Lourdou Henri

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

68 et après : mon témoignage

Henri LOURDOU, né le 30 mai 1954 à Mende (Lozère), études secondaires au lycée Foch de Rodez de 1964 (6e) à 1971(Tale), classe prépa (lettres sup-option philo) au lycée Fermat de Toulouse en 1971-2, fac d’Histoire au Mirail (Duel puis licence) de 1972 à 1976, service militaire à Ruelle, près d’Angoulême en 1976-7, chômage et intérim en 1977-9, reprise des études en 1979 : maîtrise, DEA puis doctorat de 3e cycle sur le syndicalisme contemporain à Toulouse et en Midi-Pyrénées ; concours d’entrée dans l’enseignement en 1984 (PEG de LEP), puis Capes d’Histoire-géo en 1987. Prof en Poitou-Charentes (collège puis lycée) de 1988 à 2002 ; prof à Tarbes (collège) depuis 2002.

Comment  je suis entré en politique

Mon premier souvenir politique (j’avais 11 ans) : la campagne télévisée pour les présidentielles de 65. J’avais donné la préférence à Mitterrand parce qu’il était le seul à ne pas nous avoir infligé son CV : j’y avais vu une marque de modestie de bon aloi…

En Mai 68 j’étais un sceptique radical : tout cela me paraissait bien vain. J’étais resté à la maison tout le temps des événements.

A cette époque je me sentais étranger à tout ce qui m’entourait, voire insécurisé par le rapport aux autres. Mon seul refuge était la lecture. Et c’est par les livres que je me suis réconcilié avec le monde. Il faut dire que j’avais quelque raison de lui en vouloir : la mort subite et prématurée de mon père lorsque j’avais 7 ans m’a longtemps enfermé dans un complexe d’infériorité mâtiné de ressentiment.

Mon intérêt à la politique est né sans doute de cela : c’est surtout mon manque d’assurance face au monde qui m’a poussé à chercher à le comprendre, plus que mon ressentiment ne m’a poussé à le détruire. C’est ainsi que j’ai pu, de mon point de vue, basculer du bon côté : le réformisme plutôt que la protestation.

Cette passion de comprendre le monde ne m’a jamais quitté : elle vient fondamentalement du fait que personne ne m’a jamais tendu les clés pour ouvrir la porte, j’ai donc dû trouver moi-même comment faire pour voir ce qu’il y avait derrière.

Comment  je me suis formé

J’ai été marqué essentiellement par la lecture. Adolescent, mon (maigre) argent de poche passait quasi-entièrement dans les livres et les journaux. Mais avant-même de dépenser de l’argent, j’avais commencé par écluser toutes les ressources gratuites de lecture dont je disposais.

Le déclic fut, je m’en souviens, un reportage télé sur un congrès anarchiste à Carrare, où Cohn-Bendit et ses copains étaient venus semer la contestation parmi les vieux anars. C’était fin 68. C’est là que j’ai découvert à la fois Cohn-Bendit et l’anarchisme. Ce fut pour moi une double révélation.

J’ai donc cherché tout ce que j’ai pu à la Bibliothèque Municipale, ma principale source pendant longtemps. Et je suis tombé, ô miracle, sur « le » livre signé Cohn-Bendit, « Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme ». En matière d’anarchisme par contre, fort peu de choses, si ce n’est, si je me souviens bien, un « philosophe d’aujourd’hui » (collection de poche de P.Seghers) sur Bakounine. Mais, grâce à la lecture de Cohn-Bendit, j’ai en partie réparé cette lacune en commandant notamment « La révolution inconnue » de Voline, dès sa réédition. Puis j’ai continué ma quête en lisant tout ce que je trouvais sur mai 68 (y compris Raymond Aron…) ; je ne comprenais pas tout ce que je lisais bien sûr : j’ai même lu « l’homme unidimensionnel » de Marcuse à 16 ans et sans la culture nécessaire !

Je dois distinguer dans le lot « La brèche » de Morin, Lefort et Coudray. Edgar Morin fut et reste un de mes auteurs préférés : j’ai alors dévoré tout ce que j’ai trouvé de lui, de « L’homme et la mort » à son « Journal de Californie ».

Dans la foulée j’ai cherché les périodiques cités par le « Cohn-Bendit » : « Socialisme ou barbarie », « Rouge et noir », « Les cahiers de mai ». Interrogée, la buraliste n’a pu me désigner que le 3e, mais je découvris en même temps les périodiques rangés dans le même rayon : « rouge », « lutte ouvrière », « l’Humanité rouge », puis plus tard « l’Idiot International ». Je les ai tous « essayés » : mais je ne suis resté un lecteur régulier que des « cahiers » et de « l’Idiot » (c’est là que j’ai découvert le féminisme), auxquels je joindrai rapidement « l’hebdo Hara-Kiri »(qui devint après novembre 70 « Charlie hebdo »). C’est là que j’ai découvert l’écologie en lisant Fournier. Mention spéciale pour « Actuel », où je lus l’interview qui me fascina de l’animateur des Kabouters hollandais, Roel Van Duyn : on y trouvait une stratégie politique non-violente que l’on pourrait baptiser alter-constructive ; une des racines de mon réformisme.

Mon besoin de comprendre le monde n’en était pas pour autant comblé : certes, j’étais un libertaire convaincu, mais la plupart des groupes gauchistes ne l’étaient pas. La mode était au marxisme, et même au léninisme. Contradiction que j’essayai de dépasser en cherchant un marxisme non léniniste. Mais mon appétit allait au-delà de cela : j’avais aussi découvert , à travers Marcuse, la psychanalyse. Là aussi cependant je m’inscrivis à contre-courant : la lecture de « La révolte contre le père » et «La crise de générations » de Gérard Mendel m’ouvrit d’autres perspectives que le lacanisme à la mode dans les milieux gauchistes. Je suis resté fidèle à Mendel, dont je me considère comme un disciple. C’est un de mes engagements les plus discrets mais les plus constants (Voir les plus de 50 n° du bulletin trimestriel « La démocratie dans l’école » de 1991 à 2005, et le livre éponyme de Claire Rueff-Escoubès à La Découverte, ainsi que l’action persévérante de Françoise Inizan-Vrinat, Conseillère d’Orientation Psychologue, pour promouvoir le Dispositif d’Expression Collective des Elèves. Voir plus largement le site « sociopsychanalyse.com ». Je reste persuadé, malgré ce qu’il faut appeler l’échec de cette entreprise, que le déficit de socialisation est l’un des principaux défauts du système éducatif français ; c’est l’une des raisons qui font que je me retrouve totalement dans les positions des Verts sur l’éducation).

Mais j’avais pleinement conscience de mon inculture : j’ai commencé à essayer de combler ce déficit par la lecture régulière du « Monde » au foyer du lycée, et particulièrement de son supplément hebdomadaire du vendredi « Le Monde des Livres ». Aujourd’hui encore, je ressens une excitation particulière à la lecture de ce supplément : celle de découvrir quelque chose de nouveau et d’intéressant.

C’est ainsi que j’ai découvert une publication alors fort peu à la mode : les « cahiers Spartacus ». Ce fut par la recension d’un petit opuscule de souvenirs de l’écrivain prolétarien Henry Poulaille intitulé « Mon ami Calandri », il s’agissait de sa rencontre, encore enfant, vers 1900,  avec un militant anarchiste. Je commandais la brochure par la poste et un nouvel horizon de découvertes s’offrit à moi. Les « cahiers Spartacus » étaient une publication créée dans les années 30 par un jeune intellectuel révolutionnaire, René Lefeuvre. Ils disparurent dans les années 50, époque de la glaciation stalinienne, pour renaître après 68. René Lefeuvre se réclamait du courant marxiste révolutionnaire anti-léniniste en se référant notamment à Rosa Luxemburg. Les lots de publications anciennes qu’il soldait pour relancer son titre furent ma première formation sur l’Histoire du mouvement ouvrier. J’y découvris une dénonciation sans concession des turpitudes du stalinisme, notamment lors de la guerre d’Espagne. J’y découvris surtout les coordonnées d’une autre publication dont j’avais découvert l’existence dans les « Actuelles » de Camus. Interrogé sur l’inexistence d’un courant révolutionnaire ouvrier alternatif au stalinisme, celui-ci citait Pierre Monatte et sa revue « La révolution prolétarienne ».

Cette « revue syndicaliste révolutionnaire fondée par Pierre Monatte en 1925 » existait toujours. Je m’y abonnai. Sa lecture mensuelle de 1971 à 1975 m’a sans doute prémuni contre les excès du sectarisme et de l’intolérance : je dois en particulier saluer la mémoire de celui de ses chroniqueurs le plus « à droite » selon le point de vue de l’époque, Roger Hagnauer dont le bon sens venait tempérer régulièrement les emballements pro-chinois de Robert Louzon.

Car le paradoxe de ces années-là fut le suivant : le grand dynamisme militant qui animait une partie de la jeunesse s’accompagnait d’une forme de délire idéologique avant-gardiste qui pouvait pervertir à tout moment les causes que nous défendions. Relativiser la pertinence de nos engagements était et reste le seul moyen d’en garantir la pérennité et l’efficacité.

C’est dans « La Révolution prolétarienne » que j’ai lu cette lettre d’un vieux syndicaliste révolutionnaire intitulée « Les revendications et la révolution : les choses qu’il ne faut pas dire ». Il y mettait en cause un jeune gauchiste de son usine qui défendait le principe du « pieux mensonge révolutionnaire » pour mobiliser les masses. Son apologie de la vérité est restée pour moi un principe constant.

Mes engagements et leur pertinence

La grande affaire militante de ces années-là fut pour moi la lutte du Larzac.

Il se trouve que j’y avais mes racines familiales, mais des racines en voie d’extinction. Plus aucun Lourdou n’habitait le Larzac : mon grand-père, Louis Lourdou, l’avait quitté pour s’établir en Lozère. Seule sa sœur y avait fait souche en gardant l’auberge familiale (mon arrière-grand-père était cordonnier-aubergiste) à l’Hospitalet du Larzac. Son fils, mon parrain, en avait fait le dernier bar-tabac du village.

C’est par le biais de mes nouveaux amis du « Pavé » que j’ai eu connaissance et que j’ai participé à la première manifestation contre le projet d’extension du camp militaire, le 6 mai 1971. L’appel avait été lancé par le MDPL (Mouvement pour le Désarmement , la Paix et la Liberté, lié au PSU), et tous les gauchistes de la région s’y étaient ralliés : il y avait là des maos de la « Cause du Peuple » venus de Toulouse, des occitanistes du COEA  venus de Montpellier…Mon copain Antoine Loubière, qui était au courant de tout le gotha d’extrême-gauche régional, me les présentait avec tout l’aura attaché à certains (le fameux JJ qui avait attaqué un car de flics à lui tout seul…le miltant-poète occitaniste Roland Pécout avec son parler fleuri : « on est pas venus là pour enculer les mouches »…)

Après un défilé dans Millau, nous étions montés à La Cavalerie : là, à l’entrée du camp, un conciliabule avait commencé pour savoir ce qu’on allait faire. Certains redoutaient une démonstration violente, d’autres l’espéraient. Moi j’étais allé déjeuner chez mon parrain, où j’avais trouvé un accueil chaleureux mais sceptique : « Qu’est-ce qu’ils croient faire ? »

Mais revenons au « Pavé ». C’était le groupe gauchiste local de Rodez, animé alors par 2 personnages charismatiques qui ont connu des destins contradictoires. René Duran, pour qui j’ai toujours gardé un grand attachement, était un ouvrier-bohème autodidacte, très porté sur l’action culturelle et attaché à son enracinement local. Jean-Louis Chauzy était un étudiant en Sciences Economiques qui préférait militer à Rodez qu’à Toulouse, où il était pourtant membre du bureau de l’Unef, sans être pour autant encarté au PSU qui la dirigeait alors. Le Pavé diffusait les « cahiers de mai » quand, au printemps 1970, je fis sa connaissance par un tract affiché clandestinement dans un couloir du lycée annonçant une réunion à la salle paroissiale de mon quartier.

Je demandai la permission à ma mère d’aller à une « réunion de jeunes » à l’Eglise : elle me l’accorda sans problème, tant elle était contente de me voir enfin sortir, « au lieu de rester toujours enfermé avec mes livres ».

La réunion portait sur les problèmes de la paysannerie : un film était annoncé, il s’agissait de l’intervention de Bernard Lambert lors d’un meeting tenu récemment à Rodez sur « les paysans dans la lutte des classes ». Le film ne fut pas projeté (je compris dans la seconde partie de la soirée que c’était en raison de la présence d’un RG : c’était un film amateur non déclaré, donc risquant d’entraîner des problèmes…). Nous n’étions pas très nombreux : une vingtaine ?

Par la suite, mes relations avec le « Pavé » furent fluctuantes : j’hésitai d’abord un peu à frayer avec un groupe qui s’avéra rapidement de tendance maoïste, malgré la grande tolérance idéologique qui y régnait et le bon accueil que je reçus. De fait l’esprit était plus libertaire que « marxiste-léniniste ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, sur proposition de René Duran, il se lia à la rentrée 1970 avec le groupe « Vive La Révolution » de Nanterre, animé par Roland Castro. Et nous diffusâmes ce journal dont le contenu m’émerveillait : « Tout ! » (« Ce que nous voulons : Tout ! »). L’éditorial du n°1 m’enchanta : je le lus  et le relus en soulignant les passages importants. En particulier les passages polémiques contre les « Nouveaux partisans » de la « Cause du Peuple », accusés de « substitutisme » : cette critique de leur avant-gardisme militariste avait tout mon accord. Mon spontanéisme et mon populisme libertaires y trouvaient leur comptant. Et, plus que cela mon refus de la fascination pour la violence.

C’est sans doute ce qui explique, plus que mes racines familiales, mon investissement de longue durée dans la lutte du Larzac. Dès la rentrée 1971, je créais avec quelques condisciples un comité Larzac au lycée Fermat, puis je participai régulièrement aux activités du comité Larzac de Toulouse de 1972 à 1981 (avec une interruption pendant mon service militaire en 1976-7). Il y avait dans ce mouvement une conjonction inhabituelle qui me changeait un peu des ambiances sectaires du mouvement étudiant. J’y ai côtoyé au fil des ans Jean-Pierre Laval, Marie-Françoise Larnaudie, Alain Moultson, Marie Laffranque, Jacques Bonnefoy, François Lalau…entre autres.

J’avais adhéré à Lutte Occitane, prolongement du COEA , dont le groupe toulousain comptait Philippe Regol (qui fit son coming out d’homosexuel quand il s’installa à Barcelone, où il vit toujours je pense), Alain Alcouffe (notre théoricien et grand ancien) qui nous rejoignit par la suite, et mon copain Antoine Loubière, mais aussi Christian Caujolle et Jacques Massey. Nous avions passé un partenariat avec le nouveau groupe GOP, issu du secteur étudiant du PSU, animé par Gilles Lemaire et Jean-Michel Clavel, et bientôt rejoint par 2 fortes personnalités : Gérard Milhès et Bernard Mélier. Nous partagions un local au 5 rue des Jacobins, habité par Gilles Lemaire. Réunions quasi-quotidiennes et ronéo dans la cuisine, et un électrophone qui passait en boucle les 45 tours de Dominique Grange et de Marti.

Et c’était aussi le moyen de garder un lien avec Rodez. Quand je rejoignis la GOP(Gauche Ouvrière et Paysanne) à l’été 74, ce fut pour la préparation du rassemblement du Larzac le plus important de toute cette lutte. Ce fut pour moi un été de grande découverte : j’y fis la connaissance de tous les grands dirigeants de ce groupuscule de 400 militants, Marc Heurgon, Alain Desjardins, Alain Lipietz, Daniel Costagliola, Alain Salmon et quelques autres…Notre ami, proche de l’ex-Pavé (qui avait disparu en même temps que VLR pour se fondre dans le mouvement social) Pierre Vuarin, ingénieur agronome en fin de formation qui avait prolongé son stage de fin d’étude en restant sur place dans l’Aveyron, où il enchaînait les vacations et les petits boulots, faisait la liaison avec le comité Larzac de Rodez. C’est avec lui que nous créâmes un éphémère « Nouveau Journal de l’Aveyron » (3 n° parus durant l’année 1975) dont j’étais le « directeur de publication » en titre, mais dont il était la vraie cheville ouvrière.

René Duran s’était replié sur l’action culturelle occitaniste non conventionnelle en créant un fanzine personnel « Esclaïre » ; Jean-Louis Chauzy était devenu le nouveau permanent de l’UD-CFDT et commençait une carrière qui devait le mener à la présidence du CESR de Midi-Pyrénées en passant par le secrétariat régional de la  CFDT .

Mon action militante dans ces années-là fut un engagement total. Nous croyions, en tout cas moi je croyais, à l’imminence de la Révolution. Cette croyance délirante est inséparable de l’énergie déployée alors.

