des Finances et de la Justice, que les paysans bloquent les routes et organisent des meetings, le mouvement semble brûler les étapes, mais il n’y a pas une conscience suffisamment critique pour balayer les néo-bureaucraties, les discussions s’enlisent sur l’opportunité d’instaurer « l’autogestion ». Le 25 mai débutent les accords de Grenelle: PCF, FDGS, syndicats « concoctent » un programme anti-monopoliste et le 27 mai à Charlety l’engeance « politicienne » avec le concours des groupuscules gauchistes JCR, FER, OCI, … orchestrent la récupération, transformant les réelles avancées des luttes en occasions ratées. Le désamorçage du mouvement s’effectue par la manipulation idéologique des « militants » et les invitations indirectes de la CGT à reprendre le travail, sous la fausse bannière d’un « gouvernement populaire ». Mitterand annonce qu’il est candidat à la présidence de la République, les tractations pour tenter un pseudo-groupement révolutionnaire vont échouer, le MUR est créé sans conviction et surtout en dehors d’un soutient du mouvement réel qui refuse ce néo-bolchevisme teinté de libéralisme dans lequel il ne se reconnaît pas. Dès lors le Pouvoir gaulliste se ressaisit, le 30 mai après le discours de de Gaulle une manifestation se déroule sur les Champs-Elysés et le spectre de la guerre civile prend forme aux yeux des classes moyennes; grâce aux accords de Grenelle les luttes se réduisent à un affrontement gaullisme / PCF – CGT , qui s’empressent d’accepter des élections législatives, transformant le combat en débat qui ne concerne plus le mouvement réel des étudiants et des travailleurs, mais les appareils politiques et syndicaux. En juin à Flins, lors de l’évacuation de l’usine Renault par les CRS, je mène sans trop de conviction une dernière action de solidarité et de résistance avec le groupe informel que nous avions constitué, et c’est pour moi la fin de la lutte. La lente reprise du travail, secteur par secteur et les combats d’arrière garde au quartier latin annnoncent la fin de la subversion et la défaite électorale de la gauche: « élections piège à cons ». Avec les accords de Grenelle et le slogan « gouvernement populaire » la gauche des appareils politiques vient conforter le pouvoir gaulliste qui retrouve un adversaire à sa mesure et le terrain qu’il sait payant pour retirer les bénéfices de l’opération. Désormais les ressources du mouvement seront exploitées par les partis politiques et les idéologies .

Après 68

Je suis ensuite revenu à Toulouse en juillet 68. Une question taraudait l’après mai-68: à qui reviendra de maintenir la radicalité de l’idée? Une trame tisse le mouvement de mai, peut-elle pour autant constituer un fond utilisable pour l’avenir et articuler des règles d’action?

A la rentrée je m’inscris en philo et en psycho. Il y avait des cercles, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui sont devenus des amis.

En 69 et 70 les réunions informelles se tenaient au Florida, on menait des actions, la plus marquante fut celle de la Briqueterie, nous aidions les « prolétaires » afin qu’ils obtiennent des aménagements plus dignes de leur environnement de vie. Les immeubles de la Briqueterie (cité d’urgence) étaient d’un délabrement incroyable. .

En 1970 on a commencé les amphis « science et société » dans le cadre d’un séminaire. Il y a eu un retour critique à la Théorie, en fait « contestation », cette idée presque impossible dans la mesure où elle unit négation et affirmation (elle nie l’ordre en l’attestant); car il y a seulement une exigence de la contestation, exigence d’un impératif catégorique dont la loi se joue « essentiellement » de celui qui la proclame sans la jouer dans une affirmation violente. On essayait d’élaborer quelque chose qui permettait de dépasser l’insatisfaction sociale, face à l’autoritarisme. Dans « science et soc » nous faisions une lecture collective de l’œuvre de Marx, une lecture ouverte en analysant les néo marxismes, le travail de la première internationale Marx / Bakounine , puis Luckas, puis Gramsci,…

Notre lecture n’était pas celle d’Althusser, nous voulions une autre lecture des manuscrits de 44 et des « grundrisse » avec une intégration des critiques menées par les apports des sciences sociales et humaines. Dans l’analyse critique de Marx on s’appuyait sur les analyses et concepts portés par Foucault, par Lacan, et Freud. La pensée critique et la lutte des classes n’avait cessé de jouer dans l’espace même de la pensée bourgeoise et la pensée bourgeoise à son tour a déroulé son scénario dans l’espace de la Théorie(de la pensée théorique), sur ce plan les idéologies en lutte se rejoignent . Toutes ont peur pour leur théorie: leur théorie est leur capital.Rendre vie à la praxis, cela signifie abolir la Théorie – donc toutes les théories , quelles qu’elles soient , qui dans notre culture s’offrent à régir la pensée, car elles ne sont qu’autant de formes de ce qui entrave la production et s’opposent à son jeu. Socialisme, pensée bourgeoise sont des émanations de la même culture : sont donc toutes incapables de rendre compte de la contestation étudiante.Car c’est le cadre même de la culture que ces insurrections mettent en question. Et de ce fait elles font voler en éclats toutes ces catégories désuètes, voire ces procédés de mise en accusation, en quoi notre existence s’épuise à s’étirer: gauche/droite, blanc-noir, socialiste-bourgeois. La récupération n’est que l’effusion et la connivence où s’embrassent la Théorie, l’ordre, la mesure, le monopole, le but calculé, l’universel, l’humanisme, la culture, l’âme et la police.Don’t go gentle in the silent night…68! Une autre tendresse s’ouvre de l’Outre-Marx de la non-Théorie. Notre groupe fit sa dernière intervention à Toulouse, en critiquant le « nouveau philosophe » BH Lévy lors de la parution de son livre « l’idéologie française ».en 1981.

Julia Christian

Posted: 11th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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MAI 68 : UNE CONTESTATION HAPPENING

 

« Un happening est un environnement exalté, dans lequel le mouvement et l’activité sont intensifiés pendant un temps limité et où, en règle générale, les gens s’assemblent à un moment donné pour une action dramatique. » (Première  apparition et définition du mot «Happening » par A. Kaprow dans le n° d’hiver de 1958 de la revue Anthologist des étudiants  de l’université de Rutgers, USA).

PRELUDE : La « jeunesse s’ennuie »

Tu cites dans ton introduction sur le site « Itinéraires militants 1968 » l’article de Pierre Viansson-Ponté publié dans le journal  « Le Monde » le 15 mars 1968. Cet article est resté fameux et je crois utile d’en reprendre les principaux passages :

 » La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme. (…) Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victime de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter  »

Cet article prouve au moins 3 choses :

  • que la coupure des intellectuels germanopratins et de leurs médias préférés d’avec la société française et leur méconnaissance de la France réelle ne datent pas d’aujourd’hui,
  • que la désinvolture ironique avec laquelle le journaliste raillent la revendication des étudiant(e)s d’accéder librement aux chambres de leurs congénères prouve qu’il ne comprend pas ce qui est en train de se passer dans la société
  • que le mouvement 68 en France, malgré son intensité et sa spécificité, n’est que la queue d’une comète qui traversait les cieux du monde depuis quelque temps déjà.

Dans l’introduction  sur ton site, tu listes effectivement un certain nombre d’évènements  politiques  dans le monde qui ont  marqué les années 60 et précédé mai 68 en France.

Mais comment expliquer une telle succession et concomitance d’événements qui ont touché en profondeur l’Europe et l’Amérique ? Pourquoi, presque simultanément à San Francisco, Londres ,  Berlin, d’Amsterdam, Paris comme en province,  les jeunes de l’après guerre ont exprimé un certain rejet des normes sociales  de leur parents et revendiqué pour eux-mêmes, certes de manière encore confuse « J’ai quelque chose à dire mais je ne sais pas quoi » (slogan de 68) le désir d’un autre monde « je prends mes désirs pour la réalité, car je crois en la réalité de mes désirs » (autre slogan).

Malgré les différences de lieux et de culture, il y avait donc quelque chose de commun que la jeunesse du baby boom partageait. Aucune généralisation n’est possible, et pourtant  les faits de société sont comme les sondages, on interroge 1 000 personnes et ça nous donne l’opinion de la société toute entière.  Notre sentiment d’être unique en prend un coup, mais il faut bien admettre que nous sommes déterminés à un moment donné de l’histoire par les causes qui ont façonné les conditions dans lesquelles nous avons commencé à penser et ressentir. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les mêmes déterminations sociales produisent  des comportements qui se ressemblent.