Ma fascination pour le mouvement néo-communautaire trouva à s’investir a minima dans le semi-communautarisme que nous instaurâmes à quelques uns (Avec Antoine Loubière, Chantal Nicole, Claudette Grinfan, José Allosa, Nadine Galabrun, Dominique Enjalbert…) au 9 quai Lombard : nous avions loué les 3 appartements habités de l’immeuble, et ce fut un lieu de vie très actif des années 75 à 79 dans l’extrême-gauche étudiante toulousaine.

Je dirais aujourd’hui que cet engagement a eu 2 versants contrastés, dont l’un avait  pour  moi un caractère plutôt positif et l’autre nettement négatif. Avec le recul je persiste sur le jugement et même je le renforce.

Commençons par le négatif.

Il s’agit du mouvement étudiant. Quand j’entrai en fac, le « mouvement étudiant » s’était scindé en plusieurs courants qui se combattaient avec acharnement. D’un côté l’Unef, abandonnée par le PSU, avait été reprise par 2 tendances qui avaient scissionné : la tendance PCF, dite « Unef Renouveau », et la tendance trotskyste lambertiste de l’AJS-OCI, qui avait gardé le sigle Unef. De l’autre, les « révolutionnaires authentiques » avaient constitué des « Comités de Lutte », rapidement noyautés par la Ligue Communiste qui les avait fédérés en une « Union nationale » ; les autres révolutionnaires avaient donc constitué les CAR (Comités d’Action Révolutionnaire), où se retrouvaient les étudiants du PSU, ceux de « Révolution ! » ( scission de « gauche » de la Ligue ) et les quelques maos qui restaient. Bien sûr j’allais aux réunions du CAR où je dus endurer les sermons des militants idéologiquement aguerris : je me rappelle particulièrement de Patrick Lumeau nous rappelant que nous devions clairement réaffirmer sans cesse notre triple orientation : « anti-capitaliste, anti-impérialiste et anti-réformiste » pour nous démarquer des Comités de Lutte. Tout cela me passait un peu au-dessus de la tête je dois l’avouer.

Ces guéguerres incessantes entre groupuscules faisaient pourtant notre quotidien et culminaient lors des mouvements printaniers contre les projets (toujours néfastes) du gouvernement concernant la jeunesse.

Ainsi lors du mouvement du printemps 73 contre la création du DEUG et la loi Debré supprimant les sursis au service militaire.

Les AG quotidiennes du « mouvement » donnaient lieu à des prises de paroles homériques où le jeu consistait d’abord à empêcher autant que possible l’expression des 2 Unef (réviso et social-traître), puis à disputer à la Ligue le leadership du mouvement au nom de « la gauche du mouvement » (nous donc). Il s’agissait à chaque fois de gagner un vote sur une initiative emblématique : pour nous il s’agissait de radicaliser en poussant (sans le dire) à l’affrontement. La logique de surenchère qui préside à ce genre d’AG nous favorisait. Et au bout de 3 années (printemps 76), la « gauche du mouvement » eut enfin son heure de gloire avec sa « manif-cogne » et sa prise d’otage (le recteur retenu tout un après-midi au restau-U du Mirail). C’est à ce moment que, résiliant mon sursis, je partis au service militaire. Ma contribution à la lutte fut de canaliser et tenir au courant de ce qui se passait, au moyen du mégaphone de la GOP, les manifestants entraînés pour certains à leur corps défendant dans cette manif-cogne d’avril 76…

Et pourtant j’avais été moi aussi soumis à la fascination de la violence, et j’avais, j’ai toujours, une réelle amitié pour notre leader militaire d’alors, Bernard Mélier.

Cette fascination de la violence, étroitement liée aux surenchères entre groupuscules, avait un côté machiste et tribal qui m’en a finalement écarté.

Je ne repense pas sans une certaine honte au seul cocktail molotov que j’aie jamais lancé,  lors d’une manifestation armée contre un meeting du Comité de Défense de l’Armée au printemps 75. J’avais (nous avions ?) la peur aux tripes, mais nous marchions soutenus par l’esprit de bande et une forme de fierté de corps (« les maos », réputés meilleurs cogneurs que les trotsk’…) et j’ai lancé ma bouteille en direction d’un cordon de gardes mobiles casqués, avec sans doute des pères de famille comme j’allais le devenir, au risque d’en brûler sévèrement un. Heureusement  j’ai lancé beaucoup trop court.

Et terminons par le positif

Je reste par contre fier de mon engagement pour les paysans du Larzac pour différentes raisons.

D’abord parce que ce fut une lutte victorieuse : l’extension du camp militaire ne s’est pas faite et les paysans n’ont pas été chassés de leur terre.

Ensuite parce que cette lutte a généré un véritable mouvement social à l’échelle du Larzac et au-delà. Que ce mouvement fut pluraliste jusqu’au bout en faisant coexister des gens aux idées différentes qui ont fini par s’influencer mutuellement.

Je veux parler ici de la non-violence et de la désobéissance civile : j’ai renvoyé mon livret militaire en solidarité avec les paysans du Larzac en 1980, ce qui m’a valu le seul procès de ma vie…en juillet 1981(la sentence ne fut même pas prononcé, car nous faisions partie des amnistiés du 14 juillet). J’ai donc travaillé avec des militants non-violents, moi qui croyais tout d’abord à la nécessité de la révolution par les armes ! Et je suis devenu  non-violent : je crois aujourd’hui que toute action violente porte en elle des effets négatifs qui contrebalancent plus que largement ses effets supposés positifs…y compris dans les situations-limites où la violence reste la seule solution possible. C’est pourquoi je reste toujours vigilant face à certaines formes d’action : ainsi le mouvement des Faucheurs Volontaires d’OGM m’a toujours paru flirter avec une dynamique dangereuse, aujourd‘hui fort heureusement et habilement évitée par le lancement du mouvement des Semeurs volontaires, que je salue.

Autre aspect positif de cette lutte : elle a fait la démonstration de la nécessité de s’inscrire dans les institutions. C’est la victoire électorale du réformiste honni Mitterrand, celui-là même que nous avions dû protéger contre certains gauchistes lors du rassemblement de 1974, qui a permis le débouché positif d’une lutte qui commençait à s’essouffler. C’est le souvenir de cela qui a retenu à mon avis José Bové de verser totalement dans le protestataire. Je pense que nous aurons l’occasion de travailler politiquement avec lui et certains de ses amis, dans un autre cadre que celui, contre-productif, des « comités unitaires anti-libéraux ». Si j’ai eu une attitude que certains ont dû juger sectaire à leur égard en 2007, c’est par souci de cohérence et de clarté politique.

Enfin, et c’est un satisfecit personnel, ce fut pour moi un engagement constant jusqu’au bout, et malgré la démobilisation ambiante. Je me souviens du dernier meeting Larzac à Toulouse en novembre 80 au 22 allées de Barcelone : j’avais pratiquement tout organisé tout seul avec l’aide de 2 ou 3 personnes…et nous avions péniblement réussi à remplir la salle.

Je passe sur tout un tas d’autres engagements, car j’ai conscience de m’être largement étalé. Je mentionne donc juste :

le Comité Information Portugal (1975-78) avec Daniel Borderie, Gérard Verfaillie, Dominique Mélier, Serge Fournier, Claudette Grinfan, Isabelle Sneed et Danilo Prado-Garcia.

Une mention spéciale pour Serge Fournier, qui nous a quitté prématurément (assassiné m’a-t-on dit dans le parking souterrain de l’immeuble du Mirail où il habitait). Formateur au Crept (la boîte de formation continue de la CFDT Midi-Pyrénées), il avait été ouvrier à la Thomson de Bagneux. Il m’a appris la sérigraphie et quelques épisodes de son action à la Thomson. Il avait créé l’Apep (Association Populaire d’Education Permanente) pour faire du soutien scolaire et organiser des sorties avec les jeunes du quartier : j’aimerais bien savoir ce qu’il en est advenu.

Solidarité avec Solidarnosc (1982-84) avec Jacques Tchao, Violette Alvarez et Geneviève Azam.

Et bien sûr la CFDT, où j’ai adhéré en décembre 1981, suite au coup de force de Jaruzelski en Pologne, et dont je suis toujours adhérent et militant. J’ai fait un bilan de cet engagement syndical dans un article polémique de la revue « Mouvements » en 2000, grâce à la compréhension et l’ouverture d’esprit de Gilbert Wassermann, dont je salue la mémoire. Opposant à Nicole Notat en décembre 95, je fus l’un des co-fondateurs d’AC ! dans les Deux-Sèvres, mais je ne rejoignis pas l’opposition « officielle » de « Tous ensemble » et je quittai AC ! en 1998 quand la Conf’ entendit enfin les critiques de la base sur sa gestion de l’Unedic et qu’AC ! se fut transformé en instrument de dénigrement systématique de la CFDT. J’ai gardé cette orientation de soutien critique à la majorité confédérale lors de l’épisode des « retraites » de 2003 : j’ai alors activement participé aux débats et propositions pour démocratiser davantage le fonctionnement confédéral. Car sur le fond, je soutiens toujours le contenu du compromis de 2003 et la nécessité d’un positionnement prenant en compte l’ensemble des paramètres du problème…et pas un seul, comme l’extrême-gauche.

Aujourd’hui

Au total que reste-t-il de tout cela ? Ce que j’y avais mis au départ : la volonté de comprendre la société dans laquelle je vis ; la révolte contre l’injustice et l’hypocrisie ; le souci de construire plus que celui de détruire ; la fraternité avec des gens avec qui j’ai partagé ces combats, au-delà de nos désaccords ponctuels.

J’y ajouterais aujourd’hui : la tolérance et la défense de toutes les libertés, la méfiance envers les dérives totalitaires et le romantisme illusoire de la rupture. Mais aussi une certaine pratique militante basée sur l’usage rigoureux du compte-rendu et l’attention à la bonne circulation de l’information (je dois cela notamment à Jacques Maubuisson, ex-militant GOP du groupe de Perpignan) ; le souci du débat et de l’exigence intellectuelle.

C’est pour toutes ces raisons, et quelques autres, que je suis, depuis 1990, adhérent des Verts.

Je suis aujourd’hui un écologiste réformiste, social-démocrate, pro-européen et mondialiste (inscrit au  « registre international des Citoyens du monde » depuis 1971). Et c’est l’occasion pour finir de parler d’Attac et de l’altermondialisme.

Quand Attac s’est créé, j’ai poussé mon syndicat, le Sgen-CFDT des Deux-Sèvres, à y adhérer. A la première (et seule) réunion d’Attac où j’ai participé, à Thouars, la majorité des participants étaient des adhérents CFDT … Et puis j’ai vite constaté qu’Attac était devenu la structure d’accueil de tous les « orphelins de l’extrême-gauche » qui étaient avant tout des nostalgiques et des revanchards plus que des prospecteurs et des inventeurs du monde de demain. Je mentionnerai en particulier le courant, longtemps majoritaire à Attac, de ce qu’il faut appeler les « social-nationalistes » qui viennent de créer, autour de Jacques Nikonoff, le M’PEP, nouveau parti qui s’apprête à lancer pour les européennes de 2009 une campagne populiste sur le thème « Sortons de l’UE ». Si le fossé à Gauche entre partisans du « oui » et du « non » au TCE doit être comblé, ce ne peut être au prix de la moindre concession à ce courant. C’est pourquoi j’ai participé à la création de « Sauvons l’Europe » : même si le côté boy-scout de certains de ses animateurs m’énerve un peu, c’est de ce côté que je penche.

Lemaire Gilles

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Gilles Lemaire

 

Durant mes années de lycée à Paris, j’ai fréquenté l’aumônerie  catholique et tout naturellement je me suis engagé dans la JEC jeunesse étudiante chrétienne. Le lycée dans ses années de l’avant-68 était oppressant, la discipline sévère. La JEC fut ma première bouffée de liberté et d’ouverture au monde.

Alors que je finissais mon année de terminale C au lycée Henri IV, déboule le mouvement de mai 68.

A l’hiver 67-68, j’avais participé timidement à 2-3 manifestations pour la paix au Vietnam. Mon père était anti-communiste et j’étais plein de préjugés sur la gauche communiste.

Durant les mois de mai et juin 1968, j’ai occupé mon lycée, manifesté, discuté. Mon engagement politique date de ce fantastique tourbillon de paroles libérées, de vies ouvertes, d’échanges permanents.

Ensuite mon histoire est un bout de l’histoire de l’extrême gauche. J’adhère au PSU en janvier 1969 ; je fais mes classes préparatoires scientifiques entre deux manifestations ou occupations de lycée. Je suis reçu au concours de l’ENSEEIHT et je rejoins ainsi Toulouse à l’automne 1971.

Le PSU de ces années là est le creuset d’un formidable bouillonnement d’idées ; je m’y plonge et participe à ses débats. Il est partagé entre deux grandesorientations, pour simplifier ! L’une incarnée par Michel Rocard souhaite rénover la social démocratie, l’autre cherche à construire le parti révolutionnaire. Le congrès de Lille de juin 1971 marque la rupture entre ces deux orientations ; Michel Rocard y est majoritaire d’extrême justesse, grâce aux mandats toulousains que lui apporte Alain Béneteau, en les détournant quelque peu !

La prise de contrôle du PSU par Michel Rocard entraînera les départs successifs des courants de gauche vers la LCR, le PCMLF et la création d’une petite organisation d’extrême gauche originale la Gauche ouvrière et paysanne.

La GOP présente la particularité d’être une organisation d’extrême gauche peu dogmatique, d’une moyenne d’âge plus « avancée » que les organisations d’extrême gauche tout juste sorties des milieux étudiants et mordant surtout sur les jeunesses ouvrières .

Mon engagement avec la GOP me conduit à m’impliquer au côté des paysans travailleurs dans la préparation du premier grand rassemblement sur le Larzac de l’été 1973. Ce compagnonnage avec les paysans du Larzac durera jusqu’à l’abandon de l’extension du camp militaire en juin 1981 suite à l’élection
de François Mitterrand et même encore aujourd’hui je conserve des liens avec les habitants de ce causse, notamment avec un certain José Bové.

La GOP un peu à bout de souffle fusionne avec Révolution !, scission de la la LCR pour fonder l’Organisation Communiste des Travailleurs (OCT) en décembre 1976. Cette fusion dans un contexte de reflux de l’extrême gauche et avec des militants de culture très différente ne fonctionnera pas et après beaucoup d’autres je quitte l’OCT fin 1977.

C’est pour moi une période de remise en cause ; j’étais devenu informaticien le 1er avril 1977 dans une SSII après deux années où sortant du service militaire j’avais milité comme permanent de la GOP, je m’impliquais dans unesection syndicale CFDT. Cette insertion dans une vie professionnelle « classique », la fin de mes espérances de « construire le parti révolutionnaire » m’amène à considérer que la réforme de la société est peut être possible et en tout cas souhaitable par la voie démocratique et que la révolution est certainement illusoire et peut être dangereuse (c’est l’époque
où j’ouvre les yeux sur la réalité du régime de Mao Tsé Toung)

Cela me conduit en 1982 après le premier coup de semonce pour la gauche avec le mauvais résultat des élections cantonales à entrer au Pari socialiste.

J’y resterai dix ans et en sortirai en 1992. Le fonctionnement du Parti socialiste, la coupure entre une section locale vivante, avec des adhérents intéressants et des débats réels et un appareil qui vu de loin !, car je ne m’impliquerait durant ces dix années qu’au niveau de mon arrondissement parisien, est totalement coupé de cette base sans que celle-ci y ait prise, les difficultés de la gauche au gouvernement, les renoncements, l’enlisement préféré à l’audace,., me font penser que pour être vraiment réformiste, ce
que je reste, il faut être sacrément radical !

Après 1992, je resterai actif localement avec des bagarres sur le logement, pour sauver un marché couvert, que Dominati voulait détruire pour réaliser une opération immobilière d’envergure, je soutiendrai la lutte des immigrés sans papiers avant de me rapprocher des Verts actifs localement autour d’Yves Contassot et d’y adhérer en novembre 1999.

Ensuite c’est de l’histoire plus récente, ma participation aux débats des Verts me conduit à devenir secrétaire national en janvier 2003 ; des champs d’OGM au soutien des sans papiers, je m’implique jusqu’à ce jour comme simple militant des Verts, comme membre du Conseil d’administration d’Attac,..

Ce parcours de 40 ans d’implication constante dans la vie de la cité, est marqué par des périodes successives politiques différentes 1968-1978 l’extrême gauche, 1982 – 1992 le parti socialiste, 1999 à aujourd’hui les Verts, avec
tant que j’étais salarié, de 1977 à 1997 un engagement syndical CFDT, avec des responsabilités de délégué du personnel, membre puis secrétaire de comité d’entreprise, délégué syndical. Je regarde ce parcours avec tendresse, sans en renier les engagements forts mais en en reconnaissant les erreurs. L’unité de ce parcours c’est mon engagement pour la solidarité, l’égalité
sociale et la démocratie participative. Je sais que je resterai attaché à la gauche, à cette tradition de plus de deux siècles. Imaginer un monde nouveau, tenir compte des problèmes actuels de l’humanité, réchauffement climatique, crise énergétique, crise alimentaire, biodiversité en péril, . n’est pas simple. Il n’y aura plus de « prêt à penser », les tâtonnements seront la règle mais je pense qu’il est nécessaire de vouloir changer sinon le monde, en tout cas beaucoup de fonctionnements sociaux, économiques et politiques.