Ainsi,  être né en 1946 aide à comprendre  de quoi l’happening de mai 68 fut le point d’orgue (et la fin) d’un mouvement  dont les prémisses  nous ramènent à la fin des années 50.

 

  1. ETRE NE EN 1946

Il faut avoir été lycéen dans les années 50 et au début des années 60 pour  comprendre la césure entre la génération des parents de l’époque et la génération de leurs enfants issus du baby boom de l’après guerre.

Ces parents là avaient connu 2 guerres mondiales, la première qu’avaient faite leurs propres parents et qui avaient marqué leurs histoires familiales, la seconde qu’ils avaient subie eux-mêmes.  Ils n’avaient connu les congés payés qu’en 1936 (et ne s’agissait-il alors que de 2 semaines), ils avaient pour la plupart travaillé dès l’âge de 14 ans, sans protection sociale, et venaient en masse de la campagne (en 1931 la moitié des Français étaient paysans). Ils n’avaient connu que le travail,  ils savaient que pour obtenir un peu il fallait se battre collectivement, ils avaient grandi sans ce qui nous semble aujourd’hui le confort domestique minimum. Ils croyaient à certaines valeurs fondées sur le travail, le sens civique, les bienfaits de l’école,  le respect de l’Etat et de ses corps constitués et  pour beaucoup celui de la religion. Pour eux la liberté se gagnait par le seul travail, leur rêve était que leurs enfants vivent mieux qu’eux en ayant accès au lycée.  Quant à leur vie sexuelle,  pour l’immense majorité elle était limitée au périmètre du couple, et l’on se mariait en robe blanche.

Et voilà que l’après guerre les projette dans les 30 glorieuses et qu’une partie d’un bonheur qu’on n’avait pas imaginé s’installe : la protection sociale, le plein emploi, la promesse d’une retraite, le confort à la maison avec l’allègement des tâches ménagères pour les femmes, les vacances rallongées, les sorties de weekend avec leurs premières voitures, la possibilité pour certains de leurs enfants de pouvoir envisager des études.

Cependant, pour ces enfants là qui n’avaient pas connu l’avant guerre, ce qui arrivait avec les 30 glorieuses était  dans l’ordre de l’évidence. Le progrès matériel  était normal, comme s’il avait toujours été là. On en profitait en croyant que celui-ci  serait toujours en expansion constante et qu’il fallait en jouir sans attendre (« vivre sans temps mort et jouir sans entraves »). Les moyens de communication, radio, télé , disques donnaient à voir et entendre de nouveaux modes de vivre et de penser, de nouveaux rythmes,  bref à respirer un  air de pure liberté  qui ne pouvait que s’opposer à l’univers déjà ancien, ennuyeux, trop bien ragé, trop corseté et trop moralisant  des parents, bref un univers dépassé (« cours camarade le vieux monde est derrière toi »).

 

Celui qui est né en 1946 écoute comme la plupart de ses camarades l’émission « Salut les Copains » diffusée sur Europe n°1 tous les jours de 17h à 19h après le lycée.  Devant le succès de l’émission un journal du même nom sera lancé en 1962. Il découvre les yéyés, mais aussi  le vent qui vient de l’Amérique, Elvis bien sûr  et apprend à danser le rock.  Il va dans les boums que l’on improvise dès que les parents sont absents, les filles par contre sont là, car le lycée devient mixte.  La mode est aux  cheveux longs au grand désespoir des parents et on porte des  pantalons « pattes d’éléphant » pour bien se démarquer des standards de tenue de premiers communiants.

La musique et la chanson ! Voilà ce qui créait le lien et le nouveau langage de la jeunesse. Voilà ce qui nourrissait plus que le « Capital » de Marx ou les écrits de Trotski l’imaginaire et la contestation de la jeunesse.

Celui qui est né en 1946 en France connaissait par cœur le répertoire de Johnny Halliday (alors l’archétype du rebelle… !!!).  Le 22 juin 1963, pour fêter le premier anniversaire du journal « Salut les Copains »,  Europe N°I annonce un concert de Johnny (avec Sylvie Vartan, Richard Anthony, les Chats  Sauvages…), place de la Nation. A la surprise générale 150 000 jeunes sont au rendez vous, du jamais vu !  Les journaux parlent de la « folle nuit de la Nation » et c’est dans un article du Monde qu’Edgar Morin invente à cette occasion l’expression  « yéyés ».

Mais très vite la musique venue d’Angleterre et des Etats Unis  va tout emporter. Musique dont chaque album était comme une vague d’une marée magique,  et dont le son et les paroles racontaient exactement ce que la jeunesse ressentait sans avoir pu jusque là savoir le dire :

Bon Dylan, Léonard Cohen, Joan Baez, The Animals, Otis Redding, The Birds, Simon and Garfunkel, The Beach Boys, The Mother of Invention, The Doors, Jimmi Hendricks, Aretha Franklin, Jefferson Airplane, Velvet Underground, The Who, Janis Joplin, The Mamas and the Papas, et bien d’autres …. et bien sûr et peut être surtout  les Rolling Stones et les Beatles dont on ne citera que 2  œuvres emblématiques :

– 1965, les Rolling Stones avec  «  I can’t get no Satisfaction »  font un immense tube en scandant la frustration de la jeunesse, frustration sexuelle, frustration occasionnée par la surconsommation (déjà ! ) et son aliénation par les médias (déjà !) .

Antoine de Caunes, dans son « dictionnaire amoureux du rock », déclare « je ne sais pas si je fis des réels progrès en anglais conventionnel, mais ce qui est certain, c’est qu’au bout d’un mois je parlais le Sgt Pepper à peu près couramment. »

–  1967 les Beatles sortent leur album le plus abouti « Sergent Pepper’s  lonely hearts club band » dans lequel  la chanson « Lucy in the Sky with Diamonds »  avec son acronyme LSD fait référence à la drogue, nouvelle porte du rêve et de la transmutation du réel.   Avec ses influences psychédéliques, ses instruments indiens, sa pochette aux habits et couleurs bariolés, l’album synthétisait l’essence du « Summer of love ».

The « Summer of love » est la manifestation et l’aboutissement de la contre-culture baptisée « hippie » par les médias.  Il est marqué par 2 événements.

D’abord la convergence à partir de janvier 1967 de jeunes (plus de 100 000) venus des Etats Unis, du royaume Uni, et même du Japon dans le district de Haight-Ashbury, un quartier de San Francisco et son parc du Golden Gate.  La chanson de John Phillips, du groupe The Mamas & The Papas, San Francisco (Be Sure to Wear Flowers in Your Hair) devint l’hymne du rassemblement et connut un succès mondial:

« If you’re going to San Francisco,
be sure to wear some flowers in your hair…
If you’re going to San Francisco,
Summertime will be a love-in there. »

En quelques mois le rassemblement se transforma en un large mouvement de rébellion face aux valeurs traditionnelles de l’Amérique.  Dans le Golden Gate Park, la nourriture était gratuite, ainsi que les drogues et l’amour libre. Un hôpital gratuit était installé pour les besoins médicaux, et un magasin gratuit offrait les nécessités de base à ceux qui en avaient besoin.. On y dénonçait la guerre du Vietnam (Make love, no war) en  y opposant le Flowers Power, baigné de Peace and Love

Puis vint le rassemblement  en juin 1967 (toujours environ 100 000 personnes) de Monterey, en Californie.

Le jeune français né en 1946 avait donc 21 ans à cette époque. A cet âge là, comme tous   ses camarades,  sa boussole émotionnelle était dirigée vers ces évènements et ce qu’ils  émettaient en traversant l’Atlantique. Lui aussi rêvait d’amour libre et de peace and love, bref d’un autre monde.

Bien qu’européen et malgré son éveil à la chose politique, ce qu’il respirait de ce vent d’Amérique et de ses nouveaux pionniers était celui de la liberté des mœurs, de la contestation de la société traditionnelle, de l’affirmation du plaisir contre la dépendance aux intérêts  économiques qui  aliénaient, particulièrement ceux des grandes puissances qui perpétuaient des guerres d’un autre âge.

D’autant qu’en Europe, au même moment d’autres mouvements, certes sous-tendus  par une histoire  et une tradition plus politiques qu’aux Etats Unis tentaient d’affirmer une culture de rupture.