Gilles Lemaire

Ferré Bernard

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Bernard Ferré

Personnellement il me semble utile de considérer ma participation aux « évènements de mai 68 » en resituant ce moment dans une période plus étendue qui inclut un avant/après 68.

Avant 68

En octobre 1958 j’arrive à Toulouse pour m’inscrire en MGP(Math Physique) à la Fac des Sciences; c’est l’époque de la « guerre d’Algérie » .

La guerre d’Algérie n’est pas que le défi non relevé qu’une poignée de fellahs jette à l’un des premiers capitalistes du monde, il devient l’épisode sanglant d’une irréversible décolonisation. Surtout il apparaît que l’armée est de moins en moins l’instrument destiné à désarmer les rebelles, en particulier elle constitue une force sociale gérant ou prétendant gérer les campagnes et les banlieues algériennes. Plus la guerre dure plus l’Algérie devient aux yeux de l’armée le test de son propre rôle, la justification de son existence. Par ce rapide récapitulatif il devient plus évident pour moi de préciser qu’en arrivant à Toulouse et après quelques semaines de cours, la décision de m’engager « politiquement » fût prise sans trop d’hésitation, j’adhérais à l’UEC.

Les « facho », issus des Corpos de droit et de médecine (entre autre le frère de Lagaillarde) ainsi que les porteurs de faluches médaillées des classes prépa, faisaient le coup de poing contre les étudiants « antifascistes » qui tractaient aux sorties des amphis pour la fin de la guerre en algérie. Au « resto-U » rue des Lois les interventions violentes de groupes d’extrême droite « Occident »(certains parmi ces éléments suivaient la PMS et faisaient ainsi leurs travaux pratiques), provoquant des échauffourées régulièrement jusqu’au baston avec manches de pioches; l’étudiant de l’époque est issu de milieux favorisés, (bourgeoisie et petite bourgeoisie), 6% de fils d’ouvriers seulement ont le bac et font des études supérieures, ce monde n’est pas très politisé, la sélection universitaire et la future carrière polarise tout leur intérêt. Les luttes contre l’impérialisme français ne mobilisent guère que quelques étudiants dont certains sont en provenances de pays africains ou du Magreb; ainsi le contexte politique de la fin de la IVème république voit un PCF plus soucieux de son hégémonie « à gauche » et très défiant à l’égard du PSU qui a soutenu « le Manifeste des 121 »,( prise de position d’un ensemble d’intellectuels en faveur du FLN), et en rivalité avec la SFIO , Guy Mollet et F Mitterrand (secrétaire d’état à l’intérieur, promoteur des déplacements de population et des camps de regroupements surveillés militairement pour pacifier l’Algérie).

Le 13 mai 58 il y a le push des généraux factieux (Salan, Jouhaud,…« un carteron de généraux à la retraite » )(de Gaulle) à Alger, l’arrivée de DeGaulle pour solder la crise et proclamer la Vème République. Mais le fait le plus significatif est que la jeunesse intellectuelle et aussi travailleuse, s’est mise à résoudre, par elle-même et pour elle-même, la situation que lui crée la guerre d’Algérie. Refus « individualistes » d’incorporation de quelques appelés, « droit à l’insoumission » … vont traduire le désespoir que l’hypocrisie du PCF et de la gauche non-communiste inspirent aux jeunes, en ne s’opposant pas à l’envoi du contingent en Algérie et en votant la confiance à l’armée. Les sursitaires et les futurs appelés posent la question du « devoir militaire », le procès du réseau Jeanson, l’évocation de la torture, font paraître des solidarités pratiques avec les algériens en lutte. Il y a évidemment une affinité profonde entre le fait de refuser concrètement la guerre et le grand mouvement de décolonisation à l’échelle mondiale (après l’Indochine, la révolution cubaine et les luttes en Amérique latine ).

L’UNEF prend l’initiative d’une manifestation publique « pour la paix négociée en Algérie » , le PCF tente de saboter la manifestation et obtient que peu d’ouvriers y participent: le 27 octobre 60 à peine 200 étudiants de l’UEC sur 15000 participants s’isolent à la Sorbonne alors que leurs camarades vont se faire matraquer par la police. Pour moi la coupure entre le vieil appareil bureaucratique de Thorez et les jeunes est trop significative pour que je reste encore à L’UEC.

Je suis parti à Lille à la faculté des sciences en 59-60, j’étais inscrit PCB (physique, chimie biologie). J’ai aussi appris le russe et en suivant les cours de russe j’ai rencontré des « copains » de Pouvoir Ouvrier, ainsi que d’Information et Correspondance Ouvrière (leur revue, qui ensuite est devenu « socialisme et barbarie »). Certains avaient une connaissance de la « nébuleuse » situationniste. J’ai participé avec eux au soutien des premières grèves du Borinage, à Mons en Belgique. C’était une époque où le racisme était fort (dans certains bars il y avait même écrit « interdit au chiens et aux algériens »).

En 1961 je suis revenu de Lille et je me suis marié. Je repars comme instituteur remplaçant à Paris. Avec deux amis ariégeois, nous étions assez complices sur l’analyse politique, nous faisions la critique du PC, du PSU et de la FGDS. A Paris, je lisais la revue de l’Internationale Situationniste (IS) que j’achetais au kiosque du Bvd St Michel. Je me rendais à la fac pour rencontrer des gens, j’y avais mes copains, Georges faisait du grec et Yvonne préparait l’agrégation de philosophie. Ils nous amenait les écrits d’Althusser qui officiait à Normale Sup (mais aussi des bouquins de Macherey Badiou, Rancière, …). On lisait aussi H. Lefèbvre, on critiquait le stalinisme. Tous les jeudi j’allais à la Sorbonne on se retrouvait de manière inorganisée. On faisait un suivi des événements sociaux. J’étais intéressé par les actions de Pouvoir Ouvrier et la diffusion directe de l’information alors que le PC avait des organes de presse verrouillés. Je lisais tout ce qui sortait, mais je n’avais pas d’activité significative. J’avais une défiance vis-à-vis des universités que je considérais comme des institutions bourgeoises.

Dès que j’ai eu des moyens, j’allais chez Maspero, je m‘intéressais à l’Amérique latine, Cuba, aux revues OLAS , Gramma (le journal de Cuba), Pékin information, et Partisan (revue des chez Maspero – revue du marxisme critique). C’était les tribulations d’un instit à Paris assez désorganisé jusqu’en 67; j’ai été sensible à ce qui se passait en Europe, notamment à Berlin ou des luttes contre l’impérialisme américain relayaient des luttes en Amérique du Sud, j’ai entendu parler de Rudy Dutschke, je suivais les manifs du SDS. Enfin 1967 il y a eu le congrès de l’IS à Strasbourg et la parution du pamphlet « de la misère en milieu étudiant » par Mustafa Kayati membre de l’IS.

Mai-juin 68

Depuis 1958 j’étais en rupture avec le monde politique des partis. De Gaulle a proposé la 5eme république, il l’a soumise à référendum, c’est la seule fois où j’ai voté, j’ai voté contre cette constitution.

J’ai suivi aussi le conflit du Vietnam et les délibérations du tribunal Russel. En effet je participais en 67 à quelques actions des comités Vietnam de Base; ces militants ont ensuite développé le maoïsme totalement inféodé au petit livre rouge. Des le 22 mars 1968, il y a eu le procès des étudiants, j’ai suivi les évènements jusqu’au 3 mai ou ça a vraiment débuté, les étudiants du mouvement du 22 mars ont catalysé alors toutes les tendances pour engager leur action contre les arrestations. Ma participation commence par ma mise en grève dès la première semaine de mai, je ne mets plus les pieds dans l’école où je travaillais. Malgré le silence du SNI je participe au mouvement qui se développe. La « spontanéité » et le degré de conscience qui s’expriment dans la déroulement des évènements, se manifeste par le souci de « faire quelque chose » malgré la résistance des partis et des syndicats. Ce qui paraît évident c’est la mise en cause aussi bien de la culture que de la société qui la produit et de leur rapport. L’agitation se répand de Nanterre à la Sorbonne, de la Sorbonne aux autres universités , des universités aux usines, des usines aux quartiers, la France s’enflamme de proche en proche. Personnellement je participe aux débats spontanés dans la cour de la Sorbonne, aux prises de paroles dans les amphis. Des groupes s’ébauchent, la « subversion » ( ce que de Gaulle qualifiera de « serpent de la pagaille » ) et la contestation induisent la solidarité et l’union dans une communication qui s’actualise dans un refus de « l’atomisation du quotidien » qui sépare les individus dans la vie sociale. Vivre sans temps morts devient le slogan qui m’accompagnera pendant l’occupation de la Sorbone, et c’est le principe d’un soulèvement général que le CMDO lance depuis Paris: un appel internationnal pour renverser le vieux monde!

Le temps de l’action est arrivé: au cours d’un débat d’amphi à Censier qui réunit environ 400 à 500 instits, on décide d’aller occuper l’Institut Pédagogique National, rue d’Ulm, afin d’y organiser des débats  « critiques et libres » sur le rôle de l’Ecole . Le mouvement d’occupations se généralise aux institutions et aux usines; le jeu chaotique de la subversion s’instaure, le pouvoir gaulliste face aux « occupants » n’a plus que la violence arbitraire de sa police, toute hiérarchie est mise sans dessus dessous. La fameuse nuit des barricades je participe aux afffrontements avec les CRS rue Monge, sans autre connivence que celle de « continuer le combat » et avec une organisation minimale déterminée par des liens tissés « d’affinités entre personnes » appartenant ou non à des structures traditionnelles, groupuscules, partis, syndicats. « L’aventurisme » n’était que cette critique radicale du pouvoir telle qu’elle se constitue dans la rue en dehors de tout groupement politique; correspondant à la volonté des plus combatifs face à la déliquescence du gouvernement, les actions sont menées « pour aller plus loin » ainsi avec d’autres groupes d’inorganisés je prendrai part à l’incendie de la Bourse. Le but poursuivi par les manifestants était de provoquer une prise de conscience dans la population, constatant que l’appareil d’Etat n’étant plus rien, tout devait être reconstruit sur de nouvelles bases. Après les affrontements policiers du quartier latin, la grève générale rassemble presque 10 millions de travailleurs; Le 24 mai, alors que le service d’ordre de l’UNEF et du PSU empêche la prise du ministère des Finances et de la Justice, que les paysans bloquent les routes et organisent des meetings, le mouvement semble brûler les étapes, mais il n’y a pas une conscience suffisamment critique pour balayer les néo-bureaucraties, les discussions s’enlisent sur l’opportunité d’instaurer « l’autogestion ». Le 25 mai débutent les accords de Grenelle: PCF, FDGS, syndicats « concoctent » un programme anti-monopoliste et le 27 mai à Charlety l’engeance « politicienne » avec le concours des groupuscules gauchistes JCR, FER, OCI, … orchestrent la récupération, transformant les réelles avancées des luttes en occasions ratées. Le désamorçage du mouvement s’effectue par la manipulation idéologique des « militants » et les invitations indirectes de la CGT à reprendre le travail, sous la fausse bannière d’un « gouvernement populaire ». Mitterand annonce qu’il est candidat à la présidence de la République, les tractations pour tenter un pseudo-groupement révolutionnaire vont échouer, le MUR est créé sans conviction et surtout en dehors d’un soutient du mouvement réel qui refuse ce néo-bolchevisme teinté de libéralisme dans lequel il ne se reconnaît pas. Dès lors le Pouvoir gaulliste se ressaisit, le 30 mai après le discours de de Gaulle une manifestation se déroule sur les Champs-Elysés et le spectre de la guerre civile prend forme aux yeux des classes moyennes; grâce aux accords de Grenelle les luttes se réduisent à un affrontement gaullisme / PCF – CGT , qui s’empressent d’accepter des élections législatives, transformant le combat en débat qui ne concerne plus le mouvement réel des étudiants et des travailleurs, mais les appareils politiques et syndicaux. En juin à Flins, lors de l’évacuation de l’usine Renault par les CRS, je mène sans trop de conviction une dernière action de solidarité et de résistance avec le groupe informel que nous avions constitué, et c’est pour moi la fin de la lutte. La lente reprise du travail, secteur par secteur et les combats d’arrière garde au quartier latin annnoncent la fin de la subversion et la défaite électorale de la gauche: « élections piège à cons ». Avec les accords de Grenelle et le slogan « gouvernement populaire » la gauche des appareils politiques vient conforter le pouvoir gaulliste qui retrouve un adversaire à sa mesure et le terrain qu’il sait payant pour retirer les bénéfices de l’opération. Désormais les ressources du mouvement seront exploitées par les partis politiques et les idéologies .

Après 68

Je suis ensuite revenu à Toulouse en juillet 68. Une question taraudait l’après mai-68: à qui reviendra de maintenir la radicalité de l’idée? Une trame tisse le mouvement de mai, peut-elle pour autant constituer un fond utilisable pour l’avenir et articuler des règles d’action?

A la rentrée je m’inscris en philo et en psycho. Il y avait des cercles, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui sont devenus des amis.

En 69 et 70 les réunions informelles se tenaient au Florida, on menait des actions, la plus marquante fut celle de la Briqueterie, nous aidions les « prolétaires » afin qu’ils obtiennent des aménagements plus dignes de leur environnement de vie. Les immeubles de la Briqueterie (cité d’urgence) étaient d’un délabrement incroyable. .

En 1970 on a commencé les amphis « science et société » dans le cadre d’un séminaire. Il y a eu un retour critique à la Théorie, en fait « contestation », cette idée presque impossible dans la mesure où elle unit négation et affirmation (elle nie l’ordre en l’attestant); car il y a seulement une exigence de la contestation, exigence d’un impératif catégorique dont la loi se joue « essentiellement » de celui qui la proclame sans la jouer dans une affirmation violente. On essayait d’élaborer quelque chose qui permettait de dépasser l’insatisfaction sociale, face à l’autoritarisme. Dans « science et soc » nous faisions une lecture collective de l’œuvre de Marx, une lecture ouverte en analysant les néo marxismes, le travail de la première internationale Marx / Bakounine , puis Luckas, puis Gramsci,…

Notre lecture n’était pas celle d’Althusser, nous voulions une autre lecture des manuscrits de 44 et des « grundrisse » avec une intégration des critiques menées par les apports des sciences sociales et humaines. Dans l’analyse critique de Marx on s’appuyait sur les analyses et concepts portés par Foucault, par Lacan, et Freud. La pensée critique et la lutte des classes n’avait cessé de jouer dans l’espace même de la pensée bourgeoise et la pensée bourgeoise à son tour a déroulé son scénario dans l’espace de la Théorie(de la pensée théorique), sur ce plan les idéologies en lutte se rejoignent . Toutes ont peur pour leur théorie: leur théorie est leur capital.Rendre vie à la praxis, cela signifie abolir la Théorie – donc toutes les théories , quelles qu’elles soient , qui dans notre culture s’offrent à régir la pensée, car elles ne sont qu’autant de formes de ce qui entrave la production et s’opposent à son jeu. Socialisme, pensée bourgeoise sont des émanations de la même culture : sont donc toutes incapables de rendre compte de la contestation étudiante.Car c’est le cadre même de la culture que ces insurrections mettent en question. Et de ce fait elles font voler en éclats toutes ces catégories désuètes, voire ces procédés de mise en accusation, en quoi notre existence s’épuise à s’étirer: gauche/droite, blanc-noir, socialiste-bourgeois. La récupération n’est que l’effusion et la connivence où s’embrassent la Théorie, l’ordre, la mesure, le monopole, le but calculé, l’universel, l’humanisme, la culture, l’âme et la police.Don’t go gentle in the silent night…68! Une autre tendresse s’ouvre de l’Outre-Marx de la non-Théorie. Notre groupe fit sa dernière intervention à Toulouse, en critiquant le « nouveau philosophe » BH Lévy lors de la parution de son livre « l’idéologie française ».en 1981.

Dupuy Victor

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Victor Dupuy

Temps personnel et temps collectif, anecdotes et Histoire se mêlent dans mon souvenir. Il est probable que ma relation sera fragilisée par les défaillances et les embellissements de la mémoire. Essayons cependant.

L’évocation de 68, mais d’autres l’on dit, ne peut se résumer selon moi aux seuls « évènements ». 68 est l’acmé d’une période qui va, disons, de la fin de la guerre d’Algérie à la victoire de Mitterrand en 81. Je suis véritablement entré dans cette période en 64, à mon arrivée à Toulouse, venant de mon Comminges natal. La JEC au Lycée nous avait déjà politisés. J’ai tendance à employer le nous car j’ai pu vérifier que ma propre trajectoire politique était banale dans le milieu ou j’ai vécu. Mais la politisation au Lycée se bornait le plus souvent à quelques grands thèmes dont, par exemple, l’opposition à « la bombe atomique ». Nous savions cependant le rôle qu’avait joué le mouvement dans son opposition à la guerre d’Algérie.

A la fac donc, apparaissait comme une évidence de « s’engager », terme utilisé plutôt que celui de « militer » à l’UNEF. Quel changement ! Je devais solder mes positions vaguement humanistes pour me confronter à des enjeux intellectuels et politiques totalement inconnus et qui d’ailleurs me dépassaient. Les camarades rencontrés étaient à la fois intelligents et généreux puisqu’ils ont, patiemment, joué les pédagogues. Je leur en rends grâce chaque jour car, si j’ai pu acquérir une once de réflexion, c’est à des gens comme Pierre Coursalies, Françoise Vallon, Bernard Guittet, Michel Bertrand, Alain Alcouffe, beaucoup  d’autres encore, que je le dois.

A l’époque un premier grand clivage existait à l’UNEF entre les étudiants du PC, majoritaires à l’UEC et les gauchistes. Puis à l’intérieur de ce second groupe, le débat était vif entre deux tendances. L’une, de type ouvriériste, voulait favoriser l’insertion de l’UNEF dans un cartel syndical, pour s’opposer à la politique gouvernementale dans son ensemble. L’autre, majoritaire à Toulouse,  était définie comme « universitaire ». Nous voulions mener la lutte sur les enjeux  politiques de la production des connaissances, le rôle de la recherche scientifique, le statut des étudiants etc…Les défaillances du système capitaliste devaient,  sur ce terrain, être rendues manifestes. Cette querelle, qui  peut sembler byzantine, témoigne de conceptions très différentes de l’action politique car l’une, frontiste,  renvoie la transformation au lendemain de la victoire alors que l’autre la prend en charge au cœur de la lutte. Je me suis attardé sur ce point car, en ce qui me concerne, cette démarche a marqué très profondément mes positions ultérieures.

Sur ce fond idéologique il y avait l’action quotidienne. A la fac de droit, dominée outrageusement par les fachos, distribuer des tracts se terminait immanquablement par un affrontement physique très rude. Je dois à la vérité de dire que je n’étais pas très efficace sur ce terrain. Il y avait de nombreux affrontements avec l’extrême droite, Serge Didier en tête, mais les camarades de la Bourse du travail, tels la cavalerie dans les westerns, sont venus souvent nous tirer d’affaires.

J’ai connu ma première manif contre le plan FOUCHE qui créait les IUT (dans lesquels j’enseigne actuellement). La guerre d’Algérie était proche et le pouvoir avait très peur de la mobilisation étudiante. Ainsi cette manifestation a été sévèrement réprimée. Nous avons été chargés place Esquirol par des gardes mobiles à vélo, à coup de crosse de mousqueton.

C’est dans ce climat que j’ai ensuite rencontré, intellectuellement, le courant situationniste, sans en endosser ni le style de vie ni la radicalité. Je participais à un congrès de la MNEF à Nantes quand Verpiova et ses camarades de Strasbourg ont été exclus. Nous avons été peu nombreux à voter contre cette exclusion. Leur pamphlet : « De la misère en milieu étudiant » a représenté une étape politique importante.

Puis surtout « La société du spectacle » et « Traité du savoir vivre à l’usage des jeunes générations » dont c’est une banalité de dire qu’ils ont eu sur la majorité d’entre nous une influence considérable.

Si bien que, en mars-avril 68, nous n’avons pas été vraiment surpris par les évènements. Ils nous paraissaient le prolongement naturel de ce que nous vivions déjà.

Pour ma part en 1968, j’étais pion à Saint-Gaudens et je ne venais à Toulouse qu’occasionnellement pour mes études. J’ai donc vécu le mouvement dans le fin fond de la province. Par chance, Christian Etelin, déjà brillant et ardent situationniste y était aussi. Le plus clair de notre combat a été de nous opposer aux tentatives de récupération puis de liquidation par les staliniens locaux de la révolte, bien pacifique il est vrai, des élèves et du personnel. Une anecdote peut témoigner du niveau des débats. Le PC local avait organisé, le soir de Charlety, une réunion débat sur le plan Langevin-Vallon. Nous sommes allés dire que peut-être ce n’étaient pas les solutions préconisées en 1945 qu’il s’agissait de mettre en œuvre. On nous a accusé à la tribune « d’insulter la mémoire des milliers de communistes morts pendant la résistance »…pas moins !

Puis le mouvement s’est terminé comme on sait. Nous étions un peu sonnés quand même. Nous ne savions pas jusqu’où irait la répression si bien que j’ai, par exemple, planqué chez moi quelques jours un leader local qui craignait d’être arrêté.

L’après mai a été l’occasion de « la critique en acte de la vie quotidienne » : vie en (petite) communauté à la campagne. La mobilisation politique ne s’est pas arrêtée non  plus. De nombreux groupes continuaient de prospérer. J’ai participé aux « Cahiers de mai », expérience à laquelle j’accorde, encore aujourd’hui, une très grande valeur. Cette tentative de fédérer des luttes, sans référence à une quelconque avant-garde ni direction centralisée était, je crois, tout à fait pertinente, dans le contexte de l’époque.

Les années 70 ont été ensuite très marquées par d’un  côté, la lutte contre le franquisme finissant et toujours répressif, de l’autre, par l’hyper activisme maoïste. Malgré mes réticences idéologiques, la nécessité de l’action s’imposait. J’ai donc, avec d’autres, participé à des actions ponctuelles qui allaient du convoyage de tracts pour l’ETA à la récolte de tableaux pour une vente de soutien à la défense de Puig-Antich.

Nous restions dans la continuité de 68 pour ce qui est de la volonté de rupture avec le système mais les formes d’action et le contenu politique s’étaient profondément infléchis.

Puis je suis parti en Algérie, ou là, curieusement, j’ai rencontré des coopérants qui gardaient cet esprit libertaire qui est, je crois, la marque de 68. Nous avons déclenché, contre le pouvoir algérien local, une grève victorieuse. Je pense que nous avons bénéficié de l’effet de surprise.

A mon retour en France, en 78, le repli était général et la crise économique bien installée. En 1981, ma compagne et moi n’avons pas voté, dernier avatar du « élections pièges à cons ». N »étant pas à une contradiction près, nous nous sommes réjouis de la victoire de la gauche. Depuis nous votons assidument. Fin de 68.

Domenc Michel Autour de mai 68

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Michel Domenc

Autour de mai 68

L’année 68

Je ne parlerai pas de la manière dont j’ai vécu Mai 68 car à cette époque j’effectuais mon service militaire, à Toulouse dans un régiment de parachutiste. Nous étions prêts à intervenir contre les manifestations d’étudiants lorsque le pouvoir en donnerait l’ordre : nous nous comptions sur les doigts d’une main les quelques appelés prêts à désobéir et mener quelques actions de résistance ; j’étais particulièrement surveillé car j’étais abonné au journal « Le Monde » quotidien hautement subversif pour les militaires. D’autre part je me suis retrouvé dans un régiment semi-disciplinaire très certainement à cause de mon militantisme à l’UNEF et au PSU pendant la guerre d’Algérie.

Une situation familiale particulière a fait que j’étais un des seuls à pouvoir quitter la caserne le soir pendant les évènements mais j’étais consigné chez moi. Je me suis rendu une fois à la fac de lettre en psycho où j’avais fait mes études, mais j’avais tellement la trouille d’être contrôlé à la maison que je ne saurai dire à quel type de débat j’ai participé et je n’ai absolument pas ressenti le climat de liberté dont on parlait à la radio.

Pour moi, mai 68, c’est la peur de l’intervention militaire (qui était vraiment programmée) et cette semi clandestinité au sein de la caserne avec quelques cégétistes.

Un souvenir marrant quand même : c’est la panique que j’ai provoquée lorsque en tenue de para (je pouvais quitter la caserne mais obligé de garder la tenue militaire) je suis monté au local du PSU ; ils ont cru que l’armée débarquait ; Heureusement que parmi tous ces militants nouveaux que je ne connaissais pas, un militant plus ancien m’a reconnu.

 

Avant 68

Pour comprendre mon parcours, il faut revenir aux années 60.

Etudiant sursitaire à Toulouse alors que beaucoup de jeunes de mon age faisaient la guerre en Algérie, je me suis retrouvé tout naturellement à l’UNEF, quelques semaines à l’UEC (étudiants communistes puis au PSU) à combattre cette sale guerre. Réunions, meetings, manifestations plusieurs fois par semaine, nuits passées à l’AGET UNEF pour garder les locaux menacés par l’OAS. A ce moment-là, deux grands courants dominaient : les communistes et les catho (autour de témoignage chretien). Le PSU avait aussi une grande influence auprès des étudiants et dans les syndicats ouvriers.

Inoubliable la manif qui rassemblaient toulousains et algériens après l’indépendance…

Dans cette période, l’opposition à l’armement atomique regroupaient communistes et progressistes ( Mouvement de la Paix , MCAA).

Avec l’arrivée de rapatriés d’Algérie, les tensions étaient aussi fortes avec l’extrême-droite. Les diffusions de tracts de l’UNEF étaient périlleuses à la fac de droit.

Dans les années qui suivirent, la guerre au Vietnam, l’opposition au régime franquiste, la Palestine, Cuba donnait lieu à des manifestions quasi quotidiennes et rassemblant beaucoup de monde.

Les études finies, avant de partir à l’armée, j’ai travaillé dans le milieu agricole ; un travail avec une dimension militante car venant en soutien au CNJA (jeunes agriculteurs) qui à l’époque était une organisation de gauche (que nous retrouvions dans les intersyndicales).

 

Après 68

Pendant les 15 années qui ont suivi 68, j’ai eu une activité militante intense. Au risque de caricaturer, je parlerai d’abord de tout ce qui garde un goût amer dans ma mémoire (bien défaillante et j’oublierai certainement beaucoup de faits) pour développer ensuite tout ce que je ressens aujourd’hui comme plus positif.

Après 68, on n’a pas rigolé tous les jours

En octobre 68, j’en avais fini avec l’armée, changé de boulot car entre temps le FNSEA avait fait le ménage au CNJA et éradiqué tous les gauchistes.

Je me suis retrouvé dans le milieu universitaire, vacataire, puis assistant.

Ayant vécu les évènements de 68 via Europe n°1 et devenant universitaire c’est tout naturellement que je rejoins le SNESup avec l’image qu’en avait donné Geismar . Patatras, je me retrouve dans un syndicat corporatiste où seuls les communistes ont des perspectives politiques que je ne partage pas. Lorsque les étudiants se mettent en grève, le syndicat ne les soutient pas et dénonce les enseignants « gauchistes » solidaires du mouvement. Je quitte le SNESup et participe à la création d’un syndicat CFDT vite catalogué gauchiste.

Le paysage politique avait changé.

Toujours adhérent au PSU, je ne reconnaissais plus l’organisation ; beaucoup plus d’adhérents mais toutes les composantes de l’extrême-gauche avaient leur tendance au PSU : troskistes, maoïstes, marxistes léninistes, mao spontex… et bien sûr réformistes (les plus nombreux car chacun était le réformiste de quelqu’un d’autre). Débats interminables autour du centralisme démocratique, la dictature du prolétariat, et autres concepts marxistes ; procès d’intention faits à ceux qui n’étaient pas d’accord. D’où scission à droite, scission à gauche … Je revois cet étudiant déchirant sa carte du PSU et déclarant : je quitte le PSU pour faire la révolution.

Et aussi la tristesse de voir partir des militants plus âgés, fondateurs du PSU et anciens résistants.

On ne peut pas dire que la convivialité et l’écoute de l’autre étaient au rendez-vous au sein de l’organisation. Si je suis resté dans ce parti c’est que j’étais impliqué dans de nombreuses luttes sociales et écologiques où je me retrouvais pleinement et d’autre part le concept d’autogestion que le PSU prenait peu à peu à son compte me semblait une alternative à la fuite en avant révolutionnaire et à la dérive réformiste.

Dans les manifs, l’extrême-gauche se heurtait souvent au communistes (slogans mais aussi bastonnades). Les évènements de Prague et le « globalement positif » porté sur les régimes du bloc soviétique n’avaient rien arrangé. J’ai le souvenir d’un premier mai particulièrement violent. Après ces affrontements, je n’ai plus participé aux défilés du 1° mai pendant plusieurs années.

Je ne garde pas non plus de bons souvenirs de manifs « militarisés », l’affrontement avec les CRS étant inévitable sinon souhaité ; mais, la cause étant juste (Puig Antich par exemple), j’acceptais malgré tout cet encadrement.

Sur le plan théorique, les références marxistes dans les milieux intellectuels étaient dominantes : orthodoxes et néo-marxistes s’affrontaient ; Althuser et sa théorie sur les appareils idéologiques d’état faisait des ravages (y compris dans ma thèse universitaire soutenue à cette époque).

La révolution était aussi vécue par beaucoup par procuration dans d’autres pays : Cuba, Chine, Vietnam, Chili , Portugal (révolution des œillets ). Tous ces événements internationaux mobilisaient beaucoup de monde ; Personnellement, ayant été échaudé par l’évolution de l’Algérie après l’indépendance, je restais un peu plus sur la réserve.

Aujourd’hui, quand je pense à toute l’énergie militante déployée après 68 dans la plupart des organisations, au découragement de beaucoup qui partaient sans rien dire, j’ai le sentiment d’un immense gaspillage.

 

Après 68, on n’a peut-être pas rigolé tous les jours mais les luttes sociales, politiques et écologiques étaient souvent festives et parfois victorieuses.

L’après 68 a vu des mobilisations importantes qui ont permis des transformations en profondeur de la société : liberté d’avortement avec les féministes et le MLAC

D’autres mouvements ont échoué malgré leur ampleur : le mouvement des soldats pour lequel la répression l’a emporté.

D’autres causes ont donné lieu à de grands rassemblements : Port la Nouvelle , Golfech, Plogoff et Malville contre les centrales nucléaires, le Larzac, LIP avec la grande manifestation à Besançon mais aussi Montségur pour le revendication occitane. Dans toutes ces manifestions, malgré quelques pratiques boutiquières, la solidarité et la fraternité dominaient, la musique et les chansons alternant avec les discours politiques.

A Besançon, nous étions des milliers à croire en une société autogestionnaire ; les discussions continuaient malgré la fatigue dans les cars qui nous ramenaient à Toulouse.

A Golfech le porte à porte dans tous les villages environnants le site a permis à la fois des rencontres intéressantes et des échanges difficiles.

Le mouvement anti-nucléaire a globalement échoué mais ces luttes ont permis l’abandon de quelques sites prévus.

Le Larzac avec ses nombreux comités de soutiens locaux et ses immenses rassemblements reste une exemple de mobilisation réussie.

D’après moi, ce sont ces mouvements qui s’inscrivent le mieux dans la lignée de Mai 68.

Sur Toulouse, des luttes écologiques ont été menées contre des projets d’autoroutes urbaines (Berges de la Garonne, berges du canal, rocade sud) ou contre un urbanisme concentrationnaire (ZUP de Rangueil) . Sur ces terrains les militants du PSU étaient le plus souvent à l’initiative avec les associations des quartiers concernés. Les communistes et les trotskistes étaient rares sur ces terrains ; l’activité militante était intense : Manifestations, fêtes, rédaction et vente à plus de 300 exemplaires du livre noir de la ZUP de Rangueil, réalisation d’un film retraçant cette lutte contre la mairie complice d’un promoteur, occupation des arbres des berges du canal, plantation d’arbres dans la Zup de rangueil, interventions parfois musclées des forces de l’ordre, création de l’Union des Comités de Quartier sur Toulouse, manifestations à vélo , etc…

Sur ces terrains, des contacts se nouaient avec des militants différents de ceux rencontrés dans les luttes sociales : personnes sensibles à la qualité de l’environnement et aux transports en commun et écologistes regroupés au sein de L’ Association Toulousaine d’Ecologie .Les luttes antinucléaires et les mouvements urbains rapprochaient écologistes et autogestionnaires. Mais le « ni droite ni gauche » des écolos et l’enracinement à gauche des autogestionnaires rendait impossible tout rapprochement sur le plan politique lors des élections nationales ou locales.

C’est dans ce contexte que la Convergence Autogestion, Ecologie, Occitanie a été créé à l’occasion d’élections municipales : campagne très active, salle comble à la halle aux grains, gigantesques bals occitans salle de la Piscine ; carnaval dans les rues de Toulouse. Faire de la politique autrement disions-nous : parité homme femme, liste présentée par ordre alphabétique, création d’ateliers autogestionnaires, etc..