Aux Pays Bas  le mouvement PROVO  prêche « le rejet des disciplines et des hiérarchies de la société industrielle, de l’Est comme de l’Ouest, au profit d’une société dite ludique, où les virtualités créatrices de chacun pourraient s’exercer dans une sorte de révolution permanente dans le jeu, qui reléguerait au second plan les cloisonnements imposés par la division du travail ». Plus question du classique schéma de la lutte des classes : selon Provo, le premier groupe est formé du peuple-consommateur, le deuxième est celui qui porte en lui les germes de la révolte à savoir le provotariat.

Les thèmes abordés sont la guerre du Vietnam, la lutte du Tiers-Monde, la liberté sexuelle, la monarchie néerlandaise. Les graffitis, les tracts, les happenings sont les moyens privilégiés pour diffuser les idées. Mais Provo agit aussi pour changer le quotidien des concitoyens : ce sont les plans blancs comme, bicyclette blanche gratuite pour éviter les embouteillages. Le mouvement ne dédaigne pas l’image et les médias. Provoquer et mystifier n’ont qu’un seul but : éveiller la conscience des gens, ainsi les bombes fumigènes sur le cortège nuptial de la princesse Béatrix et de Claus von Amsberg le 10 mars 1966. Ils  obtiennent un siège au conseil municipal d’Amsterdam en juin 1966

En Allemagne, Rudi  Dutschke fonde en 1962 la Subversive Aktion qui se réclame de l’Internationale Situationniste. A partir de 1966 il organise au sein du SDS de nombreuses manifestations contre la réforme universitaire, contre la grande coalition (CDU/SPD) et contre la guerre du Viêt Nam. En plein essor, le mouvement étudiant lie alors ces sujets à la critique du refoulement du passé national-socialiste, et se conçoit comme une partie de l’opposition extra-parlementaire .

Marqué par le socialisme chrétien de sa jeunesse, Dutschke se définit comme un marxiste révolutionnaire dénonçant autant le réformisme que le stalinisme. Pour lui l’économie de marché fait certes participer le prolétariat à la prospérité relative des pays industriels avancés, le fusionnant toutefois ainsi dans le capitalisme et le trompant par la même sur les rapports de force effectifs. La démocratie représentative et le parlementarisme sont donc pour Dutschke l’expression d’une « tolérance répressive » (Herbert Marcuse) qui masque l’exploitation des travailleurs et protègent les privilèges des possédants. Il ne pense pas que ces structures puissent être réformées ; elles devraient plutôt être changées dans un processus révolutionnaire international différencié qu’il qualifie de « longue marche par les institutions ».

Le 11 avril 1968 Dutschke est victime d’un attentat qui le laisse gravement blessé au cerveau. Beaucoup d’étudiants rendent responsable la presse d’Axel Springer qui depuis des mois ne cesse de critiquer Dutschke et les protestations étudiantes. La Bild-Zeitung, par exemple, appelait depuis plusieurs jours à la ferme répression des agitateurs. Lors des manifestations qui suivent l’attentat, éclatent de graves incidents, les plus violents de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne : le bâtiment des éditions Axel Springer est attaqué et les camions de livraison de ses journaux sont incendiés.

Ailleurs dans en Europe et dans le monde de nombreux autres mouvements d’étudiants pourraient être  signalés, mais ils sont plus ponctuels et moins idéologiquement structurés, nous ne nous y attarderons pas pour ne pas allonger un propos déjà trop long……

Par ailleurs, le jeune né en 1946 a peut être eu l’occasion de lire les publications de l’Internationale Situationnisme (IS) crée en 1957, notamment le « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations »  de Raoul Vaneigem et « La société du spectacle » de Guy Debord. Il y a lu que l’aliénation moderne  est celle où les rapports sociaux ne sont que des rapports marchands et la marchandise un objet du spectacle (« le spectacle est la religion de la marchandise »), tout comme les institutions et les relations sociales. Dès lors les Situationnistes, prônent  de « dissoudre la société présente pour accéder au règne de la liberté » tout en ajoutant que « La fête a toujours été importante pour l’IS parce que le caractère exubérant d’une vie quotidienne échappant au boulot et à la réflexion austère était en somme la base sur laquelle nous formions le projet de construire une existence désaliénée ».

Ca tombait bien, la loi Neuwirth autorisait en 1967, la vente de la pilule anticonceptionnelle !  Pour « jouir sans entraves », voilà une barrière qui  sautait !

 

  1. UN  MALENTENDU POLITIQUE

 

Ainsi mai 68 en France n’est-il qu’une version hexagonale de ce mouvement de « contreculture » qui animait la jeunesse occidentale du baby boom, immergée dans le confort du consumérisme naissant, pressée de  vivre selon ses désirs, cultivant un idéal de jouissance pacifique, et dont le principal motif de manifester  était l’opposition de la guerre au Vietnam.

 

A noter que la jeunesse étudiante de 1968 est pour l’essentiel  la fraction privilégiée de la nation. En 1968 moins de 20% d’une classe d’âge arrivent au baccalauréat, 80% des étudiants sont issues des classes que l’INSEE qualifierait de CSP+, 10% des étudiants seulement étant bacheliers.

 

Contrairement donc à la lecture « de gauche » que tu fais de ces événements, j’y vois au contraire les marques d’une contestation essentiellement culturelle, touchant notamment les mœurs.

→ NOTE : Sur ce point, et sans vouloir refaire la Genèse du mouvement de mai 68 et en particulier du mouvement initiateur de 22 mars,  il est nécessaire d’avoir à l’esprit qu’un des événements déclencheurs, à savoir la grève des étudiants de Nanterre décidée le 2 mai pour protester conte la décision du recteur Grappin de transférer  Cohn- Bendit dans une autre université démarre en fait un an plus tôt, le 29 mars 1967. Ce jour là 60 étudiants décident de manière spontanée d’investir un des pavillons de la cité universitaire réservé aux étudiantes : les jeunes filles ont le droit d’accéder au bâtiment des garçons mais l’inverse est interdit.

Le doyen Grappin fait appel aux forces de l’ordre, ce qui choque, car à l’époque, et depuis le Moyen Âge, les forces de police n’ont pas le droit d’intervenir dans le périmètre universitaire. Cernés par la police, 25 étudiants maintiennent l’occupation pendant une semaine, nourris par les filles. Enfin, après de longues tractations, ils obtiennent le droit de se retirer du pavillon des filles sans donner leur identité et avec l’engagement qu’il n’y aura ni poursuites, ni sanctions.

Cependant, quelques jours plus tard, 29 étudiants (les 25 derniers occupants et 4 autres n’ayant pas participé à l’action mais étant connus comme « militants politiques ») reçoivent un courrier les informant qu’ayant enfreint le règlement intérieur, ils sont exclus des œuvres universitaires et perdent le droit à avoir une chambre à la résidence de Nanterre. Cette sanction étant appliquée avec sursis.

Par ailleurs, une « liste noire » est dressée par les autorités universitaires : des étudiants contestataires que les professeurs sont invités à refuser à leurs cours, parmi lesquels Cohn-Bendit qui se voit même notifier une demande de quitter le territoire (ce qui finira par advenir : il ne participera qu’au prélude de Mai 68).

Les étudiants de ce qui allait devenir le mouvement du 22 Mars passent une année à diffuser leurs idées sur la liberté sexuelle et sur les « névroses » qu’induit le manque de liberté dans ce domaine et dans d’autres.

Le 26 janvier 1968, Cohn-Bendit interpelle François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports, qui inaugure la nouvelle piscine de Nanterre, sur son livre blanc sur la jeunesse : « Monsieur le ministre, j’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse. En trois cents pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes. » à quoi le ministre répond : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine. — Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes » répond Cohn-Bendit. En février, nouvelle altercation, mais cette fois avec le doyen de l’université.

Ainsi donc, cette contestation peut être appelée « révolution »,  en ce sens qu’elle prétendait renverser les normes de l’ordre moral ancien et l’ajuster au monde en train de naître. Et elle y a réussi, puisque mai 68 scelle le triomphe du libéralisme et du primat de l’individu, l’affirmation  du « je »  sur le « nous » et  a inauguré la période dans laquelle nous vivons désormais. Ainsi, sur le fond, le résultat de mai 68 fut-il plus une mise en adéquation  à la libéralisation mondiale naissante qu’une révolution sociale.

 

Sans doute ce résultat  peut-il surprendre aujourd’hui  ceux qui ont été les jeunes contestataires de ce printemps là. Mais sans le savoir, par leurs revendications  mêmes  ( « il est  interdit d’interdire »,…),  ils ont affirmé avant  tout un idéal hédoniste où l’individu a comme horizon de vie son propre épanouissement  personnel  sans remettre en cause véritablement  les structures de domination et de dépendance économiques qui  organisent  pourtant la soumission des individus aux logiques  du système économico-politique et déterminent leur conscience du monde (idéologie).