Le score électoral fût décevant ( dans les 4%) mais suffisant pour maintenir la structure convergence. Mais l’absence des écologistes présents dans les élections nationales ( Lalonde), le retrait de Lutte Occitane, le déclin du PSU et la crédibilité accrue du programme commun pour mettre fin à des années de pouvoir de droite ont provoqué le déclin et la fin de la convergence.

Il me semble que c’est dans ce contexte que j’ai vécu l’héritage de Mai 68. A toutes ces luttes sociales politiques et écologistes, il faudrait rajouter des changements culturels profonds (cinéma, théâtre avec Armand Gatti à Toulouse ou le Leaving Theater, Musique Rock et Pop, etc…), critique de la société de consommation…

Ce mouvement ressemble à ce que les espagnols ont beaucoup plus tard appelé Movida. Issue ou pas de Mai 68, tous ces mouvements culturels étaient cohérents avec les engagements politiques de l’époque ; peut-être cela concernait-il plus particulièrement les intellectuels et les classes moyennes.

En conclusion, je dirai que si beaucoup de mouvements de cette époque ont échoué sur le plan politique, ils ont quand même contribué à des changements sociaux et culturels profonds et j’espère irréversibles. Ils ont aussi suscité des changements individuels importants chez les acteurs qui les ont vécu intensément.

Delbreil Danièle 68 et sa trace au long cours

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Danièle Delbreil.
68 et sa trace au long cours

Je viens d’un milieu petit bourgeois de droite, mais j’ai mis bien du temps à m’en rendre compte. Peu de parole, et des valeurs de travail, d’ordre et de conformité. J’ai semé quelques troubles dans cet univers conventionnel : renvoi du lycée St Sernin pour insolence et mauvais résultats, relations amoureuses et désirs de liberté trop précoces.  Ces frayeurs parentales furent apaisées par la réussite en fin de parcours secondaire, l’entrée en Fac de Lettres, l’obtention des IPES (bourse d’études contre un engagement à enseigner), et le mariage qui faisait de la petite dernière une jeune femme rangée. J’étais quand même travaillée par mon attirance pour le théâtre, et un idéal de vie plus intense que celle dans laquelle j’entrais, une vie étudiante studieuse et un mariage sans joie destiné à hâter la sortie de la famille.  Je n’étais pas du tout politisée, mais je suis entraînée pour la première fois dans une manif organisée par les Comités Vietnam de Base en Mars 68. Investir la rue est une découverte excitante, transgressive et je commence à tenter de comprendre. Le 25 Avril reste pour moi le premier jour d’occupation de la Fac, l’amphi Marsan est comble, et c’est aussi mon dernier jour de femme mariée après neuf mois de vie commune. Un vent d’allégresse balayait tout, mais j’avais peur de me retrouver seule pour la première fois, intimidée et ignare. Je grappillais de réunion en réunion, à la JCR, chez les anars, les situs. Je rencontrais un monde inconnu, des ouvriers, des syndicalistes, la violence des fachos. Comment élaborer un positionnement personnel dans ces vagues de discours ?  Car pour la première fois j’entrais aussi dans le monde des orateurs et du pouvoir fascinant d’une parole qui dirait la vérité : aliénation, exploitation, prolétariat, lutte des classes, révolution… La première salve fut celle du vocable marxiste et tous ces mots redessinaient le monde. Puis venaient les luttes fratricides, Trotsky liquidé par Staline, Cronstadt et ses marins brandis par les anars contre les trotskards, et les situs aux propos décapants.… La Fac occupée était le lieu d’assemblées bouillonnantes dans les amphis chamboulés. On y mangeait, dormait, on y rencontrait des hommes qui n’étaient pas des étudiants, on s’y séduisait, on arpentait des circuits convenus entre le Flo et St Sernin, dans la connivence de complices en révolution. L’émotion des manifestations, spasme au ventre et les larmes qui montent, dans le sentiment de la légitimité de la révolte, de sa force, dans la continuité de luttes historiques, intensité liée à la menace des débordements, un baptême qui m’ouvrait à la vie collective de la rébellion.

Ce moment initiatique avait ses gourous politiques, Coursalies, Artous, Alcouffe, Chamayou, Bardel. Je ne me souviens d’aucune femme oratrice… Serge Gonzales ne jurait que par Marx, surtout celui des Manuscrits de 44, dont l’idéal m’a marquée par son ambition et sa simplicité respectueuse : savoir travailler intellectuellement le matin, oeuvrer de ses mains l’après-midi en bon artisan, et le soir jouir du monde, tenir tous les possibles humains dans sa vie selon ses propres besoins et de ses goûts. Mais était-ce cela le message ? Toujours est-il qu’il fut un passeur qui prenait des risques, et avec lequel il était bon de les prendre.

Un petit groupe de maos arrive de Paris en 69. Je commence avec eux une vie militante qui se veut rigoureuse : étude de textes, travail de porte à porte à la « briqueterie » pour recueillir les doléances des habitants, les aider à s’organiser, à créer des comités de quartier, faire la grève des loyers. On distribue aux portes des usines. Des contacts internes dénoncent des petits chefs particulièrement odieux : on organise un guet-apens et un marquage à la peinture rouge. Les actions pouvaient être violentes, ce qui leur donnait pour moi un attrait, mais après coup j’avais honte de coincer un homme seul, un prolo tout de même, plus âgé que nous. Excitation de braver l’interdiction de distribuer la « Cause du Peuple », être surveillée par les RG, passer la nuit en garde à vue. Ce leurre révolutionnaire dura peu, le temps de mesurer l’absurdité de cette vie de militant professionnel qui de fait n’était pas soutenue par une utopie vraiment désirable, mais qui permettait à un petit noyau de vivre avec cynisme sur le dos d’un cercle de sympathisants. Les « établis », eux, forçaient notre estime. J’ai quitté les maos, blessée de leur machisme, de leur dogmatisme, pour aller vers des projets plus directement.

Mais comment ne pas évoquer la « révolution » sexuelle qui accompagnait la « révolution » politique et le bouleversement des rapports amoureux ? Le risque devenait une valeur : apprendre à conduire vite et bien, escalader, construire une relation d’amour avec un homme et désirer un enfant tout en refusant la fidélité, jouer à tout moment la rupture possible, l’insécurité de souffrir mais ne pas succomber au péché de posséder – dépendre. Accoucher (en 1973) le plus naturellement possible, sans douleur ni violence (hum !) avec la « famille Fallières » d’une enfant projetée imaginairement comme combattante féministe. La vie intime amoureuse devenait le terrain privilégié de conquêtes paradoxales : de liberté et d’intensité. Et les enfants que l’on mettait au monde, il n’était pas question de les soumettre à une éducation autoritaire et stérilisante : un projet d’école parallèle nous a réunis un moment, sans qu’il puisse aboutir, faute d’un consensus suffisant et de crédits.

Déferlait aussi la vague du féminisme. Des petits groupes se réclamant du Mouvement de Libération des Femmes fleurissaient dans divers réseaux. Premières réunions chez Aline, place Dupuy ; son mari, américain, était brandi en exemple car il faisait tout à la maison. Puis vint un premier local, rue Bayard. Une extraordinaire manif du 1er Mai, déguisées en femmes au foyer, brandissant le Torchon Brûle, les ventes publiques inénarrables sur les marchés, aux Puces de St Sernin : heureuse jubilation car dans cette mobilisation nous parlions en notre nom et nous pouvions enfin libérer cette parole qui nous avait tant manqué. Oui, les groupes de parole furent un moment essentiel, celui de la découverte des autres femmes et de la reconnaissance collective de ce qui nous unissait. Nous militions pour la plupart au MLAC et pratiquions des avortements, guidés par des médecins. Le vote de la loi fut un moment marquant puisqu’il inscrivit la pertinence d’un passage à l’acte transgressif revendiqué publiquement, exemple réussi de désobéissance civique faisant avancer la législation.

Mai 68 jouait ses ricochets dans ma vie professionnelle. Réunions houleuses au Centre Pédagogique Régional, où étaient remis en cause le contenu et la pédagogie de l’enseignement. Le jury du Capes offrit un zéro à la « désespérée des barricades », qui ne voulait plus enseigner Corneille et son idéologie du devoir sacrificiel. Je redoublais aussi mon année de stage pour être enfin capétienne, nommée dans le Maine et Loire où j’enseignai deux jours, incapable de supporter cet exil et d’avoir à rabattre mon amour de la littérature sur l’enseignement de la grammaire et de ses règles intangibles. Je me mettrai en disponibilité jusqu’aux huit ans de ma fille.

Elle est née en 1973, et en 1974 démarrait la communauté du Burgaud. Le fondateur, physicien au CNRS, descendait de Paris où il participait à la revue « Survivre et Vivre » qui traitait d’écologie politique. Il était marxiste critique, sensible aux thèses situationnistes, lecteur de Clastres et rêvait de tribu… Il était venu avec sa femme enseignante et ses deux fils, dans la bande il y avait un ingénieur agronome dont le titre permit d’acheter des terres à la SAFER, une infirmière, une étudiante en médecine, une étudiante en maths et un marginal rural très convaincu. Ce groupe de huit adultes et trois enfants investit une ferme proche d’un moulin à vent ruiné, entouré de vignes mal plantées sur une mauvaise terre quelques bois où promener un troupeau de chèvres, et quelques champs. Nous devions tous participer au travail manuel, dont les revenus étaient minces, et qui a fréquenté la Table Ronde de la rue Pargaminières  a bu du vin âpre du Moulin et mangé ses forts respectables fromages de chèvre. Un petit atelier de menuiserie, quelques tonnes de blé, d’orge, de maïs, des canards gras, des bouquets secs, on variait les productions. Notre colline n’était pas la seule à forger son monde nouveau, nous échangions avec d’autres groupes lors de stages studieux et de fêtes à thème, exploratrices et esthétisantes, qui nous ont laissé des souvenirs lumineux. Parmi nos partenaires un groupe de parisiens justement venus de « Survivre et Vivre », dont certains membres ont fondé une communauté à Toulouse. Par la suite la communauté de Persin-Bas sise à Castelmaurrou, qui entretenait des rapports étroits avec le Mouvement d’Action Judiciaire. Eux aussi travaillaient manuellement, dans la restauration de meubles, la brocante, et ils hébergeaient des réunions de travail dont ils assuraient le couvert et le gîte. Leur grande demeure était parfaite pour les mises en scène festives. Plus épisodiques étaient les interactions avec les anars de l’Hourtet.

Dans le quotidien le temps ne comptait pas, l’essentiel se jouait dans les tablées aux discussions sans fin avec les convives de passage, qu’on entraînait ensuite dans des travaux athlétiques, sur un toit dont il fallait changer une poutre, à décavaillonner, vendanger, rentrer les foins, ou plus paisiblement à garder les chèvres ou faire les fromages. C’était aussi le temps des amours passionnelles ou sans lendemain, le temps des explorations et des circulations curieuses… Les rêves du jeune Marx se réalisaient partiellement, mais le désir sans entraves c’est cruel, et la règle élaborée collectivement suscitait ses transgressions. Il est certain que ce mode de vie n’était pas satisfaisant pour les enfants, auxquels nous prêtions une attention insuffisante. Le groupe éclata en 77, et je partis avec Jean-Paul et Paul sur la colline en face, l’épisode d’Argelès venant ponctuer cette cassure, vécue comme un échec. Tandis qu’un collectif de femmes  assurait pour deux ans encore la continuité du Moulin, Jean-Paul et moi nous faisions cueillir, cramés par un cocktail Molotov au retard mal réglé, sur le parking du Casino d’Argelés où s’ébrouait la Caravane Pyrénéenne de Jacques Chancel. C’était à nos yeux une détestable entreprise de marchandisation et de violation de la montagne. Un mois de préventive, un premier jugement que le procureur avait fait si clément que le parquet fit appel. La condamnation finale resta bénigne. Me demeurent de cette aventure l’expérience oppressante de la prison, et le contact avec des détenues aux profils très divers.

Les années 80 sont celles de la reconstruction professionnelle. J’avais travaillé depuis 74 comme vacataire dans un Centre Médico- Psycho-Pédagogique, où j’avais été embauchée par un psychanalyste dont le divan avait accueilli bien des gauchistes toulousains, alors que je n’avais aucun diplôme spécialisé : 68 avait aussi permis cela ! Je revins en 82 au Mirail, sans enjeu autre que l’obtention d’un DESS de Psycho-clinique, pour pouvoir légitimement exercer ce métier de psychologue qui m’intéressait : travail de la parole, permettant l’émergence pour le sujet de sa part cachée. Aux marges de ce travail institutionnel, nous avions créé en bénévoles un lieu d’accueil pour les petits enfants et leurs parents, la « Petite Maison de la Louge », inspirée de la « Maison Verte » de Françoise Dolto, quoi a tenu quelques années et mourut faute de crédits. Mais aussi créer, se lancer en autodidacte dans la peinture, donner à voir le monde comme personne ne le voit. Revenir habiter sur les lieux de l’ancienne communauté, remuer la terre sous les grands cieux et les vents violents du plateau, portée par un amour qui traversa les orages. Convivialité et réflexion commune hors des instances reconnues irriguent toujours nos soixantaines. Nous avions créé un « Salon » en 89, avec nos partenaires des années 70, nous retrouvant régulièrement autour d’un thème et d’une table. Il a duré 15 ans. Un « Groupe-Femmes », toujours vivant depuis 20 ans, se retrouve chaque mois autour de l’œuvre d’une créatrice. Nous essayons aujourd’hui de donner corps à un projet d’Université Populaire.

Je considère Mai 68 comme l’événement essentiel de ma vie. Certes il venait nourrir des espérances latentes en moi, mais son insolence, son anti- autoritarisme, m’ont inscrite définitivement dans le refus des jeux de pouvoir, dans l’objection, la recherche d’initiatives aux marges des institutions. Il m’a donné une confiance dans ma capacité créative, un idéal de vie pleine que je devais faire vivre. Il me reste une grande préoccupation politique, un refus des énoncés qu’on nous donne pour des évidences et du jeu croissant des inégalités. Les grèves de 95, les débats sur le Traité Constitutionnel Européen ont pu réveiller en nous l’espoir d’un autre mouvement collectif. Hélas, rien n’en est sorti, faute sans doute d’une véritable perspective partagée (même si en 68 elle était confuse et marquée d’illusions). Du moins l’appel que Mai 68 adressait à chacun de nous de rester sensible à la violence des inégalités, mais aussi de faire la preuve de sa liberté et de sa créativité n’est pas éteint. Je crois que j’entends toujours cet appel des sirènes.

 

Corradin Irène

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Irène Corrradin

Mon rapport aux événements de Mai  1968 passe par mon lien avec Marie- France Brive .Nous avons vécu ensemble de 1965 à sa mort en 1993.Nous étions deux personnalités trés différentes ,je n’ai ni sa mémoire,ni son acuité en politique ,je n’étais pas comme elle en première ligne.Je sais que la mémoire est défaillante et déformante,voici les choses telles que modestement je m ‘en  souviens .

Nous avions presque achevé nos études ,dans la section Histoire,  à la faculté de Lettres de Toulouse,rue Lautmann. J’étais pour ma part en 1967- 68 engagée dans mon année  de stage Cpr, stagiaire sucessivement dans trois établissements toulousains,le lycée Berthelot,le lycée St Sernin,le collège de la Cépière(8 heures de cours par semaine).En octobre 68,je rejoindrais  mon premier poste  comme enseignante en Histoire-Géographie  au lycée de Condom.Marie-France était quasiment en année sabbatique,elle venait d’achever son mémoire sur dix ans de politique municipale à Toulouse,sous la Troisième République.Nous allions avoir beaucoup de temps libre pour participer à Mai 68!!!

J’ai rencontré Marie -France Brive en 1965 et nous vivions une passion amoureuse,dans une époque où le non-dit sur l’homosexualité  était total,et les homos  invisibles! C était pour moi une situation difficile à assumer,d’autant plus qu’ issue d’une famille très pauvre d’ouvriers agricoles italiens établis dans un petit village viticole de l’ Aude ,mes succès scolaires m’ouvraient la porte de l’intégration et de la promotion sociale auxquelles j’avais aspiré jusque là  tout comme ma famille.

Sur le plan politique,je me vois comme étant, à l’époque,  apolitique,manquant totalement de lucidité et de conscience de classe et de sexe.Je ne faisais aucun lien entre la situation politique française et le contexte mondial de décolonisation.Boursière,j’étais une excellente élève,passionnée d’Histoire ancienne.Je ne militais pas dans un syndicat étudiant.J’avais totalement perdu la foi catholique dans laquelle j’avais été élevée.

J’étais une révoltée de manière instinctive, ne répondant pas et me soulevant contre les normes.Ma réussite scolaire me rendait malheureuse,elle m’isolait car elle  me coupait de mes amies d’enfance promises à un avenir d’ouvrières dans le textile et de mères de famille . Je ne me pliais pas avec les garçons à l’injonction “Sois belle et tais-toi”!!! Je connaissais une solitude de fait ,paradoxale vu que je vivais entourée d’ami-e-s.