Tout ça tombait d’ailleurs fort à point, car le libéralisme, surtout quand l’économie se mondialise et se financiarise, a besoin en effet d’un minimum de règles imposées par le politique et souhaite des individus non reliés par des  solidarités nationales ou sociales pour qu’ils ne soient in fine que des producteurs- consommateurs  motivés  par la seule satisfaction de leur désir

De ce point de vue on peut affirmer que mai 68 a facilité le triomphe sans partage  du libéralisme en faisant de l’individu un « homo oeconomicus », seulement occupé de lui-même,  isolé socialement et sans appartenance de classe, se croyant libre, car ignorant les multiples causes qui le déterminent.  C’est de cette époque que l’on peut dater l’hégémonie de la vision anglo-saxonne de l’homme, vision essentiellement chrétienne  (In God we trust, God bless America) où l’homme est sensé jouir d’une liberté naturelle et intrinsèque, d’un libre-arbitre inné, non contingent  des conditions d’existence, alors que tous le travail intellectuel,  philosophique et politique des siècles précédents en Europe avait précisément combattu cette idée pour montrer que la liberté est  une conquête  collective qui passe par l’éducation, la connaissance et l’affranchissement des dominations sociales et économiques.

De   ce point de vue, en France,  les groupuscules gauchistes n’ont rien compris à mai 68, dont ils n’ont initié ni le mouvement, ni  pesé sur son déroulement et encore moins sur ses objectifs dont on a vu que l’immense majorité des participants parmi la jeunesse aspiraient surtout à un nouveau mode d’existence personnelle et  à  la fin d’une société fondée sur un modèle parental  d’autorité.  Le parti communiste et les syndicats n’avaient rien vu venir non plus, mais s’agissant du PC et de la CGT,  ils ont néanmoins bien compris que la contestation de mai 68 de jeunes venant pour la plupart de la petite bourgeoisie (et très généralement anti-communiste alors que le PC était encore le premier parti de la classe ouvrière) ne pouvait déboucher sur un changement de régime.  Ils en ont simplement profité pour obtenir pour les salariés de substantielles avancées  sociales lors de accords de Grenelle, c’est tout ce que l’on pouvait espérer alors.

 

A l’inverse de ce que tu crois comprendre de ce qui a surgi de mai 68, ce n’est donc pas la fin du consumérisme, mais sa victoire absolue.

 

Ce qui cache pour la France cette affirmation c’est effectivement l’aspect très particulier  que le mouvement y a revêtu.  La France a en effet  une histoire politique marquée par de nombreuses révolutions (1789, 1830, 1848, 1971, sans compter le front populaire, la séparation des églises et de l’Etat…).

 

Le caractère éruptif et si spécifiquement français de mai 68 s’inscrit dans une trame nostalgique idéalisée et hors sol  de ces révolutions gisant dans l’inconscient collectif nourri des images d’Epinal  des livres d’histoire, mais sans le sous bassement qui en faisait la légitimité, la force et la pertinence, celle de la volonté consciente de la classe dominée de renverser  l’ordre économique  imposé par la classe dominante.

 

La révolution de mai 68 fut donc un immense happening théâtral  ou, pour reprendre le dictionnaire Situationniste, un moment révélateur de la « société du spectacle ».

 

L’exemple le plus dérisoire fut la tentative de putsch constitutionnel du 28 mai de François Mitterrand.  Celui-ci, alors président de la FGDS,  tient une conférence de presse à l’Hôtel Continental et annonce sa candidature à la présidence de la République, promet une dissolution et des élections générales en octobre et, plus curieusement (la Constitution ne le prévoit pas), la formation d’un gouvernement provisoire de gestion «composé de dix membres choisis sans exclusive et sans dosage». Il se propose de former ce gouvernement, «mais d’autres que moi peuvent y prétendre légitimement, je pense d’abord à monsieur Mendès France». A une question sur la participation des communistes à ce gouvernement, il a répété: «Sans exclusive et sans dosage.»

 

Ce putsch fit pschitt et  le résultat démocratique ne se fit pas attendre : aux  élections législatives de juin 1968, sur 487 députés, la droite obtient 354 sièges,  la FGDS 57 et le PC 34 !

 

Quelques décennies plus tard  plusieurs dirigeants trotskystes de l’époque devenaient des éléphants du PS et la majorité des jeunes étudiants qui avaient défilé en dénonçant  les privilèges et l’ordre établi formaient  la génération  « Bobo », seule vraie bénéficiaire de la « révolution » de 68.

 

BAISSEZ LE RIDEAU !

 

  1. UN ITINERAIRE PERSONNEL

 

Je fus sans doute comme ce jeune né en 1946.  Avec la grande chance d’avoir profité des 30 glorieuses, celle d’avoir vécu au son des musiques de la culture rock et  pop, d’avoir fait l’expérience de la liberté de la fin des années 60, d’avoir été militant à une époque où changer le monde était encore imaginable, avant de devenir comme beaucoup d’autres….un privilégié de la génération « Bobo ».

 

BREF SYNOPSIS DE MON ITINERAIRE PERSONNEL « POLITIQUE »
PERIODES EVENEMENTS
1946 Naissance à Toulouse dans un milieu ouvrier
1956 Rentre au lycée.

Première expérience politique : le premier jour de la rentrée les élèves de terminales font un sitting dans la cour pour protester à l’appel de l’UNEF contre la guerre en Algérie et pour le sursis pour les étudiants.

1956-1962 Louveteau, scout, routier : on apprend le vivre en équipe, l’autonomie, et à s’engager pour les autres et notamment pour les plus démunis
1963-1965 Classes prépa à Fermat. 5 jours après la rentrée de 1963, Daniel Ben Saïd, alors membre de l’UEC (la scission pour créer la JCR n’interviendra qu’en 1965) me place ma première carte UNEF. Je deviens militant UNEF
1965-1968 Ecole d’ingénieurs à Chimie Strasbourg.

1967 : je suis au bureau de l’UNEF Strasbourg et au Bureau de l’AFGES quand les Situationnistes s’emparent du bureau de l’UNEF et de l’AFGES. Je les côtoie, ils sont pour moi mes premiers maîtres intellectuels. Et puis la vie quotidienne qu’ils mènent n’est pas triste !

Je fume mes premiers pétards et goûte au LSD.

Mai 1968 : je participe à la coordination strasbourgeoise, je vais à Paris assister à une assemblée du mouvement du 22 mars.

Juin 68 : Je décide d’adhérer au PC. Mes amis étudiants d’alors, tous issus de la bourgeoisie et ignorant de la classe ouvrière prétendaient faire la révolution contre les organisations qui la représentaient. J’en tire la conclusion.

1969-1970 Université de Delft en Hollande. Je fréquente la fin du mouvement PROVO. Autres pétards, autres pastilles de LSD.
1970-1972 Coopération au Congo. Je pars dans ce pays qui se réclame du socialisme scientifique avec 90 autres diplômés tous militants (trotskystes, maoïstes, communistes, PSU).  Nous en profitons pour lire Marx, Gramsci, Marcuse et tous les autres de l’école de Francfort. Nous échangeons et polémiquons. Je me découvre une passion pour l’Afrique.
1972-1981 Militant du PCF. Secrétaire de la section du Mirail, membre du Comité fédéral de Haute Garonne.
1987 Je rejoins les Rénovateurs Communistes
1988 Je représente les Rénovateurs Communistes au comité de coordination Haut Garonnais pour la campagne électorale de Pierre Juquin.

Dernier engagement politique.

1992 Je rentre au Grand Orient de France

 

 

Lemaire Gilles

Posted: 9th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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Gilles Lemaire

 

Durant mes années de lycée à Paris, j’ai fréquenté l’aumônerie  catholique et tout naturellement je me suis engagé dans la JEC jeunesse étudiante chrétienne. Le lycée dans ses années de l’avant-68 était oppressant, la discipline sévère. La JEC fut ma première bouffée de liberté et d’ouverture au monde.

Alors que je finissais mon année de terminale C au lycée Henri IV, déboule le mouvement de mai 68.

A l’hiver 67-68, j’avais participé timidement à 2-3 manifestations pour la paix au Vietnam. Mon père était anti-communiste et j’étais plein de préjugés sur la gauche communiste.

Durant les mois de mai et juin 1968, j’ai occupé mon lycée, manifesté, discuté. Mon engagement politique date de ce fantastique tourbillon de paroles libérées, de vies ouvertes, d’échanges permanents.