Mai 68 fut  une libération ,une libération de la parole(nous passions nos journées et une partie de nos nuits à la fac,dans les manifestations de rue(merveilleux printemps de 68)  et dans les amphis croulant d’individu-e-s ,issu-e-s d’horizons sociaux trés divers.Nous avons vécu à partir de ce moment-là notre relation de manière plus ouverte,publique,dans une totale inconscience des regards normatifs,portées par l’ébullition de Mai.. L’année 68 et les années qui ont suivi furent pour nous des années de Joie(terme que j’emprunte à dessein  à Bernanos et à Bresson).Pour moi, ce furent des années émancipatrices car auparavant j’avais peu d’ ouverture sur le monde et une connaissance du monde moins complète et surtout moins engagée  que celle de  Marie-France (MF). Avant 68 , je faisais Histoire par goût du passé alors que Marie-France était passionnée par l’histoire de la classe ouvrière,de ses luttes,de ses idéologies  et par  la politique contemporaine.Complétement déracinée par rapport à son milieu d’origine(Avignon),elle avait par son engagement  syndical,sa forte personnalité et sa présence dans les amphis à une époque où le silence était roi face à la parole des profs-mandarins,noué en un an un très grand nombre de liens et était devenue une personnalité connue du milieu toulousain estudiantin.A l’inverse,je dédaignais ces milieux. 1968 a donc été pour moi Le moment de mon entrée en politique comme si par ce que nous vivions quotidiennement(débats,rencontres,manifs,rédaction de tracts,expériences),d’un coup,toutes les connnections s’étaient faites en moi: passé-présent,privé-politique,local-mondial,homme-femme.

Avant 68,  on ne manquait aucune séance à la Cinémathèque de Toulouse,rue Roquelaine ,où nous découvrions le magnifique fonds de films russes. Au début de 1968,nous suivions de prés les mouvements de soutien à Henri Langlois à la Cinémathèque française.Nous ne jurions plus que par les cinéastes de la Nouvelle Vague mais nous aimions aussi les films italiens . Les films de l’est- tchèques , hongrois,yougoslaves –  nous enthousiasmaient,en particulier pour tout ce qui touchait la libération sexuelle et le petit vent de liberté sexuelle et de folie dont certains étaient porteurs(ex”les petites marguerites” de Vera Chytilova)..Nous y retrouvions beaucoup de ceux qui étudiants à la Fac de lettres allaient animer le mouvement de 68 à Toulouse(Morel  qui en 68 serait nommé professeur  à Nantes,les Bardel,les Garaïalde,les Chamayou…) . Nous étions une génération fascinée par l’image et je pense que ce n’est pas indifférent quand je vois le flot d’images ,de slogans produits par 68.

Nous passions beaucoup de temps en bibliothéque, dévorions des bd, achetions des livres de poche,découvrions Beauvoir(MF  m’offrit en 1966 “Les mémoires d’une jeune fille rangée”-ainsi toujours j’apprécierais plus la langue et l’écriture de la femme et de  la mémorialiste que celles de  la philosophe ) . Nous écoutions en boucle Brassens,Ferré et Barbara (nousl’ avions entendue  à un concert sous chapiteau organisé par des étudiants  à Toulouse en 1965).

Nous travaillions  à la faculté avec les copains de l’AGET UNEF (dont certaines étaient membres de l’Union des Etudiants Communistes ou des Etudiants Socialistes Unifiés) mais aussi avec les Cathos progressistes(” la paroisse étudiante “, rue Valade, St Sernin, De Mones, Georges Brielle aujourd’hui à la librairie Privat  ). La section Histoire était une des plus conservatrices de la Faculté. Paradoxalement,deux cours nous avaient passionnées,l’un du doyen Godechot sur la Révolution française,l’autre de Carbonnel sur  les Révolutions russes.Ils allaient nourrir notre imaginaire et nous permettre d’adhérer(mais y avons-nous jamais cru?) à la mythologie révolutionnaire en vogue.Je me souviens comment en spectatrices ,nous avons regardé une nuit se dresser de soi-disant barricades.Cette représentation de guéguerre était pour nous jeux de garçons,nous les regardions de loin ,narquoises,la tête emplie des gravures de 183O ou de 1848 .Dans l’enseignement que nous recevions ,pas un mot spécifique sur l’intervention des femmes dans ces mouvements politiques…Les noms d’Olympe de Gouges ou d’Alexandra Kollontaï ne seraient jamais prononcés!! Histoire des femmes,année zéro,comment ne pas le croire!

Les amphis croulaient,génération du baby boom oblige, sous le nombre d’étudiants anonymes et silencieux .

Marie- France Brive redoublait son année de propédeutique aprés,beau geste ,accompli avec panache, avoir obtenu un zéro à la session de septembre  pour copie  blanche rendue(le sujet lui semblant du recrachage de cours dénué de tout intérêt et de toute intellligence).Ses initiatives allaient faire bouger l’amphi.

De 1965 à 1968 ,sous  son impulsion , nous avons  réalisé plusieurs numéros d’une pseudo revue,”un petit torchon”  intitulé  « histoire et vulgarisation ».  Cela nous a permis des contacts personnels avec des enseignants(Granet,Sentou) et donc de fait  des liens,des conversations,des prises de parole  profs-étudiants,ce  qui remetttait en cause le rapport hiérarchique maître-élèves .Nous abordions là une approche critique du/des savoirs (on ne voulait pas seulement ingurgiter et restituer telles quelles  des connaissances-c’était là nous semblait-il la seule fonction des examens et on ne lui trouvait aucun intérêt).

Nous questionnions: Quels savoirs? Pour qui? Comment les diffuser hors de l’Université et à quelles fins ?

Cela supposait des débats et des travaux en groupe et la rédaction de textes personnnels . Un étudiant,Jean-Claude Perpère, illustrait ce petit journal.Je me souviens en particulier d’une illustration sur le rôle occulte des reines de France en politique,le poids des alcôves,tout cela bien sûr traité avec dérision .C ‘est la seule fois où je crois une allusion sur le genre a été faite ! L’heure de la prise de conscience féministe n’avait pas encore sonné!

On proposait, on ressentait (influence de Marrou et de son ouvrage “Le métier d’historien”) la nécessité  d’  une approche critique et de réflexion dans l’apprentissage de l’Histoire.C’était déjà emblématique de ce que sera pour moi l’esprit 68.

Ce que je peux affirmer c’est qu’avant 68 et même dans le début des années 70,  la société  française était repliée sur elle-même, les rapports sociaux assez mesquins et basés sur des comportements que nous subissions tout en les considérant archaïques.Au contraire de moi ,   MF était politisée et très ouverte dans son comportement sociétal.Sa coupe de cheveux à la garçonne,sa veste de daim éculée,sa manière de fumer ou de prendre la parole sans y avoir été invitée en amphi choquait  et me troublait. Elle était syndiquée à l’AGET-UNEF et n’hésitait pas par exemple à utiliser la ronéo du syndicat pour réaliser des polycopiés  des cours,polycopiés supervisés par les profs – ex Granet en histoire grecque-qui acceptaient ainsi que leurs cours soient retranscrits donc plus facilement disséqués et critiqués.Ces cours étaient réalisés à l’intention d’étudiants  qui du fait de leur condition sociale(pions,étudiants pauvres qui travaillaient pour payer leurs études) ne pouvaient être présents en cours.

La grande hantise était en Histoire”les 1OO questions d’histoire hors programme”  et tous azimuts,traitées par des étudiants studieux et volontaires ;ils irritaient au plus haut point nos maîtres!!!! .

Le syndicat étudiant , devenu un lieu -ressources de savoirs et  non seulement un lieu de débats syndical et politique, était très attractif pour les étudiants.

C’était  là une démarche novatrice, généreuse, peu courante à l’époque, que cette  mise en commun et à disposition des savoirs.Elle rompait avec l’individualisme universitaire,elle n’était pas élitiste ni égoïste mais se voulait partageuse et fraternelle,là encore un des héritages de Mai 68 .

Pour moi,elle démolit le préjugé selon lequel la génération de 68 était la”chienlit”,expression que je n’ai jamais pardonnée à De Gaulle.

Les leaders politiques  de 68 étaient au contraire les étudiants les plus curieux,studieux,compétents, dynamiques de leur promotion.Je le dis parce que je n’étais pas de ceux-là,noyée par ma timidité  dans la masse estudiantine.

Nous remettions en cause violemment les hiérarchies acquises et j’ai eu beaucoup à souffrir durant  mon année de CPR.Ainsi,j’écrivis dans mon rapport de stage en décembre 1967:

“Jeune stagiaire enthousiaste,où en étais-je de mes ILLUSIONS …trois mois aprés mes premiers pas dans l’enseignement?”

“Les phrases sorties des livres m’apparaissaient POUSSIEREUSES,DEPHASEES au milieu de ces jeunes gens-mes élèves,pas toujours avides de m’écouter,mais vivant bien dans leur” époque “.

“Sur le plan de la vie de tous les jours,le risque est grand de se laisser distancer.Je découvrai donc l’intérêt d’intégrer l’enseignement du Passé,et aussi de la géographie,à l’Actualité”

“Il était évident que l’on(le conseiller pédagogique )n’attendait rien de moi et que même dans le meilleur des cas,je n’arriverais pas à faire le cours tel qu’il aurait aimé le faire à ma place.”

“Je m’étonnais de voir Monsieur L… parler à une classe réduite à la PASSIVITE .

“Dans ces conditions ,mon conseiller pédagogique devint pour moi une CONTRAINTE et ne m’apporta pas l’enrichissement que j’en espérais!

(Commentaire en marge de l’inspecteur :”Beaucoup trop de sincérité!”)

“Ainsi,je perdis progressivement Confiance vis-à-vis des jugements qu’il portait sur mes leçons en même temps que je perdais confiance en moi”.(commentaire personnel :les deux  autres stagiaires étaient des hommes,leurs leçons  bénéficiaient  toujours de  meilleurs commentaires,ce qui finissait par me sembler bizarre!!!).

“Je dois dire que cette année de stage a été pour moi une annnée très dure …Cette année m’a appris le découragement …”

“Je ne pense pas qu’il soit bon de leur(aux élèves) montrer l’Histoire et la Géographie comme des sciences trés simples,je dirai même évidentes.Ce n’est pas vrai…Il faut transmettre-aux élèves- le SENS et la NECESSITE de l’histoire et de la géo pour COMPRENDRE et DOMINER le monde dans lequel nous vivons.”

(Commentaire de l’inspecteur Amanieu:”Trés bien.Travail.Sincérité parfois un peu rude,il faudra arrondir les angles-cf les lois de l’érosion,vu le 15 MAI 1968).

Et pour m’apprendre, sans tarder, et contrairement à l’appréciation portée sur mon cahier de stage,je ne fus reçue qu’avec la mention Bien au Capes Pratique!!

Nombreux furent nos professeurs  de Fac qui  ont très mal vécu mai 68 et qui en gardèrent un réel traumatisme!!! par exemple notre prof d’histoire grecque Delorme refusait  d’entrer dans la fac parce qu’il n’admettait pas d’avoir à franchir un porche  au-dessus duquel flottait un drapeau rouge. D’autres, tel Benassar grand séducteur, étaient plus filous , ils  s’accommodaient et s’adaptaient à la situation.Ils subissaient le contrôle étudiant lors du passage des examens oraux qui devaient valider malgré tout cette année scolaire bien chaotique .

Nous leur reprochions de se servir de nos travaux de mémoires pour écrire leurs livres.Par ex,ils avaient débité en tranches de dix ans et donné en sujets d’étude à divers étudiants  la politique de la Ville de Toulouse sous la Troisième République . Ils ne nous citaient pas,nous prenaient-ils pour leurs” nègres “?.Marie-France Brive,un des éléments les plus brillants de sa génération (cf ses résultats aux examens à l’Université de Toulouse et à l’agrégation ) le paiera par sa difficulté à intégrer le département Histoire en tant que maître de conférences.Les peurs et les rancoeurs restèrent tenaces!!!

En ce qui concerne la mobilisation, en 68, on peut dire que les étudiants  géographes, comme les littéraires et les philosophes,  bénéficiaient d’un environnement professoral bien plus  progressiste (Kaiser en  géographie,Granel et Sert  en philosophie).

Dans les années 1966- 67,  nous avons participé aux  manifestations contre la guerre au Viêt-Nam organisées par les comités de base Viêt-Nam. Nous nous sentions trés  proches des dissidents de l’UEC qui pour la plupart ont ensuite bifurqué à la JCR lors de sa création .Nous ne fréquentions pas de pro-chinois du PCML où de l’UJCML, nous avons rencontré des maoïstes après 68 quand la Gauche Prolétarienne s’est créée.

Dans les manif,les figures masculines étaient largement dominantes,mais nous sommes au  second rang ds la fameuse photo de manif,prise par  Dieuzaide qui aboutit place du Capitole,donc je pense que nous étions trés partie prenante! Dans les amphis,les figures d’hommes étaient en première ligne(Pierre Cours Salies,Arthous,Pey,Scotto,Malrieu…) .Pour chacun d’eux,une figure de femme allait émerger dans les années à venir d’abord dans les pratiques syndicales autour de la tendance Ecole Emancipée,enfin dans le mouvement de libération des femmes .Nous écoutions Bernard  Chamayou,derrière(à côté mais nous ne la voyions pas ) il y avait Claudie;derrière Scott Carpentier,Danielle; Michel et Lilou Garaïlade;Alain et Michèle Bardel…L’Histoire,sans  doute parce que c’était paradoxalement le plus rétrograde, était le seul département où le combat était mené par une femme,MFrance Brive . Elle sera élue représentante des étudiants  aux instances tripartites de la Fac et le doyen Godechot,que sa connaissance intime de la Révolution Française et son âge qui nous semblait canonique inclinaient,   me  semble-t-il,  à l’indulgence,l’apppelait”notre passionnaria de mai 68 “.  Il y avait aussi jouant un rôle important Conchita à l’Unef ,Dominique Larroque -Laborde en Lettres.

M-F Brive écrira en septembre 1992 : “Le mouvement de libération des femmes des années 197O est issu,en France,de celui de 1968.Celles qui allaient se revendiquer FEMMES de façon ouverte,publique et donc politique,avaient pour la plupart fréquenté ou animé des groupes de gauche et d’extrême-gauche avant,pendant et aprés les EVENEMENTS.Quelques unes étaient de formation universitaire…”

Deux manifs  furent particulièrement  belles et toniques,l’une qui descendait les allées Jean Jaurés pour dénoncer le monopole de l’information et de  l’ORTF,l’autre trés colorée grâce aux affiches des Beaux-Arts brocardant “les élections,pièges à cons”.

Une fut particulièrement violente,dans les derniers jours de mai(? ou de juin ?) ,rue de Metz où la police chargea violemment .Il était temps de restaurer l’ordre!C’est au cours de cette manifestation que beaucoup d’étudiants toulousains furent arrêtés et amenés à la préfecture, place St Etienne.Nous n’avions pas pris la mesure de ce qu’était l’appareil d’Etat.J’en veux pour preuve que ,ayant échappé aux arrestations totalement arbitraires(nous ne faisions que manifester ,les mains nues),je poussais dans la nuit MF à aller faire un tour,pour voir,du côté de la Préfecture!!Quelle naiveté!La police immobilisa notre 4 chevaux(nous la retrouverions à l’aube les 4 pneus crevés),nous arrêta aussi sec(quand le couvre-feu avait-il été décrété??mauvaise manie résiduelle de la guerre d’Algérie),nous retrouvâmes nos camarades au poste où nous restâmes toute la nuit!!Qu’y fit-on??on nous ficha comme de grands bandits avec pancarte sous le menton, de face et de profil!!Etudiantes en Histoire ,cela nous faisait rire,nous savions combien sont riches pour l’historien les Archives de la police!!Aujourd’hui j’aimerais bien savoir ce que sont devenues ces photos??avons-nous des dossiers ? Il serait intéressant de les lire!!Il s’agissait là d’une atteinte aux libertés publiques et d’une tentative d’intimidation qui nous remplissait plutôt de fierté!!
Pendant ces annnées-là,nous évoluions dans un espace urbain trés étroit (la campagne toulousaine était  alors trés présente et proche, pas encore pavillonnaire ):

le démarrage,place du Salin,le 24 avril de la premiere manifestation  du mai toulousain nous semblait trés excentré.

Nous navigions à pied de la place du Capitole,point central des manifs, à  la fac, rue Lautmann , pour gagner le soir  le cinéma ABC,rue St Bernard ou  la Cinémathéque,rue Roquelaine. MF habitait le quartier des Chalets .J’avais quitté la cité universitaire  de jeunes filles de la rue du Taur(où il fallait pour faire entrer un” étranger “-sic- montrer patte blanche) pour une chambre,rue Valade.Nous fréquentions  la bibliothèque universitaire ,rue du Taur,toute proche de la bibliothéque municipale,rue du Périgord.Par la rue de l’Esquile,nous rejoingnions les restau U et l’aget -unef, rue des Lois.C’est dans cette rue qu’était,tout prés de la Fac,situé notre café de prédilection,au 44 rue des Lois.C’est là que se réunissait la corpo de droit,les étudiants les plus réac,autour de la Faluche.Les gauchistes préféraient le Florida  ou le ST Sernin mais c’était notre manière d’échapper au collectif lourdement masculin  et de nous retrouver dans un cocon amoureux à l’écart du monde(les imbéciles,on ne les voyait pas!!)sous la protection du patron Maurice qui nous mitonnait de bons petits plats tout en se disputant avec sa jeune épouse qui lui tenait tête.C’est ainsi que filait mon salaire d’ipésienne et que je commençais à goûter  la bonne chère , à apprécier le  bon vin  et à prendre quelques kilos!

La plupart  des militants dont nous étions proches politiquement  appartenaient  à  la JCR puis à partir de 69  à la Ligue Communiste (la Ligue). Marie-France et moi  n’avons jamais passé le pas de l’encartage car dans les statuts de cette organisation subsisterait encore longtemps”la défense inconditionnelle de l’Urss”. Cela  avait du mal à passer pour nous historiennes,même si nous étions loin d’imaginer la réalité du goulag dans ses vraies dimensions  .Nous avions une vision plus critique du rapport à l’URSS alors qu’eux  intégraient l’URSS comme le lieu de réalisation du communisme même s’ils étaient critiques par rapport au stalinisme.  Cependant nous partagions leurs  analyses et  avions une sensibilité commune . Ainsi dans les années qui suivraient  , nous assisterions à leurs meetings,lirions leur presse, voterions Krivine.Avec eux ,  nous avons participé  à Paris à la commémoration de la Commune en 1971 ,etc.

Grâce au quotidien vécu dans ces années-là, nous avons définitivement acquis le goût du collectif, le renoncement à la réussite sociale individuelle ,le rejet de la société de consommation,la nécessité de porter le savoir hors de l’Université et de le mettre à la disposition de tous, l’espoir de changer le monde et …un goût trés fort et inaliénable  pour l’hédonisme !.

Dans les années qui allaient suivre 1968, notre engagement et nos pratiques seraient essentielllement syndicales  dans le cadre de la FEN;  nous appartenions au courant Ecole Emancipée et nous  nous opposerions aux bureaucraties syndicales proches du PCF tout comme étudiantes,nous dénoncions le mandarinat des profs. ..  En octobre 68 j’étais à Condom affectée à mon premier poste, MF était restée à Toulouse pour passer le concours de  l’agrégation,son ambition étant de faire de la recherche en Histoire ouvrière,la mienne étant de vulgariser le savoir historique en enseignant en collège et lycée.Reçue brillamment en Juin 1969 à l’agrégation ,elle refuse un poste à l’Université de Vincennes qui allait s’ouvrir et un poste au Lycée St Sernin de Toulouse pour me rejoindre à Condom,un professeur du jury préjugeant qu’elle devait se marier avec un condomois  pour faire un tel choix!!

Nombreux furent les copains actifs en 68 à se retrouver affectés dans le Gers par les services du Rectorat , relégués loin de Toulouse (par ex,le turbulent Chaboy) …Les transports étaient moins fréquents qu’aujourd’hui,les étudiants et jeunes profs sans voitures,le trajet en bus trés long!!! Les Garaïalde (Lilou et  Michel) furent affectés comme pions au Lycée de Condom.Ils paieront trés cher d’avoir été à la fois d’excellents étudiants en philosophie(Lilou était remarquable,Michel trés caustique) et de grands leaders du mouvement  étudiant à Toulouse.Le système s’emploiera à leur barrer l’accés au professorat(trop perspicaces  et intelligents donc dangereux éveilleurs de consciences) et en compensation leur offrira des emplois municipaux,aprés de longues luttes!!. Le Lycée était alors une institution très figée, par exemple à Condom la directrice nous reprochait de nous tutoyer entre profs,les élèves portaient toujours la blouse,etc. Nous avons peu à peu développé des rapports différents entre adultes(profs,pions sans distinction) et élèves dans une approche qui refusait l’arbitraire de l’autorité. On  animait   le Foyer des élèves,on organisait une séance de cinéclub par semaine; le club d’archéologie   était féru d’art roman. Jeunes profs et élèves  y étaient presque en nombre égal . Nous n’avions avec eux  que quelques années d’écart,d’ailleurs  nous n’avions que depuis peu  atteint l’âge de la majorité légale(21 ans).Dans la grande cour du Lycée Bossuet,indistinctement élèves et adultes bûchaient les  petits fascicules rouges,diffusés  et fabriqués par la Ligue Communiste sur Marx, Lénine,TRotsky,etc.! Les réunions syndicales se faisaient à Auch.Nous venions des 4 coins du département,Lectoure,Fleurance,Condom,Nougaro…Nous y retrouvions Françoise Condom ,  Eliane et Jean-Pierre Cadreis,Francine et Sidney  Mannheimer,Nanie et Pierrot  Desbats,etc.

Nous échangions nos classes,nos élèves,nous rédigions sous forme de polycopiés nos cours en commun,nous avions une intense activité pédagogique sans verser dans la croyance en “la révolution par la céramique”, des heurts fréquents avec la directrice et certains parents (petite bourgeoisie locale) ,des actions militantes communes sur la Ville avec d’autres.Nous faisions des”grèves sauvages”.Dans ma robe rouge,couleur que j’affectionne,j’étais pour ma directrice “un drapeau vivant”.Nous étions pour elle d’horribles  “maoïstes “(y avait-il quelque chose de plus extrême?) et d’irréprochables enseignants!ô  rage,ô désespoir!Nous y avons expérimenté et découvert la réalité et le bonheur de rapports d’égalité ,d’écoute et d’ouverture avec les élèves sans renoncement à l’impérieuse exigence du travail.Il fallait  maîtriser les savoirs pour être en droit de les critiquer et de les déconstruire ,disait MF.

Notre vie dans le Gers et notre militantisme syndical fort ont fait que nous n’avons rejoint le mouvement des femmes qu’à notre retour sur Toulouse  dans les années 1976-77.

C’est là que  nous avons  trouvé notre espace politique,de pratique et de réflexion,dans la Maison des Femmes,19 rue des Couteliers. Nous avons créé,au Cratère grâce à notre complicité ancienne avec Michel Desdebats de la FOL,avec Monique Haicault et Marie-thérèse Martinelli, le Cinéclub des femmes de Toulouse,espace non mixte  de  diffusion de films de femmes et de débats sur les images de femmes et les relations hommes-femmes  véhiculées dans les films(les imaginaires) d’hommes  et de femmes.

Le mouvement de femmes était sur Toulouse divisé en  grandes tendances un peu comme sur le plan national.

Cependant,Marie-France ayant entamé une thése sur la Verrerie ouvrière d’Albi,nous passions de longues périodes (toutes nos vacances ) à Paris,aux Archives et à la Bibliothèque Nationale.C’est par le biais des livres que s’est faite notre premiere rencontre avec le Mouvement. On fréquentait assidument les deux librairies de Maspéro, la Joie de Lire .C’est dans le journal l’Idiot International  que nous avons découvert les premiers textes,les premiers noms de femmes qui nous ont éveillées. Puis il y a eu le journal Le torchon brûle. Sur la question de l’identité femme, nous nous sentions plus proches  du MLF tendance Psy et po que de l’approche de nos amies toulousaines qui continuaient à militer à la Ligue Communiste et qui appartenaient  à la tendance lutte de classes( Cahiers du féminisme). Quelque femmes lesbiennes, venant de Poitiers-Brigitte Boucheron,Jacqueline Julien..- avaient créé avec des toulousaines -Sonia Ruiz,Annick Jaulin,Jacqueline Dours…-  rue des Couteliers, la Maison des femmes. Des femmes proches de la Ligue(??) créeront un lieu de femmes éphémère, rue Borios , le Centre des femmes (Françoise Ayrolles,Lilou Cohen,Ourdia ??) , d’autres (dont certaines filles d’exilés républicains espagnols) ouvriront  dans le quartier Arnaud Bernard, la Gavine(mouette,en catalan).

Mais là commence un autre moment de l’Histoire,de notre histoire.

Entretien accordé à Elie B.,  à Toulouse le 2O mars 1968.

 

 

 

 

 

 

Chamayou Bernard – usine Wonder 68

Posted: 18th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Bernard Chamayou a souhaité substituer son témoignage à l’analyse qu’il fait du Mouvement de Mai 68 au travers de son analyse du film « La reprise du travail aux usines Wonder » (1968) de Jacques Willemont et de « Reprise » (1997) de Hervé Le Roux). Cependant j’essaierai ici même en quelques lignes présenter l’engagement de Bernard Chamayou acteur politique encore et toujours engagé.

Son engagement a démarré en 1963 en prépa à Fermat. C’est dans cette période qu’il a rencontré ses copains de route, Antoine Artous, Marc Antoine Scotto, Daniel Bensaid. Plus tard ces mêmes copains dissidents de l’UEC sont entrés à la JCR (en 1967) et ont créé un Comité Vietnam national ; Bernard a suivi ces débats sans être formellement adhérent de la JCR.

Il évoluait sur deux terrains de radicalisation, celui autour du courant critique au sein de l’UEC et à la fac de lettres (lettres moderne) il s’est radicalisé en se liant avec le mouvement « la nouvelle critique », Lucien Goldman, Roland Barthes,… le groupe Tel Quel, c’était une façon de remettre en cause l’ordre, un nouvelle forme de rationalité critique.  Ce courant de pensée littéraire, dans sa recherche et son parcours, remettait en cause les modèles existants en littérature.  Ce mouvement sera repris en suite par l’ « université critique » en 68.   Donc un intérêt politique certain,  il a suivi le parcours et les conflits de l’UEC sans y être adhérent.

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Toute l’année 67-68 des réunions de la « nouvelle critique » avaient lieu au Tortoni, il s’agissait de contester l’orthodoxie de l’enseignement de la littérature.

L’hiver 67-68 nous fut marqué aussi par le discours guevariste, la théorie des cent feux,  développer 2, 3,  Vietnams, « l’heure des brasiers », et du discours d’Alger, s’était une double leçon antibureaucratique et internationaliste. Des réunions avec Artous furent organisées sur ce sujet de même la réflexion portait sur le thème de l’ « université critique » promu par les étudiants du SDS Allemand.

Il a participé dès la rentrée universitaire 68-69 à la préparation du premier congrès de la Ligue Communiste, le débat interne portait sur la nécessité de s’organiser, …

En mai 68 il participait au comité de lutte de la fac de lettres et animait avec un groupe qui se retrouvait au café le Saint Sernin le groupe s’appelait « Littérature et révolution », avec Michèle et Alain Bardel, Jacquie Bouzou (qui vivent aujourd’hui à Pau), les Garaïalde, Michel Naudy,…

Un  lien s’est établi entre le groupe du café le Florida (la gauche critique radicale)  et ceux du Saint Sernin qui n’étaient pas radicalisés, c’étaient des cinéphiles, inspirés par la recherche critique dans le discours par rapport à l’orthodoxie du gaullisme.  Il y avait aussi un troisième groupe au Tortoni, auquel participaient Dominique Larroque Laborde (prof lycée de Blagnac), Mireille Rey, Françoise Vallon prof de Philo… Sur les événements du mois de mai hormis le moment fort du 25 avril  il lui reste un souvenir d’une mini barricade place Wilson, cela devait être le soir du 13 mai.

Par rapport aux enjeux politiques de l’UEC le travail sur la littérature ou le cinéma paraissait léger, mais cette autre manière de penser s’est révélée non neutre. Il faut se souvenir que l’extrême droite était dure. Il se souvient d’un tract des fascistes qui voulaient faire la peau de Bensaid, le tract titrait « les miasmes de D. Bensaid un juif communiste ».

A la rentrée, il s’est retrouvé « organisé » en septembre 68, en entrant dans les « cercles rouges » (créés par les ex JCR) dédiés aux « non encartés ». Puis dans le « cercle noir » des gens pré-organisés. Il a vendu le premier n° de rouge en septembre 68 avec Marie France Barsoni. Avant 68 compagnon de route de la JCR, il était délégué UNEF à la fac de Lettres, il est ensuite entré à la Ligue Communiste dès sa création fin 68, il avait 22 ans. Il s’est engagé dans des comités de luttes, le secours rouge, …mais pas dans des actions violentes.

 

Bernard Chamayou quittait Toulouse pour Tarbes en 1970, il revenait à Toulouse pour des réunions régionales et/ou des stages de formation. Les militants de la Ligue se donnaient comme mission de se répandre dans l’espace géographique et de créer des groupes Ligue.

 

Les années 68, 69 70 furent pour les militants de la Ligue des années de capitalisation politique, la suite sur le Vietnam, les AG et les implantations en milieu ouvrier. Certains comme Michel Naudy sont allé travailler à la SNIAS comme établi, Bernard était à la direction de la Ligue de la ville de Toulouse.

Jusqu’en 78 à Tarbes et à Pau avec d’autres militants tels que Garcia, Cours Salies, Carpentier,… ils furent les noyaux durs de la construction de la Ligue dans le sud de Midi-Pyrénées. La présence de la LC et ensuite de la LCR à Tarbes doit beaucoup à leur travail de l’époque. L’insertion professionnelle était une politique délibérée d’implantation de la Ligue devenu l’ossature de la construction de la Ligue. De 71 à 75 Bernard a été membre du comité central de la Ligue. Il est revenu à Toulouse en 78.

Le léninisme révolutionnaire organisé ne pouvait se développer séparé du monde du travail, les militants devaient capter les demandes des travailleurs et faire des propositions, le corrélat était qu’ils devaient être des militants dans les syndicats. Bernard enseignant s’est donc engagé au SNES à la FEN. A l’intérieur de la FEN et dans chaque syndicat il y avait des courants, le SNES était piloté par le courant  Unité Action tenu par les communistes du PCF, les militants de la Ligue ont investi le courant  Ecole Emancipée composé d’anars, de membres ou de sympathisants PSU et de trotskistes (Ligue et OCI). L’OCI a quitté l’Ecole Emancipée (EE) pour une tendance Front Unique en 69-70. Bernard a pris des responsabilités au sein du SNES puis de la FSU, des mandats au bureau académique du SNES et au bureau national du SNES au titre de l’Ecole Emancipée, puis dans le comité délibératif fédéral national de la FSU. « J’étais de ceux qui ont œuvré pour que la FSU existe en unissant les courants UA et EE lors de la dislocation de la FEN. Il y a eu des accords et une élaboration commune pour choisir une Fédération Syndicale Unitaire, syndicalisme de transformation et pas un syndicalisme d’accompagnement. »

 

 

La leçon qu’il tire de cette période ; « Cette période des 30 glorieuses qui a fait craquer la jeunesse la plus sensible aux carcans bourgeois, en France gaulliste, mais aussi le glacis stalinien, dynamisé par les fronts de guérilla. La dialectique mondiale des fronts de reconstruction était à l’ordre du jour. 68 ce fut la jeunesse comme facteur déclencheur d’un mouvement de révolte ou se mêlent anti-impérialisme, anti-autoritarisme,… et qui aboutit sur des grèves ouvrières malgré la main mise de la CGT, sur le monde ouvrier. »

 

Sur ce sujet un film est significatif du rapport ouvrier/CGT il s’agit de « la reprise du travail aux usines Wonder » tourné par un membre de l’OCI.

C’est sur ce film que Bernard Chamayou a choisi de développer son analyse du mouvement.

Pour lui la dialectique du mouvement et de la grève n’a pas changé d’ailleurs ; « il faut savoir terminer une grève, savoir que la victoire s’est l’accumulation.

Enfin mai 68 c’est aussi une leçon sur les mouvements sociaux, la construction, la montée en puissance, le moment culminant où se pose la question d’aller plus loin, puis les freins dans le propre camp, puis la fin.

Mai 68 fut une formidable leçon de choses en un mois de nos vies. Exercice de la liberté, de la démocratie, de la liberté. Des producteurs venaient porter des légumes à la fac, prendre la rue, la liberté de parole, … Il y a des gens que se sont révélés en trois semaines, …tout mouvement fait émerger des figures…68 à aussi permis l‘émergence du mouvement féministe. Ce fut l’émergence du réel et du possible.

Je n’ai pas de nostalgie, mais je ne veux pas oublier.

Que dire ? Mai 68 c’est toujours un début… il faut reprendre le meilleur des moments révolutionnaires, …..un de ces moments où l’utopie trouve un lieu… »

 

 

E. Brugarolas

Espagno André Danièle

Posted: 17th January 2017 by Elie Brugarolas in Témoignages

Daniele André Espagno interview réalisé en 2013

Quand  l’événement Mai 68  a-t-il commencé pour toi?
Pour les générations qui ont suivi, c’est un événement qui peut jouer un rôle de mythe premier, quasi fondateur, à partir duquel l’histoire commence. Il est a la fois dans la continuité des événements historiques antérieurs, – il en épouse encore les formes -, en même temps qu’il fait basculer les sociétés dans une nouvelle étape de l’Histoire. Mai 68 est un événement charnière de l’histoire de France qui l’a fait entrer dans une nouvelle ère.