Ensuite mon histoire est un bout de l’histoire de l’extrême gauche. J’adhère au PSU en janvier 1969 ; je fais mes classes préparatoires scientifiques entre deux manifestations ou occupations de lycée. Je suis reçu au concours de l’ENSEEIHT et je rejoins ainsi Toulouse à l’automne 1971.

Le PSU de ces années là est le creuset d’un formidable bouillonnement d’idées ; je m’y plonge et participe à ses débats. Il est partagé entre deux grandesorientations, pour simplifier ! L’une incarnée par Michel Rocard souhaite rénover la social démocratie, l’autre cherche à construire le parti révolutionnaire. Le congrès de Lille de juin 1971 marque la rupture entre ces deux orientations ; Michel Rocard y est majoritaire d’extrême justesse, grâce aux mandats toulousains que lui apporte Alain Béneteau, en les détournant quelque peu !

La prise de contrôle du PSU par Michel Rocard entraînera les départs successifs des courants de gauche vers la LCR, le PCMLF et la création d’une petite organisation d’extrême gauche originale la Gauche ouvrière et paysanne.

La GOP présente la particularité d’être une organisation d’extrême gauche peu dogmatique, d’une moyenne d’âge plus « avancée » que les organisations d’extrême gauche tout juste sorties des milieux étudiants et mordant surtout sur les jeunesses ouvrières .

Mon engagement avec la GOP me conduit à m’impliquer au côté des paysans travailleurs dans la préparation du premier grand rassemblement sur le Larzac de l’été 1973. Ce compagnonnage avec les paysans du Larzac durera jusqu’à l’abandon de l’extension du camp militaire en juin 1981 suite à l’élection
de François Mitterrand et même encore aujourd’hui je conserve des liens avec les habitants de ce causse, notamment avec un certain José Bové.

La GOP un peu à bout de souffle fusionne avec Révolution !, scission de la la LCR pour fonder l’Organisation Communiste des Travailleurs (OCT) en décembre 1976. Cette fusion dans un contexte de reflux de l’extrême gauche et avec des militants de culture très différente ne fonctionnera pas et après beaucoup d’autres je quitte l’OCT fin 1977.

C’est pour moi une période de remise en cause ; j’étais devenu informaticien le 1er avril 1977 dans une SSII après deux années où sortant du service militaire j’avais milité comme permanent de la GOP, je m’impliquais dans unesection syndicale CFDT. Cette insertion dans une vie professionnelle « classique », la fin de mes espérances de « construire le parti révolutionnaire » m’amène à considérer que la réforme de la société est peut être possible et en tout cas souhaitable par la voie démocratique et que la révolution est certainement illusoire et peut être dangereuse (c’est l’époque
où j’ouvre les yeux sur la réalité du régime de Mao Tsé Toung)

Cela me conduit en 1982 après le premier coup de semonce pour la gauche avec le mauvais résultat des élections cantonales à entrer au Pari socialiste.

J’y resterai dix ans et en sortirai en 1992. Le fonctionnement du Parti socialiste, la coupure entre une section locale vivante, avec des adhérents intéressants et des débats réels et un appareil qui vu de loin !, car je ne m’impliquerait durant ces dix années qu’au niveau de mon arrondissement parisien, est totalement coupé de cette base sans que celle-ci y ait prise, les difficultés de la gauche au gouvernement, les renoncements, l’enlisement préféré à l’audace,., me font penser que pour être vraiment réformiste, ce
que je reste, il faut être sacrément radical !

Après 1992, je resterai actif localement avec des bagarres sur le logement, pour sauver un marché couvert, que Dominati voulait détruire pour réaliser une opération immobilière d’envergure, je soutiendrai la lutte des immigrés sans papiers avant de me rapprocher des Verts actifs localement autour d’Yves Contassot et d’y adhérer en novembre 1999.

Ensuite c’est de l’histoire plus récente, ma participation aux débats des Verts me conduit à devenir secrétaire national en janvier 2003 ; des champs d’OGM au soutien des sans papiers, je m’implique jusqu’à ce jour comme simple militant des Verts, comme membre du Conseil d’administration d’Attac,..

Ce parcours de 40 ans d’implication constante dans la vie de la cité, est marqué par des périodes successives politiques différentes 1968-1978 l’extrême gauche, 1982 – 1992 le parti socialiste, 1999 à aujourd’hui les Verts, avec
tant que j’étais salarié, de 1977 à 1997 un engagement syndical CFDT, avec des responsabilités de délégué du personnel, membre puis secrétaire de comité d’entreprise, délégué syndical. Je regarde ce parcours avec tendresse, sans en renier les engagements forts mais en en reconnaissant les erreurs. L’unité de ce parcours c’est mon engagement pour la solidarité, l’égalité
sociale et la démocratie participative. Je sais que je resterai attaché à la gauche, à cette tradition de plus de deux siècles. Imaginer un monde nouveau, tenir compte des problèmes actuels de l’humanité, réchauffement climatique, crise énergétique, crise alimentaire, biodiversité en péril, . n’est pas simple. Il n’y aura plus de « prêt à penser », les tâtonnements seront la règle mais je pense qu’il est nécessaire de vouloir changer sinon le monde, en tout cas beaucoup de fonctionnements sociaux, économiques et politiques.

Gilles Lemaire

Lourdou Henri

Posted: 8th janvier 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages personnels
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68 et après : mon témoignage

Henri LOURDOU, né le 30 mai 1954 à Mende (Lozère), études secondaires au lycée Foch de Rodez de 1964 (6e) à 1971(Tale), classe prépa (lettres sup-option philo) au lycée Fermat de Toulouse en 1971-2, fac d’Histoire au Mirail (Duel puis licence) de 1972 à 1976, service militaire à Ruelle, près d’Angoulême en 1976-7, chômage et intérim en 1977-9, reprise des études en 1979 : maîtrise, DEA puis doctorat de 3e cycle sur le syndicalisme contemporain à Toulouse et en Midi-Pyrénées ; concours d’entrée dans l’enseignement en 1984 (PEG de LEP), puis Capes d’Histoire-géo en 1987. Prof en Poitou-Charentes (collège puis lycée) de 1988 à 2002 ; prof à Tarbes (collège) depuis 2002.

Comment  je suis entré en politique

Mon premier souvenir politique (j’avais 11 ans) : la campagne télévisée pour les présidentielles de 65. J’avais donné la préférence à Mitterrand parce qu’il était le seul à ne pas nous avoir infligé son CV : j’y avais vu une marque de modestie de bon aloi…

En Mai 68 j’étais un sceptique radical : tout cela me paraissait bien vain. J’étais resté à la maison tout le temps des événements.

A cette époque je me sentais étranger à tout ce qui m’entourait, voire insécurisé par le rapport aux autres. Mon seul refuge était la lecture. Et c’est par les livres que je me suis réconcilié avec le monde. Il faut dire que j’avais quelque raison de lui en vouloir : la mort subite et prématurée de mon père lorsque j’avais 7 ans m’a longtemps enfermé dans un complexe d’infériorité mâtiné de ressentiment.

Mon intérêt à la politique est né sans doute de cela : c’est surtout mon manque d’assurance face au monde qui m’a poussé à chercher à le comprendre, plus que mon ressentiment ne m’a poussé à le détruire. C’est ainsi que j’ai pu, de mon point de vue, basculer du bon côté : le réformisme plutôt que la protestation.

Cette passion de comprendre le monde ne m’a jamais quitté : elle vient fondamentalement du fait que personne ne m’a jamais tendu les clés pour ouvrir la porte, j’ai donc dû trouver moi-même comment faire pour voir ce qu’il y avait derrière.

Comment  je me suis formé

J’ai été marqué essentiellement par la lecture. Adolescent, mon (maigre) argent de poche passait quasi-entièrement dans les livres et les journaux. Mais avant-même de dépenser de l’argent, j’avais commencé par écluser toutes les ressources gratuites de lecture dont je disposais.

Le déclic fut, je m’en souviens, un reportage télé sur un congrès anarchiste à Carrare, où Cohn-Bendit et ses copains étaient venus semer la contestation parmi les vieux anars. C’était fin 68. C’est là que j’ai découvert à la fois Cohn-Bendit et l’anarchisme. Ce fut pour moi une double révélation.

J’ai donc cherché tout ce que j’ai pu à la Bibliothèque Municipale, ma principale source pendant longtemps. Et je suis tombé, ô miracle, sur « le » livre signé Cohn-Bendit, « Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme ». En matière d’anarchisme par contre, fort peu de choses, si ce n’est, si je me souviens bien, un « philosophe d’aujourd’hui » (collection de poche de P.Seghers) sur Bakounine. Mais, grâce à la lecture de Cohn-Bendit, j’ai en partie réparé cette lacune en commandant notamment « La révolution inconnue » de Voline, dès sa réédition. Puis j’ai continué ma quête en lisant tout ce que je trouvais sur mai 68 (y compris Raymond Aron…) ; je ne comprenais pas tout ce que je lisais bien sûr : j’ai même lu « l’homme unidimensionnel » de Marcuse à 16 ans et sans la culture nécessaire !

Je dois distinguer dans le lot « La brèche » de Morin, Lefort et Coudray. Edgar Morin fut et reste un de mes auteurs préférés : j’ai alors dévoré tout ce que j’ai trouvé de lui, de « L’homme et la mort » à son « Journal de Californie ».

Dans la foulée j’ai cherché les périodiques cités par le « Cohn-Bendit » : « Socialisme ou barbarie », « Rouge et noir », « Les cahiers de mai ». Interrogée, la buraliste n’a pu me désigner que le 3e, mais je découvris en même temps les périodiques rangés dans le même rayon : « rouge », « lutte ouvrière », « l’Humanité rouge », puis plus tard « l’Idiot International ». Je les ai tous « essayés » : mais je ne suis resté un lecteur régulier que des « cahiers » et de « l’Idiot » (c’est là que j’ai découvert le féminisme), auxquels je joindrai rapidement « l’hebdo Hara-Kiri »(qui devint après novembre 70 « Charlie hebdo »). C’est là que j’ai découvert l’écologie en lisant Fournier. Mention spéciale pour « Actuel », où je lus l’interview qui me fascina de l’animateur des Kabouters hollandais, Roel Van Duyn : on y trouvait une stratégie politique non-violente que l’on pourrait baptiser alter-constructive ; une des racines de mon réformisme.

Mon besoin de comprendre le monde n’en était pas pour autant comblé : certes, j’étais un libertaire convaincu, mais la plupart des groupes gauchistes ne l’étaient pas. La mode était au marxisme, et même au léninisme. Contradiction que j’essayai de dépasser en cherchant un marxisme non léniniste. Mais mon appétit allait au-delà de cela : j’avais aussi découvert , à travers Marcuse, la psychanalyse. Là aussi cependant je m’inscrivis à contre-courant : la lecture de « La révolte contre le père » et «La crise de générations » de Gérard Mendel m’ouvrit d’autres perspectives que le lacanisme à la mode dans les milieux gauchistes. Je suis resté fidèle à Mendel, dont je me considère comme un disciple. C’est un de mes engagements les plus discrets mais les plus constants (Voir les plus de 50 n° du bulletin trimestriel « La démocratie dans l’école » de 1991 à 2005, et le livre éponyme de Claire Rueff-Escoubès à La Découverte, ainsi que l’action persévérante de Françoise Inizan-Vrinat, Conseillère d’Orientation Psychologue, pour promouvoir le Dispositif d’Expression Collective des Elèves. Voir plus largement le site « sociopsychanalyse.com ». Je reste persuadé, malgré ce qu’il faut appeler l’échec de cette entreprise, que le déficit de socialisation est l’un des principaux défauts du système éducatif français ; c’est l’une des raisons qui font que je me retrouve totalement dans les positions des Verts sur l’éducation).

Mais j’avais pleinement conscience de mon inculture : j’ai commencé à essayer de combler ce déficit par la lecture régulière du « Monde » au foyer du lycée, et particulièrement de son supplément hebdomadaire du vendredi « Le Monde des Livres ». Aujourd’hui encore, je ressens une excitation particulière à la lecture de ce supplément : celle de découvrir quelque chose de nouveau et d’intéressant.

C’est ainsi que j’ai découvert une publication alors fort peu à la mode : les « cahiers Spartacus ». Ce fut par la recension d’un petit opuscule de souvenirs de l’écrivain prolétarien Henry Poulaille intitulé « Mon ami Calandri », il s’agissait de sa rencontre, encore enfant, vers 1900,  avec un militant anarchiste. Je commandais la brochure par la poste et un nouvel horizon de découvertes s’offrit à moi. Les « cahiers Spartacus » étaient une publication créée dans les années 30 par un jeune intellectuel révolutionnaire, René Lefeuvre. Ils disparurent dans les années 50, époque de la glaciation stalinienne, pour renaître après 68. René Lefeuvre se réclamait du courant marxiste révolutionnaire anti-léniniste en se référant notamment à Rosa Luxemburg. Les lots de publications anciennes qu’il soldait pour relancer son titre furent ma première formation sur l’Histoire du mouvement ouvrier. J’y découvris une dénonciation sans concession des turpitudes du stalinisme, notamment lors de la guerre d’Espagne. J’y découvris surtout les coordonnées d’une autre publication dont j’avais découvert l’existence dans les « Actuelles » de Camus. Interrogé sur l’inexistence d’un courant révolutionnaire ouvrier alternatif au stalinisme, celui-ci citait Pierre Monatte et sa revue « La révolution prolétarienne ».

Cette « revue syndicaliste révolutionnaire fondée par Pierre Monatte en 1925 » existait toujours. Je m’y abonnai. Sa lecture mensuelle de 1971 à 1975 m’a sans doute prémuni contre les excès du sectarisme et de l’intolérance : je dois en particulier saluer la mémoire de celui de ses chroniqueurs le plus « à droite » selon le point de vue de l’époque, Roger Hagnauer dont le bon sens venait tempérer régulièrement les emballements pro-chinois de Robert Louzon.

Car le paradoxe de ces années-là fut le suivant : le grand dynamisme militant qui animait une partie de la jeunesse s’accompagnait d’une forme de délire idéologique avant-gardiste qui pouvait pervertir à tout moment les causes que nous défendions. Relativiser la pertinence de nos engagements était et reste le seul moyen d’en garantir la pérennité et l’efficacité.

C’est dans « La Révolution prolétarienne » que j’ai lu cette lettre d’un vieux syndicaliste révolutionnaire intitulée « Les revendications et la révolution : les choses qu’il ne faut pas dire ». Il y mettait en cause un jeune gauchiste de son usine qui défendait le principe du « pieux mensonge révolutionnaire » pour mobiliser les masses. Son apologie de la vérité est restée pour moi un principe constant.

Mes engagements et leur pertinence

La grande affaire militante de ces années-là fut pour moi la lutte du Larzac.

Il se trouve que j’y avais mes racines familiales, mais des racines en voie d’extinction. Plus aucun Lourdou n’habitait le Larzac : mon grand-père, Louis Lourdou, l’avait quitté pour s’établir en Lozère. Seule sa sœur y avait fait souche en gardant l’auberge familiale (mon arrière-grand-père était cordonnier-aubergiste) à l’Hospitalet du Larzac. Son fils, mon parrain, en avait fait le dernier bar-tabac du village.

C’est par le biais de mes nouveaux amis du « Pavé » que j’ai eu connaissance et que j’ai participé à la première manifestation contre le projet d’extension du camp militaire, le 6 mai 1971. L’appel avait été lancé par le MDPL (Mouvement pour le Désarmement , la Paix et la Liberté, lié au PSU), et tous les gauchistes de la région s’y étaient ralliés : il y avait là des maos de la « Cause du Peuple » venus de Toulouse, des occitanistes du COEA  venus de Montpellier…Mon copain Antoine Loubière, qui était au courant de tout le gotha d’extrême-gauche régional, me les présentait avec tout l’aura attaché à certains (le fameux JJ qui avait attaqué un car de flics à lui tout seul…le miltant-poète occitaniste Roland Pécout avec son parler fleuri : « on est pas venus là pour enculer les mouches »…)

Après un défilé dans Millau, nous étions montés à La Cavalerie : là, à l’entrée du camp, un conciliabule avait commencé pour savoir ce qu’on allait faire. Certains redoutaient une démonstration violente, d’autres l’espéraient. Moi j’étais allé déjeuner chez mon parrain, où j’avais trouvé un accueil chaleureux mais sceptique : « Qu’est-ce qu’ils croient faire ? »

Mais revenons au « Pavé ». C’était le groupe gauchiste local de Rodez, animé alors par 2 personnages charismatiques qui ont connu des destins contradictoires. René Duran, pour qui j’ai toujours gardé un grand attachement, était un ouvrier-bohème autodidacte, très porté sur l’action culturelle et attaché à son enracinement local. Jean-Louis Chauzy était un étudiant en Sciences Economiques qui préférait militer à Rodez qu’à Toulouse, où il était pourtant membre du bureau de l’Unef, sans être pour autant encarté au PSU qui la dirigeait alors. Le Pavé diffusait les « cahiers de mai » quand, au printemps 1970, je fis sa connaissance par un tract affiché clandestinement dans un couloir du lycée annonçant une réunion à la salle paroissiale de mon quartier.