Un  matin dans ma salle de bains : Il est tôt. J’écoute  distraitement Europe 1.Un reporter survolté parle en direct des émeutes du Quartier Latin à Paris,  du mouvement du 22 mars créé par Daniel Cohn-Bendit. Je suis étudiante à la fac de Lettres , en deuxième année d’Histoire Géo,et j’ai mon  cours  d’histoire moderne à 8 h . Au programme,   Calvin, Luther, et la Réforme du protestantisme .Je suis  toujours à l’heure, étant la première sur la liste d’appel. Je  m’ennuie à mourir.  Les murs de la  salle de cours, rue Lautman, au 1er étage sont d’un beige sans espoir mais le haut est vitré. Je suis prés de  la porte, sous l’horloge.  Ce jour là, ou l’un des suivants, la porte s’ouvre à la volée et deux garçons plus âgés que moi  entrent en criant : grève générale et AG à Marsan! Je ne connaissais pas le mot AG mais je vais à l’AG à  l’amphi Marsan, convaincue par la détermination des deux garçons. L’amphi Marsan est plein à craquer. Le dernier cours  magistral auquel j’ai assisté dans cet amphi, concernait l’histoire des transports.  Il a débuté avec l’Arche de Noé, et au printemps, nous entrevoyons l’arrivée du drakkar viking.

Je suis très impressionnée. Sur l’estrade, une dizaine d’étudiants,  essentiellement des garçons, armés de porte voix, appellent à la Révolution, à la création d’une université critique, ouverte à tous et à la création de comités. Le doyen Godechot est invité à descendre de l’estrade. Il est remplacé par Dédé, vendeur de La Dépêche, connu pour ses   annonces très personnelles: « Enfin ça y est: Evelyne est enceinte! »  Lui succède un orateur inconnu, à la voix empâtée. Son discours incompréhensible est applaudi à tout rompre. Devant lui, trône un coq, bardé d’un ruban tricolore. C’est un cadeau des camarades paysans, engagés dans la lutte, aux côtés des étudiants. Le drapeau rouge flotte sur la Fac et le clairon jouera chaque matin l’Internationale.

C’est le mois d’avril 1968 .Les examens approchent. Les orateurs qui se succèdent sur l’estrade proposent d’annuler les examens, d’instaurer le contrôle continu. Je suis bouche bée. Je n’avais jusqu’alors imaginé une seconde que l’on puisse ainsi contester une autorité qui me paraissait aller de soi. Naturelle, structurelle, elle gouvernait ma vie, comme celle de ma génération. Autorité de la famille, de l’école, de la religion.  Je ne comprends pas la violence de ceux que peu à peu j’identifie comme des militants . Parmi eux, beaucoup de fils et de filles de républicains espagnols.   Ils vendent le journal «  Rouge » à l’entrée du restau  U de la rue des Lois en chantant: «  Lisez Rouge et pissez Bleu! »Ils ont une révolution d’avance, et leurs propos sont très argumentés.

Moi, je n’ai pas vraiment de culture politique. Je lis le Canard Enchaîné, Hara Kiri, et j’ai un net penchant pour la dérision  et l’humour noir qui s’accommodent mal du sérieux de l’esprit militant.

Dans ma famille, on ne parlait pas ou peu de politique.  Pourtant, sans être militante,  je me détermine très vite. Lors du vote à main levée, dans l’amphi Marsan, je vote pour la grève générale et contre la reprise des cours .Mes copines qui ont refusé de lever la main, sont en colère,  pleurant leur année foutue.

Jusque à ce jour, j’étais très en retrait de la vie étudiante. Mon frère était mort à 14 ans à Noël 67, tragédie où ma famille venait de basculer, dans le silence et la solitude.

J’ai 19 ans. Je suis habillée de noir de la tête aux pieds, car je porte le deuil, très strict. Mon manteau, mon cartable, mes chaussures, tout a été teint en noir. Quand il pleut, la teinture s’en va et mes mains prennent un vilaine couleur grise. On ne le remarque pas trop car je porte des gants.  Je suis une « jeune fille rangée » J’ai lu Simone de Beauvoir avec passion, mais je vais à la messe tous les dimanches à l’église de la Dalbade.

Depuis le vote de la grève générale, je participe à toutes les AG. Je circule dans les comités ; femmes, paysans, ouvriers. Ma salle de TD d’histoire a été rebaptisée salle Che Guevara et transformée en dépôt alimentaire. Les victuailles s’y entassent ainsi que les poulets et les canards offerts par les camarades paysans. Je ne m’y montre pas trop car je crains d’être réquisitionnée pour tuer, plumer, vider les volailles. Je suis née à la campagne mais j’ai toujours fui ce type de corvée. Je suis sensible aux slogans féministes : «  Le steak d’un militant est aussi long à cuire que celui d’un bourgeois »   et je m’implique plutôt au comité défense.  Il y a beaucoup de garçons. C’est la première fois que j’en vois autant. J’apprécie  beaucoup leur compagnie toute neuve pour moi car  la mixité n’existait pas  ou peu dans l’enseignement.

Là, je rencontre  un des membres de  Révolution  Internationale. Nous devenons très vite amis. Nous remplissons des poubelles de 150 litres, de pavés récupérés dans le quartier et destinés à repousser un assaut des CRS ou une éventuelle  attaque d’Occident, de la Faluche très actifs à la fac de droit voisine. La fac est occupée depuis le 25 avril et il faut montrer patte blanche pour entrer et sortir. Mon nouvel ami garde comme un trésor, un couvercle de poubelle, qui  lui servira de   bouclier  dans les manifs. J’adopte la tenue jeans baskets, plus pratique pour courir dans les manifs.

Je fréquentais tous les cafés : Le Bar des Facs, le Borios, Mon Caf , le Père Léon…Je circulais dans les différents groupes où mon langage châtié , mes bonnes manières, ma fidélité à la messe du dimanche, suscitaient un mélange de  moquerie, de défiance et de sympathie : « Tu parles comme un livre! »

Le climat est surexcité. Plusieurs courants sous tendent le discours militant. Les marxistes purs et durs, les freudiens, les lacaniens. Mes camarades, rencontrés au restau U de la rue des Lois, viennent des écoles d’ingénieurs essentiellement: Agro, Enseeht, Insa, Génie Chimique. Ce que je retiens de ces discussions, c’est le  freudo marxisme,  empruntant à Marx la remise en cause de la propriété privée, et à Freud la grande fête du désir. Je fais de gros efforts de compréhension mais les taquineries continuent: «  Tu es une bourge coincée »

A Révolution Internationale, je fréquente essentiellement  M, qui désespère de faire mon éducation militante. Je lui raconte mon enfance et mon adolescence passées de l’âge de 8  ans à 17 ans en pension  à 8 km  de  la maison familiale.  Le climat est celui de la droite catholique, maurassienne et antisémite.  Les journées sont rythmées par la prière. A la discipline militaire, s’ajoute les rigueurs de la prison. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais là. Je ne passais pas une semaine, moi et quelques autres,  sans que l’on me rappelle que j’étais tolérée car née « sous la queue d’une vache » . Les « bonnes » sœurs appréciaient davantage les filles de  la grande bourgeoisie.   Mes parents étaient commerçants. Ils voulaient me donner une   éducation soignée, me donner toutes les chances de réussir ma vie et ne se doutaient pas toujours des humiliations que nous, les pensionnaires, devions subir.

Heureusement, il y avait les colis de nourriture envoyés par ma mère. Les bonbons et les gâteaux adoucissaient un quotidien austère de pommes de terre et de soupe claire. La viande  n’était servie que moyennant finance et je rageais de voir de magnifiques steaks atterrir dans l’assiette de certaines pensionnaires ou gagner sous notre nez la salle à manger des religieuses. Ma voisine de table, « la fille du forgeron de P » ainsi dénommée, se livrait avec moi à des  orgies coléreuses de pain et de confiture. On partageait les colis. J’en avais souvent. Elle, presque jamais.

Pourtant, je n’étais pas vraiment  révoltée. Je me réfugiais dans la lecture, le  soir, sous mes draps .Je lisais les livres interdits en essayant de ne pas me faire prendre.  Il fallait dormir avec les mains bien en vue. Parfois, la lumière était allumée au beau milieu de la nuit pour surprendre dans le dortoir glacé d’éventuels bien nommés « frottements d’épidermes » .Peur de l’homosexualité, mais aussi volonté d’assujettir le corps, sale, inquiétant,soupçonné d’abriter le péché. Aussi, s’il nous prenait une envie pressante aprés l’extinction des feux, il fallait descendre les 4 étages et aller aux toilettes au fond de la cour dans le noir le plus total.

Je pleurais souvent. J’étais nulle en maths et je devais travailler dur pour remonter ma moyenne.  Mes parents souhaitaient m’offrir des leçons de piano. Refus des sœurs : la musique est réservée  aux filles de bonne famille. Ils ont ensuite voulu m’inscrire à un cours de danse à l’extérieur .Refus également, au motif de l’exaltation païenne du corps.  Mes parents ont capitulé. Moi, j’ai arrêté de manger et de travailler. J’ai été collée pendant un mois avant de rentrer dans le rang.

Peu à peu, tout en barrant chaque jour sur mon calendrier, et en rêvant de m’enfuir de là,  j’ai accepté de me plier à ce régime.  Au point que le jour de ma libération,  mon bac en poche, j’ai supplié la directrice : « Gardez-moi! »

« Mais bon sang, qu’est ce que tu fous, pourquoi tu supportais ça? La lutte des classes, c’est ce que tu as vécu! »  Me dit M, triomphalement, ravi d’avoir enfin trouvé le chemin de ma désaliénation !

La veille  de la grève générale du 10 mai, il  me raccompagne chez moi et s’arrête longuement devant la boucherie voisine et son rideau flambant neuf.

Le lendemain, je vais acheter un steak haché, histoire de prendre des forces avant la manif.

Emoi total : Le boucher raconte que son rideau a disparu pendant la nuit! Les vieilles dames assises sur des chaises en paille, au milieu de la sciure, en attendant leur tour le consolent: « C’est quand même propre, ils l’ont coupé avec un rasoir … »

Place du Capitole, une marée de drapeaux rouges. M me désigne les drapeaux de Révolution Internationale. « Qu’en penses-tu de ceux là? Ils ne font pas un peu …sang de veau ?

Je suis médusée. Il éclate de rire.

Le 19 Mai, c’est mon anniversaire. J’ai 19 ans. J’attends M. Il arrive sur son vieux Solex et me tends un trousseau de clefs. « J’ai un cadeau pour toi de la part des camarades de RI.Ce sont les clefs du Centre Cul de la rue Croix Baragnon.  On a enfermé  le directeur et tout le personnel  dedans. A bas la culture bourgeoise ! C’est toi qui décides maintenant. Tu fais ce que tu veux. On veut te venger de tout ce que tu as subi. Avec ce que tu as supporté, révoltes toi bon sang! Tu devrais prendre exemple sur la Pasionaria, la Kollontai, Rosa Luxembourg ! » Et de  m’offrir pour compléter, les deux tomes de « La guerre civile en France » de F. Engels.

Bien que consciente de la valeur de ces deux cadeaux, j’ai attendu le départ de M sur son Solex pour lâchement rendre les clés du Centre « Cul » à une secrétaire  penchée à sa fenêtre.

Quant aux ouvrages d’Engels, j’avais du mal. Je lisais plus volontiers le Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations de R. Vaneighem, Guy Debord, Marcuse, Reich. Je ne comprenais pas tout, mais j’aimais ces figures de la révolte. Et plus encore  le rock, musique de  fureur et de  liberté.  Je préférais de loin les Stones  et Led Zep aux Beatles trop calmes à mon goût.

Beaucoup de fêtes, de repas collectifs: rue des Lois, je suis invitée à un pot au feu. Pas de fourchettes, ni d’assiettes. On mange avec les doigts à même la marmite. Je suis un peu dégoûtée car c’est à qui mangera le plus salement, en poussant des rots sonores. Il s’agit aussi de lutter dans le quotidien contre l’hypocrisie de la politesse bourgeoise.

Des enfants sont là dans ces soirées. Ils sont souvent barbouillés de chocolat et courent partout. Leurs mères s’engueulent beaucoup avec les pères qui refusent de s’en occuper.

Les féministes me font un peu peur. Elles ont les mots précis pour décrire l’aliénation des femmes et moi je n’arrive pas à prendre la parole dans les AG. Sans doute, parce qu’il faut vraiment l’arracher, ce droit là et j’admire le courage et la culture politique de  celles, rares, qui  osent contredire  affronter des militants plutôt machos.

Plus tard, j’assisterai aussi à l’avortement clandestin  de l’une de mes amies. Il fut réalisé par des militants  étudiants en médecine. Assister à un avortement faisait partie de la prévention, de la pédagogie et de l’incitation à prendre la pilule.

Les militants sont parfois sévères et sentencieux, annotent leurs lectures et détestent la frivolité. Mais je garde le souvenir d’un climat festif et surtout très bavard. Tout le monde parlait. La fête devenait une valeur cardinale .Chacun voulait le bonheur de tous.  Je passais des nuits à écouter les récits de faits d’armes, les discussions enflammées, les échanges de recettes de cocktails…molotov

Ce que j’ai ressenti,….

J’ai ressenti un enivrant sentiment de liberté. Tout à coup, dans cette ambiance de fête et de rire, je reprenais possession de ma jeunesse. La chape de plomb de la morale et du puritanisme se soulevait peu à peu.

J’ai réalisé surtout que j’avais le droit de parler. Moi aussi.

Trois ans après mes études d’histoire,  j’ai été embauchée dans une école de formation d’éducateurs spécialisés.  On l’appelait « La rue Joly » Cette école était vraiment dans le prolongement du courant libertaire de mai 68. Créativité, spontanéité, subjectivité, l’esprit des situs souffle dans ce lieu. J’ai la surprise de  retrouver  des condisciples de la fac comme étudiants alors que moi, je suis chargée de les initier à la culture générale…

Je pense que la culture est l’instrument premier de  l’émancipation. Mais, mes nouveaux élèves considèrent toujours qu’elle est  la complice du grand capital et de l’ordre bourgeois. Ils boycottent mes cours, les remplacent par des débats politiques ,  ou bien par des séances  autogérées de danses folkloriques (  bourrée auvergnate, branle ariégeois, sardane catalane) le tout au nom du respect des cultures opprimées. Ils continuent la lutte sur le front du secteur social, sanitaire et médico-social  et c’est vrai que s’ouvre là un magnifique champ de recherche et d’innovation.

Je suis heureuse de travailler dans  ce creuset .Mes étudiants m’apprennent mon métier de formatrice. Ils ne me font pas de cadeaux: «  Qu’est ce que tu peux dire comme bêtises ! »

C’est vrai qu’ils viennent presque tous de la fac de lettres, ont le même diplôme que moi. Certains font partie du groupe «  Science et société »

A cela, s’ajoute l’obligation d’improviser. Le programme est laissé à la discrétion des élèves.
Le lundi, quand, ils arrivent, on leur demande poliment de choisir le thème de travail de la semaine. Aux formateurs de s’adapter!

Pas  de notes, de cartable, de montre. La créativité et la spontanéité sont des critères de compétence. Il ne s’agit pas d’imposer la pédagogie ou de briser le goût du savoir.

Parmi les thèmes choisis, revient régulièrement la sexualité.  Je revois encore mes collègues psychologues, rouges de confusion, interpréter doctement et avec moult circonvolutions,  les productions phalliques et scatologiques de l’atelier « terre »

Je démarre ma vie professionnelle  dans la continuité de l’esprit de 68. J’ai passionnément aimé ce métier : Travailler la dimension culturelle  dans la formation de travailleurs sociaux Quand on sait que cela n’est pas donné, on a le devoir de défendre l’accès de tous à la culture,  de préférer les questions aux réponses, de construire du sens à être là, présent au monde.

J’ai gardé ma politesse de bourge, mais je suis devenue déléguée CGT.

Je n’ai jamais oublié mon cadeau d’anniversaire.

 

 

 

 

Mémoire Roberta Balducci –

Posted: 16th January 2017 by Elie Brugarolas in documents

Mémoire Mai 68 à Toulouse

Introduction

 

Chapitre 1

  • Toulouse avant 68
  • La situation de l’enseignement supérieur à Toulouse avant 68
  • Les mouvements politiques de sétudiants avant 68
  • La situation syndicale à Toulouse avant mai 68

Chapitre 2

  • Comment tout commença à Toulouse (25 avril au 13 mai)
  • La poursuite du mouvement (du 13 au 21 mai)
  • La fin de tout …

Chapitre 3

  • La faculté occupée et le mouvement du 25 avril
  • Les étudiants et les ouvriers pendant la grève

Annexes

Sources bibliographiques