Je demandai la permission à ma mère d’aller à une « réunion de jeunes » à l’Eglise : elle me l’accorda sans problème, tant elle était contente de me voir enfin sortir, « au lieu de rester toujours enfermé avec mes livres ».

La réunion portait sur les problèmes de la paysannerie : un film était annoncé, il s’agissait de l’intervention de Bernard Lambert lors d’un meeting tenu récemment à Rodez sur « les paysans dans la lutte des classes ». Le film ne fut pas projeté (je compris dans la seconde partie de la soirée que c’était en raison de la présence d’un RG : c’était un film amateur non déclaré, donc risquant d’entraîner des problèmes…). Nous n’étions pas très nombreux : une vingtaine ?

Par la suite, mes relations avec le « Pavé » furent fluctuantes : j’hésitai d’abord un peu à frayer avec un groupe qui s’avéra rapidement de tendance maoïste, malgré la grande tolérance idéologique qui y régnait et le bon accueil que je reçus. De fait l’esprit était plus libertaire que « marxiste-léniniste ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, sur proposition de René Duran, il se lia à la rentrée 1970 avec le groupe « Vive La Révolution » de Nanterre, animé par Roland Castro. Et nous diffusâmes ce journal dont le contenu m’émerveillait : « Tout ! » (« Ce que nous voulons : Tout ! »). L’éditorial du n°1 m’enchanta : je le lus  et le relus en soulignant les passages importants. En particulier les passages polémiques contre les « Nouveaux partisans » de la « Cause du Peuple », accusés de « substitutisme » : cette critique de leur avant-gardisme militariste avait tout mon accord. Mon spontanéisme et mon populisme libertaires y trouvaient leur comptant. Et, plus que cela mon refus de la fascination pour la violence.

C’est sans doute ce qui explique, plus que mes racines familiales, mon investissement de longue durée dans la lutte du Larzac. Dès la rentrée 1971, je créais avec quelques condisciples un comité Larzac au lycée Fermat, puis je participai régulièrement aux activités du comité Larzac de Toulouse de 1972 à 1981 (avec une interruption pendant mon service militaire en 1976-7). Il y avait dans ce mouvement une conjonction inhabituelle qui me changeait un peu des ambiances sectaires du mouvement étudiant. J’y ai côtoyé au fil des ans Jean-Pierre Laval, Marie-Françoise Larnaudie, Alain Moultson, Marie Laffranque, Jacques Bonnefoy, François Lalau…entre autres.

J’avais adhéré à Lutte Occitane, prolongement du COEA , dont le groupe toulousain comptait Philippe Regol (qui fit son coming out d’homosexuel quand il s’installa à Barcelone, où il vit toujours je pense), Alain Alcouffe (notre théoricien et grand ancien) qui nous rejoignit par la suite, et mon copain Antoine Loubière, mais aussi Christian Caujolle et Jacques Massey. Nous avions passé un partenariat avec le nouveau groupe GOP, issu du secteur étudiant du PSU, animé par Gilles Lemaire et Jean-Michel Clavel, et bientôt rejoint par 2 fortes personnalités : Gérard Milhès et Bernard Mélier. Nous partagions un local au 5 rue des Jacobins, habité par Gilles Lemaire. Réunions quasi-quotidiennes et ronéo dans la cuisine, et un électrophone qui passait en boucle les 45 tours de Dominique Grange et de Marti.

Et c’était aussi le moyen de garder un lien avec Rodez. Quand je rejoignis la GOP(Gauche Ouvrière et Paysanne) à l’été 74, ce fut pour la préparation du rassemblement du Larzac le plus important de toute cette lutte. Ce fut pour moi un été de grande découverte : j’y fis la connaissance de tous les grands dirigeants de ce groupuscule de 400 militants, Marc Heurgon, Alain Desjardins, Alain Lipietz, Daniel Costagliola, Alain Salmon et quelques autres…Notre ami, proche de l’ex-Pavé (qui avait disparu en même temps que VLR pour se fondre dans le mouvement social) Pierre Vuarin, ingénieur agronome en fin de formation qui avait prolongé son stage de fin d’étude en restant sur place dans l’Aveyron, où il enchaînait les vacations et les petits boulots, faisait la liaison avec le comité Larzac de Rodez. C’est avec lui que nous créâmes un éphémère « Nouveau Journal de l’Aveyron » (3 n° parus durant l’année 1975) dont j’étais le « directeur de publication » en titre, mais dont il était la vraie cheville ouvrière.

René Duran s’était replié sur l’action culturelle occitaniste non conventionnelle en créant un fanzine personnel « Esclaïre » ; Jean-Louis Chauzy était devenu le nouveau permanent de l’UD-CFDT et commençait une carrière qui devait le mener à la présidence du CESR de Midi-Pyrénées en passant par le secrétariat régional de la  CFDT .

Mon action militante dans ces années-là fut un engagement total. Nous croyions, en tout cas moi je croyais, à l’imminence de la Révolution. Cette croyance délirante est inséparable de l’énergie déployée alors.

Ma fascination pour le mouvement néo-communautaire trouva à s’investir a minima dans le semi-communautarisme que nous instaurâmes à quelques uns (Avec Antoine Loubière, Chantal Nicole, Claudette Grinfan, José Allosa, Nadine Galabrun, Dominique Enjalbert…) au 9 quai Lombard : nous avions loué les 3 appartements habités de l’immeuble, et ce fut un lieu de vie très actif des années 75 à 79 dans l’extrême-gauche étudiante toulousaine.

Je dirais aujourd’hui que cet engagement a eu 2 versants contrastés, dont l’un avait  pour  moi un caractère plutôt positif et l’autre nettement négatif. Avec le recul je persiste sur le jugement et même je le renforce.

Commençons par le négatif.

Il s’agit du mouvement étudiant. Quand j’entrai en fac, le « mouvement étudiant » s’était scindé en plusieurs courants qui se combattaient avec acharnement. D’un côté l’Unef, abandonnée par le PSU, avait été reprise par 2 tendances qui avaient scissionné : la tendance PCF, dite « Unef Renouveau », et la tendance trotskyste lambertiste de l’AJS-OCI, qui avait gardé le sigle Unef. De l’autre, les « révolutionnaires authentiques » avaient constitué des « Comités de Lutte », rapidement noyautés par la Ligue Communiste qui les avait fédérés en une « Union nationale » ; les autres révolutionnaires avaient donc constitué les CAR (Comités d’Action Révolutionnaire), où se retrouvaient les étudiants du PSU, ceux de « Révolution ! » ( scission de « gauche » de la Ligue ) et les quelques maos qui restaient. Bien sûr j’allais aux réunions du CAR où je dus endurer les sermons des militants idéologiquement aguerris : je me rappelle particulièrement de Patrick Lumeau nous rappelant que nous devions clairement réaffirmer sans cesse notre triple orientation : « anti-capitaliste, anti-impérialiste et anti-réformiste » pour nous démarquer des Comités de Lutte. Tout cela me passait un peu au-dessus de la tête je dois l’avouer.

Ces guéguerres incessantes entre groupuscules faisaient pourtant notre quotidien et culminaient lors des mouvements printaniers contre les projets (toujours néfastes) du gouvernement concernant la jeunesse.

Ainsi lors du mouvement du printemps 73 contre la création du DEUG et la loi Debré supprimant les sursis au service militaire.

Les AG quotidiennes du « mouvement » donnaient lieu à des prises de paroles homériques où le jeu consistait d’abord à empêcher autant que possible l’expression des 2 Unef (réviso et social-traître), puis à disputer à la Ligue le leadership du mouvement au nom de « la gauche du mouvement » (nous donc). Il s’agissait à chaque fois de gagner un vote sur une initiative emblématique : pour nous il s’agissait de radicaliser en poussant (sans le dire) à l’affrontement. La logique de surenchère qui préside à ce genre d’AG nous favorisait. Et au bout de 3 années (printemps 76), la « gauche du mouvement » eut enfin son heure de gloire avec sa « manif-cogne » et sa prise d’otage (le recteur retenu tout un après-midi au restau-U du Mirail). C’est à ce moment que, résiliant mon sursis, je partis au service militaire. Ma contribution à la lutte fut de canaliser et tenir au courant de ce qui se passait, au moyen du mégaphone de la GOP, les manifestants entraînés pour certains à leur corps défendant dans cette manif-cogne d’avril 76…

Et pourtant j’avais été moi aussi soumis à la fascination de la violence, et j’avais, j’ai toujours, une réelle amitié pour notre leader militaire d’alors, Bernard Mélier.

Cette fascination de la violence, étroitement liée aux surenchères entre groupuscules, avait un côté machiste et tribal qui m’en a finalement écarté.

Je ne repense pas sans une certaine honte au seul cocktail molotov que j’aie jamais lancé,  lors d’une manifestation armée contre un meeting du Comité de Défense de l’Armée au printemps 75. J’avais (nous avions ?) la peur aux tripes, mais nous marchions soutenus par l’esprit de bande et une forme de fierté de corps (« les maos », réputés meilleurs cogneurs que les trotsk’…) et j’ai lancé ma bouteille en direction d’un cordon de gardes mobiles casqués, avec sans doute des pères de famille comme j’allais le devenir, au risque d’en brûler sévèrement un. Heureusement  j’ai lancé beaucoup trop court.

Et terminons par le positif

Je reste par contre fier de mon engagement pour les paysans du Larzac pour différentes raisons.

D’abord parce que ce fut une lutte victorieuse : l’extension du camp militaire ne s’est pas faite et les paysans n’ont pas été chassés de leur terre.

Ensuite parce que cette lutte a généré un véritable mouvement social à l’échelle du Larzac et au-delà. Que ce mouvement fut pluraliste jusqu’au bout en faisant coexister des gens aux idées différentes qui ont fini par s’influencer mutuellement.

Je veux parler ici de la non-violence et de la désobéissance civile : j’ai renvoyé mon livret militaire en solidarité avec les paysans du Larzac en 1980, ce qui m’a valu le seul procès de ma vie…en juillet 1981(la sentence ne fut même pas prononcé, car nous faisions partie des amnistiés du 14 juillet). J’ai donc travaillé avec des militants non-violents, moi qui croyais tout d’abord à la nécessité de la révolution par les armes ! Et je suis devenu  non-violent : je crois aujourd’hui que toute action violente porte en elle des effets négatifs qui contrebalancent plus que largement ses effets supposés positifs…y compris dans les situations-limites où la violence reste la seule solution possible. C’est pourquoi je reste toujours vigilant face à certaines formes d’action : ainsi le mouvement des Faucheurs Volontaires d’OGM m’a toujours paru flirter avec une dynamique dangereuse, aujourd‘hui fort heureusement et habilement évitée par le lancement du mouvement des Semeurs volontaires, que je salue.

Autre aspect positif de cette lutte : elle a fait la démonstration de la nécessité de s’inscrire dans les institutions. C’est la victoire électorale du réformiste honni Mitterrand, celui-là même que nous avions dû protéger contre certains gauchistes lors du rassemblement de 1974, qui a permis le débouché positif d’une lutte qui commençait à s’essouffler. C’est le souvenir de cela qui a retenu à mon avis José Bové de verser totalement dans le protestataire. Je pense que nous aurons l’occasion de travailler politiquement avec lui et certains de ses amis, dans un autre cadre que celui, contre-productif, des « comités unitaires anti-libéraux ». Si j’ai eu une attitude que certains ont dû juger sectaire à leur égard en 2007, c’est par souci de cohérence et de clarté politique.

Enfin, et c’est un satisfecit personnel, ce fut pour moi un engagement constant jusqu’au bout, et malgré la démobilisation ambiante. Je me souviens du dernier meeting Larzac à Toulouse en novembre 80 au 22 allées de Barcelone : j’avais pratiquement tout organisé tout seul avec l’aide de 2 ou 3 personnes…et nous avions péniblement réussi à remplir la salle.

Je passe sur tout un tas d’autres engagements, car j’ai conscience de m’être largement étalé. Je mentionne donc juste :

le Comité Information Portugal (1975-78) avec Daniel Borderie, Gérard Verfaillie, Dominique Mélier, Serge Fournier, Claudette Grinfan, Isabelle Sneed et Danilo Prado-Garcia.

Une mention spéciale pour Serge Fournier, qui nous a quitté prématurément (assassiné m’a-t-on dit dans le parking souterrain de l’immeuble du Mirail où il habitait). Formateur au Crept (la boîte de formation continue de la CFDT Midi-Pyrénées), il avait été ouvrier à la Thomson de Bagneux. Il m’a appris la sérigraphie et quelques épisodes de son action à la Thomson. Il avait créé l’Apep (Association Populaire d’Education Permanente) pour faire du soutien scolaire et organiser des sorties avec les jeunes du quartier : j’aimerais bien savoir ce qu’il en est advenu.

Solidarité avec Solidarnosc (1982-84) avec Jacques Tchao, Violette Alvarez et Geneviève Azam.

Et bien sûr la CFDT, où j’ai adhéré en décembre 1981, suite au coup de force de Jaruzelski en Pologne, et dont je suis toujours adhérent et militant. J’ai fait un bilan de cet engagement syndical dans un article polémique de la revue « Mouvements » en 2000, grâce à la compréhension et l’ouverture d’esprit de Gilbert Wassermann, dont je salue la mémoire. Opposant à Nicole Notat en décembre 95, je fus l’un des co-fondateurs d’AC ! dans les Deux-Sèvres, mais je ne rejoignis pas l’opposition « officielle » de « Tous ensemble » et je quittai AC ! en 1998 quand la Conf’ entendit enfin les critiques de la base sur sa gestion de l’Unedic et qu’AC ! se fut transformé en instrument de dénigrement systématique de la CFDT. J’ai gardé cette orientation de soutien critique à la majorité confédérale lors de l’épisode des « retraites » de 2003 : j’ai alors activement participé aux débats et propositions pour démocratiser davantage le fonctionnement confédéral. Car sur le fond, je soutiens toujours le contenu du compromis de 2003 et la nécessité d’un positionnement prenant en compte l’ensemble des paramètres du problème…et pas un seul, comme l’extrême-gauche.

Aujourd’hui

Au total que reste-t-il de tout cela ? Ce que j’y avais mis au départ : la volonté de comprendre la société dans laquelle je vis ; la révolte contre l’injustice et l’hypocrisie ; le souci de construire plus que celui de détruire ; la fraternité avec des gens avec qui j’ai partagé ces combats, au-delà de nos désaccords ponctuels.

J’y ajouterais aujourd’hui : la tolérance et la défense de toutes les libertés, la méfiance envers les dérives totalitaires et le romantisme illusoire de la rupture. Mais aussi une certaine pratique militante basée sur l’usage rigoureux du compte-rendu et l’attention à la bonne circulation de l’information (je dois cela notamment à Jacques Maubuisson, ex-militant GOP du groupe de Perpignan) ; le souci du débat et de l’exigence intellectuelle.

C’est pour toutes ces raisons, et quelques autres, que je suis, depuis 1990, adhérent des Verts.

Je suis aujourd’hui un écologiste réformiste, social-démocrate, pro-européen et mondialiste (inscrit au  « registre international des Citoyens du monde » depuis 1971). Et c’est l’occasion pour finir de parler d’Attac et de l’altermondialisme.

Quand Attac s’est créé, j’ai poussé mon syndicat, le Sgen-CFDT des Deux-Sèvres, à y adhérer. A la première (et seule) réunion d’Attac où j’ai participé, à Thouars, la majorité des participants étaient des adhérents CFDT … Et puis j’ai vite constaté qu’Attac était devenu la structure d’accueil de tous les « orphelins de l’extrême-gauche » qui étaient avant tout des nostalgiques et des revanchards plus que des prospecteurs et des inventeurs du monde de demain. Je mentionnerai en particulier le courant, longtemps majoritaire à Attac, de ce qu’il faut appeler les « social-nationalistes » qui viennent de créer, autour de Jacques Nikonoff, le M’PEP, nouveau parti qui s’apprête à lancer pour les européennes de 2009 une campagne populiste sur le thème « Sortons de l’UE ». Si le fossé à Gauche entre partisans du « oui » et du « non » au TCE doit être comblé, ce ne peut être au prix de la moindre concession à ce courant. C’est pourquoi j’ai participé à la création de « Sauvons l’Europe » : même si le côté boy-scout de certains de ses animateurs m’énerve un peu, c’est de ce côté que je penche.